Chapitre XX • La Tension.
Ses lèvres rouges cognèrent violemment contre celles de Thésée.
Et ce premier baiser ne fut effectivement pas du tout tel que Freya l'avait imaginé.
Pourtant, et ce depuis Poudlard, elle n'avait cessé de penser à ce même premier baiser ; celui qu'elle donnerait et qu'elle recevrait. Elle se souvint clairement des quelques fois où elle avait surpris Phineas en train d'embrasser la hideuse Margaret Flint, dans le couloir qui menait à la Tour d'Astronomie. Dégoûtée au premier abord, elle avait été ensuite curieuse. Curieuse de savoir ce que cela faisait, d'embrasser quelqu'un qu'on aime.
Mais une chose était sûre, ce n'était pas ce soir-là, dans le chemin menant au Manoir Malefoy, qu'elle comprendrait cela.
Loin de là.
Ce baiser avait plutôt été une bousculade, un heurt.
Et si elle avait fermé les yeux en cognant contre les lèvres de Dragonneau, ce n'était pas parce qu'elle voulait se concentrer sur ce délicieux instant, mais plutôt parce qu'elle avait grimacé de douleur.
Il dût ressentir la même douleur, car elle le sentit effectuer un léger mouvement en arrière.
Ou peut-être était-ce de la surprise. Ou pire… de la révulsion.
Freya ne sut clairement dire sur l'instant.
Une chose était certaine, lorsqu'elle s'était dégagée légèrement, pour observer son visage, avec ses lèvres bardées du même rouge qu'elle avait sur les siennes, il était surpris.
Très surpris.
Décontenancé, même.
Si bien que ses sourcils s'étaient soulevés si haut dans son front qu'elle crut qu'ils allaient se mêler avec sa mèche gondolée, qui s'était défaite du reste de la masse capillaire bien peignée. Ses yeux gris, écarquillés, oscillèrent frénétiquement entre ses deux bleus.
Au loin, dans le silence pesant qui venait de s'installer, les deux sorciers pouvaient encore entendre vaguement les joyeuses notes de Jazz qui émanaient du Manoir des Malefoy.
Freya sentit son coeur s'emballer dans sa poitrine.
Thésée la maintenait encore par les deux avant-bras, et il demeura ainsi, figé. Paralysé.
Elle le vit entrouvrir la bouche, sûrement pour articuler quelque chose, mais aucun son n'en sortit ; il n'arriva pas à formuler quoique ce soit.
Les yeux bleus de Freya retombèrent sur la bouche de l'auror devant elle. Bouche, qu'il tentait en vain de remuer, luttant encore pour énoncer quelque chose. Mais dans l'ivresse et la stupide folie de l'instant, elle se remit sur la pointe de ses pieds, et plus doucement, plus lentement, elle s'approcha de nouveau de ses lèvres.
Mais cette fois-ci, elle ne les atteignit pas.
Il avait légèrement tourné la tête, si bien que les lèvres rouges de la sorcière s'étaient écrasées non loin du coin de sa bouche ; entre cette dernière et sa pommette un peu rougie.
Mais Freya, dans son état de griserie, ne l'avait pas vraiment remarqué. Elle ne s'en rendit compte que lorsqu'il sortit finalement de sa paralysie et qu'il l'avait doucement, mais fermement, tiré vers l'arrière, ses deux mains entourant encore ses poignets gelés.
Une autre trace rouge s'était formée sur son visage, un peu en décalé par rapport à la première, et cela, Freya ne le manqua pas. Elle se laissa être légèrement poussée en arrière, et son cerveau se stoppa net. Comme si elle n'arrivait plus à penser à quoique ce soit.
Les plumes blanches de son pardessus en tulle chatouillèrent légèrement ses chevilles, mais c'est à peine si sa tête avait enregistré cette information ; c'était comme si plus rien d'autre ne comptait. Rien d'autre.
L'expression de Thésée l'acheva.
Ses sourcils étaient retombés pour former deux lignes un peu froncées. Il avait toujours l'air incroyablement confus. Mais très étrangement, il paraissait aussi attristé. Peiné.
Cette fois-ci, et après un silence gênant, il se mit à cligner des yeux à plusieurs reprises, comme si il réalisait petit à petit que tout ceci n'était pas irréel et la sorcière se demanda s'il percevait cela comme un rêve… ou comme un atroce cauchemar.
Freya ne put retenir un hoquet, et elle faillit retomber en arrière.
Si les mains de Thésée ne maintenaient pas encore ses poignets, c'est ce qu'il se serait d'ailleurs sûrement produit.
Sa tête était lourde. Très lourde.
Et tout devenait si flou. Tout tournait.
Le visage interdit de Dragonneau, lui en revanche, demeurait étrangement net.
Il ouvrit la bouche à plusieurs reprises, cherchant visiblement ses mots, et sa voix.
Mais il finit par la retrouver, car il articula gravement :
- Nott, écoutez, je-…
Il se ravisa, pinçant ses lèvres avec une expression qui changea un peu.
Les traits de son visage avaient évolué vers un immense regret.
Ce remord, Freya le redoutait.
- Vous n'êtes pas dans-…Et je ne suis pas-…
Et bientôt, son cerveau qui s'était stoppé, fut bientôt rejoint par son coeur. C'est comme s'il ne battait plus. Ou qu'il était tombé.
La voix de Dragonneau continua avec hésitation et indécision :
- Leta, elle-… Je-…
Il paraissait tout aussi embrouillé que l'était le cerveau fatigué de Freya.
Seulement, à la mention du prénom de Lestrange, le coeur de la sorcière tomba pour de bon, et qui sait, peut-être était-il déjà en train de rouler péniblement dans le chemin bordé de voitures noires.
Il se pinça les lèvres une nouvelle fois, et il finit par annoncer avec des sourcils emmêlés par la confusion et le malaise :
- Vous n'êtes pas en état, je vais vous raccompagner chez vous.
Freya ne répondit rien.
En fait, ses oreilles se mirent à bourdonner.
L'expression de l'auror devant elle était telle, qu'elle se mit à prier pour qu'elle ne se souvienne de rien le lendemain matin. Non. En fait, elle aurait même préféré que lui non plus ne s'en souvienne plus. Non. Jamais cela n'aurait dû se produire.
Et alors qu'elle titubait vaguement malgré l'assistance solide de Dragonneau à ses côtés, Freya se mit à réaliser ce qu'elle avait fait. Ce qu'elle venait de faire.
Arcturus avait raison ; elle était devenue complètement folle.
Au nom de Merlin, elle était tombée sur la tête.
Elle n'osa même pas regarder Dragonneau, qui marchait en silence à côté d'elle.
Et après quelques longues secondes de gêne, il l'avait entraînée dans une distorsion.
Cela, Freya dût admettre qu'elle ne s'en souvenait plus vraiment. Tous ces mouvements confus et cette véritable torsion dans l'espace semblèrent avoir drastiquement aggravé son état.
Ils atterrirent finalement sur le perron du Manoir Nott.
La nuit était calme, froide.
Et la demeure paraissait morte.
Dragonneau la maintint soudainement, et pour cause, elle commençait à vaciller sévèrement, tombant presque dans le chemin de graviers gelés.
Elle se sentait si épuisée.
Si misérable.
Et le regard qu'il lui avait lancé, l'abattit complètement.
Elle avait tant honte.
Honte.
Marcus. Ses paroles qui l'avaient tant blessée, elle réalisa à quel point elles étaient vraies. A quel point il avait eu raison. Même Arcturus le lui avait dit. Même lui l'avait vu.
Elle ferma ses yeux si fort qu'elle vit presque des étoiles.
- Nott ?
Son ton grave et inquiet parvint difficilement jusque ses oreilles.
Elle implora Merlin d'épargner le peu d'orgueil et d'amour propre qui lui restait.
Mais elle finit par réouvrir les yeux brutalement, car le son si familier de la porte principale venait de retentir dangereusement. Le grincement avait été si sinistre, que Freya en avait eu la chair de poule.
Thésée et Freya pivotèrent la tête simultanément vers le perron de pierre. Et ils se figèrent une nouvelle fois. La sorcière crut même à une plaisanterie que Merlin devait lui jouer. Et il devait excessivement bien s'amuser ce soir.
Sa Mère.
