Salut, mes braves ! Voici un nouveau chapitre ! Merci à tous pour vos reviews !
(Ila : oooh, merci, c'est trop gentil d'avoir été jusqu'à le relire *o*)

Bonne lecture !


Everything about IOU

Chapitre 25 – Can't get IOU to understand

.oOo.

John avait cru que ce jour ne viendrait jamais. Il l'avait imaginé, il en avait rêvé de nombreuses fois, mais rien n'avait été à la hauteur de la réalité que Sherlock lui avait offerte la veille au soir, dans la pénombre de sa chambre.

Ce qui n'avait fait que rendre la chute encore plus grande.

Le nuage de bonheur post-coïtal sur lequel flottait John avait commencé à se désagréger doucement quand Sherlock lui avait tourné le dos. Dans la tête de John, c'était comme si Dieu était descendu en personne sur Terre pour exaucer ses volontés, et dans sa joie, il aurait fait un énorme câlin à la commode ou à la porte de la chambre – mais puisqu'il y avait Sherlock, nu comme un ver à côté de lui dans un lit, autant reporter son affection et son bonheur délirant sur quelque chose qui en était plus digne.

Sauf que, dire qu'il avait été reçu froidement aurait été l'euphémisme du siècle. Il savait que Sherlock était sec, il savait que c'était un handicapé des sentiments, mais il aurait tout de même pensé qu'après la partie de jambes en l'air qu'ils venaient de vivre, une porte se serait ouverte en lui. Erreur. Visiblement, cette porte ne s'entrouvrait qu'au moment de l'orgasme – merde, la façon dont il l'embrassait à ce moment-là, enfin ! – et se refermait avant même d'en être descendu.

Sa distance avait peiné John, mais il essayé très fort de ne pas le prendre personnellement et de laisser à Sherlock l'espace dont il avait besoin ; après tout, personne ne savait ce qui se passait dans cette tête, et il ne voulait pas donner l'impression de l'oppresser.

Il était allé prendre sa douche, et quand il était revenu dans la chambre, Sherlock dormait. Ou faisait semblant – et cette dernière solution semblait infiniment plus probable, car Sherlock, désireux de paraître crédible, avait adopté un rythme de respiration lent et égal ; or, pour l'avoir déjà vu dormir une ou deux fois, John savait qu'il avait le sommeil aussi silencieux qu'un mort, et qu'on ne l'entendait pas respirer.

Bien sûr, la différence pouvait être mise sur le compte du sexe torride qu'ils venaient de vivre, mais connaissant Sherlock, John n'y croyait pas trop.

Le lendemain, quand John s'était réveillé, Sherlock avait disparu. Son côté du lit était froid – il était parti depuis un bon moment déjà, et pourtant, il n'était que sept heures du matin.

Ok. Ils avaient peut-être un problème.

Avec un peu de chance, John débarquerait dans le salon pour trouver un Sherlock tout sourire, libéré de ses frustrations sexuelles (à supposer qu'il en ait), et qui lui aurait fait une tasse de café et des toasts avec l'intention de les lui apporter au lit, sans prévoir que John contrecarrerait ses plans en se levant trop tôt.

John s'agrippa à son fantasme le plus longtemps qu'il lui fut possible, mais le salon, même depuis la chambre, était très silencieux, et aucune bonne odeur de nourriture ne venait chatouiller ses narines. De fait, lorsqu'il quitta la chambre, son dernier havre d'espoir, et qu'il débarqua dans le salon, il ne resta plus rien pour le séparer de la triste réalité : Sherlock n'avait préparé ni café, ni petit-déjeuner. Il n'était même pas là. L'appartement était vide – et il s'en fallut de peu que John ajoute inconsciemment "lugubre" à la suite du premier adjectif.

Soit. Sherlock n'était pas là. Ça n'avait rien de tragique. Il s'était déjà levé un nombre incalculable de fois dans cet appartement en se rendant compte que Sherlock était déjà parti.

Sauf que ce nombre incalculable de fois n'incluait pas une matinée où ils auraient passé la nuit précédente à coucher ensemble, qui elle, était proprement extraordinaire et sans précédent. Aussi, que Sherlock ne soit pas là par un matin habituel ne l'aurait probablement pas autant atteint ; mais être absent ce matin en particulier signifiait, de toute évidence, qu'il y avait un problème quelque part.

