Salut, ô lecteurs ! Dans ce chapitre, nous découvrirons que les actes d'Alifair peuvent être lourds de conséquences... Je n'en dis pas plus.


Chapitre 25 - Hystérie

Alifair faisait les cent pas devant l'horloge du salon. Elle était morte d'inquiétude. De bon matin, elle avait envoyé Crickey à Sainte-Mangouste avec un message pour Hestia ; il était dix heures passées, et Crickey n'était toujours pas rentrée.

« -Hestia a peut-être demandé son aide pour se procurer le matériel dont tu lui as parlé, hasarda sans grande conviction le portrait de Tommy. Elles ont peut-être du mal à le mettre en place.

-Crickey m'aurait prévenue, balaya Alifair. Ses contacts à Sainte-Mangouste savent qu'elle travaille pour Moira Faraday. Si jamais quelqu'un a bavé auprès du ministère...

-Aucun lien ne peut être établi entre toi et Moira Faraday, rappela le portrait. Moira n'est accusée d'aucun crime. En ce moment, le ministère a d'autres chats à fouetter. Et ça m'étonnerait fort que les acheteurs de l'hôpital aient vendu la mèche : Sainte-Mangouste est plutôt hostile à l'ingérence du ministère...

-Même si l'elfe a été capturée, intervint le colonel Fennimore, nous savons qu'elle n'a pas encore parlé puisque nous sommes toujours dissimulés aux yeux de l'ennemi. Et, si vous voulez mon avis, cette petite ne dira rien.

-Bien sûr qu'elle ne dira rien ! explosa Alifair, et le colonel sursauta dans le cadre au-dessus de la cheminée. Elle se fera tuer plutôt que de me trahir ! C'est une elfe de maison, elle ne peut pas faire autrement !

-Ce n'est pas qu'une question de nature, nuança d'une voix douce le portrait de Tommy. Crickey t'est très attachée. Elle n'aurait même pas l'idée de te causer du tort, alors qu'elle le pourrait en tant que ta Gardienne du Secret.

-C'est censé me réconforter ? grinça Alifair avec un regard torve. De savoir que Crickey est peut-être en train de se faire torturer à mort par loyauté pour moi ?! »

Elle se sentait devenir folle, à tourner en rond sans pouvoir rien faire. En désespoir de cause, elle avait bien pensé à courir à Sainte-Mangouste sous Polynectar, mais elle ignorait où se trouvait l'hôpital. Elle n'avait aucun moyen de contacter Remus ou qui que ce soit d'autre.

« -Rappelez-moi pourquoi je ne peux pas appeler Crickey, tout simplement ?

-Trop dangereux, répondit aussitôt le colonel. On ne sait pas qui pourrait arriver en même temps qu'elle.

-Si Crickey ne rentre pas d'elle-même, c'est qu'elle a un empêchement, ajouta le portrait de Tommy. L'appeler ne servirait à rien. »

Alifair eut un soupir exaspéré et serra étroitement les mains pour les empêcher de tortiller ses cheveux.

« -Et celle-là, elle sait peut-être quelque chose ! » s'écria-t-elle soudain en montrant la fenêtre.

La grande blonde était de retour, plantée exactement au même endroit que la veille, son regard obstinément braqué sur la maison comme si elle parvenait à la voir.

« -Ce n'est qu'une curieuse, dit le portrait de Tommy qui ne pouvait distinguer la femme que désignait Alifair. Ou une espionne du ministère pas très douée.

-Non, fit la Moldue en l'observant avec intensité à travers la vitre. Elle a quelque chose de pas net, cette fille. Elle n'a pas l'air de chercher une faille dans la protection, comme les autres. On dirait... qu'elle attend... qu'elle attend que je sorte.

-Mais tu ne sortiras pas, dit le portrait de Tommy sur un ton d'avertissement. N'est-ce pas ? insista-t-il.

-Ce serait la dernière chose à faire », renchérit le colonel.

