auec exces:& quâd i'eufle dit les plus belles éhofês
du monde , elle n'en auroit iamah, fait apcrceuolr
les autres ny fait femblant de s'en apercSdl-
mefme. Si elle dançoit dans quelque ^ A/Tembl e
auec AntigencCcftoit d'vn air qui i faifoit Sn êï
qu'elleeftoit menée par vnc œÏÏnâïf
% pla.(o.t, elle en auoit àce ™£ "«*
en plus brillans & plus gays : elle en dan
joit p us légèrement & plus agreab emen? elle at
tiro,t!es regards de toute la Compagnie & leur
cSnTtiï dC P Uifir ^^^ n^cLVolt'dc
enagnn & d .on tout enfemble. Mais au
Iob que ie l'allois prendte,quel q ue con "
tramte qu elle (e fift, ce n'eftoit plus la meTmc oer
fonne : * ie penfe que f, elle n'euft eu peïr qï An
Sif * SES* malda » c « elle n'euft p?s mef
guiflante & négligée : * la chofe n^TeVex"
hTvHÏ^ 3 PnnCelle '"^"P^Iavniour PhMe
iuy d;t elle , .e vous aùois priée de cacher l a i™;
Uc de vos charmes à Phi/odes ; m ata £ ^
pas entendu que vous luv montrai *« \
mal départage: vnpeu pi us i gl | cmcnt .„'£*£,*
L ij
I
i(54 Le Grand Cyhvj,
que vous faites à quelques autres. Mais, Madame,
luy refpondit elle en riant , ncm'auez vous pas
dit qu'il ne faloit point que Philocles s'en retour-
nait Efclauc à Corinthe ? Ouy , répliqua la Prin-
ceiVe y mais ie ne veux pas qu'il s'en aille mal fa-
tisfaitdelaliflerc'efi: pourquoy fi vous me voir-
iez obliger, encore vne fois Philifte, lbycz vn peu
plus égale en vos ciuilitez. Philiite rougit à ce
difeours : car elle comprit bien que la Princefle
l'accufoit adroitement de quelque complaifance
pour Antigène : neantmoins faifant femblant
de ne s'en aperceuoir pas, elle luy dit fimplement
u'elle apporteroit foin à fe corriger : & en ef-
et ie fus quelques iours que ie la trouuay vn
peu plus ciuile. Et comme ie ne fçauois pas en-
core le difeours que la Princefle luy auoit fait,
i'eus vne ioye extrême de ce changement : &
Antigène qui n'eltoit pas moins amoureux de
Philiite que moy , en eut vn defplaifir fort fen-
fiblc. Comme il auoit eu plufieurs occafions de
luy parler, il auoit défia eu quelques conuerfa-
tions particulières auec elle : où à mon aduis il luy
auoit fait compredre vne partie de fes fentimens:
mais pour moy il ne m'auoit pas efté poiïibled'en
faire autant. Pendant cet heureux interualle où
elle fut vn peu plus complaifante , ayant trouue
moyen de l'entretenir à vne promenade , ie me re-
folus de 'ne perdre pas vn temps fi précieux : de
forte qu'à la première occafion qu'elle me don-
na , de pouuoir changer laconuerûtion indiffé-
rente, en vne vn peu plus particulière : Eft-il poilî-
ble , luy dis-ie , belle Philiite , que vous ne vous
foyezpasoppofée au bonheur dont ie ioùis çre-
fentement ; Et auez vous pu vous refoudre enhn à
connoiftreJPhiloclespoui ce qu'il eft ? c'ciU dire,
Livre Premier.
t55
fpourfuiuis-ie, fans luy donner loifir de m'intcr-
rompre ) pour le plus fidele,& le plus paflionné de -
vos Scruiteurs : Ha, Philocles,dit elle,ie vous con-
nois encore bien mieux dans la Lettre de la Prin-
ceffe de Corinthe,que par le difcours que vous me
faites. Le Portrait dont vous me parlez,luy dis-ie,
eft vn Portrait flaté : & ie n'ay pas deû trouiicr
eftrange que vous n'ayez pas creu qu'il fuft fait
pour moy. Mais le difcours que ie vous fais eft vn
difcours fincere : i'en feroisbienfâchée,interrom-
pit elle allez fièrement, & pour voftre intereft , &
pour le mien. Vous n'auez donc qu'à vous en af-
fliger, luy dis-ie, car il n'eft pas plus vray que vous
eftes la plus belle Perfonne du monde, qu'il eft cer-
tain que ie fuis N'acheuez pas dit elle, Phi-
locles, dç peur de me forcer à vous refponJre ai-
grement : & foyez perfuadé , que puis que ie ne
vous ay pu connoirtre quand ie le voulois , ie ne
vousconnoiftray pas non plus quand vous le vou-
drez. Vous me connoiftrez, luy dis-ie,malgré vous
en vous connoifi'ant : n'eftant pas poflible que
vous puifliez ignorer l'inéuitable force des char-
mes de voftre beauté,& de voftre efprit:3c de quel-
le forte ils m'ont attaché à voftre feruice. Non,
Philocles, me dit elle,ne vous y trompez pas : ie ne
fçay iamais que ce que ie veux fçiuoir : mes yeux
ne me montrent que ce qui me plaid : & ma raifon
mefme s'accommode quelquesfois à mes defirs,
parce qu'ils ne font pas iniuftes : & cède auilî quel-
que chofe à ma volonté. Il me feroit peut-ellre
plus auantageux, luy dis-ie froidement, que voftre
volonté cedaft quelquesfois à voftre raifon : que
voulez vous que i'y face ? dit elle en riant,& que ne
prenez vous leconfeil que vous me donnez,s'ileft
vray que vous en ayez befoin ? Si ma raifotf me di-
L in
»
166 Le Grand Ctrvs,
foit, luy repliquay-ie, que ce fuft vn crime de vous
aimer, ie pcnle que ie tafeherois de ne le commet-
tre point , quoy que ce fuft fans doute inutile-
ment : & quand la mienne me voudroit perfua-
der, reprit elle, que Philocles feroit le plus aima-
ble de tous les hommes , Philifte ne l'aimeroit
pourtant pas. Par quel chemin peut on donc aller
a voftre cœur ? luy dis-ie : ie n'en fçay rien moy
mefme , refpondit elle ; &s'il cft vray qu'il y ait
quelque fentier deftourne , qui puifle vn iour y
conduire quclqu'vn , il faudra que le hazard le luy
fa fie peut-eftre trouuer. Puis que cela eft, luy ref-
pondis-ie, ie me refous à le chercher toute ma vie.