Ou que John était paranoïaque. Possible aussi.

Il décida d'examiner la première solution – quel pouvait être le problème, s'il y en avait un ? Difficile de savoir à quoi Sherlock pensait. Il avait eu l'air extrêmement bizarre toute la soirée, depuis que John était rentré, mais en considérant ce qui s'était passé après entre eux, ça se justifiait ; Sherlock devait déjà penser à ce qui allait suivre.

En plongeant dans les racines les plus profondes du problème, John ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi Sherlock avait décidé de sauter le pas. Il n'y avait pourtant eu aucun signe avant-coureur. Il agissait comme à son habitude – ou plutôt non, pire qu'à son habitude, avec la distance à laquelle il tenait John depuis quelques temps accompagnée de crises d'humeur – et là, subitement, il décidait de coucher avec lui.

Avec n'importe qui d'autre, John n'aurait pas cherché plus loin – ça arrivait à tout le monde de prendre des décisions impulsives. Mais avec Sherlock Holmes, et dans un domaine aussi particulier que l'amour, les décisions impulsives n'existaient pas. S'il avait décidé d'en venir là, c'était qu'il avait une raison. Et s'il refusait d'en parler à John, ça voulait peut-être dire que la raison était loin d'être bonne.

Et l'idée que Sherlock Holmes couche avec lui pour de mauvaises raisons hérissait John. À tous les coups, après le baiser de l'autre fois dans la cave, il avait dû se dire qu'il en avait marre que John le harcèle avec ses sentiments, et que coucher avec lui constituait un moyen efficace de le faire taire une bonne fois pour toutes...

Ou bien, il s'agissait d'autre chose. John n'était pas devin, et il l'était encore moins quand il s'agissait de deviner ce que Sherlock pensait, surtout quand Sherlock faisait de son mieux pour le lui cacher.

Aussi, la phrase "J'ai couché avec Sherlock Holmes", qui tournait dans son cerveau depuis qu'il était réveillé, ne lui apportait pas autant de bonheur qu'il ne l'aurait cru.

Bon dieu. Et dire que l'acte en lui-même avait été incroyable, pourtant. John avait eu l'impression de toucher les étoiles du bout des doigts. Et Sherlock avait paru plus qu'impliqué dans la réussite de la soirée, alors John ne comprenait pas ce revirement brutal.

Peut-être qu'il n'avait pas aimé ? Après tout, il fallait prendre en considération que c'était leur première fois à tous les deux avec un homme, la toute première fois tout court pour Sherlock, et que ce n'était jamais facile. Il avait peut-être trouvé que ça faisait mal, que c'était ennuyeux, que ça n'en valait pas la peine. John avait été envoyé dans les étoiles, mais peut-être que pour le cerveau sur-développé de Sherlock, rien de tout ceci n'était suffisant pour capter son intérêt.

John sentit son cœur fait une chute de plusieurs étages dans sa poitrine à cette idée. Oh god. Il avait détesté. C'était probablement ça ! Il n'avait pas osé le dire à John pour ne pas le froisser dans sa sensibilité, mais il n'avait pas aimé. Il ne s'était jamais intéressé au sexe jusque là, et son expérience avec John n'avait probablement pas été assez bonne pour le faire changer d'avis sur le sujet...

Quoique. Ne pas le froisser dans sa sensibilité ? C'était Sherlock, après tout. S'il pouvait lui dire en face qu'il le trouvait stupide (et il le pouvait – mieux, il ne s'était jamais privé de le faire), alors John ne voyait pas ce qui le retenait de dire que le sexe avec John ne lui avait pas plu. Le problème devait se situer ailleurs. Du moins John l'espérait ; l'idée d'être bafoué à la fois dans sa fierté et dans sa sensibilité ne lui plaisait que moyennement.

Une chose était sûre : le comportement de Sherlock n'avait pas fini de lui donner des migraines.

.oOo.

Côté migraine, Sherlock n'était pas en reste non plus.

Il était parti à Barts dans l'intention d'étudier tout ce qu'il pourrait trouver sur le meurtre de Tobias Budge ou sur la fille au cerf ; maintenant qu'il s'était libéré de l'obsession (impossible de l'appeler autrement) que John Watson exerçait sur lui, il espérait bien être capable de trouver les meurtriers (voire le meurtrier, s'il s'agissait du même) en deux temps trois mouvements.