Elle était là, dans sa longue robe de chambre noire et sa lanterne, se tenant droite dans la fine ouverture de l'imposante porte noire. Son chignon noir grisonnant était un peu défait, et son visage fatigué. Elle semblait très surprise de trouver sa fille là.
Et encore plus dans cet état.
Et accompagnée d'un homme qu'elle ne connaissait pas.
Et… dans une posture, pour le moins, compromettante.
Dragonneau sortit de sa torpeur le premier, et se redressa, s'écartant un peu de Freya, sûrement avait-il saisit à quel point cette situation pouvait être mal interprétée. Il se racla la gorge, et dans le froid de la nuit, il articula dans un nuage de buée :
- Bonsoir… Madame.
Il s'était vaguement incliné dans sa direction, mais elle n'avait pas bougé d'un poil de licorne.
Freya vit les yeux brillants de sa mère osciller rapidement, et à plusieurs reprises, entre Dragonneau et elle. Et finalement, avec lenteur, elle s'approcha d'eux, faisant grincer la lanterne métallique art déco qu'elle tenait dans la main droite.
Dès lors qu'elle eut approché la faible lumière des deux aurors, Freya fit un étrange mouvement de recul, comme si elle basculait en arrière. Thésée la rattrapa une nouvelle fois, calant son bras autour de sa taille, et l'autre agrippant le haut de son épaule.
Elle tenait même plus sur ses deux pieds. Quelle honte.
Elle ignorait ce que sa mère devait bien penser en voyant ce triste spectacle, mais de toute manière, elle ne dit rien. Elle en était, tristement, bien incapable.
Dragonneau parut embêté, lui aussi.
Et après un autre pincement de lèvres contrarié, il finit par expliquer :
- Madame, je m'excuse, à vrai dire, je souhaitais juste ramener Nott-… votre fill-…
Mais il se tut.
Etonnement, la mère de Freya avait placé un doigt sur ses propre lèvres, l'incitant au silence. Et il s'était exécuté, non sans émettre une autre expression décontenancée. Et il ne fut pas le seul à être surpris. Freya aussi, n'en crut pas ses yeux, et elle se demanda un instant si le Whisky Pur Feu ne lui jouait pas un autre tour.
Elle souriait tendrement derrière son doigt.
Et elle l'abaissa lentement, ne cachant plus la délicate courbe que suivaient ses maigres lèvres. Elle tapota même l'avant-bras de Dragonneau avec un mouvement de tête dans sa direction.
Elle le remerciait. Et très chaleureusement, qui plus est.
Et puis, ses yeux, soudainement pétillants, étaient tombés sur les lèvres de Dragonneau, avant de remonter pour croiser sont regard gris, toujours étonné.
Dragonneau comprit visiblement tout de suite ce qu'elle avait vu, et ce qu'elle pouvait bien imaginer, car il porta une main sur ses lèvres endolories, et il inspecta ses doigts. Ils étaient pleins de rouge. Le même rouge qui était sur les lèvres de sa subordonnée.
Freya, même si elle ne tenait plus sur ses jambes flageolantes et gondolantes, comprit elle aussi. Et elle ne put retenir un autre hoquet, d'horreur cette fois. Dragonneau parut très gêné, et il s'empressa d'essuyer avec des gestes de la main précipités, les traces restantes du rouge.
Le rouge qui trahissait le très singulier baiser qu'ils venaient d'échanger.
Freya aurait voulu se terrer dans un trou.
Disparaître de la surface de la terre.
Et elle songea même un instant à rejoindre Norbert à Castelobruxo, au Brésil, dans un exil précipité et quelque peu irréfléchi.
Et voilà qu'elle glissait de nouveau, ses jambes la lâchant complètement. Tout tournait autour d'elle, et ce fut si violent qu'elle en eut presque la nausée. La grande plume blanche qui était perchée dans ses cheveux s'écrasa au sol, et se mêla rapidement aux graviers gelés et souillés. Et alors que ses genoux touchaient presque le sol eux aussi, elle sentit une force passer dans leur creux. Et très vite, elle fut soulevée dans les airs.
La Cologne mentholée l'envahit.
Elle mit du temps à réaliser que Dragonneau la portait.
Il s'était mis à suivre sa mère en silence, vers l'intérieur du Manoir.
Le front de Freya était calé dans le creux de son cou, contre le col blanc de sa chemise et son noeud papillon noir. Elle le sentit baisser légèrement la tête vers elle, puisque son menton avait un peu cogné contre le haut de son nez.
Et puis, tout avait été si confus.
Freya comprit qu'il montait les escaliers sombres du Manoir, puisqu'elle ressentait dans ses mouvements le saccadé des grandes marches qui surplombaient le hall.
Et lorsqu'il l'avait déposée dans son lit, très délicatement, elle avait à peine pu garder ses yeux ouverts pour pouvoir le regarder encore un petit instant. Son visage était torturé.
Très vite, il s'était retourné vers sa mère, et cette dernière lui adressa un nouveau sourire tendre.
Un sourire de gratitude.
Et là, Freya ne sut garder ses yeux bleus ouverts, et elle sombra dans l'obscurité.
Sa dernière pensée fut pour Merlin.
Le suppliant de ne se souvenir de rien.
L'implorant d'effacer de sa mémoire cette terrible soirée.
Mais Merlin n'en fit rien.
Et lorsque Freya s'était réveillée le lendemain matin, le Dimanche 5 Février 1928, elle se souvenait de tout.
Oui, de tout.
Elle s'était assise à la fois vivement et péniblement dans son lit émeraude, encore habillée dans sa jolie robe argentée de la veille. Elle se sentait terriblement mal. Si mal, qu'elle se jura de ne plus jamais porter à sa bouche un verre d'alcool. Et tout particulièrement, les verres de Whisky Pur Feu.
Torry apparut à ses côtés dans un bref nuage de poussière et elle ne put réprimer un sursaut.
Elle réussit à articuler avec une voix d'outre-tombe :
- To- Torry…
L'elfe de Maison adressa à Freya le regard le plus désolé qu'il pouvait émettre, et il lui tendit un petit plateau gris, sur lequel était disposé un petit bol avec une mixture sombre et inquiétante.
Freya releva un regard interrogateur dans la direction du petit être osseux.
- La Maîtresse a demandé à Torry de préparer un petit… remontant pour la Maîtresse Freya. Et le voici.
Il lui adressa un autre regard désolé alors qu'elle saisit le bol, et après un moment d'hésitation, elle vida le contenu du bol en grimaçant. Merlin, c'était presque pire que boire du Polynectar.
La sorcière reposa le bol sur le plateau de Torry avec une vilaine grimace de dégoût et se rallongea un peu dans son lit, sentant une terrible migraine accabler son front suintant. Mais l'elfe de maison ne quitta pas la pièce, et l'observait avec hésitation.
Au bout d'un moment, Freya articula non sans crainte et anticipation :
- Qu'y-a-t-il Torry ?
L'elfe avait remué curieusement sur ses deux pieds, comme pour démontrer qu'il était très mal à l'aise. Il finit par énoncer en tremblotant :
- C'est-à-dire que… les deux Maîtres sont rentrés un peu après la Maîtresse hier soir… et le Maître était furieux. Outré. J'ai bien peur que la Maîtresse ne passe un mauvais moment aujourd'hui…
Freya déglutit difficilement, passant en revue les douloureux souvenirs de la soirée de la veille. Elle grimaça de nouveau et ferma les yeux.
Oui, elle avait décliné la demande d'Arcturus.
Il l'avait accusée de s'être entichée de Dragonneau.
Il l'avait appelée une traître-à-son-sang.
Encore.
Elle pouvait déjà imaginer la terrible réaction de son père.
Le sinistre ton de sa voix.
Le claquement sec de la vilaine gifle qu'il lui infligerait.
On frappa à sa porte, et Torry disparut dans un soubresaut.
Le sang de Freya ne fit qu'un tour, mais son coeur se calma dès lors qu'elle aperçut le visage de Marcus dans l'entrebâillement de la porte de sa chambre.
Voyant qu'elle était réveillée, il se glissa à l'intérieur, prenant bien soin de faire le moins de bruit possible. Il finit par s'approcher avec une mine à la fois déconfite et réprobatrice.
- Où diable étais-tu passée hier soir, Freya ? Nous t'avons cherchée partout lorsqu'il y a eu le mouvement de panique…
- Le mouvement de panique ? Répéta Freya avec une voix qui n'était pas la sienne.
