« Touché. »

John relève la tête de son journal et regarde à sa droite le mur couvert de preuves monté par Sherlock et Benjamin, dont les photos des suspects ont été arrachées la nuit précédente. Il ne reste que les photos de Sherrer, avec et sans crâne ouvert, couvertes d'une série de fléchettes que le détective lance depuis le début de la matinée.

Depuis hier, depuis qu'ils ont tous les deux regardé leurs fauteuils vides en comprenant que le tireur était placé sur le siège derrière eux, Sherlock navigue sur des eaux imprévisibles où une vague remplie de colère noire est suivie par une autre qui le transporte dans une excitation qui semble sans limite. Heureusement, Lestrade était descendu de l'arrière-scène avant que le détective ne reparte et même s'il a été compliqué de lui expliquer leur découverte entre l'excitation du détective et le manque de synthèse de John, le DI a semble-t-il vu dans leurs yeux les même reflets que ceux de l'eau chlorée de la piscine et a appelé ses supérieurs pour leur apprendre cette saloperie de nouvelle : Moriarty est de retour.

John a rendez-vous à Scotland Yard à midi, pour parler avec Lestrade et un responsable des services secrets suisses de la surveillance de Moriarty ces derniers mois. Sherlock n'y ira pas, bien sûr, car il ne voit pas à quoi pourrait servir une telle réunion et vu la précision avec laquelle ses fléchettes touchent le milieu du front des photos de Sherrer, John ne va pas insister pour qu'il l'accompagne.

« Il l'avait dit, pourtant. »

« De quoi ? », demande John en sortant de ses pensées.

« Moriarty, il me l'avait dit : nous nous reverrons bientôt. », explique Sherlock très calmement, debout sur le canapé à retirer les fléchettes plantées dans le mur, avant de se remettre en position pour viser cette fois les yeux du musicien.

« Ouais enfin, c'est typiquement le genre de phrase que je sors quand je croise une connaissance que je ne veux pas revoir : on se voit bientôt toute façon ! », concède John en pliant son journal avant de se lever à son tour.

« C'est parce que tu laisses des choses au hasard. Pas lui. »

John a un sourire un peu triste et vient près de son ami, les deux mains enfoncées dans les poches arrières de son jean. Il regarde les pointes des fléchettes se planter dans le brun sombre des yeux de Sherrer tout sourire qui semble les narguer sur cette photo officielle de l'orchestre et il y a quelque chose d'assez plaisant à voir les pointes percer ce visage rayonnant.

« Ça défoule, tu sais. »

« Je n'en doute pas. », répond le médecin en acceptant avec plaisir une poignée de fléchettes tendue par Sherlock, avant de se mettre à son tour à viser le visage du musicien - mais il ne touche que le col de sa chemise.

« J'y ai réfléchi toute la nuit, tout, absolument tout ce que nous avons découvert sur lui nous apprenait pourtant que Sherrer voulait être... le centre de l'attention, au moins une fois dans sa vie. La première erreur a été de croire que son occupation de comédien raté n'était qu'un passe-temps et n'avait aucune incidence sur sa vie et qu'il valait mieux se souvenir de lui comme musicien de l'orchestre de Londres. »

John touche cette fois le lobe de Sherrer (c'est déjà ça) et il se tourne vers son colocataire, une légère moue déformant son visage. Les lèvres de Sherlock se pincent, bien conscient qu'il est observé. Il lance à son tour une fléchette et se tourne pour lui faire face avant de se corriger :

« Ma première erreur. »

Le médecin a un demi-sourire et Sherlock agite une fois la tête avant de se mettre à marcher dans le salon.

« Anna Sanchez nous avait dit qu'il aimait s'entourer de gens et qu'il parlait, beaucoup. Elle avait insisté sur ce mot, tu te rappelles ? Pourtant toutes les lettres reçues que nous avons lues dataient d'il y a au moins sept ans. Sherrer n'avait pas d'amis, il voulait juste être le centre de l'attention. »

« Je pense qu'on peut dire qu'il a réussi... »

« Précisément. », concède Sherlock en pointant du doigt le médecin une seconde, avant de repositionner les mains derrière son dos. « C'est bien ça le pire dans cette histoire d'ailleurs. »

Le détective inspire bruyamment et John, debout sur le rivage, voit la vague de la colère se former près de l'embarcation où Sherlock tangue dangereusement.