Alifair ne répondit pas. Elle savait qu'ils avaient raison mais, vu la situation, sortir était précisément la seule chose qu'elle pouvait faire, et elle ne serait pas capable de s'en empêcher encore longtemps.

« -C'est quand même dingue, s'exclama-t-elle rageusement, que dans tout votre foutu arsenal magique, il n'y ait pas un sortilège qui permette de savoir ce qui se passe !

-Même s'il en existait un, personne ici ne pourrait le lancer, rappela doucement le portrait de Tommy.

-À la rigueur, risqua le colonel, en tirant les cartes... »

À cet instant, un « BANG » sonore fit trembler les vitres ; plusieurs Moldus qui passaient dans la rue sursautèrent et la grande blonde jeta autour d'elle des regards stupéfaits.

« -Crickey ! » s'écrièrent en chœur Alifair et les portraits.

L'elfe s'était matérialisée devant eux dans un vacarme inhabituel dû au fait qu'elle n'était pas seule : Lupin la tenait par la main, soutenant de son autre bras une Tonks livide. Avant toute explication, avant même de saluer qui que ce soit, Lupin fit asseoir sa femme dans un fauteuil en lui parlant à voix basse ; Tonks tremblait de tous ses membres et semblait au bord de la crise de nerfs.

« -Tout va bien, murmurait Lupin en la serrant dans ses bras. Je t'en prie, calme-toi, tout va bien se passer... »

Alifair remarqua que les cheveux de Tonks étaient devenus blancs. La jeune sorcière avait le souffle court et les yeux fixes, paniqués ; elle s'accrochait désespérément à son mari, enfonçant ses ongles dans sa robe de sorcier.

« -Il faut y retourner ! chevrota-t-elle soudain d'une voix trop aiguë. On ne peut pas la laisser...

-Dora, calme-toi, lui enjoignit patiemment Lupin – mais sa voix était tendue, nota Alifair. Pense au bébé.

-Il faut faire quelque chose ! hurla Tonks, éclatant en sanglots hystériques. REMUS, FAIS QUELQUE CHOSE !

-C'est trop tard, Madame ! couina Crickey, catastrophée. Ce serait trop dangereux d'y retourner. »

Tonks voulut alors se relever, mais Lupin l'en empêcha, la serrant contre lui de toutes ses forces. Alifair ne comprenait rien à ce qui se passait, sinon qu'à tout moment la jeune sorcière risquait d'accoucher prématurément dans son salon – avec tous les risques que cela impliquait.

« -Crickey, dans le laboratoire, la potion Lénifiante. Troisième étagère à droite », ordonna-t-elle d'une voix brève.

L'elfe se volatilisa aussitôt. Alifair se précipita vers Tonks qui se débattait entre les bras de Lupin.

« -On ne peut pas lui donner n'importe quelle potion n'importe comment ! haleta celui-ci en couvrant à peine les sanglots de son épouse. C'est une femme enceinte !

-Si on ne fait rien, d'ici quelques minutes elle ne le sera plus ! » répartit sèchement Alifair.

Crickey réapparut à côté d'elle avec la potion. Alifair saisit la bouteille, arracha le bouchon et pinça brusquement le nez de Tonks ; celle-ci ouvrit la bouche et la Moldue y enfonça le goulot de la bouteille, forçant la sorcière à en avaler de grandes lampées. Jugeant que cela suffisait, Alifair retira la bouteille. Pendant quelques secondes, Tonks peina à retrouver son souffle, la potion et les sanglots lui obstruant la gorge ; puis ses muscles se relâchèrent et elle s'écroula contre Lupin, pleurant toujours mais apparemment calmée. Alifair aida le loup-garou à la guider jusqu'au canapé pour qu'elle puisse s'y étendre.

« -Je suis désolée, murmura Tonks entre ses larmes. Je n'arrivais plus à me contrôler. Pardon, Remus.

-Ce n'est rien, ma chérie, ce n'est rien... »

Il parvenait à garder un ton rassurant en dépit de son visage grisâtre. Il s'assit, la tête de sa femme sur ses genoux, et tira de sa poche un mouchoir pour essuyer ses larmes.