Il n'avait pas prévu que l'obsession en question prendrait des proportions encore plus déroutantes. Et il ne comprenait pas pourquoi.

Ils avaient couché ensemble, c'était une affaire réglée, nom de nom, alors pourquoi est-ce que tout ce à quoi il parvenait à penser, c'était à la sensation de ses mains sur la peau de John, la chaleur de son toucher, la transpiration qui perlait sur son épiderme ? Le plaisir qu'il avait eu à le sentir en lui ? Pourquoi cette simple pensée lui donnait-elle l'impression d'être un peu à l'étroit dans son pantalon ? Il n'avait plus quatorze ans, ça faisait longtemps qu'il ne se laissait plus gouverner par ses hormones, alors pourquoi ?

Tu as peut-être sous-estimé le problème, lui lança la voix narquoise de Mycroft depuis son palais mental. Sherlock agita la main en l'air pour effacer l'image, mais malheureusement, elle ne disparut pas.

Ce n'est pas en me faisant disparaître que la situation va s'arranger. Où est le problème, Sherlock ?

- Je n'arrive pas à me concentrer, répondit Sherlock à mi-voix.

Il était seul dans la pièce – et de toute façon, même en compagnie plus nombreuse, ça ne le dérangeait pas de parler tout seul – mais c'était plutôt pour sa propre santé mentale qu'il gardait une voix mesurée.

Très bien. Pourquoi cela ?

- Parce que je n'arrête pas d'y penser.

De penser à quoi ?

- À lui. À moi, à nous, en train de coucher ensemble. Je pensais que c'était la résolution de mon problème. Je me suis trompé.

Est-ce que ça signifie que tu regrettes ?

- Non, répondit aussitôt Sherlock. Ça aurait été encore pire sans.

Alors ce qui s'est passé hier était inévitable.

- Je le pense.

Mais ton obsession n'a pas disparu.

- De toute évidence, non.

Ça signifie qu'il y a encore un obstacle à passer.

- Je pensais que c'était hier soir, l'obstacle.

Oui. Et est-ce que ça a résolu ton problème ?

- Non.

Non. Alors c'est qu'il y en a un autre.

- Lequel ?

C'est facile. Dans une telle situation, le problème peut venir de deux sources différentes : l'envie physique...

- C'est bien pour ça qu'il s'est passé ce qu'il s'est passé.

Alors ça ne peut venir que de l'autre source : les sentiments.

- Les sentiments ? Pfft !

Les sentiments, Sherlock. Si ce n'est pas en rapport avec le sexe, c'est en rapport avec l'amour. C'est évident.

Cette fois, Sherlock ne répondit pas. La petite voix de Mycroft allait trop loin pour lui, il ne pouvait pas (ou surtout ne voulait pas) la suivre.

Le premier pas, Sherlock, c'est d'admettre que tu n'es pas un robot. Que tu ressens des émotions aussi. Des sentiments.

- Je sais que je ressens des sentiments. Mais je sais aussi que je contrôle ce que je ressens.

Tu ne peux pas contrôler l'amour.

- C'est bien pour ça qu'il ne s'agit pas de ça.

C'est bien parce qu'il s'agit de ça que tu te retrouves confronté à ton problème.

Bon sang. Même quand il parlait dans sa tête, son frère était absolument horripilant. Sherlock eut envie de l'étrangler – une envie qui ne faisait que s'intensifier quand il réalisait qu'il n'avait peut-être pas tort.

- Alors quoi ? Je suis amoureux de John Watson ?

Ce serait un bon début de l'admettre.

- C'est mon meilleur ami. C'est tout.

On ne couche pas avec son meilleur ami.

- C'était juste pour voir !

C'était juste pour voir, et maintenant que tu as vu, tu en as encore envie. Ce qui est logique, puisque tu es amoureux de lui. Arrête de te comporter comme un idiot, Sherlock ! Arrête de te mentir à toi-même !

Piqué au vif par l'insulte, Sherlock bondit.

- D'accord. D'accord ! Je l'aime. Admettons. Et alors ?!

Alors tout ! Après avoir admis que tu l'aimes, tu vas maintenant pouvoir réaliser que tu as envie de lui à tes côtés, que tu veux passer ta vie avec lui, que tu veux quelque chose de solide avec lui. Tu veux que John Watson soit ta Personne. Qu'il appartienne à toi seul.