« Est-ce que tu te rappelles de cette photo que tu avais observée la première fois que nous étions allés chez Sherrer ? Il était habillé d'un costume beige avec des branches cousues dessus et une couronne de feuilles ? Il interprétait Pyrame dans Le Songe d'une nuit d'été, un des suicides les plus connus du théâtre. Et ce costume d'Hamlet, le personnage dont on connait la destinée tragique : même dans le choix de ses rôles Sherrer était morbide. »

John sursaute lorsqu'il sent dans la poche avant de son jean son portable vibrer et le sort juste assez pour voir un message de Lestrade lui demandant s'il veut qu'une voiture qui patrouille dans le quartier vienne le chercher. Il répond par la négative avant d'aller chercher sa veste sur la patère derrière la porte.

« J'y vais, je te raconterai ce que les Suisses ont à nous dire. »

« Ça ne servira à rien. », répond Sherlock très naturellement en agitant la main.

« Lestrade a insisté... », soupire John en attrapant sa clé.

Il tourne rapidement sur lui-même pour vérifier qu'il n'a rien oublié et regarde Sherlock de trop longues secondes pour ne pas arriver à contenir ses mots :

« Sherlock, je voulais te dire... »

Le détective ne bouge plus et penche la tête sur le côté, comme intrigué par le ton du médecin. Il ne dit rien et fronce légèrement les sourcils, alors John reprend :

« Ce qu'il s'est passé entre nous... Ce qu'il se passe entre nous. Je n'aurais jamais couché avec toi sans avoir de... garanties, tu sais. »

Le sourcil gauche de Sherlock se lève lentement et même si cette conversation n'a pas grand chose à voir avec cette histoire de suicide ou de Moriarty, John veut en parler :

« C'est comme... Je sais pas moi... J'aurais jamais sauté en parachute, sans parachute. »

« Amusant la façon dont tu compares une relation intime avec une activité potentiellement mortelle. », sourit Sherlock malgré lui.

« C'est pas comme ça que tu le vois, toi ? »

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Parce que je te fais confiance. »

« Je suis sûr que je ferais un bien piètre parachute. »

« Vu la taille de tes pulls, tu as tes chances. »

John secoue légèrement la tête et sourit, et Sherlock ne peut qu'en faire de même. Il y a quelque chose d'assez unique qui se passe dans le salon du 221b ce matin et John sait pourquoi : pour la première fois, il sent Sherlock et lui sur la même longueur d'onde. Ensemble.

« J'y vais, je ne voudrais pas être en retard devant un représentant helvétique. »

« Surtout pas, tu déclencherais un incident diplomatique. »

« À ce soir. »

Sherlock sourit une dernière fois et ce simple mouvement de ses lèvres charnues laisse une trace au fer rouge dans l'esprit de John qui ne pense qu'au baiser qu'il aurait dû y déposer.


Il ne lui dira pas tout de suite mais bien sûr, Sherlock avait raison. La réunion n'a servi à rien et a d'ailleurs mal commencé quand John a demandé à Monsieur Mortier s'il avait ramené du chocolat et que ça a jeté un froid dans la pièce digne des plus hauts monts des Alpes. Lestrade et lui ont parlé deux heures, pour discuter de la surveillance de Moriarty qui, semble-t-elle ne se passe pas aussi bien que prévue, tout ça pour comprendre au bout du compte qu'ils ne peuvent pas dire avec certitude si le criminel est aujourd'hui encore dans le canton d'Argovie. Lestrade a contenu toute sa colère dans ses joues rougies sous l'effort et John a dû attendre qu'ils sortent sur le toit pour fumer pour que le DI explose. Bien sûr, Interpol est au courant des agissements de Moriarty et les frontières sont surveillées, mais Lestrade a émis l'hypothèse qu'il formera une équipe lui-même pour se rendre en Suisse à la recherche du criminel. John a promis d'en parler à Sherlock lorsqu'il rentrera.

Lorsqu'il sort des bureaux de Scotland Yard il hésite à prendre la Northern line pour aller au centre Marie Stopes près du square Fitzroy auquel il n'est toujours pas allé postuler. Quand il étudiait à Barts, il se rappelle avoir surtout croisé des jeunes femmes qui rêvaient d'y faire leurs armes et bien que lui ait choisi le chemin de la poudre à canon, il comprend aujourd'hui cet engouement pour cette institution où il se voit bien passer quelques années. Il est persuadé qu'au centre Marie Stopes, il ne pourra pas tomber sur un chef comme Barrow.

