"Où est-ce qu'il est passé ? Hein, Tess ? Il est passé où, Raph ?

_Je sais pas, j'espère juste qu'il va pas faire une connerie.

_C'est-à-dire ?

_C'est-à-dire j'espère qu'il ne fait rien."

Le Visiteur se prit la tête dans les mains. Son cerveau jouait aux montagnes russes, il savait qu'il était en train de se perdre. Il n'était plus lui, il n'était plus libre. Soudain, il ouvrit les yeux. Il avait compris. Sa délivrance, il n'avait qu'un seul moyen de la trouver.

"Je vais chez les Missionnaires, dit Francis. Là-bas on trouvera bien une solution.

_Bonne idée mon chéri. Moi je reste avec... lui."

Tess aussi. Tess aussi ne le reconnaissait plus, pas vrai ? Le Visiteur se demanda si elle ne le détestait pas. Il entendit la porte d'entrée s'ouvrir, et le froissement d'un manteau qu'on met à la hâte. Quand les bruits de pas se furent éloignés, le Visiteur fuyant toujours le regard de son aïeule, fouilla dans les grandes poches de son manteau. Il entendait la respiration de Tess. Pendant un moment il crut même entendre les battements de son coeur. Le fou. Il y avait bien des battements, certes. Mais pas de son coeur.

Bam. Bam. Bam.

"Ecoute mon petit, je sais que c'est difficile, lui dit Tess d'une voix chevrotante."

Oh mon Dieu non. Elle allait pleurer.

"Mais c'est comme ça, nous n'avons pas le choix. Toi et moi nous l'avions toujours su.

_C'est si simple pour toi Tess. Tu as une telle détermination. Tu étais capable de quitter Francis pour devenir mon aïeule.

_J'ai foi en l'avenir.

_Hahaha ! Tu me fais trop rire ! Tu as foi en l'avenir, toi ? Alors que tu es allée dans ma tête ?

_Surtout après être entrée dans ta tête.

_Le plus fou ici ce n'est pas moi, c'est toi."

Le Visiteur sortit enfin ce qu'il cherchait dans les loques qui lui servaient de vêtements. C'était... son pistolet. Son arme. En la voyant, un sourire sinistre se dessina sur son visage bien amoché. Tess ne put réprimer un murmure. Elle murmurait un nom. Son nom. Le nom de l'homme pitoyablement à genoux devant elle, tenant une arme en souriant. Son coeur arrêta de battre, elle en oublia de pleurer.

Ses jambes se mirent à trembler et tout d'un coup elle eut l'effroyable sensation d'avoir déjà vécu cette scène. Et peu importe comment, mais ça allait mal finir. Très mal finir.

"Qu'est-ce que tu veux faire avec ça ? demanda-t-elle plus fort.

_Je..."

Le Visiteur releva la tête et la regarda dans les yeux. Ce qu'il voulait en faire ? C'était pourtant évident non ? Suivre son destin. Il souriait et pleurait en même temps. Il prit son pistolet de ses deux mains, le souleva en direction de Tess et visa son front. Entre les yeux. Parfait.

"C'est pas censé se passer comme ça, dit Tess qui s'empêchait de crier.

_On en sait rien tu sais. Aucun des futurs que j'ai vu n'étaient réels. Ils étaient tous éphémères. Comme notre vie au final... t'es pas d'accord ?

_Idiot, si tu me tires dessus, tu vas mourir.

_Qui te dit que tu es vraiment mon aïeule ? Si ça se trouve, tout vient de Francis...

_Fais pas le con, bordel !

_Peur de la mort, ma petite Tess ?

_Non ! J'ai peur que TOI, tu meurs !

_Oh... Tu es bien moins égoïste que moi alors. Mais tu as raison, ça ne résoudra pas mon problème de te tirer une balle dans la tête... Dans ce cas..."

Le Visiteur retourna le canon vers lui, le colla à sa tempe. A sa tempe.

"Et ça, qu'est-ce que t'en dis ?"

Tess ne bougea pas, mais elle se remit à pleurer (décidément celle-là elle ne fait que ça).

"Tu ne vas pas m'en empêcher ?

_C'est... c'est ton destin... Tu... Tu vas...

_M'en sortir ? Ouais la bonne blague ! Peut-être que la balle va se loger dans mon cerveau qui va se mettre à faire flotch-flotch.

_C'est ça, c'est ça qui est prévu.

_Putain ma pauvre Tess, s'il faut toujours que tu fasses ce qui est prévu, tu n'auras jamais de surprises dans la vie ! Tu n'as aucun courage. De la détermination peut-être, mais pas de courage ! Moi j'ai le courage de dire 'fuck' au destin ! Et si jamais, si jamais tu vois, si jamais je meurs en me prenant cette balle dans la tête et bien je mourrais heureux parce que j'aurais fini ma vie en faisant un pied de nez à ce foutu destin !

_Tu ne vas pas mourir !

_Okay, alors parions sur ça. Si je gagne, je meurs. Si tu gagnes, je deviens une loque ambulante. Tu es vraiment prête à laisser une telle chose se produire ?

_Ne me demandes pas de choisir entre ta sécurité et le sort de l'humanité. Parce que tu sais quel est mon choix.

_Très bien."

Le doigt du Visiteur appuya un peu plus sur la détente. D'un côté, il avait envie que quelque chose se produise pour empêcher cela. De l'autre, il savait que c'était impossible. Il ferma les yeux, ne supportant pas de voir que Tess n'allait rien faire pour l'aider. Pas même le prendre dans ses bras, ou lui foutre une bonne claque. Rien.

Tout était entre lui et lui-même.

Un combat contre son propre futur. Un combat contre le Double en devenir, qu'il était en train de devenir. Mais quoiqu'il se passera, il perdra. D'une façon ou d'une autre il perdra. Depuis le début il n'était pas un héros, il était un perdant, un vaincu. Depuis le début il savait qu'il ne pourrait aller jusqu'au bout de ses missions. Pourquoi avait-il continué alors hein ? Ca n'avait pas de sens. Son autre Lui, celui qui ne deviendra... pas ? le Double et bien Lui, il sauvera le monde. Lui seul. Mais celui qui va tirer cette balle par contre n'était pas la même personne que Lui. Il était le perdant de la bataille, le pion entre les mains du destin qui ne servirait que le passé, oubliant totalement le futur. Le futur, c'était à Lui de s'en occuper. Mais attends... ne sont-ils pas la même personne ? J'y comprends rien. Le Visiteur n'y comprend rien. Il aimerait retourner dans son monde. Il aimerait ne plus être deux personnes à la fois. Il aimerait... Il aimerait...

Il appuya plus fort sur la détente, les battements de son coeur assourdissant ses oreilles, tandis que Tess était trop sous le choc pour entendre quoi que soit. Du coup, ils n'entendirent pas le bruit incessant de la porte du débarras.

On frappait la porte du débarras à coup de poings tout en poussant des cris étouffés.

Plus fort.

Plus fort.

Encore plus fort.

On voulait la casser, cette porte.

On voulait se libérer.

Quelqu'un était enfermé dans ce débarras.

Tess avait enfermé quelqu'un dans ce débarras. Hein ? Quoi ? Mais pourquoi ? Et surtout... qui ? Les cris étouffés devinrent plus audibles... Ils disaient : "Non ! Arrête ! Il ne faut pas !"

Mais qui pour l'entendre ? Nos deux personnages étaient enfermés dans cette seconde fatale où le destin du Visiteur se jouait... Où le destin du Visiteur jouait. Un drôle de jeu.

"Adieu Tess, fit le Visiteur."

Un grand BAM explosa dans l'appartement.