- C'est déjà le cas...

Non. Il appartenait à Mary. Et là, même s'il voulait t'appartenir, tu fais semblant d'ignorer tous les signaux qu'il t'envoie.

- On a couché ensemble.

Ça n'a rien d'un pacte d'exclusivité. Avec combien de femmes il a déjà couché avant ?

- Soit, grogna Sherlock. Et donc ?

Donc, il n'y a qu'une seule chose à faire, si tu veux régler ce problème. Coucher ensemble ne suffisait pas, surtout si tu t'en vas le matin comme un voleur. La seule chose à faire, Sherlock, c'est d'admettre tes sentiments et d'y faire face, au lieu de les combattre sans cesse. Là, et seulement à ce moment-là, tu pourras retrouver la concentration que tu désires tellement.

- Et que faut-il faire pour y arriver ?

... Officialiser ce qu'il y a entre vous. Lui dire que tu l'aimes, par exemple.

- Ridicule ! Jamais !

À ta guise. Mais c'est toi qui en seras perdant.

Sherlock aussi les épaules avec humeur, quand il capta du coin de l'œil un léger mouvement. Il se retourna, surpris, et découvrit Molly Hooper, un gobelet de café à la main, les joues écarlates.

- Molly...

Oh non.

- Je... Je ne voulais pas écouter... Euh... Je suis entrée, et... J'ai dit bonjour, mais... Vous ne m'avez pas entendue...

- ... Depuis combien de temps êtes-vous là ?

- Oh... Pas longtemps, je... Enfin...

- Qu'est-ce que vous avez entendu ?

- Oh, presque rien... Juste euh... Depuis... que vous disiez... être amoureux de John Watson, et... avoir... couché avec lui...

Elle était si rouge qu'on avait l'impression qu'elle allait prendre feu d'un instant à l'autre. Sherlock, de son côté, avait envie de se tirer une balle dans la tête – après tout, c'était encore le moyen le plus rapide de résoudre tous ses problèmes.

- F... Félicitations, ajouta Molly, visiblement mal à l'aise. Vous et John Watson, vous...

- Non, rétorqua Sherlock. Enfin... Pas encore, ajouta-t-il d'une voix un peu plus douce.

Molly eut un petit sourire embarrassé, et déposa le gobelet de café sur la table.

- Tenez... Noir, deux sucres.

Sherlock hocha la tête pour la remercier, et elle se dandina d'un pied sur l'autre, visiblement mal à l'aise, avant d'ajouter :

- Bon, eh bien... Bon courage... Avec John... C'est quelqu'un de bien.

Elle-même n'avait pas l'air particulièrement enchantée par ce qu'elle avait entendu, et Sherlock n'était pas assez naïf pour ignorer pourquoi.

- Molly...

- Oui ?

Le dandinement cessa – il y eut un instant de silence, pendant lequel Sherlock l'observa, puis il haussa les épaules mentalement et lâcha :

- Est-ce que vous pourriez m'apporter les dossiers de Tobias Budge et d'Elise Nicholls ?

Ce n'était visiblement pas ce qu'attendait Molly, qui se figea, puis finit par répondre lentement, sous le regard insistant de Sherlock :

- Hum... Les dossiers ont été remplis, je ne peux pas...

Sherlock haussa un sourcil, et les épaules de Molly s'affaissèrent.

- Je... Je vous apporte ça.

- Merci.

La porte se referma doucement derrière elle, Sherlock s'autorisa un soupir.

- Ok.

Ok ?

- Ok.

Bien.

Étrangement, il se sentit beaucoup plus calme une fois la décision prise. Molly ne tarda pas à revenir avec les dossiers demandés, et il les étudia avec attention jusqu'à ce que son téléphone sonne, près d'une heure après.

- Holmes.

- Hello, Sherlock, répondit la voix de Lestrade. Quoi que tu fasses, je te suggère de laisser tomber et de venir voir quelque chose.

- Oh. Un nouveau meurtre ?

- Bingo.

- J'arrive.