Mais il y a un vent léger et frais qui lui donne envie de marcher, pourquoi pas aller faire deux-trois courses aussi. Mrs. Hudson se plaint toujours de son aspirateur qui fait trop de bruit, il pourrait lui en acheter un neuf. En vrai, c'est Sherlock qui se plaint que le « tonnerre contenu dans cet instrument du diable » l'empêche de réfléchir, mais même si ses finances ne sont pas au beau fixe, John a envie d'offrir à sa logeuse la possibilité de ne plus se casser le dos à chaque fois qu'elle tire l'aspirateur sur les deux étages du 221B.

De toute façon, il n'a pas à réfléchir très longtemps puisqu'une berline noire aux vitres teintées s'arrête devant lui. La fenêtre arrière gauche se baisse et John se penche pour y découvrir une jeune femme asiatique aux cheveux coupés si ras qu'elle semble chauve, les yeux peints d'un noir profond, qu'il pourrait mieux voir s'ils n'étaient pas rivés sur le téléphone entre ses mains.

« Anthea numéro 2 je suppose ? »

« Numéro 16, en fait. », corrige-t-elle sans lever les yeux.

« Formidable. », soupire le médecin avant d'ouvrir la porte et de prendre place. Adieu Marie Stopes.

La fenêtre se referme automatiquement et la voiture se met à rouler dans le trafic mou de ce milieu de journée. La jupe de la nouvelle Anthea est si courte que les yeux de John se posent sur la peau dévoilée une seconde de trop et lorsqu'il croise le regard insultant (et insulté) de la jeune femme, il tourne rapidement le visage pour regarder à travers la fenêtre.

« Où est-ce qu'on va ? »

« Mr. Holmes avait dit que vous poseriez cette question. »

« Et qu'est-ce qu'il a dit d'autre ? »

« Que vous essayeriez d'avoir mon numéro de portable. »

« Comme quoi Mr. Holmes n'a pas toujours raison. », sourit-il, pas peu fier d'avoir donné tort à Mycroft.

« Et que vous regarderiez mes jambes. »

Cette fois son sourire disparait définitivement.

Ils roulent sans un mot pendant vingt minutes aussi longues qu'ennuyeuses avant que la voiture ne se gare dans un terrain vague. C'est très gênant parce que John est déjà passé par cette mise en scène alors il soupire plus qu'autre chose et ne salue même pas Anthea N°16 en claquant la portière derrière lui avant de se diriger à l'intérieur du bâtiment en briques rouges. Ils doivent être dans des anciens abattoirs vu les rails accrochés au plafond et les crochets qui en pendent, mais il y a une odeur de pétrole et vue les traces de peinture un peu plus loin près de l'immense porte métallique, John n'a pas de mal à comprendre que le lieu sert aussi de refuge pour maquiller les voitures volées. La mise en scène est simplement grotesque.

« Très subtil. », sourit-il à Mycroft, debout au milieu de l'entrepôt vide.

« Docteur Watson, ravi de voir que vous ayez pu vous libérer. »

« Oui je suis ici de mon plein gré. », ironise-t-il en regardant au-dessus de lui les néons couverts de poussière.

« J'ai entendu que vous étiez enfin sur la piste du responsable de la mort de ce musicien - enfin, du suicide devrais-je dire. »

« Moriarty. », confirme John même s'il déteste faire rouler ce mot sur sa langue.

« Il semblerait que mon frère ait une fâcheuse tendance à attirer les gens de manière bien peu respectable. »

John se tend, serre ses poings contre ses cuisses et le regard suffisant du plus âgé des Holmes est assez pour lui faire comprendre sur quoi va réellement porter cette petite réunion.

« Je parle de vous. »

« Oui j'ai compris. », aboie-t-il sans le vouloir.

« Quelle relation précisément entretenez-vous avec mon frère, Docteur Watson ? »

« Et bien nous sommes colocataires, comme vous le savez. », répond-il avec plus d'animosité qu'il ne veut en laisser paraitre.

« Colocataire, un mot bien fourre-tout, ne trouvez-vous pas ? »

« Mycroft, écoutez, je... »

« Non, John, vous allez m'écouter. Vous pensez peut-être que Sherlock est n'importe quel homme dont vous pouvez apprécier la compagnie un temps avant de passer à autre chose, mais vous ne pourriez avoir plus tort. Comment pensez-vous que Sherlock en est arrivé là aujourd'hui ? En flirtant à droite à gauche, à apprécier de la... compagnie, lorsque l'envie se faisait sentir ? Vous ne vivez pas dans le même monde que nous, John. Sherlock et moi ne jouons pas à ce jeu là, le jeu des... sentiments. », lâche Mycroft d'une voix beaucoup moins contrôlée que d'habitude et pour la première fois, John a l'impression d'avoir face à lui un être humain.