Vous ne le trouuerez pas en le cherchant, dit elle;
c'eft pourquoy Philocles ne vous y obftinez pas
plus long temps. le luy en eu fie dit dauantage,
mais diuerfcs perfonnes nous ayant ioints, il falut
changer de conuerfation : & depuis cela elle
m'ofta auec foin toutes les occafions de luy par-
ler en particulier. Cependant nous viuions An-
tigène & moy auec allez de contrainte : car nous
ne parlions iamais enfemble que de chofes indif-
férentes : & le nom de Philifte qui nous eftoit fi
cher à tous deux, n'eftoit iamais prononcé par
nous quand nous eftions feuls. Antigène remar-
quant aifément que la ciuilité de Philifte pour
moy n'eut pas de fuite, fon déplaifîr fe diflipa bien
toft; de forte que voyant qu'il n'auoit rien à crain-
dre de mon codé, au lieu de me haïr comme fon
Riual , il me pleignit comme fon Amy , & fe refo?
lut de me parler vn iour fans déguifement. En ef-
fet eftant venu vn matin dans ma chambre, il me
dit qu'il s'eftimoit le plus malheureux homme du
monde , de ce qu'il s'imaginait que i'eftois amou-
reux de Philifte aufli bien que luy : qu'il me pro*
V
LrvuE Premier.. 1 i7
teftoït que s'il euft remarqué qu'elle euft eu quel-
que difpofition à fouffrir mon amour, il fe feroit
refolu a la mort , plutoll que de faire obftacle à
ma félicité. Mais qu'ayant veu (on cfprit fi éloi-
gné de tout ce qui me pouuoit eftre auanta-
£eux ; il n'auoit pas creû me faire vn outrage,
de ne ceflér pas d'aimer vne perfonne que ie ne
pouuois auoir aimée plûtoft que luy , puis que
nous rauions veuë enfemble la première fois ; Ôc
que le premier moment de fa veué , auoit efté le
premier de fa paflïon. Enfin il me parla auec tou-
te la generofité qu'vn Amant qui ne veut point
quitter fa Maiftreile peut auoir :& ie luy refpon-
dis auffi , auec toute la retenue dont vn homme
defefperé , & qui a quelque vertu pour eftre ca-
able , en parlant à vn lliual plus heureux que
uy , & pour lequel il auoit eu beaucoup d'ami-
tié, le luy auoiiay donc ingénument , que ie n'a-
uois pas vn fujet légitime de mepleindre de luy:
Mais ie luy dis en fuite, qu'encore que cela fuft
de cette forte,il ne m'eftoit pas pofiiblc de n'eftre
pas infiniment fâché de fon bonheur. Que c'e-
ftoit vne raillerie , de penfer que deux Riuaux
pûflentiamais eftre véritables Amis : &que tout
ce que la generofité & la prudence pouuoient
faire en ces rencontres , eftoit de les empefeher
d'eftre mortels ennemis. Qu'au refte , comme
i'eftoisaffez équitable pour ne luy demander pas
qu'il abandonnait fon deflein: ie le fupliois auffi, de
ne trouuer pas mauuais que ie continuafle le mien.
Qu'il pouuoit m'accorder d'autant plutolt cette li-
berté, qu'il y auoit peu d'apparece que cela me (èr-
uift à rien : Enfin après vne allez longue conuerfa-
^tion, nous demeurafmes d'accord de ne nous
plus parler de Philifte : de faire depart 6c d'autre •
L ni)
-/
168 Le Grand Ctrvj,
tout ce que nous pourrions pour en eftre aimez
& que ccluy de nous deux qui pourroit obtenir
céc honneur , obligeroit cette -belle Perfonnc à
prononcer yn arrclt de mort , à celuy qu'elle n'ai-
meroit pas. Depuis cela nous vefeumes vn peu
mieux enfemble Antigène & moy ; parce que nous
ne nous cachions plus l'vn de l'autre : & nous vi-
uions auecafïez de ciuilité, pour des gens qui fai-
foient toutes chofes poflibles pour s'entre-détrui-
re. Comme le Prince Cleobulc me retint allez
long temps auprès de luy , & que de plus ie reçeus
de nouueaux ordres de Periandre, qui m'y arrêtè-
rent encore dauantage 5 i'eus le loifir d'eflayer
vne partie des choies qui ont accouftumé d'ettre
vtiles en amour. le fuiuois Philifte en tous lieux:
je parfois d'elle éternellement , à toutes les per-
sonnes de là connoiflance : ie ne loiiois jamais
nulle autre beauté déliant elle : & loiiois inceflam-
ment la fienne,quand ie le pouuois faire à propos.