Son frère s'approcha avec une mine amère et des sourcils froncés.
- Une rumeur grotesque a circulé, comme quoi Grimmson était là, à la fête.
Son coeur se stoppa de nouveau.
Comment son frère réagirait-il en comprenant qu'elle pouvait bien être à l'origine de cette «rumeur grotesque» ? Elle ne répondit rien, soudainement sans voix, et il continua :
- Tout le monde est parti en l'espace d'une dizaine de minutes, c'était un véritable désordre. Les Malefoy sont particulièrement contrariés, comme tu peux l'imaginer…
Il grimaça avec malaise.
- … Mais pas autant contrariés que Père, j'en ai peur.
Freya se retint de le fusiller du regard, mais elle n'en avait pas la force.
Pas maintenant.
Il s'obstina à continuer cette conversation, alors même qu'elle montrait clairement qu'elle ne souhaitait pas en parler sur l'instant.
- Pourquoi au nom de Merlin refuserais-tu cette demande ? Arcturus est venu s'en plaindre immédiatement après ton refus, et crois-moi, Père était furieux. Il l'est encore d'ailleurs.
- Pourquoi ? Répéta-t-elle. Tu me demandes vraiment pourquoi ?
Il connaissait déjà la réponse, mais il fit mine de prendre un ton plein de sévérité, comme s'il lui faisait la leçon :
- C'est un bon parti. Lui et sa famille t'auraient assuré un futur brillant, une descendance radieuse, une stabilité, un sang-…
- Ne termine pas cette phrase, je t'en conjure, coupa Freya avec un mélange de dégoût et d'agacement.
La migraine revint de plus belle, et elle dût se pincer l'arcade du nez.
Il concéda après un moment :
- Certes, Arcturus n'est pas le meilleur des aurors, et il-…
- C'est un sombre idiot, Marcus, tu le sais tout autant que moi, ne tourne pas autour du pot, je t'en prie.
Il resta silencieux, visiblement à court d'argument.
Elle asséna sèchement :
- Je ne l'aime pas.
Cette fois-ci, Marcus lui adressa un regard d'autant plus désapprobateur.
- Je te l'ai déjà dit, Dragonneau ne-…
- Evitons de parler de Dragonneau, veux-tu, interjeta-t-elle avec une soudaine douleur.
La simple mention de son nom lui donnait envie de fuir.
Elle s'empêcha de penser à leur terrible baiser. Enfin, si on pouvait le qualifier de tel.
Marcus sembla comprendre que quelque chose s'était produit, car il remua son nez avec suspicion et ses yeux noirs l'étudièrent un instant. Avec une voix curieusement basse et précautionneuse, il finit par demander :
- Tu étais avec lui hier soir ?
- Non ! Démentit-elle.
Mais la soudaine vivacité dans sa voix, et son expression particulièrement paniquée, trahirent son mensonge. Et Marcus n'était pas dupe, il se renfrogna alors que des plaques rouges envahissaient le cou de sa soeur.
- Freya, il faut que tu saches qu'il y a des rumeurs qui vont de bon train en ce moment… Des rumeurs sur toi… et lui.
Sa phrase resta en suspens un instant.
Après un moment de stupeur, Freya questionna :
- Dragonneau ? Dragonneau et moi ?
Marcus hocha la tête avec une mine soudainement courroucée.
- Tu devrais faire attention, Freya. Je ne sais pas si Père en a entendu parler mais… S'il apprenait que tu t'étais éprise d'un sorcier pareil… d'un… sorcier d'une famille de sang-mêlé… J'ai du mal à imaginer comment il pourrait bien réagir.
Freya eut vraiment envie de vomir. Bien qu'elle ne sut pas dire si cela provenait du Whisky Pur Feu de la veille ou des paroles insensées et écoeurantes que proliférait son frère.
Et elle resta là, sans rien dire. Figée.
Des rumeurs.
Sur Dragonneau et elle.
Qu'avait-elle donc fait à Merlin pour mériter cela ?
Elle se demanda s'il avait eu vent de ces mêmes rumeurs, mais très vite, elle expulsa cette question de son esprit embué. Le heurt de leurs deux bouches de la veille lui revint douloureusement. Et le rouge envahit subitement le reste de son visage. Merlin, qu'avait-elle fait ?
Marcus, lui, finit par se lever, sa mine courroucée devenant tout à coup blême et inquiétante.
Il lui articula :
- Il… Père a demandé à te voir. Tu ne devrais pas tarder à descendre.
Et après une mine désolée, il avait tourné les talons, et était sorti de la chambre de sa soeur.
Freya passa l'immonde bague verte sur son majeur et se regarda une dernière fois dans le miroir.
Elle avait retiré tout son maquillage, et toutes les traces de la soirée de la veille de son visage et de sa tenue. Elle réalisa à quel point elle paraissait fatiguée. Très fatiguée.
D'un geste hésitant, elle réajusta la bague en dessous de sa phalange.
Elle s'apprêtait à aller voir son Père, et, même si cela était une idée très idiote, elle se dit que porter cette bague qui lui était si chère, pourrait faire pencher la balance en sa faveur.
Ridicule, oui.
Mais dans les moments de doute, Freya se retrouvait souvent à se raccrocher à ce genre de petites choses subtiles.
En passant dans le palier sombre, elle évita de regarder les jolies lettres calcinées du nom de sa Tante. En déglutissant difficilement, elle réalisa qu'en fait, elle avait surtout peur de trouver ses propres enluminures dans le même état.
Son père l'attendait en bas des escaliers.
Son visage rond était glacial.
Fermé.
Et alors qu'elle parvenait enfin à la dernière marche du sombre escalier, elle ne fut presque pas surprise alors que l'immense soufflet qu'elle reçut à la joue claqua.
La gifle avait résonné dans tout le hall, ricochant contre les murs boisés.
Freya retint un souffle tremblant, et elle pivota de nouveau son visage endolori pour faire face à son Père. Il était haletant, pâle et écarlate à la fois. Sa respiration était si forte, qu'elle balayait les cheveux noirs de la sorcière.
Le bruit de la claque devait être particulièrement fort, car Marcus accourut du salon, un journal roulé dans la main, l'air décontenancé.
- Comment oses-tu ?
Freya ferma les yeux alors que la voix rauque et sinistre de son père semblait non seulement la faire trembler elle, mais aussi tout le reste du Manoir.
- Comment oses-tu nous affliger un tel affront ? As-tu à instant pensé à la Réputation de notre Famille ?
Il balaya son large front, où une mèche noire grisonnante s'était détachée.
Du coin de l'oeil, Freya aperçut Marcus s'approcher à tâtons.
- Arcturus a au moins eu la gentillesse de ne pas en faire tout un scandale ! Et il aurait pu, crois moi ! Qu'est-ce qui te passe par la tête, Freya ? Ne vois-tu pas que tu viens de gâcher la seule chance que tu avais de t'accomplir-…
- Je n'ai pas besoin d'un homme, et encore moins d'Arcturus Black, pour m'accomplir, Père.
Il parut choqué qu'elle ose encore une fois l'interrompre, et cette phrase le fit d'ailleurs complètement sortir de ses gonds. Il attrapa l'épaule de sa fille, et brandit son autre main, prêt à la gifler de nouveau.
Freya grimaça, attendant le deuxième coup qui viendrait fouetter son visage.
Mais il ne vint pas.
Elle rouvrit les yeux avec crainte.
Et elle les écarquilla tout aussitôt.
Sa mère avait retenu le bras de son père, qui était resté en suspens dans les airs.
Teignous Nott avait l'air tout aussi surpris que sa propre fille, puisqu'il lançait vers sa femme un regard tout à fait désarçonné et furieux.
Marcus avait accouru plus vite, cette fois-ci, une expression terrible sur son visage blême. Après avoir oscillé entre leurs deux parents, il avait séparé leurs deux mains de l'un et de l'autre.
Leur Père grogna en laissant retomber son bras le long de son buste gras.
Mais il le releva tout aussitôt, agitant un doigt menaçant devant le visage creusé de sa femme :
- C'est à cause de toi, tout ça ! A cause de ta fichue soeur.
La face fatiguée de sa mère se mut dans une expression sauvage, enragée. Et dans un geste vif, elle avait sorti sa baguette de sa manche grise, et la pointait au visage de son mari.