Tout en remettant son manteau, Sherlock se permit de siffloter. Les choses n'allaient pas si mal, finalement !

xXxXx

Le meurtre de la jeune fille au cerf – Elise Nicholls, il faudrait bien un jour qu'il finisse par l'appeler par son prénom – n'était pas un excellent souvenir pour Sherlock Holmes ; c'était un meurtre irrésolu, et Sherlock détestait plus que tout les meurtres irrésolus. Par ailleurs, après avoir passé tant de temps à soupçonner Hannibal Lecter d'être l'auteur de ce meurtre, il s'était heurté à un solide alibi : à l'heure supposée où la fille était tuée, Hannibal était dans son salon en train de recevoir un patient. Le patient avait confirmé.

Il commençait à se demander pour quelle raison il avait tant soupçonné Hannibal – mais lorsqu'il en avait parlé à Will, et qu'il lui avait montré des photos de la scène de crime, lui aussi avait été catégorique. C'était sa "patte".

Le problème, c'était que dans un bras de fer, une "patte" perdait forcément face à un alibi. Une "patte", ça pouvait s'imiter. Et Will, sur le sujet, avait une hypothèse :

- Même s'il n'est pas le coupable, je pense qu'il est lié à l'affaire. Et je me demande même s'il n'y aurait pas mis sa patte pour vous mettre sur la mauvaise piste...

- Sur sa propre piste ? Pourquoi ferait-il ça ? avait demandé Sherlock, dubitatif.

- Pour deux excellentes raisons : d'abord, de cette façon, il couvre le meurtrier ; et ensuite, poussé par vos recherches, vous faites ce qu'il souhaite le plus...

- C'est-à-dire ?

- Vous me ramenez avec vous des États-Unis.

- Vous voulez dire que toute cette histoire est une manipulation de sa part pour vous ramener à lui ? avait dit Sherlock sèchement – il n'appréciait pas du tout l'idée d'avoir été manipulé.

- Je n'en sais rien. Mais de la façon dont je le vois, c'est probable. S'il est effectivement impliqué dans ce meurtre, ça ne m'étonne pas que vous n'ayez rien trouvé qui puisse fournir une piste viable... Maintenant, deux solutions : soit il est le meurtrier et vous ne trouverez pas de traces derrière lui...

- Il a un alibi, avait répliqué Sherlock, cassant.

- Vous croyez que c'est dur pour lui de se fabriquer un alibi ?

Pour la millième fois, Sherlock n'avait pu s'empêcher de se dire que la foi que Will avait en Hannibal – ou plutôt, en ses capacités, au service de son machiavélisme – était vraiment dérangeante. Par certains côtés, on aurait presque dit qu'il l'admirait.

- Soit, avait continué Will, ce n'est pas lui le meurtrier, mais il est tout de même impliqué d'une façon ou d'une autre. Dans ce cas, il faut attendre qu'un autre meurtre ait lieu, et espérer qu'il ne tombe pas dessus en premier. Ou que, pour quelque raison que ce soit, il décide de ne pas s'en mêler.

- Ce sera alors notre seule chance de capturer le vrai meurtrier ? avait grogné Sherlock.

L'idée n'était pas réjouissante. Le meurtrier (qu'il s'agisse d'Hannibal ou de quelqu'un d'autre) pouvait bien ne plus se manifester à nouveau. Il avait donc continué l'enquête de son côté, mais la foi de Will avait une raison d'être, visiblement : il n'avait jamais rien trouvé qui puisse constituer une piste.

Aussi, lorsqu'il débarqua sur la scène de crime ce matin-là, et qu'il découvrit le crime pour lequel Lestrade l'avait appelé, il eut la nette sensation que le vent allait enfin commencer à tourner.

C'était une autre fille au cerf – il faudrait qu'il commence à les appeler par leurs prénoms, si la série de meurtres continuait, ou ça n'allait pas tarder à devenir confus. Celle-là avait été retrouvée dans une cabane de chasse en pleine nature, debout, suspendue à quelques centimètres au dessus du sol, empalée sur les bois d'une tête de cerf accrochée au mur.

- Marissa Schurr, lui dit Lestrade. Disparue il y a deux semaines.

Sherlock, attentif, tourna autour de la fille, une brune aux cheveux longs qui, à tout prendre, ressemblait assez à Elise Nicholls.

- Il y a en d'autres, des disparues ?

- On a des tas d'affaires de disparus, Sherlock. J'ai besoin que tu sois plus précis.