« Alors, je ne sais pas ce que Sherlock vous a promis, mais croyez-moi, il a déjà essayé d'entretenir une relation et ça n'a mené à rien. »

« Si vous pensez me choquer en sous-entendant que Gregory et lui ont eu une relation, ne vous donnez pas cette peine. », proteste John en haussant une épaule et c'est un coup de bluff, mais ça marche.

Cette fois, c'est le corps de Mycroft qui se tend et sa mâchoire qui se serre et John peut le voir à travers la peau fine qui dévoile la tension de ses muscles. Bien sûr il n'a jamais eu aucune confirmation mais à vivre avec Sherlock Holmes, l'art de la déduction a fini par faire son chemin et il aurait fallu que John soit sacrément aveugle pour ne pas comprendre l'intérêt de Lestrade pour le détective, sa façon de dire que Sherlock a toujours détesté son canapé et la force du mot Sibelius qui a claqué dans l'air avec la même intensité que le mot Champagne.

« Qu'est-ce que vous voulez, Mycroft ? », demande John, déjà épuisé par ce rendez-vous ridicule.

« Que vous arrêtiez ce qu'il se passe entre mon frère et vous. Qu'importe ce qu'il se passe. Cela dépasse Baker Street et pour le bien de tout le monde, je vous demanderai de me suivre. Nous sortirons par la porte arrière de ce bâtiment et je vous emmènerai en lieu sûr, du moins jusqu'à ce que toute cette histoire se tasse. »

Il n'y a pas un bruit dans l'entrepôt mais John ne se sent pas en paix pour autant. Il ne comprend pas cette situation, ne veut pas être là, ne veut pas entendre ça. Il secoue malgré lui la tête et ne peut possiblement pas dire à quel point il ne peut pas arrêter ce qu'il se passe entre Sherlock et lui. Mycroft ne comprendrait pas. Même John a eu du mal à le comprendre.

« Je ne peux pas vous laisser décider à ma place, Mycroft. »

« Faites-moi confiance. »

« Je ne peux pas non plus. », sourit-il malgré lui et ça fait se tendre Mycroft encore plus.

« John... »

« Je sais ce que vous allez dire, que c'est la meilleure chose à faire, et peut-être même me dire que c'est la plus respectable, c'est ça ? Il y a quatre mois encore je vous aurais cru mais... », il sourit, hausse une épaule et explique, le plus naturellement du monde, « Ce n'est pas ce que je veux. »

« Vous ne comprenez pas. », prévient le plus âgé des Holmes d'une voix qui annonce la tempête.

« Non, croyez-moi, vous ne comprenez pas. Vous ne pourrez pas me forcer à accepter. »

Mycroft inspire par le nez, claque le bout de son parapluie sur le béton abîmé et concède, la voix bouffée par une furie évidente :

« Bien, je ne vous forcerai pas. Mais c'est la dernière fois que je vous mets en garde : pour le bien de tout le monde, suivez-moi. »

« Au revoir, Mycroft. », sourit une dernière fois John en faisant un signe poli de sa tête avant de tourner les talons.

Ses pas résonnent sur le béton de l'entrepôt vide et il respire normalement car qu'importent les mises en garde vaines de Mycroft, John prend ses propres décisions. Il ouvre l'immense porte en métal qui grince à lui donner la chair de poule et sort dans la cour vide que le soleil envahit. Il pose sa main au-dessus de ses yeux pour s'en protéger et veut réfléchir à quel chemin il doit prendre maintenant, mais ses bras sont toujours parcourus de frissons et il y a un poids étrange qui presse son plexus solaire.

Il baisse sa main et relève le nez, regarde autour de lui les trois bâtiments en ruine dont les fenêtres brisées laissent percevoir des murs remplis de tag. Et à se tenir ainsi au milieu de rien, il a la putride impression d'être un musicien au centre d'une scène qui lui donne la nausée, une seconde, puis deux, avant qu'il ne comprenne enfin et qu'il ne tente un pas en arrière, mais la douleur est déjà là et brûle son épaule gauche. John tourne son visage et voit sa veste s'imprégner du rouge de son propre sang, et putain, non, pas encore.

Il lève sa main droite pour presser la plaie mais le voilà déjà tombé à genoux et ne résonne dans son esprit qu'un mot alors qu'il perd connaissance : touché.