« -Qu'est-ce que vous lui avez donné ? demanda-t-il à Alifair sans lever les yeux du visage de Tonks.

-Juste une petite potion pour calmer les angoisses. On l'administre aux blessés avant les soins douloureux, pour qu'ils se détendent et pour endormir leurs nerfs.

-Exactement ce qu'il me fallait, commenta Tonks avec un rire forcé.

-Ce n'est pas fort du tout, poursuivit Alifair, mais il vaudra mieux que son guérisseur l'examine, juste au cas où...

-Hestia s'en chargera, dit Lupin d'un ton devenu tranchant. Nous ne pouvons pas retourner à Sainte-Mangouste. Plus maintenant. »

Alifair regarda Tonks bouleversée, le visage gris de Lupin, et enfin Crickey, anxieuse et navrée.

« -Lequel d'entre vous se sent prêt pour une explication ? leur demanda-t-elle. Remus ?

-Il vaut mieux que Crickey s'en charge, répondit le sorcier aux traits creusés. Dora et moi n'avons pas assisté aux... débuts de l'affaire. Mais, si vous le permettez, ajouta-t-il fermement, nous allons attendre ailleurs que vous ayez fini. Nous n'avons pas besoin d'entendre ça une seconde fois. »

Il ne cessait de jeter des coups d'œil anxieux à Tonks, craignant une nouvelle crise de panique. Grâce à la potion Lénifiante, la jeune sorcière semblait prête à s'endormir, bien qu'elle se forçât à garder les yeux grands ouverts.

« -Restez là, dit Alifair. On va discuter à la cuisine.

-Et nous ? s'inquiéta alors le colonel Fennimore. Serons-nous laissés dans l'ignorance ? »

Alifair réprima un soupir d'impatience.

« -Très bien, allons dans le hall, dans ce cas ! »

Les portraits durent se tasser dans le petit cadre où se trouvait déjà Mona Faraday, dont c'était le tour de surveiller le cactus et le chou mordeur. Alifair et Crickey tirèrent un banc sous le tableau et s'y installèrent pour discuter à voix basse.

« -Crickey s'est rendue à Sainte-Mangouste comme prévu, Miss, raconta l'elfe, mais elle n'a pas pu voir tout de suite Hestia Jones, car elle était occupée avec un patient. Ensuite, quand Crickey lui a fait lire votre message, Mrs Jones l'a emmenée avec elle à l'étage où sont soignés les deux Mangemorts, afin de lui montrer ce qui a été mis en place pour eux. Les guérisseurs ont trouvé le moyen de nourrir et d'hydrater les patients inconscients, Miss : ils les font régulièrement mordre par des araignées-nourrices. Ce sont de grosses araignées qui ont la particularité de conserver leurs proies vivantes pendant plusieurs mois en leur injectant des sucs nutritifs. Cela leur permet de constituer des réserves pour l'hiver.

-Alors, ça, c'est dégueulasse ! commenta Alifair avec une grimace de dégoût. Même moi, je ne leur aurais pas fait un truc pareil. Brr... Bon, continue !

-Crickey a bien observé la cage des araignées-nourrices et la façon dont on les pose sur les patients pour pouvoir tout décrire en détail à Miss Alifair, poursuivit l'elfe, après quoi Mrs Jones l'a raccompagnée dans le hall. Là, elles ont croisé plusieurs guérisseurs très agités, qui ont expliqué à Mrs Jones que le professeur Rogue venait d'arriver pour voir Edwin Coyle, le sorcier dont Miss Alifair a endommagé le cerveau à coups de tisonnier...

-Quoi ?! s'écrièrent en même temps Alifair et les trois portraits.

-Tout l'hôpital était en émoi, confirma Crickey avec un hochement de tête qui fit battre ses oreilles. Le professeur Rogue a confié à la sorcière d'accueil qu'il s'agissait d'une simple vérification et qu'il n'y avait pas lieu de s'affoler.