le fis des vers pour fa gloire,qui furet trotiuez plus
Supportables de toute la Cour, que ceux qu'Anti-
gène fit,quoy que peut-eftre ils fuflent plus beaux:
i'adjouflay laMufique à laPoëfie,ie fis des airs com-
me des paroles , & ie les x cha ntay moy mefme auec
tout l'art dont i'eftois capable. Ainlï ioignant les
charmes de l'harmonie à mes expreflîons,ie foûpi-
ray en chantant: &ietàchayd'enchâterfon coeur
par les oreilles. le fis vne defpenfeprodigieufe en
Habillemens, en Bals , en Colations , & en liberali-
tcz : i'aquis l'amitié de tous Ces Amis , & de toutes
fes Amies : Alaiis fon Père m'aimoit beaucoup:
vn Frère qu'elle auoit ne me haïflbit pas : Ces Fem-
mes & tous Ces Domeftiques furent gagnez par
des prefens que ie leur fis : ie luy parlay prefques
toufiours auec vn rciped qui aprochoit de ccluy
Livr.e Premier.; 169
1 fluc l'on rend aux Dieux : ie l'entretins de ma paf-
\ non en vers & en proie : mes larmes luy parlèrent
aufli fort fouuent peur moy : la violence de mon
amour me mit quelquesfois malgré que i'en eufle,
quelques marques de fureur dans les yeux , & de
defefpoir dans mes difeours. Elle me vit inquiet ;
jaloux; levifage changé; & pour tout dire en peu
de paroles, le plus malheureux homme du monde,
fans que ie paire vaincre dans Ion cœur cette puit-
faute auerfion qu'elle auoit pour moy. le me feu-
uiens mefme qu'vne de fes plus particulières
Amies, qui fut depuis allez des miennes , luy de-
manda vn iour s'il cftoit poflîble qu'elle ne m'efti-
maft point , puis que i'auois le bonheur d'auoir
quelque part en Peilime de tout le monde ? Elle luy
âuoiia lors, qu'elle connoifibit bien que ie ne me-
ritoispas le mauuais traitement qu'elle me faifoit:
mais qu'après tout , elle ne pouuoit faire autre-
ment. Que comme il y auoit des gens qui deue-
noient amoureux, fans fçauoir prefques par quel-
le raifon ils l'eftoient ; il ne faloit pas trouuer
eftrange, s'il y en auoit aufli quelquesfois, qui haït
foient fans fujet. Mais , luy difoit cette Perfonne,
ceux qui aiment comme vous dites , çombatent
pour l'ordinaire leur paillon : ileftvray, répliqua
t'elle ; mais c'eft parce qu'elle pouuoit les obligera
faire des chofes honteufes. Et n'en faites vous pas
d'injuftes ? reprit fon Amie; nullement, répondit
Philifle , carie ne fuis pas obligée d'aimer tous les
honneltes gens qui font au monde : & iem'eftime
très heureufe, d'auoir vn fi pniflant fecours à op-
pofer à vn eunemy fi redoutable. Mais , luy dit en-
core cette charitable Confidente , que ne vous
deffendez vous auec les mefmes armes contre An-
tigène que contre Philocles, fi vous ne combatez
/
170 Li Gkand Cyrv$;
que pour voftre liberté ? Cruelle Amie , Iuy dit elle-,
ne me prêtiez pas tant ie vous en conjure : & ne
me forcez pas de vous dire ce que ie n'oferois perk-
fer fans rougir. Contentez vous que ie vous allure
feulement, que l'amour & la haine font deux paP
fions tyranniques, qui iè moquent fouuent de la
raifon & de la prudencc:& tout ce que ie puis vous
dire, c'eft que ie ne combatray point l auerfion
que i'ay pour Philocles, parce qu'elle ne me peut
caufer aucun malheur & que ie combatray l'in-
clination que i'ay pour Antigène, parce qu'elle
pourroit m'eftre nuifible. Voila comme cette con-
uerfation fe paffa , que ie ne fçcus que long temps
depuis: cependant nous cftions tous les iours chez
la Princefle,où toutes les Dames ferendoientrmais
eiitre les autres , Stefilée qui eftoit fans doute vne
fbrt belle Perfonne , y eitoit très aflîduë. Cette
Jfille auoit de l'efprit , mais vn efprit jaloux & en-
ujeux , qui euft voulu qu'elle eull elle feule belle en
toute la Terre. Neantmoinsi'auois le cœur firent
ply de Philifte,que ie ne m'aperceuois pas des cho-
ses les plus visibles ; de forte que fans feauoir que
cette fille ne pouuoit fouffrir la gloire de fa Riuale
en beauté , ie luy parloisquelquesfois. Comme
elle eft adroite & fpirituelle, voulant m'ofter à Phi-
lille,oudu moins faire croire au monde qu'elle
m'auoit effectiuement affujetty 5 elle commença à