Seuls les crépitements irréguliers du feu de cheminée dans le salon semblait perturber l'épais silence qui s'était installé.
Marcus et Freya étaient totalement paralysés devant cette scène inédite. La sorcière osa à peine faire bouger ses yeux pour les observer tous les deux ; et ils tombèrent finalement sur le regard déchiré de Marcus. Elle ne l'avait jamais vu aussi bouleversé auparavant, et quelque chose lui dit que, contrairement à elle, ce n'était pas la première fois qu'il était témoin de ce genre de dispute.
Teignous Nott prit un air couard devant la baguette ainsi tendue de sa femme, et sa colère sembla se muer en une expression presque regrettée. Il martela avec une voix tout à coup pleine d'hésitation :
- Souhaites-tu vraiment qu'elle finisse comme ton idiote de soeur ? Supprimée à jamais de notre famille ? Notre famille couverte de honte parce qu'elle s'enfuirait avec le premier sorcier venu à l'autre bout du monde-…
La baguette se rapprocha un peu plus de son visage et Teignous fut contraint de s'arrêter.
Les deux enfants Nott échangèrent un autre regard dérouté avant de le reposer sur leurs parents.
Leur Père avait fini par repousser la baguette tremblante de sa femme et il se mit à grogner :
- Peu importe, si ce n'est pas Arcturus Black, cela en sera un autre.
Elle fut surprise qu'il se résigne si facilement.
Mais elle ne crut pas si bien dire, puisqu'il enchaîna avec un regard noir dans sa direction :
- Il y a d'autres familles de Sang-Pur à Londres. Mais laquelle voudra bien de ma fille, ah ! C'est bien ça la véritable question.
C'était comme si elle avait reçu un coup de poing dans l'estomac.
Confondue, elle regarda son Père tambouriner ses pieds jusqu'à son mystérieux bureau et s'y enfermer en claquant la porte si fort que les tableaux aux murs tremblèrent.
Le Silence revint dans le Hall.
Il était ponctué des lourdes respirations de leur Mère.
Theodora abaissa lentement sa baguette, et sans lancer le moindre regard à ses deux enfants, elle monta les escaliers sombres.
Marcus et Freya la suivirent du regard, toujours vissés sur place.
Et même lorsqu'elle disparut derrière le mur qui menait au long couloir, leurs yeux étaient restés fixés dans cette direction. Et lorsque le cliquetis de la porte de sa chambre retentit, ils laissèrent tous les deux échapper un souffle tremblant.
Marcus n'était plus blême, il était cadavérique.
Sans même orienter son regard déconfit vers elle, il avait faiblement articulé :
- Je vais m'allonger un peu…
Il ne vit même pas le hochement de la tête de sa soeur, puisqu'il l'avait déjà dépassée, titubant presque dans les marches recouvertes de pourpre. Et lorsque sa porte de chambre se referma, elle aussi, Freya s'autorisa enfin à bouger sensiblement. Elle frotta sa joue rouge d'un air absent, et retraça avec ses yeux le chemin invisible que venait d'emprunter son frère.
Non, ce n'était visiblement pas la première fois qu'il était témoin d'une telle dispute entre leur Père et Mère. Elle repensa à ce qu'il lui avait dit, alors qu'ils revenaient tous les deux de Poudlard, dans le train. Qu'après sa naissance, ils s'étaient beaucoup disputés, et que c'était suite à cela que leur mère s'était volatilisée avec leur tante.
Les yeux bleus de Freya se tournèrent ensuite vers la porte fermée du bureau de leur Père ; elle se demanda à quel point il était au courant de toute cette affaire.
Le Lundi suivant, Freya avait une véritable boule au ventre.
Elle allait devoir faire face à Dragonneau.
Comment pouvait-elle le regarder en face après cet épisode désastreux ?
Marcus dût capter sa détresse puisqu'il se mit à soupirer, entre exaspération et impuissance. Il lui tapota l'épaule dans une gestuelle qui se voulut réconfortante, mais ce sentiment n'atteignit pas Freya. Et après un moment de silence sur le perron de pierre, ils transplanèrent tous les deux pour le Ministère.
Mais Freya était bien loin d'imaginer que faire face à Dragonneau était en fait bien le cadet de ses soucis. Au Ministère, les rumeurs allaient effectivement de bon train.
Alors qu'elle traversait les couloirs, on la regardait de travers. Certaines assistantes s'étaient mises à glousser, et puis, les elfes qui nettoyaient les nombreuses vitres des bureau se murmuraient d'inaudibles paroles. La Nott jeta un coup d'oeil désemparé à son frère, mais ce dernier l'ignora. Lui, faisait de larges et faux sourires à droite et à gauche, saluant les hauts gradés et les aurors qu'il croisait. Pendant un instant, la sorcière se demanda s'il était effectivement totalement hermétique à cette situation, ou si au contraire, il réagissait avec exagération pour tenter d'effacer le malaise que sa soeur avait provoqué.
Le coeur de Freya faillit faire une halte.
Dragonneau et Coffin marchaient prestement en face d'eux. Le chef auror semblait donner des instructions à Georges, et ce dernier hochait frénétiquement la tête. Ils avaient un air grave sur leurs visages, et Freya se demanda s'il ne s'était pas produit quelque chose.
Les yeux de Dragonneau avaient vaguement flashé vers les siens, mais il s'était empressé de se reconcentrer vers son subordonné.
Graduellement, les pas des deux Nott ralentissaient, Marcus ouvrit la bouche pour dire quelque chose à son homologue, souleva son bras pour lui faire un signe courtois et surfait, et puis…
Rien.
Dragonneau et Coffin étaient passés à côté d'eux sans s'arrêter, comme s'ils avaient été invisibles. Marcus grogna et flanqua ses deux mains dans son trench-coat noir.
- Je déteste quand il m'ignore comme cela, maugréa-t-il.
Freya n'osa pas se retourner, bien trop préoccupée par les lourds cognements de son coeur ; c'était comme s'il était remonté jusque dans sa gorge. Elle mordilla sa lèvre inférieure et elle murmura bien malgré elle :
- Ce n'est pas toi qu'il ignore.
Il s'était stoppé net dans le couloir, mais Freya continua.
Et au détour d'un mur, elle laissa échapper un long soupir et poussa l'immense porte rouge de l'infirmerie.
Phineas et Gideon étaient debout au milieu de la salle. Les lits étaient tous bien faits, vides.
Ils semblaient débattre de quelque chose de très sérieux, mais dès lors qu'elle était entrée, ils se turent.
Une vague d'agacement rejoignit son désarroi.
- Oh, je vous en prie ! S'exclama-t-elle en s'approchant. Ne recommencez pas toutes ces manigances et ces secrets. Je ne le supporterai pas.
Gideon croisa ses bras sur sa blouse blanche et jeta un regard mauvais dans la direction de Phineas. Ce dernier le regarda et haussa les mains vers le ciel :
- Quoi ? Tu as l'air de sous-entendre que c'est de ma faute, Prewett.
Si Freya avait appris quelque chose durant ces quelques années d'amitié avec Gideon et Phineas, c'était bien qu'il n'était pas bon qu'ils commencent à s'appeler par leurs noms de famille. Pas bon du tout.
- Oh, navré, Black, c'était par habitude.
Le ton sarcastique de Gideon ne plut pas du tout à leur ami brun.
Phineas s'était même approché dangereusement du Soigneur avec les poings serrés. Freya perdit tout son agacement et arbora une expression déroutée. Elle s'interposa entre les deux sorciers en levant les bras vers le ciel.
- Par la barbe de Merlin, que se passe-t-il ?
Il y avait une drôle de tension dans la pièce.
Gideon paraissait très fatigué, mais il conservait son expression aseptisée alors qu'il finissait par articuler :
- Figure-toi que Samedi soir, Black a eu l'excellente idée de parler de notre petite recherche de Grimmson à Slughorn.
Il n'avait pas quitté le sorcier brun des yeux, son air était vraiment réprobateur.
Phineas interjeta, comme pour s'expliquer devant Freya :
- Il m'a demandé ce que je faisais, et j'ai… j'ai dit la vérité !