-Pas lieu de s'affoler quand un Mangemort débarque en plein hôpital, il en a de bonnes ! grommela Alifair. Qu'est-ce qu'il lui voulait, à ce Coyle-là ? D'après Hestia, il n'est toujours pas capable de communiquer.

-C'est ce que les guérisseurs ont expliqué au professeur Rogue, Miss, mais il a insisté. Il a dit qu'il avait parlé à son frère Ian et qu'à présent, il devait le voir, lui.

-Il a parlé à Ian Coyle ? »

Alifair commençait à comprendre : avant leur fuite de Saint-Barnaby, Lupin avait effacé la mémoire de Ian et Miranda afin de se protéger, ainsi que les Reynes. À l'époque, personne n'avait dû s'en rendre compte. Cependant, les choses avaient changé, ainsi que le confirma le récit de Crickey :

« -Mrs Jones a tout de suite compris qu'il se passait quelque chose d'anormal et elle a dit à Crickey d'aller prévenir les Lupin et Mrs Tonks. Crickey voulait d'abord rentrer avertir Miss Alifair, mais Mrs Jones a dit qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Elle-même devait rester pour surveiller ce que faisait le professeur Rogue pendant que Crickey aidait à l'évacuation.

-L'évacuation, répéta Alifair à voix basse, consternée.

-Crickey a trouvé les Lupin et Mrs Tonks chez eux et leur a tout raconté. Mr Lupin a aussitôt dit : « Ça y est, c'est notre tour ». Il ne paraissait pas effrayé, contrairement à Mrs Lupin et Mrs Tonks. Il a expliqué que le professeur Rogue devait avoir récupéré les vrais souvenirs des sorciers qui ont attaqué Miss Alifair en septembre dernier ; que, si ce n'était pas fait, cela le serait bientôt. Selon lui, Miranda Avery et peut-être le Coyle encore valide ont vu Mr Lupin chez vous.

-Alors ils se sont enfuis avant que les Mangemorts viennent les arrêter, conclut Mona Faraday dans un murmure.

-Mais tout cela n'a pas pu prendre deux heures, objecta le colonel.

-Et où est Andromeda Tonks ? » s'inquiéta le portrait de Tommy.

Crickey baissa les yeux, les oreilles tombantes en signe de tristesse. L'estomac d'Alifair se noua. Qu'avait crié Tonks quelques minutes plus tôt ? « Il faut y retourner, on ne peut pas la laisser... »

« -Mrs Tonks ne voulait pas partir, dit Crickey, des larmes dans la voix. Elle a proposé de recourir à un sortilège de Fidelitas comme celui qui protège notre maison, Miss. Mr Lupin l'a prévenue que c'était risqué : c'est un rituel qui exige beaucoup de pouvoir de la part des officiants. Crickey ne l'avait jamais pratiqué elle-même. Mrs Dora Lupin ne pouvait y prendre part en raison de son état et Mr Lupin... Mr Lupin était encore fragile... »

Alifair haussa les sourcils d'un air interrogateur mais le portrait de Tommy avait compris, lui.

« -La dernière pleine lune remonte à trois jours seulement, remarqua-t-il. Remus n'a pas encore retrouvé toutes ses forces. »

Crickey hocha la tête.

« -Mrs Tonks savait tout cela, mais elle a insisté. Elle refusait que sa maison tombe aux mains des Mangemorts. Elle ne voulait pas prendre la fuite comme son mari a été obligé de le faire. Elle s'est offerte comme Gardienne du Secret, alors Mr Lupin et Crickey ont lancé le sortilège. Mais... mais... »

L'elfe semblait incapable de continuer. Ses yeux étaient écarquillés comme devant un spectacle horrible et fascinant. Alifair avait lu dans quelques livres les effets dévastateurs que pouvait avoir un acte magique mal exécuté. Et ça s'était passé devant sa fille enceinte...

« -Est-ce qu'elle est morte ? interrogea-t-elle âprement, et Crickey secoua la tête.