- Des filles comme elles, répondit Sherlock, agacé. Des brunes, aux cheveux longs. La vingtaine. Qui ne sont jamais revenues à la maison.

- Je ferai vérifier les dossiers, répondit Lestrade. Tu crois que c'est un tueur en série ?

- Je n'en sais rien, mais vu la situation, il n'est pas impossible que ça en prenne le chemin. Il faudra chercher s'il existe un lien entre les deux victimes... À qui appartient cette cabane, sinon ?

- J'ai envoyé mes hommes enquêter là-dessus, mais à mon avis, c'est une cabane désaffectée, elle n'appartient à personne. Elle sert juste d'abri aux chasseurs qui passent par ici. En dehors de ça, qu'est-ce que tu peux me dire du meurtre ?

- Pas grand-chose.

Lestrade haussa les épaules – il était habitué aux "pas grand-chose" de Sherlock.

- Elle a dû être empalée post-mortem, vu le peu de sang autour des blessures, et dans cette cabane ; je pense qu'il l'a assassinée ailleurs et transportée ici ensuite. Il n'y avait pas de traces de pneus autres que les vôtres en dehors de la cabane : soit il habite assez près d'ici pour pouvoir venir à pied, soit il a transporté le corps dans une voiture et s'est garé plus loin, donc il faudra étudier les traces sur le sol. Il y a des traces de chaussures au sol, les mêmes que celles que j'avais déjà repérées sur la première scène de crime, les Lone Wolf.

Sans transition, il souleva la robe blanche de la jeune fille jusqu'au ventre – derrière lui, Lestrade manqua de s'étouffer.

- Qu'est-ce que tu fiches ?!

- J'observe. Regarde l'entaille. Je suis presque sûr qu'on lui a enlevé les poumons, comme Elise Nicholls.

Il y eut un silence, puis Lestrade s'approcha du corps et découvrit la plaie qui lui barrait le ventre verticalement.

- Et merde...

- Il faudra attendre l'autopsie, mais je pense qu'avec tout ça, nos deux meurtres sont reliés de façon concrète, déclara Sherlock en lâchant la robe.

- Alors pourquoi la cacher dans une cabane, cette fois ? demanda Lestrade. Le corps d'Elise Nicholls était abandonné en pleine nature.

- Pourquoi pas ? Par commodité, ou par envie de changer d'environnement. La vraie question, c'est comme avez-vous découvert le corps ?

- Ah, ça c'était bizarre, admit Lestrade. On a reçu un coup de téléphone ce matin nous disant que ce ne serait pas une perte de temps d'aller voir du côté de cette cabane.

- Quoi ? Qui ça ?

- Aucune idée. C'est un de mes subordonnés qui a répondu, et l'autre n'a pas laissé son nom. En traçant l'appel, on est remontés jusqu'à une cabine téléphonique dans un quartier résidentiel de Londres. Aucun témoin.

- Un appel anonyme pour signaler un meurtre ? demanda Sherlock distraitement, les yeux fixés sur le cadavre.

- Ça arrive plus fréquemment qu'on ne le croit, répondit Lestrade. Les gens ont peur d'être impliqués, alors ils font ça pour ne pas risquer de se faire accu...

- Je sais, coupa Sherlock brusquement. Mais là, ce n'est pas n'importe quel coup de fil anonyme. C'est un appel passé à Londres, qui dit d'aller jeter un œil dans une cabane à la campagne. Celui qui l'a passé n'était même pas sur les lieux. Étrange, non ?

Lestrade haussa les épaules, peu convaincu.

- Et alors ?

- Alors... Je ne sais pas encore. Mais c'est bizarre.

Avec rapidité, il se pencha vers le cadavre, et examina quelque chose au travers de sa loupe, avant de le ramasser avec son gant. Lestrade s'approcha, intrigué. C'était un cheveu blond clair, vaguement ondulé.

- Voilà la clé de notre énigme, murmura Sherlock.

.oOo.

- Vous n'êtes pas censé travailler ? demanda Will lorsqu'il ouvrit les yeux et découvrit John à ses côtés.

John eut un rire amer.

- Je ne travaille pas quand je suis sur une enquête avec Sherlock. Mais bon, étant donné qu'il ne m'implique plus dans ses affaires, je ferais peut-être mieux de redevenir médecin à plein temps...