me faire la guerre demapafïîon. En fuite à me
pleindrejà blafmer Tincinilité de Philifte pour moy,
& fon indulgence pour Antigène. Enfin elle con-
duifit la chofe auec tant d'art, que fa conuerfatior*
me deuint agréable, & necefl'aire pour me confo-
1er. le luy dccouuris alors le fonds de mon cœur:
ie luy montray toutes mes foiblefles : ie la conjura/
de me donner part à fon amitié : ie luy demanday
v
Livre Premier.' 171
des confeils; &robligeay de fouffrir que ic luy ra-
contafle mes malheurs la priant d'auoir du moins
pour moy quelques lentimens de pitié, puisque
Philifte n'en pouuoit pas auoir. Elle reçeut cela
comme vne bonne perfonne , qui fe laiflbit tou-
cher à mon mal : & me fit valoir aucc tant d'art l'o-
bligation que ie luy deuois auoir, d'endurer que ie
luy lifte confidence d'vne pareille chofe, que i'ea
fus abuféj & que i'eus effe&iuement pour elle vne
amitié très fincere. Apres cela ie n'auoispas vn fen-
timent jaloux que ie ne luy difle : à peine Philifte
m'auoit elle regardé auec indifférence ou auec ru-
dette , que ie m'en allois pleindre à Stefilée. De
forte que comme Philifte m'oftoit autant qu'elle
pouuoit les occafions de luy parler : & que Stefilée
au contraire, m'en donnoit toute la liberté poflï-
ble : en peu de iours toute la Cour remarqua l'at-
tachement que i'auois à parler en fecret auec cet-
te fille. Et comme on fçauoit qu'il y auoit vne hai-
ne cachée entre ces deux Personnes , l'on ne s'i-
magina pas quei'cufle fait ma Confidente de l'en-
nemie de Philifte : & on creutquc i'auois changé
de fentimens : & que les foins que ie continuois
de rendre à Philifte, n'eftoient plus que pour ca-
cher la nouuellepaflion que i'auois pour Stefilée.
Antigène en eut vne joye extrême : & toute la
Cour eftoit bien aife que ie me fufle guery d'vne
palïion par vne autre. Stefilée à qui on en faifoit la
guerre quâd ie n'eftois pas auprès d'elle,fe rcfioiïif-
lbitfort,de voir que fon deffein euft vn fi heureux
euenement : & Philifte feule par vn fentiment glo-
rieux où ie n'auois point de part,&qm ne regardoit
que Stefilée,en eut vn dépit fort fenfiblc. Ce fier &
inflexible efprit ne fe porta pourtant pas à s'adou-
cir pour moy : & elle forma feulement le deflein
J72 Le Grand Cyr.v$;
de me faire haïr de Stefilée fi elle pouuoit, par
quelque voye deftournée qu'elle le refolut de
chercher. Mais afin qu'il ne manquaft rien à mon
malheur, & que n'eftant pas aimé de la feule per-
fonne que ie pouuois aimer , ic le fufle encore
d'vne autre pour laquelle ie ne pouuois auoir que
de l'amitié : il faut que ie vous die malgré moy*
que Stefilée trouua quelque chofe de fi beau, de (î
pur, de fi grand, & de fi vertueux dans la pafiîon
queie luy difois auoir pour Philifte qu'infenfï-
blement elle vint à defirer que i'eufle en effet pour
elle, ce que ie ne pouuois auoir que pour l'autre.
De forte qu'agiffant en perfonne intereflee , elle
me donna cent confeils malicieux & adroits , que
ie fuiuis , parce qu'ils paroiflbient bons : & qui me
détruifoient pourtant encore dauantage auprès de
Philifte. Comme les choies en eftoient donc là,
Antigène vint vn matin dans ma chambre ; 3c ve-
nant à moy les bras ouuerts,mon cherPhilocles,
me dit il , quel plaifir prenez vous à me cacher vo*
ftre bonne fortune & la mienne ? Antigène ( luy
dis-ie, fans répondre que froidement aux marques
de tendrefle qu'il me donnoit ) s'il eftoit vray que
ie fufle heureux , vous n'en feriez pas fi aife. le
vous protefte , me dit il , que voftre contentement
m'efl aufli cher que le mien : & que ie n'auray guè-
re plus de joye s'il arriue iamais que la belle Philifte
m'aime , que i'en ay de ce que vous ne l'aimez
plus : & de ce que vous eftes aimé de Stefilée que
vous adorez. , le n'aime plus Philifte ! luy dis-ie
tout eftonné ; ha , Antigène , ne vous y trompez
pas : car c'eft vn fentiment que ie n'abandonneray
qu'auec la vie. Mais ( me répliqua t'il , encore
plus eftonné que moy ) toute la Cour , & Philifte
mefme , vous croyent amoureux de Stefilée : Phi-
Livre Premier.
'75
!