-Non, Miss, réussit-elle à articuler. Mais le rituel a échoué et Mrs Andromeda a été blessée. Il y avait du sang autour de sa tête, là où elle était tombée... »

Il sembla que Crickey allait se trouver à nouveau muette. Cependant elle déglutit, renifla et poursuivit courageusement :

« -Nous l'avons soignée de notre mieux mais elle n'était plus en état de transplaner. À ce moment, le Patronus de Mrs Jones est apparu pour nous informer que le professeur Rogue avait quitté l'hôpital. Quelques minutes plus tard, les sortilèges de défense de la maison ont commencé à tomber. »

La voix de l'elfe était rauque, basse, mais nette. Il n'y avait plus trace de larmes sur son visage maintenant qu'elle arrivait au dénouement.

« -Mrs Tonks nous a ordonné de nous enfuir. Elle a réussi à rire en disant qu'elle était bien attrapée, qu'elle aurait dû faire confiance à son gendre et le laisser devenir lui-même leur Gardien du Secret. Mr Lupin était... il était foudroyé, Miss. Et Mrs Lupin refusait d'abandonner sa mère. Il n'y avait plus de temps pour la convaincre, Miss, alors Crickey a pris la main de Mr Lupin et lui a dit... lui a ordonné – Crickey frémit à ce souvenir – d'attraper sa femme et de se préparer... et il l'a fait. Crickey a eu le temps d'entendre Mrs Tonks dire qu'elle s'en sortirait, qu'elle avait une idée, puis elle a transplané jusqu'ici avec eux. »

lll

Dans le salon, Tonks s'était endormie. Lupin la veillait, attentif à son souffle et à la couleur de ses joues ; il guettait le moindre signe que le choc ou la potion Lénifiante ait mis en danger sa grossesse. Alifair traversa la pièce sur la pointe des pieds, chargée d'une couverture qu'elle étendit sur Tonks avant de tirer doucement les rideaux, plongeant le salon dans l'obscurité. Elle vint ensuite poser une main sur l'épaule de Lupin.

« -Crickey vous prépare une chambre, lui glissa-t-elle à l'oreille. Personne ne vous trouvera ici. Je ferai savoir à Hestia qu'il faut examiner Tonks dès que possible. Elle a sûrement averti l'Ordre à l'heure qu'il est. Nous aurons bientôt des nouvelles d'Andromeda. »

Lupin hocha la tête sans répondre et sans la regarder. Il ne devait plus très bien savoir où il en était, jugea-t-elle, ni qui il devait blâmer pour son malheur. Alifair le savait bien, elle ; c'était un peu ce qu'Abelforth était venu lui dire. Si elle s'était tenue tranquille au lieu de provoquer les Mangemorts... Si elle s'était souvenue de Miranda et des Coyle...

Alifair se redressa, étouffant dans l'œuf son sentiment de culpabilité, et se dirigea vers la cuisine. Ce qui était fait était fait, et se frapper la poitrine en criant Mea culpa n'y changerait rien. Elle revint un peu plus tard avec un bol de soupe fumant. Lupin fit mine de le repousser mais elle insista, veillant à ne pas en renverser sur Tonks, toujours endormie.

« -Il faut que vous mangiez, Remus, ordonna-t-elle à voix basse. Vous êtes à bout de forces. C'est idiot de vous laisser mourir de faim juste pour montrer que vous m'en voulez. »

Dans la pénombre, le loup-garou tourna enfin les yeux vers elle. Elle distinguait à peine ses traits. Il ne parla pas, se contentant d'un léger soupir avant d'accepter le bol.

« -Crickey est allée aux nouvelles chez les Weasley, l'informa Alifair pendant qu'il buvait. Nous avons pensé qu'elle risquait d'attirer l'attention si elle retournait dès aujourd'hui à Sainte-Mangouste. Les Weasley trouveront un moyen de contacter Hestia. D'ailleurs, Arthur a peut-être eu des informations de son côté. »

Elle s'interrompit, le temps que Lupin finisse sa soupe. Elle voulait lui présenter des excuses mais elle ne trouvait pas ses mots ; tous ceux auxquels elle pensaient sonneraient faux, creux. Que pouvait-elle dire ? « Pardon, Remus, de vous avoir contraints à la fuite et peut-être causé la mort de votre belle-mère. Pardon si Tonks perd son bébé à cause de moi » ?