Will eut une expression de compassion, et ne posa pas d'autre question. Ce qui tombait bien, puisque John n'avait pas envie de parler. La soirée d'hier continuait à tourner dans sa tête, et plus le temps passait, moins il comprenait l'attitude de Sherlock – ou plutôt, il soupçonnait qu'il n'avait pas envie de comprendre.

Bon dieu. C'était fou comme ce qu'il avait attendu pendant si longtemps pouvait se révéler si déprimant. Ce n'était pas exactement de cette façon-là qu'il aurait voulu que les choses se passent.

Il jeta un regard à Will, qui fixait un point dans le vide de l'autre côté de la fenêtre, l'air particulièrement blasé à l'idée de passer encore quelques jours sur un lit d'hôpital.

- Vous... Est-ce que vous détestez Hannibal Lecter ?

John se demanda pourquoi il avait posé la question. Mais de ce qu'il avait entendu, leur relation paraissait complexe, et peut-être pas exempte de similitudes avec celle qu'il entretenait avec Sherlock. Will le considéra un instant, surpris, et répondit :

- Hannibal Lecter est... c'est quelqu'un de très charmant.

John cligna des yeux, étonné. À part cette malheureuse fois où il avait de peu échappé à son regard au coin de sa maison, il n'avait jamais rencontré l'homme, mais il n'aurait pas choisi ce mot pour le décrire, s'il fallait en croire ce que Sherlock lui disait.

- Je veux dire par là, continua Will, qu'il sait se rendre attirant quand on ne sait rien sur lui. Il sait se faire apprécier. C'est bien pour cette raison que personne ne m'a cru quand j'ai tenté de dire la vérité à son sujet.

- Ça ne répond pas vraiment à ma question, fit remarquer John.

Will eut un sourire.

- J'y arrive. J'appréciais Hannibal Lecter au début, quand je ne savais rien de lui. Il faisait en sorte que ce soit le cas, bien sûr. Il s'était pris d'intérêt pour moi, pour une raison ou pour une autre, et il voulait devenir mon ami. Il le veut toujours, ajouta-t-il au bout d'un instant de réflexion. Alors oui, à ce moment-là, je l'appréciais. Ensuite, dans ma prison, je l'ai haï. Je trouvais odieux qu'on refuse de me croire et qu'on cherche ailleurs ce qui était juste en face de nous. Et puis j'ai été libéré, mais ma libération n'a pas plus porté les gens à me croire.

«En vérité, Hannibal a très certainement manipulé Sherlock pour qu'il vienne me chercher aux États-Unis, mais s'il ne l'avait pas fait, je serais probablement venu de moi-même. Cet homme est mon obsession. Je le hais, et en même temps, je ne peux pas m'empêcher d'admirer l'intelligence aigüe et l'habileté dont il fait preuve. Je le connais mieux que n'importe qui d'autre... et il ne me connaît pas si mal non plus. Notre obsession est mutuelle.

- Je vois, répondit John, pensif. Ça a l'air encore plus tordu que moi et Sherlock.

Will ne put s'empêcher de rire.

- Ça l'est sans doute, admit-il. Même si Sherlock n'a pas l'air d'être une sinécure non plus.

- Vous n'avez pas idée...

Au même moment, la voix de John se bloqua dans sa gorge – Sherlock venait d'entrer dans la chambre. La vision de ses lèvres se chargea douloureusement de rappeler à John que la dernière fois qu'il l'avait vraiment regardé, il était à quatre pattes au dessus de lui et pas loin de l'orgasme. Gêné, il détourna le regard pour le poser sur un terrain plus neutre – le mur, c'était bien, le mur – et Sherlock toussa ; visiblement, il ne s'attendait pas à le trouver là non plus.

Will, spectateur de la scène, haussa un sourcil surpris.

- Il y a eu un meurtre, dit Sherlock sans se soucier des salutations. Une deuxième fille au cerf. Retrouvée ce matin dans une cabane à la campagne, grâce à un appel anonyme.

- Pourquoi "fille au cerf" ? demanda John, oubliant son embarras en entendant la nouvelle.

Sherlock lui jeta un regard rapide – chez lui, visiblement, la gêne était toujours là – et répondit :

- Elle était empalée sur des bois.

- Comme Elise Nicholls ?

- Non, debout cette fois. Et habillée. Mais sans poumons, une fois de plus – l'autopsie a confirmé.