'g C
nlte, luy repliquay-ic tout iurpns,me croit amou-
reux de Stefilée ! Oùy , re'pondit il 5 & ic l'ay creu
comme tout le refte du monde. Ce difeours m'e-
I\onna de telle forte , que ie ne fus iamais gueres
plus affligé que ie l'eftois , par la crainte que i'eus
que cela ne m'euft encore mis plus mal auec Phi-
lifte, & par la douleur que i'auois d'eftre o' "-'
de me priuer de la confolation que ie trouuois
dans la conuerfation de Stefilée. ai bien que fans
faire vn plus long difeours à Antigène , ieme fc-
paray de luy 5 en luy protefta-nt toutesfois , que ic
n'auois iamais efté plus amoureux de Philifte que
ie l'eftois : &que ic donnerois bon ordre à delà-
bufer tout le monde de l'opinion qu'il auoit , que
ie fufle amoureux de Stefilée. Cependant comme
i'auois de l'amitié pour cette Perfonne ; que ie
croy ois luy auoir de l'obligation j & que i'en auoi3
efte confolé : ie crûs que ie ne deuois pas changer
ma forme de viure auec elle fans l'en aduertir.
JEftant donc allé chez elle par vn chemin deftour-
né, & apportant foin que l'on ne m'y Vift pas en-
trer 5 ie la trouuay feule dans fa chambre auec deux
de fes femmes. D'abord qu'elle me vit, elle re-
marqua aifément que i'auois quelque nouueau dé-
plaidr : qu'auezvous, Philocles? médit elle; Phi-
lifte vousat'elle fait quelque nouuelle injuftice*
Philifte , luy dis-ie , n'a pas beaucoup contribué au
mal qui me fait pleindreprefentement : & la belle
Stefilée fans y penfer , y a plus de part que Philifte.
Elle rougit à ce difeours 5 n'ofant pasy donner vu
fens aufli obligeant, que la tendrelTe qu'elle auoic
pour moy luy euftpeut-eftre faitdefirer. Ilnem'cft
pas aifé , dit elle , de deuiner quel mal ie vous puis
auoir fait : & ic n'en fçache qu'vn , que ie fufle ca-
pable de fouhaiter de vous auoir caufe qui eft
174. Le G r. a tf t Cykv si
d'ofter de voftrc cœur la pafïïon qui vous tour-
mente : car ie ne doute pas que vous n'appellaflïea
ainfï, le remède qui vous gueriroit. Mais Philo-
cles , pourfuiuit elle , ne me laiflez pas plus long
temps en peine; & dites moy s'il vous plaift, com-
ment ie puis auoir contribué à la douleur que ie
voy dans vos yeux. Voftrc beauté, luy dis-ie, eft U
véritable caufe de ce que ie fouffre : Philocles*
dit elle en fous-riant, fouuenez vous que vous par-
lez à Stcfilée: iem'en fouuiensaufïi, luy dis-ie ; &
fi elle n'eftoit pas fi belle qu'elle eft , toute la Cour
ne fe feroit pas imaginé comme elle a fait, que i'en
fuis amoureux : Philifte qui eft afifez glorieufe ne
Tauroit pas penfé:& Antigène ne Pauroit cas creu*
Mais parce qu'en effet fa beauté eft extrême : &
qu'il eft difficile de comprendre qu'on la puifie
voir fouuent fans luy donner fon cœur tout en-»
tier : on a creu que ie l'aimois , & on le croit en-
core. Toute la Cour m'eftime heureux d'anoir
changé de chaifnes : Antigène s'en refioûit,& Phi-
lifte en eft en colère :car ie l'auoiseneffetaprisen
allant chezStefilée. Enfin , luy dis-ie, la chofe en
eft venue au point, queie fuis forcé de me priuer
de la feule confolation que i'auois , qui eftoit fans
doute de vous entretenir fouuent. Quoy, Philo-
des, reprit elle toute furprife, parce que l'on dit
que vous m'aimez, vous me voulez haïr ! le n'a y
, luy dis-ie, d'eftre capable d'vnfcntimcntfi
injufte : car ie vous eftimeray toute ma vie : & mon
amitié pour vous ne fera pas moins ferme que
mon amour le fera pour Philifte. Mais aimable Ste-
filée , comme vous n'auez eu la bonté de fouftVir
ma confidence que pour mon intereft; il faut en-
core que vous enduriez que ie me priue de voftre
y eue par la mefme caufe,afin de defabufer Philifte*
Livre Premier, 17$
Les Dieux fçauent , luy dis-ie, quelle peine i'ay à
m'y refoudre : Et les Dieux fçauent ( me répondit
elle en foûpirant à demy ) fi vous auez raifon de
prendre cette refolution. Mais que pourrois-ic
faire ? luy dis-ie car enfin fi Philillc continue de
croire que ie vous aime, elle ne m'aimera iamais:
& voftre beauté cil fi grande, que ie ne pourrois
pas la détromper , fi i'attendois plus long temps à
le faire. Ioint auili , luy dis-ie encore , aimable
Stefilée, que quand Tintereft demapafiion n'y fe-
roit pas , le voftre me deuroit toufiours obliger à
me priucr de voftre veuc. Car puis qu'il n'a pas
pieu au Deftin que mon cœur pûft eftre à vous -■ ie
n'ay garde de contribuer rien à cette croyance
que le monde a prife : & i'ay vue amitié trop véri-
table pour vous, pour meferuird'vne feinte paf-
fion qui vous pourroit nuire. De forte que ie fuis
l'homme de toute la Terre le plus affligé : de voir
que de peur de déplaire à vne perfonne qui ne
m'aime pas : ie fuis forcé d'en quitter vne autre,
qui m'a donné cent témoignages de bonté 5 &
qui a fans doute encore celle de me pleindre de
ce dernier malheur. le vous en pleins véritable-
ment, répliqua t'elle en rougifl'ant , & peut-eftre
plus que ie ne deurods : Mais ie m'en pleins aufiï
bien que vous, pourfuiuït elle 5 car enfin s'il eft
vray que la Cour croye que vous eftes amoureux
de moy , quels contes n'y fera t'on pas à mon defa-
uantage , fi vous ceflez de me voir ainfi tout d'vn
coup ? Ne penfera t'on pas que vous auez voulu
vous moquer de Stefilée, ou que nous en vfons
de cette forte par fineffe ? Non non , Philoclcs , il