Son maigre repas terminé, Lupin lui rendit le bol et retourna à sa contemplation silencieuse du visage de sa femme. Une fois de plus, Alifair ravala ses remords et remporta le bol à la cuisine.

lll

Ce fut une journée étrange, faite de silence et d'attente. Tonks se réveilla en début d'après-midi et Alifair ouvrit les rideaux pour laisser à nouveau entrer le soleil. Dehors, il faisait beau. Elle prépara des œufs brouillés que Tonks et Lupin se forcèrent à manger. Ils ne lui adressèrent aucun reproche. Ils ne disaient rien, évitant même de se regarder. Elle savait qu'eux aussi se sentaient coupables.

Hestia passa en coup de vent peu après leur déjeuner tardif. Sa visite leur fit du bien, même si elle ne leur apprit pas grand chose. George Weasley avait pris le prétexte d'une douleur fantôme à son oreille manquante pour se rendre à Sainte-Mangouste et informer la guérisseuse du sort des Lupin. Hestia prit le pouls de Tonks, examina ses pupilles et sa langue puis fit quelques passes magiques au-dessus de son ventre à l'aide de sa baguette.

« -Tout a l'air en ordre, assura-t-elle avec un sourire encourageant. Maintenant, il faut rester tranquille et te reposer. Inutile de te faire du mauvais sang. On a envoyé quelqu'un chez vous – il n'est pas entré, bien sûr – mais il n'a rien vu d'inquiétant à l'extérieur. »

Rien d'inquiétant, cela voulait dire pas de Marque des Ténèbres flottant au-dessus de la maison. Quoi qu'il soit advenu d'Andromeda, les Mangemorts ne l'avaient sans doute pas tuée – pas encore.

Hestia ne pouvait s'attarder, mais elle promit de revenir le lendemain pour surveiller l'évolution de l'état de Tonks. Une fois la guérisseuse partie, ils reprirent leur longue attente. Tonks se mit à faire les cent pas, comme Alifair le matin même. Lupin se força à ouvrir la bouche pour lui faire remarquer qu'Hestia lui conseillait le repos. Sa voix était rauque à force de silence.

« -Mon sang va coaguler si je reste allongée plus longtemps, répondit la jeune sorcière d'un ton très cordial, presque gai. J'ai besoin de me dégourdir un peu les jambes. »

Elle avait retrouvé sa maîtrise d'elle-même et s'efforçait de montrer à son mari qu'elle ne lui reprochait pas d'avoir grièvement blessé sa mère avant de l'abandonner à son sort ; bien sûr, Lupin n'était pas dupe. Alifair ne supportait plus de les voir ainsi rongés par ce qu'ils ne pouvaient se dire, ni lui dire à elle – pas encore. Son estomac était si noué qu'il lui faisait mal.

Quelques minutes plus tard, elle se retrouva seule sur le toit-jardin de la maison Faraday. Elle n'y était pas remontée depuis la mort de Tommy. Elle ne se souvenait même pas du prétexte qu'elle avait invoqué pour quitter le salon ; aucun, peut-être. Elle était passée par sa chambre, en tout cas, puisqu'elle avait pris son nécessaire à fumer. Riche idée d'avoir racheté des cigarettes...

Elle fuma debout derrière la rambarde, regardant sans la voir la rue en contrebas. Le soleil miroitait sur les vitres des voitures et les fenêtres de l'immeuble d'en face. L'air froid lui piquait les joues. La fumée s'envolait en volutes au sortir de sa bouche.