- Vous avez trouvé une piste ? demanda Will, intéressé. Je peux voir des photos ?

- On a trouvé un cheveu sur la scène du crime. Le laboratoire l'analyse en ce moment, on verra bien si son ADN correspond à un profil de la base de données, répondit Sherlock en lui tendant une liasse de photos. Qu'est-ce que ça vous inspire ?

Pendant un instant, Will observa les photos attentivement, puis il ferma les yeux, et comme toujours, John se demanda ce qu'il voyait derrière. Il ne parvenait pas à se défaire de l'idée qu'enquêter les yeux fermés était une drôle de manière de procéder, mais si des hommes comme Sherlock Holmes pouvaient exister, après tout, ça valait peut-être le coup de croire en la méthode de Will Graham.

Lorsque celui-ci rouvrit les yeux, quelques longues minutes plus tard, il déclara lentement :

- C'est... autre chose. Une prise d'indépendance.

- D'indépendance ? demanda John, surpris.

- Il s'affirme. Il veut prouver qu'il s'affirme. Il veut impressionner.

- Dans ce cas, pourquoi cacher le corps dans une cabane, s'il veut impressionner ? objecta John, incrédule.

- Il ne veut pas impressionner tout le monde. Non... Il s'agit d'une personne bien particulière.

John lui jeta un coup d'œil stupéfait. Comment arrivait-il à percevoir tout ça simplement en regardant des photos ? Il allait exprimer son scepticisme, mais une rapide tonalité provenant du portable de Sherlock le coupa alors qu'il ouvrait la bouche.

Sans lui accorder la moindre attention, Sherlock récupéra son téléphone dans sa poche, et lut rapidement le message qu'on venait de lui envoyer.

- Ah ! s'exclama-t-il d'un air satisfait.

Il ne prit pas la peine de répondre, ni de dire à John de quoi il s'agissait ; à la place, il récupéra vivement les photographies qu'il avait données à Will, et poussa John avec force dans la petite salle de bain de la chambre d'hôpital, avant de refermer la porte sur eux.

- Sherlock, pourquoi tu...

- Shht !

La main de Sherlock vint rapidement bâillonner John, qui était persuadé que les battements de son cœur devaient s'entendre depuis l'autre bout de l'hôpital. Impossible en tout cas que Sherlock ne les entende pas – mais le détective était concentré sur autre chose, et la proximité qu'il y avait entre eux semblait être la moindre de ses priorités. Comme souvent.

Non, pas comme hier soir, se dit John avant de se donner des baffes mentales. Ce n'était pas le moment de penser à ça. Pourquoi Sherlock l'avait-il enfermé dans la salle de bain avec lui ?

Il eut un début de réponse à sa question quand il entendit la porte de la chambre de Will s'ouvrir et se refermer, et la voix bien particulière qui s'éleva de l'autre côté de la cloison qui les séparait...

- Bonjour, Will.

La voix d'Hannibal Lecter.

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Une petite preview ?

Si Hannibal voulait être vraiment honnête avec lui-même, il devait admettre que le petit pincement de jalousie qu'il ressentait au cœur en les voyant évoluer ensemble n'avait rien de plaisant. Bien sûr, la même chose s'était produite avec Jack Crawford, le chef de la section des Sciences Comportementales, lorsque lui et Will enquêtaient ensemble au sein du FBI ; mais les choses étaient encore différentes. Jack était le chef, et il n'hésitait pas à le rappeler. Will devait se plier à ses ordres, ce qui laissait peu de place à l'amitié pour se développer.

En revanche, avec Sherlock Holmes... Ce n'était pas impossible.

La solution la plus simple consistait à assassiner le détective ; l'idée était d'autant plus attrayante qu'Hannibal n'aimait pas Sherlock – même en mettant de côté son rapprochement indésirable avec Will Graham. Il aimait les gens courtois, humbles, distingués dans la mesure du possible ; et même s'ils ne l'étaient pas, tant qu'ils n'étaient pas impolis, il trouvait toujours un moyen de s'en accommoder.

Mais Sherlock Holmes était tout le contraire des mots "courtois", "humble" et "distingué". La cape d'impolitesse dont il se drapait constamment flottait au vent comme un étendard, et Hannibal avait déjà tué pour moins que ça.