ne faut pas que la chofe change fi promptement:
ou fi vous voulez qu'elle aille ainfi , il faut que du
moins polir ma gloire il paroifle que ie vous aye
176 Le Grand Cyrvj,
mal-traite. Si cela alloit de cette forte , difois-ic
ic ne me iuftifierois pas dans Tefprit de Philitte :
puisqu'elle auroit lieu de croire que ie ne vous
quitterois que parce que vous m'auriez chafle : 5c
en effet c eftoit l'intention de Stefilce , que Phili-
fte le ci cuit ainfl. Mais , reprit elle , Philocles,
croyez vous que la jaloufie (oit vn mauuais moyen
})our fe faire aimer ? Pour moy , adjoufta t'elle , ie
c croy fi bon , que ie fuis perfuadée que fi vous ai-
miez véritablement quelque autre perfonne que
Philifte elle vous en aimeroit pluftoft. Oiiy , luy
dis-ie , mais vous ne fongez pas que fonaffeciiou
me feroit alors indifférente fi ie ne Taimois plus.
Il eft vray répliqua t'elle toute interdite ; mais fi
cette autre eftoit moins injulle que Philifte , vous
feriez toufiours heureux. Stefilce prononça ces
paroles d'vnc certaine façon, qui me fit connoi-
ftrequela tendreflede fon amitié, eftoit d'vne na-
ture différente de la mienne : & i'en eus vne in-
quiétude C\ grande , que le refte de la conuerfatiort
fe paffa auec vne ambiguïté de paroles de part &
d'autre, qui nous perfuada pourtant à mon auis,
que nous nous entendions bien tous deux. Mais
comme ie ne pouuois changer mon cocur,& que ie
ne voulois pas auflî tromper vne perfonne pour
qui i'auois vne véritable amitiéie mefeparay d'el-
le en me pleignant, &en luy donnant fans doute
félon {es fcntimens beaucoup de fujet de fe plein-
dre par la cruelle refolution que ie prenois, de ne
luy parler plus en particulier , & de ne luy parler
mefme que rarement. Cependant comme cette vi-
fite fut fçeuë d'Antigene,& qu'elle fut fort longue,
le changement que iappoFtay à ma forme de vi-
urc auecStefilée, ne fit pas l'effet que j'en atten-
dons : Sc il courut vn bruit que cet cloignement
eftoit
.
Livre Premier. ît*
m Vv
cftoit vnc chofe concertée entre elle & moy. De
forte que Philifte n'en eftoit pas defàbufée , & Ste-
fïlée fe pleignoit aigrement,quand elle en trouuoit
l'occafion;difantquec'eftoit vne eftrange chofe,
que i'eufle eu fi peu de foin de fa réputation, que
ie Peufie voulu facrifier pour vne perfonne qui
ne m'airrioit pas. Pendant ce temps là Philifte
d'autre cofté faifoit tout ce qu'elle pouuoit pour
me faire haïr Stefilée , bien qu'elle ne me voultift
jpas aimer : mais quoy qu'elle pûft faire , ie confer-
uay toufiours beaucoup d'amitié pour elle. Il eft
vray que cela ne feruit qu'à me peri'ecuter dauan-
tage : car i eftois defefperé de voir que ie luy eau-
fois quelque inquiétude. Les chofes eftoient en
ces termes, lors que ie receus vn ordre exprès de
m'en retourner àCorinthe : ie vous laifl'e donc à
juger en qiiel eftat eftoit mon âme. Ielaiflbis vne
perfonne que i'aimois, & qui ne m'aimoit point :
i'en abandormois vne autre qui m'aimoit vn peu
trop , & que ie ne doutois pas qui n'acheuaft de
me détruire dans Pefprit de Phililte pendant mon
abfence. Mais par bonheur pour moy , le Père
d'Antigène ayant fçeu où il eftoit, luy comman-
da fi abfolument par vne Lettre de s'en retourner,
qu'il fut contraint de reuenir à Corinthe, ce qui
ne me fut pas vne petite confolation : non plus
que la nouuelle que i'aprisdu retourd'AIafisàfa
Patrie, qui deuoit eftre dans peu de temps : &
i'en fis vn grand fecret à Antigène, carie l'auois
fçeu par vne voye aflez détournée. Le Prince
CIcobule me carefl'a fort en partant : & la Princef-
fe fa fille qui eft fans doute vne admirable Per-
fonne , me donna vne Lettre pour la Princefle de
Corinthe , qui ne m'eiloit pas moins aduanta-
geufe, que celle que ie luy auois portée. Mais lors
*. Part. M
\L
ï 7 8
Le G r. a n t Cyr.v$,
qu'il falut dire adieu à Philifle , ce fut vne eftraft*
e chofe ; & Antigène & moy nous donnafmes
icn de la peine : car nous nous y trouuafmes en-
femble j &ie le contraignis par mon opiniaftreté,
à en partir en mefme temps que moy. Feus donc
la fatisfa&ion de l'empefcher de dire rien de parti-
culier à Philifle : mais i'eus anili le déplaifir de voir
vne notable différence dans les adieux de cette
belle fois qu'elle rencontroit
les yeux d'Antigène en cette dernière conuerfa-
tiqn , ie voyois dans les Cens malgré elle, ie ne fçay
quel nuage mélancolique, qui fans en diminuer
l'éclat, en augmentoit la douceur : & quand par
hazard elle rencontroit les miens , ie n'y voyois
que de l'indifférence ou du chagrin. Elle me dit
adieu prefques fans me regarder : & fuiuit ce me
fembla des yeux le trop heureux Antigène , le plus
loin qu'il luy fut poiîible : car ie me retoumay deux
fois après l'auoir quittée. De vous dire de quelle
façon nous vefcufmes durant noftre nauigation
Antigène & moy , il feroit fupei flu , eflant aile de
vous l'imaginer. Nous rêvions prefques toufïours,
& ne parlions iamais de la choie du monde à quoy
nous penfions le plus. l'auois pourtant vne fenn-
ble confolation , de ce que i'emmenois mon Ri-
ual : pour Stefilée, ie ne pus prendre congé d'elle,
quoy que i'en cherchaffe les occafions ; & le dépit,
la douleur , & la gloire , firent qu'elle ne voulut
pas me donner de nouuelles marques de foibleffe.