« -C'est ta faute, Alifair Blake, dit-elle à voix basse. Espèce d'imbécile prétentieuse et sans cervelle. Ta faute. »

Elle aurait voulu qu'un déluge de pluie glacée s'abatte sur elle, mais le soleil brillait sereinement et le froid ambiant la faisait à peine trembler. Pourquoi seule la souffrance était-elle capable de lui mettre un peu de plomb dans la tête ? Il lui avait fallu souffrir, à une époque, avant qu'elle se décide à reprendre le contrôle de sa consommation d'alcool. Plus d'ivresses incontrôlées, plus de bagarres, plus d'ennuis, avait-elle cru. Mais si, après la mort de Tommy, elle était restée à boire dans son coin au lieu de se lancer dans cette vendetta stupide, les Lupin seraient encore chez la grand-mère à attendre la venue de leur bébé.

« -Tu t'es crue plus maligne que tout le monde, hein ? s'accusa-t-elle, la fumée laissant un goût amer dans sa bouche. Avale ça, maintenant. Des gens à qui tu dois tout. Pauvre cruche fêlée, fais-toi tuer la prochaine fois, tu rendras service à tout le monde. »

Elle fuma la moitié de son paquet avant de trouver le courage de redescendre. Crickey était revenue de chez les Weasley et lui répéta ce qu'elle venait d'annoncer à Tonks et Lupin :

« -Mr Weasley a fait parvenir un message à sa famille, disant que le ministère va rajouter le nom de Remus Lupin à la liste des Indésirables. Il est accusé d'avoir attaqué sa belle-mère et enlevé son épouse quand celles-ci ont découvert qu'il était votre complice, Miss.

-Andromeda a réussi à faire avaler à Rogue qu'elle ne savait rien à votre sujet, poursuivit Lupin, en tout cas pas avant que les Mangemorts endommagent nos sortilèges de protection et que je sois obligé de tout révéler. Ses blessures attestent de sa bonne foi. Je doute que Rogue croie que j'ai emmené Dora de force, mais après tout, je suis censé avoir attaqué sa mère sous ses yeux. Andromeda m'a tout mis sur le dos, conclut-il. C'est ce qu'il y avait de mieux à faire. »

Il s'efforçait de masquer son amertume, conscient que sa belle-mère n'avait pas eu d'autre choix que de mentir. Tonks lui entoura les épaules de son bras, toute tendresse à présent qu'elle savait sa mère sauve ; Alifair voyait sur son visage qu'elle était prête à pardonner l'enchaînement de catastrophes qui les avait amenés là. Crickey rayonnait.

« -Mr Weasley dit que la maison de Mrs Tonks va être étroitement surveillée maintenant, reprit-elle. Mais ni le ministère ni les Mangemorts ne penseront aux elfes de maison. Crickey vous fera passer au milieu des sorts anti-transplanage sans qu'ils en sachent rien. Mrs Tonks a déjà demandé le retrait de sa maison du réseau des cheminées, sous prétexte de se protéger de Mr Lupin : personne ne pourra l'espionner par là. »

Le loup-garou eut un sourire.

« -Andromeda a retrouvé toute sa présence d'esprit, à ce que je vois. Je ne serais pas surpris qu'elle trouve d'autres avantages à avoir un gendre hors-la-loi. »

À ces mots, Tonks sourit puis se mit à rire, d'un rire léger, joyeux. Elle croisa le regard d'Alifair qui ne put s'empêcher de l'imiter ; par ricochet, Lupin et Crickey commencèrent eux aussi à pouffer. Leur hilarité devint vite incontrôlable : lorsque l'un s'arrêtait, à la vue des autres, rouges et suffocants, les larmes aux yeux, le rire le gagnait à nouveau. Pliés en deux – sauf Tonks qui parvint à rester à peu près droite et à maîtriser son souffle – ils émettaient des hennissements hystériques qui alertèrent les portraits.

Alifair décida de battre en retraite vers la cuisine avant de se faire un claquage des zygomatiques. Appuyée des deux mains au rebord de l'évier, elle laissa le rire se déverser de sa bouche de moins en moins fort, de plus en plus saccadé ; ses épaules se soulevaient convulsivement alors que les éclats de rire se muaient en sanglots et que ses larmes tombaient dans l'évier.