- Slughorn n'a ensuite pas pu s'empêcher d'aller en parler aux Yaxley, puis aux Greengrass, en passant par les Bulstrode…
Phineas fit une grimace amère et Gideon martela avec une voix sensiblement plus forte :
- Cette vérité a causé un véritable mouvement de foule, Black. Depuis quand livrons-nous l'objet de nos missions si facilement, d'ailleurs ?
Phineas soupira avec résignation et colère, et s'assit sur le matelas blanc qui était juste derrière lui. Il avait croisé ses grands bras sur son large torse, comme l'aurait fait un enfant contrarié.
Gideon capta une nouvelle fois le regard déconcerté de Freya et lui expliqua :
- Dragonneau, lorsqu'il a appris cela, était furieux, il nous a passé un sacré savon. Devant Malefoy et Arcturus Black, en plus… Crois-moi, ce n'était pas un bon moment.
Freya hocha la tête pensivement et grimaça. Elle voulait bien le croire.
Les deux amis contrariés s'échangèrent un regard étrange et Gideon se racla la gorge avant d'annoncer :
- D'ailleurs, nous ne l'avons pas trouvé. Aucune trace de Grimmson.
- Tu es sûre que tu l'as vu ?
Ce fut au tour de Freya de le fixer avec agacement.
- Sous-entendrais-tu que je suis devenue complètement folle ?
- Oh, non, bien sûr que non, se rattrapa rapidement Phineas avec un mouvement des mains.
Gideon la regardait bizarrement, et au bout d'un moment, il finit par soupirer lui aussi.
Il ajouta :
- Toi aussi tu avais disparu, nous t'avons cherchée un bon moment tu sais…
L'agacement se fana une nouvelle fois rapidement et Freya se sentit sincèrement navrée.
- Oh, je suis désolée, il se trouve que-…
Elle se coupa.
Que dire ?
« J'ai bu deux autres Whisky Pur Feu, j'ai déambulé dehors, et j'ai embrassé notre patron » ? Elle se ravisa. Elle allait préparer un vague mensonge, mais Gideon l'interrompit balayant ses excuses avec un geste de la main :
- Ne t'en fais pas, Dragonneau nous a dit que tu ne te sentais pas bien, et qu'il t'avait raccompagnée chez toi.
Freya se demanda si Dragonneau avait vraiment dit « qu'elle ne se sentait pas bien » ou si Gideon avait reformulé ses propos afin de ne pas accroître son désarroi. Elle ne vit pas le nouveau regard étrange que ses deux amis s'étaient échangé.
Une question tiqua :
- Monsieur Dragonneau est repassé au Manoir des Malefoy après m'avoir raccompagnée ?
Gideon hocha la tête et appuya nonchalamment sa hanche contre les barreaux du lit blanc.
- Oui, il a vu le mouvement de foule, puis s'est précipité à l'intérieur… Lorsqu'il a comprit la situation, il nous a passé un savon, à Coffin, Black et moi. Et puis il est allé parler à Arcturus un moment avant de repartir.
Freya crut qu'elle allait s'étouffer.
Etranglée, elle balbutia :
- Mais… que pouvait-il bien avoir à dire à Arcturus ? Il n'est même pas dans son équipe, et il ne lui parle jamais.
Une bulle de malaise grandissait dans l'oesophage de Freya, et elle dût caler ses mains dans son dos pour ne pas montrer à ses amis sa soudaine nervosité.
Phineas haussa les épaules avec une mine désintéressée :
- Aucune idée, j'étais tellement écoeuré qu'il nous ait vus en train de nous faire remonter les bretelles, que je n'y ai pas tant prêté attention.
- Arcturus était déjà blême avant qu'il ne lui parle, mais il était d'autant plus déconfit lorsqu'ils sont tous les deux revenus de leur petite entrevue, commenta quand même Gideon.
Il avait pincé son menton et semblait étudier la réaction mal à l'aise de Freya, juste devant lui. Il fit mine de ramasser des notes médicales, qui étaient posées sur le guéridon au bout du lit, et il articula plus bas :
- Dragonneau aussi avait une drôle d'expression. Il était furieux.
Phineas s'était un peu redressé, et il s'était mis à regarder Freya lui aussi. Il renchérit sans décroiser les bras, mais avec une attitude un peu plus détendue :
- Mais cela fait un petit moment que son comportement est bizarre, tu ne trouves pas Gideon ?
- Oui, il faudrait être idiot pour ne pas le voir.
Freya releva son menton et tenta de masquer une expression paniquée. Ils lui tendaient une perche, très clairement. Et alors qu'ils se jetaient un énième regard, suspicieux et complice, la sorcière réussit à articuler :
- Qu'êtes-vous en train de faire ?
- Nous ? Demanda Phineas en pointant à la fois Gideon et lui avec sa main. Rien, Miss Nott.
Elle lui jeta un regard non convaincu.
Et après un court instant, Phineas avait soupiré et demanda brutalement :
- Bon, puisque tu insistes… Que se passe-t-il entre Dragonneau et toi exactement ?
Freya se figea.
Elle n'était pas vraiment sûre d'avoir été si « insistante », comme l'avait dit Phineas.
Une chose était certaine : la bulle de malaise avait explosé et elle était devenue une statue.
Gideon asséna un vif coup de pied à son ami, encore assis sur le lit. Il se tint immédiatement le genoux en grimaçant. Son regard était redevenu aussi noir que son nom :
- Quoi ? Toi aussi tu te posais aussi la question, non ?
Gideon plaqua sa main contre son visage à la fois amer et déconcerté devant la maladresse et la franchise de son ami. Il jeta un petit coup d'oeil hésitant vers Freya et se recentra vers lui avec du reproche dans sa voix basse :
- Pourquoi lui demandes-tu ainsi ? C'est très indiscret de ta part, Phineas.
- Oh, je t'en prie, maugréa Phineas avec mauvaise humeur. Ton problème, mon ami, c'est que tu as toujours peur de bousculer les gens en leur parlant, du coup tu ne leur dis rien.
Gideon se pinça les lèvres avec amertume, il s'était redressé et avait adopté une posture tendue. Mais son ami continua :
- J'ai tort ? C'était déjà le cas à Poudlard. En deuxième année, tu n'avais pas osé dire à Septimus Weasley qu'il avait un morceau de pomme de terre à côté de la bouche. Oh, il y a aussi eu la fois où tu ne t'étais pas risqué à expliquer à Katherine Hill que tu ne l'aimais pas. Résultat, tu avais dû sortir avec elle au Bal d'Halloween.
Freya n'eut pas de mal à discerner l'impatience naissante chez Gideon. C'était rare de le pousser au-delà de ses limites, lui qui était le sorcier le plus patient et le plus tolérant qu'elle connaisse.
Mais Phineas, très hermétique à ce genre de subtilité, continuait en levant le doigt vers le ciel, comme s'il venait de repenser à une autre anecdote :
- Tiens, d'ailleurs c'est la même chose qui se produit en ce moment-même : tu n'as pas osé dire non à ta Tante Muriel, et du coup elle séjourne chez toi pendant une semaine… et tu t'en mords les doigts, pas vrai ?
- Oui, c'est bon, Black, j'ai saisi l'idée.
La voix de Gideon avait été tranchante, si bien que Phineas fit un bref mouvement en arrière, surpris. Et alors que leur ami en blouse blanche s'éloignait vers un autre lit, pour réajuster une couverture mal mise, le Black s'était tourné vers Freya :
- J'ai dit quelque chose de travers ?
Freya le toisa avec des bras croisés et calés sur sa poitrine. Elle choisit de ne pas lui répondre et il y eut un petit silence gêné entre les trois amis.
Mais la curiosité de Freya fut plus forte que tout le reste.
- Pourquoi… vous-posez-vous cette question ? Tenta-t-elle en faisant de son mieux pour composé une expression surprise.
Ils se tournèrent tous les deux vers la sorcière et avec un ton incrédule, répétèrent à l'unisson :
- Pourquoi ?
Ils échangèrent un regard agacé l'un vers l'autre, et Phineas se mit à souffler sarcastiquement, croisant ses jambes et attrapant ses genoux avec ses grandes mains.
- Vous agissez très bizarrement tous les deux, tu sais ? Et quand vous êtes dans la même pièce, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous disputer au bout de quelques minutes. Il y a…comme une tension… Ah, je n'arriverai pas à l'exprimer.