Enfin nous arriuafmes àCorinthe, où Periandre
& la Princeffe Cleobuline me rcçenrent auecque
joye : mais il n'y auoit plus de plaifirs pour moy :
& ie fuyois autant la conuerfation, quei'auoisac-
couflumé de la chercher. Le feu! Arion efloitee
qui me confoloit vn peu ; car comme il a beaucoup
Livre Premier..' 179
d'efprit , & qu'il a l'ame très paflionnée ; ie trou-
uois dans fon entretien & dans fes chanfons ie ne
fçay quel charme puiflant , qui fufpendoit mes
douleurs, & qui m'empefchoit de mourir. Cepen-
dant i'ettoisdefefperé de ce qu'Antigène ne s'en*
gageoit pointa quelque nouuellc paflîon : ie vef-
cus donc près d'vn an de cette forte : mais à la fin
on fçeut qu'Alafis Père de Philifte venoit auec fa
fille ( car il n'auoit plus de femme ) habiter à fon
ancienne Patrie. Dieux , que cette nounelle me
caufa de joye ! il eft vray qu'elle fut temperée,parcc
que i'apris en mefme temps , qu'vn Frère aifné de
Philifte auoit époufé Stefilée,quelques iours aupa-
rauant que de partir de Ialifle & qu'elle venoit
aulïi. l'eus fans doute quelque douleur de ce ma-
riage : neantmoins i'efperay que comme Stefilce
auoit de la vertu, le changement de fa condition
en auroit apporte' à fon ame : & qu'au contraire il
me feroit auantageuxd'auoir vue Amie fi proche
parente de Philifte. Antigène de fon cofté eftoit fi
aife , que fa joye paroiflbit en tontes fes aftions,
ce qui ne troubla pas peu la mienne : mais enfin cet-
te belle Compagnie arriua. le vous laifle à penfer fi
i'auois preparéYefprit de Periandre , celuy de TiU
luftre MelilVe , & celuy de la Princefle Cleobuline,
à bien receuoir vne Perfonne qui m'eftoit fi chère:
& ie fus mefme allez heureux pour n'ignorer pas
que Philifte feeuft que ie luy duois rendu cent bons
offices. Mais quoy qu'elle auoùaft m'en eftrc
obligée , elle ne m'en aima pas dauantage : & elle,
arriua à Corinthe , la mefme perfonne que ie I'a-
uois laiffée à Jalifle : c'eft à dire belle, très fiere
pour moy,& aftez douce pour Antigène. Quant
a Stefilée , i'y vy vn notable changement:
car fa beauté eftoit vn peu diminuée $ & elle
M ij
(
180 .ys,
auoit vnc mélancolie fi profonde fur le vifagr
que ie n'ofay iamais luy en demander la caufe.