Freya souleva un sourcil et tourna la tête avec un sourire tremblant. Elle se demanda si son expression de démenti était assez convaincante. En secouant la tête, elle expliqua :
- Oh, mais c'est pourtant très simple ; il déteste mon frère, il déteste les Nott, il déteste les familles de Sang-Pur, il les trouve condescendantes… Et puis, il n'arrête pas de me dire que je ne fais qu'attirer les ennuis…
Elle voyait dans la lueur des yeux de Phineas qu'elle ne le convainquait pas du tout. Elle renchérit avec une voix plus aiguë et précipitée :
- Et moi non plus, je ne l'apprécie pas du tout, mentit-elle, il se mêle de tout. Constamment. C'est comme une pathologie.
Elle se tourna vers Gideon et articula le plus froidement possible, pour masquer les tremblements dans sa voix :
- D'ailleurs, je pense qu'il devrait prendre rendez-vous pour une consultation avec toi, Gideon.
Elle sursauta alors que Phineas s'était relevé du lit comme un ressort. Il se tenait soudainement droit comme un piquet, comme s'il avait été au garde-à-vous. Freya mit un certain temps avant de diriger son regard vers l'entrée de l'infirmerie.
Son sang se gela dans ses veines et elle ne put s'empêcher de grincer ouvertement.
Gideon lui lança un regard apologétique avant d'interroger :
- Monsieur Dragonneau… que faîtes-vous ici ?
Son regard était aussi froid qu'un Iceberg.
Après une longue seconde durant laquelle il les avait regardés tous les trois, il s'était mis à s'avancer. Il tenait un morceau de papier dans la main qu'il serrait de manière anormale.
Il leur adressa un sourire froid, cynique. Et il pencha un peu son buste sur le côté en disant :
- Je viens planifier ma consultation avec vous, Monsieur Prewett.
La phrase avait été si glaçante que Freya s'était figée de nouveau.
Il plongea ses yeux gris métal dans les siens, et parcourut les quelques pas qui le séparaient d'elle en une fraction de secondes. Il lui tendit l'enveloppe écrue qu'il tenait dans la main. Elle était affublée de son nom : « Miss Freya Nott » dans une écriture qu'elle ne connaissait pas.
Elle tendit la main pour qu'il puisse le lui donner, mais au lieu de cela, il la posa sèchement sur le guéridon à côté d'elle ; le tout, sans la quitter des yeux. Freya retint son souffle.
Les images floues de leur baiser étaient bien loin désormais.
La sorcière rétracta sa main vide avec lenteur et elle n'osa plus le regarder dans les yeux alors qu'il articulait durement :
- McMillan vous cherchait, il a trouvé une lettre pour vous dans la Boîte N°28.
Elle déglutit difficilement, le regret de son vilain mensonge se propageait en torrents dans ses veines. Il allait faire demi-tour, mais se stoppa, comme s'il avait réalisé qu'il avait oublié quelque chose :
- Ah. Mais ne vous en faîtes pas, Miss Nott, je ne me mêlerai plus de vos affaires. Je n'en ai jamais vraiment eu envie, de toute manière. Car, effectivement, je déteste les Nott, et je déteste les familles condescendantes comme la vôtre.
Elle grimaça d'autant plus, et allait rétorquer quelque chose, mais il la coupa dans son élan avec un geste froid de la main. Puis, après avoir balayé les visages de Phineas et Gideon tout aussi glacialement, il ordonna :
- Lorsque vous aurez fini vos petits bavardages, venez dans le bureau de la Division. Il y a eu une autre attaque contre des Moldus hier soir.
Et sur ces mots, il disparut aussi vite qu'il était apparut.
Un souffle tremblant s'échappa des lèvres entrouvertes de Freya et elle finit assise sur le matelas. Elle s'était fébrilement laissée retomber, comme si tous ses muscles l'avait lâchée.
Elle se retint de grogner alors que Phineas balbutiait :
- Oh…
Et faillit le frapper alors qu'il articulait finalement :
- Tu vois, c'est de cette tension dont je voulais parler.
L'attaque contre les Moldus avait été sévère.
Il y avait eu huit morts, il s'agissait apparemment de deux familles… on dénombrait trois enfants dans les victimes. L'attaque avait eu lieu à Exmoor, près du village semi-sorcier de Godric's Hollow. En regardant le parchemin du rapport de l'attaque, Freya entendit Twigs dire à Phineas :
- Exmoor, c'est là qu'ils vont jouer la finale de la Coupe d'Angleterre de Quidditch. J'espère que le match ne sera pas annulé.
Phineas ne lui avait rien répondu, il paraissait bien trop pris au dépourvu devant tant d'inconsidération. Freya tourna la tête vers Dragonneau, heureusement pour Twigs, il était trop occupé à signer une pile de documents urgents que l'on venait de lui apporter, et ne l'avait pas entendu.
La sorcière qui était passée déposer les dits parchemins, fit une nouvelle entrée dans le bureau.
Et quelle entrée.
Elle se dandina sur quelques mètres en agitant ses magnifiques cheveux blonds et fins devant le bureau du Héros de Guerre. Elle avait posé ses délicates mains sulfureusement manucurées de rouge sur le bord de la table et se pencha légèrement en avant, vers lui.
Freya la regarda faire avec un air amer.
Et puis, la sorcière avait fait passer sa chevelure platine ondulée par dessus son épaule, si bien que les pointes de ses cheveux frôlaient désormais la surface boisée du bureau du chef auror.
Cette fois-ci, Thésée avait relevé ses yeux vers elle.
- Monsieur Dragonneau, susurra-t-elle avec une voix aussi délicieuse que son apparence.
Il la fixa avec un air quelconque.
Mais elle ne se laissa pas démonter et se pencha un peu plus.
- Je viens chercher les documents de tout à l'heure… mon patron, Monsieur Nott, les souhaiterait tout de suite.
« Mon patron, Monsieur Nott » ?
Freya la regarda avec un air décontenancé. Qui était-elle ? Elle n'avait pas le souvenir d'une telle personne dans la Division de son frère. Dragonneau s'apprêtait à soupirer avec agacement, mais elle le coupa avec une petite exclamation qui le surprit :
- Oh ! Mais je suis si navrée, je n'ai même pas pris la peine de me présenter… Où avais-je la tête ? Je me prénomme Romilda Faucett, je suis une auror dans l'équipe de Monsieur Nott.
Elle lui tendit la main avec un grand et charmant sourire.
Faucett. Romilda Faucett.
C'était étrange, mais ce nom, Freya l'avait déjà entendu quelque part.
Dragonneau, après une pause, lui serra la main et Freya sentit une vague d'amertume l'atteindre une nouvelle fois.
- Thésée Dragonneau, avait-il vaguement énoncé en retour.
Il allait lui lâcher la main, mais elle la tira un peu vers lui, et encore une fois il eut ce regard surpris.
- Oh, mais je sais qui vous êtes ! Je suis une de vos plus ferventes admiratrices, Monsieur Dragonneau. Tous ces exploits me laissent absolument médusée.
Elle lui flasha un autre sourire étincelant et il finit par détacher sa main de la sienne. Il réussit à soupirer cette fois-ci, alors que son visage retombait dans la pile de documents que la sorcière lui réclamait. Sûrement ne savait-il pas quoi lui répondre.
- Pour ce qui est des documents, Miss Faucett-…
- Oh, non ! Intervint-elle dramatiquement. Appelez-moi Romilda, je vous en prie.
Dragonneau la toisa une nouvelle fois, pris au dépourvu. Puis, avec un léger mouvement de la tête, il articula sèchement :
- Nott n'aura pas les documents tout de suite. Il aurait fallu qu'il me les donne un peu en avance si cela était si urgent que cela.
Freya regarda Faucett avec intérêt, se demandant comment elle allait bien pouvoir réagir face à une telle réponse de Dragonneau. A sa plus grande surpris, elle ne se démonta toujours pas. Elle hocha même la tête en propulsant ses lèvres pulpeuses en avant, lui donnant momentanément un aspect de Canard.
Elle eut le culot de lui murmurer :
- Je suis bien d'accord avec vous, Monsieur Dragonneau…
Freya commençait déjà à détester la manière mielleuse avec laquelle elle prononçait le nom de son patron. Romilda continua avec un air désespéré :
- Figurez-vous que j'avais demandé à être dans votre Division… mais je me suis retrouvée dans l'équipe de Monsieur Nott. Il est très gentil, vous savez… Un vrai gentleman, mais vraiment pas organisé… Je l'avais prévenu pour ces parchemins, mais il n'avait pas voulu m'écouter.
Freya se retint de souffler sarcastiquement.
Qui aurait bien voulu l'écouter de toute manière, avec sa voix duveteuse et son ton douceâtre ?
La sorcière blonde se pencha un peu plus vers Dragonneau, et il ne bougea pas.
Elle murmura dans son oreille, mais assez fort pour que Freya l'entende de son bureau :
- Il est très hautain aussi, mais on m'a dit que c'était de famille.
Romilda se redressa alors qu'elle remarquait que les yeux gris de Thésée s'étaient fixés dans la direction de Freya. Elle plaqua une main devant sa bouche, et avec un ton faussement affecté elle lui dit :
- Oh, mais vous connaissez sûrement quelques membres de cette famille…
Freya la fusilla du regard alors qu'elle battait des cils dans sa direction. Ignorait-elle vraiment que la petite soeur de son patron était à moins de deux mètres d'elle ? Ou était-ce là une belle démonstration de sournoiserie ?
La Nott se figea alors que Dragonneau, qui lui jeta un autre et bref regard, articula :
- Oui, il se trouve que j'en connais quelques uns.
Les yeux de Freya retombèrent sur son bureau.
Elle essaya d'ignorer le reste de leur insupportable échange, et plaça même la lettre qui lui était destinée à la verticale, devant son visage. Elle ne la lisait pas, non.
A travers le papier, elle pouvait voir la longue et sinueuse silhouette de Romilda se balancer délicatement devant le bureau de Dragonneau. Ne pouvait-il pas lui demander de partir ? Au nom de Merlin, lui qui pouvait être si désagréable, pourquoi ne faisait-il rien ?
Derrière elle, elle pouvait entendre Twigs continuer à parler de la finale de Quidditch avec Phineas :
- Non, non, non, l'entendit-elle rectifier. C'est l'équipe de Montrose contre celle de Wimbourne. Ça va être un sacré match, j'ai hâte de voir ça.
Elle préférait encore écouter la voix graveleuse de Twigs que celle de Romilda Faucett.
Cette dernière se mit à rire si fort, que cette fois-ci, Freya n'eut pas d'autre choix que de l'entendre.
Mais ses yeux bleus passèrent rapidement de la silhouette de Faucett, aux lettres courbes qui figuraient dans la lettre qu'elle tenait devant son visage agacé.
Elle put lire :
« Très chère Freya,
Votre lettre me ravie.
Mon voyage se passe très bien, et je devrais atteindre New York d'ici deux jours maintenant.
Je suis d'abord sincèrement désolée, Freya.
Dans une récente lettre de Norbert, il m'a expliqué que vous aviez appris tout cela de manière assez abrupte. Cela a dû être extrêmement choquant et je m'en veux de ne pas avoir pu vous en dire plus à ce sujet.
Croyance, votre cousin, est un bon garçon.
Sa mère adoptive, Mary Lou Bellebosse, était engagée dans la Ligue des Fidèles de Salem, une lutte contre le monde sorcier. Elle maltraitait tous ses enfants adoptifs, mais tout particulièrement Croyance. C'est un garçon fragile, Freya. Un garçon fragile, et fragilisé.
Après les incidents de Décembre 1926 à New York, nous le croyions mort.
Mais ses mystérieuses capacités d'Obscurial l'ont permis de continuer, bien que nous ne comprenions pas exactement comment une telle chose est possible.
Je pense que vous devriez demander à Norbert de vous montrer quelque chose qu'il a dans sa valise… Il pourra sûrement vous expliquer tout cela mieux que moi.
Ne tardez pas cependant, j'ai cru comprendre que Norbert partirait bientôt.
Il a mentionné la date du Lundi 6 Février dans sa dernière lettre.
J'espère que vous trouverez des réponses, et surtout un peu de sérénité.
Pour ma part, je vais continuer à enquêter sur Grindelwald, et la disparition de ma soeur, Queenie, auprès du MACUSA à New York.
J'espère vous revoir bientôt,
Bien amicalement,
Tina (et non Porpentina) »
Le coeur de Freya se stoppa dans sa poitrine. Le temps sembla s'arrêter.
Cette lettre avait dût être oubliée un moment dans la Boite N°28, car elle datait déjà de la semaine passée. La sorcière relut la phrase qui disait :
« Ne tardez pas cependant, j'ai cru comprendre que Norbert partirait bientôt.
Il a mentionné la date du Lundi 6 Février dans sa dernière lettre. »
Elle rabaissa la lettre si brutalement que Dragonneau et Faucett avait tourné leur visage dans sa direction. Romilda s'était arrêtée de glousser, peut-être voyait-elle dans l'expression de la Nott que le sujet était particulièrement grave.
Freya se leva comme un ressort et elle balbutia d'une voix forte :
- Monsieur Dragonneau, Norbert, il-…
Il se leva si vite que sa chaise avait basculé en arrière.
Mais dans la petit maison mitoyenne portant le numéro 9, Norbert n'était plus là.
Dans son séjour, les meubles avaient été recouverts de draps blancs, la lumière était éteinte, les rideaux tirés. Il y avait une lourde atmosphère dans le domicile du Magizoologiste.
Thésée, haletant, se mit à courir dans toutes les pièces en hurlant le prénom de son frère. Freya l'entendait ouvrir et claquer des portes à l'étage. Puis ses pas pressés dans l'escalier de bois.
Malgré la pâle lumière grise, filtrée par les longs rideaux sombres, la sorcière pouvait voir un immense désarroi sur le visage de son patron. Mais il ne croisa même pas son regard, bien trop occupé à fouiller tout l'appartement.
Et puis, là, sur la table à manger, il y avait un petit papier bruni.
Thésée l'attrapa avec un geste à la fois vif et tremblant.
Freya s'approcha et lut au dessus de son avant-bras :
« Thésée,
Je serai absent pendant quelques temps,
dans le cadre de mes recherches.
Bunty s'occupera de mes animaux.
Ne t'inquiète pas pour moi,
Norbert. »
Freya se sentit étrangement mal, coupable même.
Dragonneau maintint le petit papier entre ses mains pendant de longues secondes, comme s'il n'en croyait pas ses yeux et qu'il devait relire plusieurs fois le pauvre mot de son frère pour que la vérité infuse complètement son cerveau.
Ses doigts tremblaient.
De douleur ou de colère, Freya ne le sut pas.
Et elle n'osa rien de demander.
Elle n'osa rien dire, tant l'atmosphère était lourde, pénible.
Mais elle eut une soudain réalisation.
Norbert allait au Brésil.
Les départs en Bateau pour les trajets de longues distances ne se faisaient qu'à un seul endroit : Portsmouth.
Elle agrippa la main de Dragonneau, et il allait la repousser, mais elle lui cria soudain :
- Portsmouth ! Allons à Portsmouth !
Ils accoururent à l'extérieur, Dragonneau se laissa entraîner par sa subordonné alors qu'ils transplanèrent.
Mais le quai était vide.
Désert.
Dragonneau s'avança vers le bord du quai. Il y avait un sillage tumultueux dans l'eau grisâtre. Et au loin, disparaissant peu à peu derrière les immenses falaises blanches comme la craie, il y avait un Paquebot. Un énorme Paquebot.
Freya interpella un Moldu qui semblait travailler là. Il arrangeait des barrières et des panneaux indiquant « Billets » et « Passeports ».
- Monsieur ! Excusez-moi, Monsieur ! Le Bateau pour-…
Elle se stoppa, sentant que Dragonneau avait arraché ses yeux des eaux tourmentées pour les diriger dans sa direction. N'était-il finalement pas au courant de la destination de son frère ?
Elle continua tout de même avec un ton urgent :
- Le Bateau pour Rio de Janeiro est-il déjà parti ?
L'Homme pinça sa moustache, lui fit une grimace amère et lui montra au loin le Bateau qui venait de disparaitre derrière les falaises.
- Et oui, ma p'tite Dame, il est parti il y a une demie-heure maintenant.
Et sur ces paroles, il grommela quelque chose à propos d'horaires, de retard et de plaintes de passagers, avant de disparaître derrière une petite cahute pleine de panneaux.