loint aufli que comme ie ne cherchay pas à luy par-
ler en particulier, elle demefme Teuita dcfon
fté. Cependant il n'eft rien que ic ne fifle pour
diuertir Philifte : car elle n'ofoit pas refufer ou-
uertement mes ciuilitez , parce que fon Père
m'ayant quelque obligation , lauroit trouué fort
mauuais. le luy fis donc voir tout ce qu'il y a de
beau à Corinthe : & le pauure Arion chanta fi
fouuent auprès d'elle pour l'amour de moy que ie
luis eftonné qu'vne Voix & qu'vne Lire qui ont
trouué de la compaflion parmy les Dauphins «5c
parmy les flots , ne purent m'adoucir !a fierté de
ion ame infenfible. Cependant elle demeura iné-
branlable 5 Stefiléedefoncofté, quoyque refolue
de ne me donner iamais nulle marque d'affe&ion
particulière, ne laiflbit pas d'eftre déterminée à en-
tretenir Tauerfion de Philifte pour moy : &en ef-
fet cette injuftePerfonne depuis leur alliance, luy
auoit perfuadéque i'auois efferïiuemët efté amou-
reux d'elle. De forte que Philifte qui eftoit glo-
rleufe, me mal-traitoit encore vn peu plus à Co-
rinthe , qu'elle n'auoit fait à Ialifle. le ne pouuois
donc iamais aller chezPhilifte , que ie ne trouuafle
queStcfilée eftoit dans fa chambre : ou que Phili-
fte ne fuft dans celle de Stefilée,ce qui me donnoit
bien du chagrin. Car ie ne penfe pas qu'il y ait rien
de plus incommode, que de voir toufiours enfem-
ble vne perfonne que l'on aime, & de qui Ton n'eft
point aimé ; & vne autre de qui l'on eft aimé, &
que Ton ne peut aimer : & de laquelle encore la
perfonne que l'on aime croit que Ton eft amou-
reux. Cependant i'éprouuayce fuplice très long
temps, fans trouuerconfolationen nulle part,&
Livre Premier.; iu
fans pouuoir obtenir vnc fauorable parole de Phi-
lifte : il me fouuient qu'vn iour comme i'efl: ois au-
près de cette cruelle Fille, & que quelqu'vn fut
venu demander Stefiléeue voulus profiter de cet-
te occafion , & la fupplicr de me dire s'il ettoit pot-
fible qu'elle pûft fe fouuenir de toutes les peines
qu'elle m'auoit fait fouffrir à lalifle , fans en auoir
quelque léger fentiment de repentir? & ieme mis
alors à repalïer la naiflàncede ma paflion ;¢
mille petites chofes qui auoient fait vne fi forte
impreilïon dans mon cœur , que ie les lentois
comme fi elles fuffent venues d'arriuer. Mais Phi-
lifte fans prefques m'écouter, merépondoithors
de propos , & d'vne façon allez defobligeante,
pour faire perdre patience à tout autre qu'à moy.
Comme ie voulus m'en pleindreauecque refped,
en vérité Philocles ( me dit elle , auec vn ious-
rire malicieux) vous me deuez pardonner : car
ienc me fouuiens point de ce que vous me dites.
Iefçay bien , adjouftat'elle,que i'ay eu l'honneur
de vous voir à lalifle : mais de s'imaginer que ie me
Ibuuienneicy ny de ce que vous m'y dites; nyde
qui s'y pafla quand vous y eftiez , ce feroit s'a-
bufer : car ie charge ma mémoire de fort peu de
chofes :& le paffé a Taduenir font deux temps ou
mon efprit ne s'occupe guère à penfer. Quoy,
luy dis-ie, injufte Perfonne, il ne vous fouuient
point que ie vous ay dit auflï fouuent que ie l'ay
pu , que ie vous aimois paiîionnément ? Vous
en deuez cflxc bien aife , reprit elle , car quand ie
m'en fouuiendrois , vous n'en feriez pas mieux
auccque moy. Et venant alors à luy repafler les
endroits où ie l'auois entretenue de ma paflîon*
tantoft dans vn Iardin s vne autre fois chez la
Princefle des Lindes & diuerfes fois chez elle:
i
M iij
rti Le Quand Cyrvs,
je vy qu'en effet elle ne fe fouuenoit pas de la moi-
tié des choies que ic luy difois : ce qui m'affligea
plus que'fi ellem'euft dit cent paroles fafcheufes;
n'y ayant rien de fi offençant , ny qui marque
dauantagc le mépris ou l'indifférence , que lou-
bly. Quoy , luy dis-ie , fort touché & fort afflige,
ïe me fouuiendray de toutes les actions de Ph iliite;
de toutes fes paroles ; & mefmes iufques à les re-
gards : & Philifte ne fe fouuiendra pas de cent mil-
le tourments quelle m'a fait endurer, & de cent
mille preuues depailion que ic luy ay données!
ha, cruelle Perfonnc , m'écriay-ie,ie fuis bien en-
core plus malheureux que ie ne penfois l'eftre ! Et
que penfiez vous? ( dit elle, en riant de ma colère
& de mes pleintes) ie penfois du moins n'eftre
que haï, luy dis ie, mais par ce cruel oubly où vous
elles de tout ce qui me regarde , ie voy bien que ie
fuis encore en vneftat plus déplorable que ie ne
croyois, puis qu'aflurément ie fuis méprifé: Oiiy,
luy dis ic encore , vousauezvne ame, non feule-
ment infcnfiblepourmoy, mais vne ame morte,
s'il m'eft permis de parler ainfi. Vous me regardez
fans doute (ans me voir ; vous m'écoutez fans
m'entcndre;& ie ne fçay feulement fi vous m'oyez
à l'heure que ie parle* Oiiy , me répondit elle , &
ie comprens fort bien que vous me dites la plus
bizarre chofe du monde : mais ie ne vous promets
pas de m'en fouuenir quand ie ne vous verray
plus. Au nom des Dieux, luy dis-ie, ne me traitez
pas de cette forte : haïflez moy fi vous ne me
pouuez aimer, & n'oubliez pas fi cruellement tout
ce que ie fais pour vous, ç y tout ce que ie dis.
Quoy, Philocles, me dit elle, vous aimeriez mieux
eftre haï qu'oublié ? N'en doutez nullement, luy
répondis-ie. Mais cependant, répliqua t'çlle, rien
v
t