Freya mit un certain temps avant de se retourner de nouveau vers Dragonneau, redoutant son expression. Elle l'imaginait courroucée, sévère.
Mais, en fait, il ne la regardait plus.
Il était là, les bras branlants, impuissant, sur le bord du quai.
Ses yeux gris étaient fixés sur l'horizon.
Freya, après un moment d'hésitation, s'approcha de lui, et se posta juste à ses côtés.
Elle lui lança un premier regard, puis un deuxième, mais il ne bougea pas.
Et puis soudain, il porta sa main à son visage, recouvrant partiellement une grimace déchirée et déchirante.
Freya ne sut comment réagir, alors elle ne bougea pas.
Elle entendit expirer un long souffle tremblant.
Du coin de l'oeil, elle pouvait voir qu'il était effondré.
Alors, très doucement, elle posa sa main sur son avant-bras. Elle voulut effectuer un geste réconfortant, mais dans un geste vif et brutal, il s'était débarrassé de sa main. La sorcière fut tellement surprise, qu'elle faillit tomber en arrière.
Il pivota son visage vers elle.
Il paraissait furieux.
Et anéanti.
- Le Brésil ? avait-il craché.
Freya se pinça les lèvres.
Alors non, Norbert et lui n'en n'avaient pas parlé finalement.
- Le Brésil ? Avait-il répété en s'approchant dangereusement d'elle.
Freya trouva un soudain intérêt pour ses propres pieds.
Elle ne savait tout simplement pas quoi lui dire.
La main de l'auror avait agrippé son avant-bras si fort qu'elle grimaça.
Il était hors de lui :
- C'est Dumbledore, pas vrai ?
Avec son autre main, Freya essaya de défaire les doigts de Thésée qui lui pinçaient le bras. Mais elle n'y parvint pas, comme si sa poigne avait été faite de métal.
Il réitéra sa question, un peu plus fort, perdant toute patience :
- C'est Dumbledore ? Répondez-moi, Nott !
- …Oui, finit-elle par dire.
Il la lâcha finalement, sûrement s'était-il rendu compte qu'il lui faisait mal.
Ses yeux étaient devenus noirs, et ils brillaient étrangement, comme s'ils étaient pleins de larmes.
Il fit une autre grimace et il jura entre ses dents.
Freya, elle, resta plantée là.
Il passa une autre main sur l'ensemble de son visage déformé par un mélange de colère et de désarroi. Les émotions qu'il devait ressentir semblaient être très fortes, puisqu'il ne parvenait plus à les cacher désormais.
Il tourna vivement les talons et commença à s'éloigner de la sorcière.
Après un moment de confusion, elle le suivit en courant presque.
Mais il fit halte et se tourna vers elle avec une contorsion furieuse sur son visage.
Il articula comme dans un grondement de tonnerre :
- Je pense que nous devrions prendre nos distances quelques temps, Nott.
Comme elle restait figée là, interdite, il développa son propos :
- Je ne me mêle pas de vos affaires, et vous sortez de ma vie.
« Vous sortez de ma vie ».
Les mots s'étaient violemment écrasés contre elle, comme un Tsunami. Elle l'avait regardé fixement, sous le choc, et puis, une vague d'émotion monta en elle. Elle releva son menton presque automatiquement, essayant de reconstituer un visage hautain, une expression inatteignable, une expression de Nott. En vain.
Elle avait tout fait pour éviter cela, mais les larmes avaient déjà débordé de ses yeux bleus.
Elles coulaient abondamment, inondant ses joues rougies par le froid.
Et Dragonneau eut l'air étrangement torturé l'espace d'un instant.
Mais il avait fini par la dépasser, et, sans rien dire de plus, il avait transplané.
La laissant seule.
Seule sur le quai.
Mais ce ne fut pas ce qui la blessa le plus.
Deux jours plus tard, elle recevait une lettre officielle du Ministère.
« Nous avons le plaisir de vous informer de votre transfert dans la Division 32 des Aurors.
Vous faîtes désormais partie de l'équipe de Monsieur Marcus Ursule Nott.
Ce transfert prend effet dès la réception de cette missive. »
Transporter ses affaires dans le couloir qui séparait les deux Divisions fut encore plus difficile que ce qu'elle s'était imaginé. Le petit carton contenant ses quelques effets personnels n'était pas bien rempli, et pourtant, il paraissait si lourd.
Avec des bras tremblants, elle s'empara de lui et elle essaya d'éviter les lourds regards silencieux de Coffin et Phineas. Ils se tenaient si droit que Freya crut qu'ils étaient sous un obscur sortilège.
Elle allait sortir, mais elle croisa Romilda Faucett. La radieuse Romilda Faucett.
A côté d'elle, Dragonneau, un petit carton à la main.
Il lui jeta un vague regard, mais Faucett tirait déjà sur sa manche pour contourner Freya.
- C'est si délicat de votre part de m'aider avec mon carton, Monsieur Dragonneau. Je suis si reconnaissante.
Freya refoula une grimace pleine de jalousie et d'amertume.
Romilda Faucett prendrait sa place.
Très bien.
Elle sortit du bureau sans un mot.
Et lorsqu'elle débarqua dans la Division de son frère, ce dernier lui lança un regard apologétique. D'un mouvement de la tête, il lui indiqua un petit bureau dans le coin de la pièce, et elle s'empressa d'y poser ses affaires.
La sorcière tenta en vain d'ignorer les regards insistants de Malefoy et d'Arcturus qui étaient eux aussi dans l'équipe de Marcus. Ils paraissaient un peu surpris qu'elle soit là.
Au bout d'un moment, et après avoir été sûre qu'elle ne craquerait pas devant eux, elle demanda à Marcus :
- Pourquoi ce transfert ? Je pensais que tu ne me voulais pas dans ton équipe.
Marcus parut mal à l'aise, mais devant Malefoy et Black, il tenta tout de même de garder une expression composée. En soulevant un sourcil, il rectifia :
- Je n'ai pas demandé ce transfert, figure-toi.
Le coeur de Freya se stoppa.
Et elle redoutait la suite de sa phrase… et il l'acheva en complétant :
- C'est Dragonneau qui en a fait la demande.
Son coeur se serra tellement fort qu'elle était à peu près sûre qu'il devait saigner dans sa poitrine.
« Vous sortez de ma vie ».
Les mots ne cessaient de se répéter dans sa tête.
Elle comprenait sa douleur et son désarroi quant au départ précipité de Norbert mais… ce n'était pas sa faute. Et en prenant du recul, elle trouvait sa réaction totalement démesurée. Pouvait-il vraiment la faire transférer dans une autre Division sans véritable raison valable ?
La canne noire de Malefoy se cala juste devant ses pieds et il s'assit à moitié sur son nouveau bureau, il prit un air noble et articula avec un ton snob :
- Bienvenue dans cette équipe, Freya. Tu es du bon côté maintenant.
Freya avait relevé des sourcils froncés dans sa direction. Quelques mètres plus loin, Arcturus, lui, ne la regardait pas, il faisait mine de fouiller dans une pile de papiers.
La sorcière répéta avec un ton confus :
- Du bon côté ?
Malefoy hocha la tête et lui fit un large sourire, ce qui déformait un peu la longue cicatrice qu'il avait obtenue du Jarvey. Il confirma :
- Oui, du côté des Sang-Purs, et pas du côté des Traitres-à-leur-Sang.
Freya crut qu'elle allait vomir. Encore cette histoire de sang ?
Elle jeta un coup d'oeil vers Marcus, espérant qu'il intervienne. Mais il n'en fit rien, il avait même l'air d'être plutôt d'accord avec Malefoy.
Ce dernier soupira avec un sourire satisfait.
- Oui, toi aussi tu fais partie des Vingt-Huit, après tout…
Il y eut un petit silence dans la Division 32.
Freya répéta, incertaine :
- Les Vingt-Huit ?
Hello vous !
Boom, un autre Chapitre !
Norbert est parti ce petit coquin… Mais nous le reverrons, pas d'inquiétude pour cela ;)
Petit Chapitre « entre-deux », l'intrigue avancera un peu plus dans le suivant… !
Préparez-vous à découvrir pourquoi j'ai appelé cette Fanfiction « Vingt-Huit »… ou peut-être savez-vous déjà à quoi Abraxas Malefoy fait référence ?
A très vite,
Netphis.
