CHAPITRE 25 : Sa sanglante excellence

Le Baron Sanglant

Peeves s'enfuit en poussant toutes sortes de cris et de hurlements tous plus aigus les uns que les autres. Depuis sa position, à côté de la fenêtre, le Baron Sanglant l'observa, l'œil morne. Le poltergeist était une créature des plus difficiles à contrôler, bien qu'il n'eut jamais réellement eu de problèmes avec lui.

Juste avant de filer à tout allure, il l'avait gratifié de son habituelle appellation : « sa Sanglante Excellence ».

Le Baron Sanglant détestait être appelé ainsi, tout comme il détestait ce sang qui maculait éternellement ses vêtements. En fait, et il y songea avec une certaine amertume, il haïssait tout ce qui le concernait. Il avait choisi de devenir un fantôme parce qu'il ne méritait pas le repos éternel.

Elle était morte, là, dans ses bras, l'amour de sa vie, la femme qu'il avait aimé plus que tout. Il l'avait tuée, lui avait arraché la vie.

« Bonjour Baron. »

Il fut ravi que les fantômes ne puissent sursauter. Il se retourna à peine au passage de l'élève qui l'avait salué. Drago Malfoy… Le garçon était dans sa maison et il promettait de faire parler de lui. Arrogant, particulièrement intelligent et surtout très impulsif, il avait toutes les caractéristiques du parfait Serpentard.

Le Baron lui répondit par un vague grognement, l'un de ceux qui lui avaient valu sa réputation, au fil du temps. On le disait taciturne, parfois antipathique. Il n'était pas rare que des élèves, surtout ceux de première année, aient peur de lui. Le Baron se fichait pas mal de l'attachement que lui prodiguaient tous ces adolescents. A sa mort, il avait simplement décidé de rester sur place, non pas pour hanter le château mais pour expier sa faute.

Certains directeurs avaient essayé de le chasser à cause de sa mauvaise image. Après tout, il n'avait pas la bonne humeur du Moine Gras ni la sympathie de Nick-Quasi-Sans-Tête. Il n'avait pas non plus la popularité du joueur de Quidditch et encore moins le romantisme de la Dame Grise…

A la pensée de cette dernière, un élan de tristesse le submergea et il l'espace d'un instant, il jura que son ectoplasme vira au gris terne.

Bien des années durant, il s'était demandé ce qui aurait pu se passer s'il n'avait pas agi de la sorte, s'il n'avait pas planté son horrible dague dans sa poitrine. Les regrets, le remord et la honte le taraudaient. C'était le seul moyen qu'il avait d'expier, de se repentir. Certains jours, lorsque sa morosité atteignait son paroxysme, il faisait tout son possible pour éviter de la croiser au détour d'un couloir ou même dans la Grande Salle.

Il baissa les yeux vers ses mains ectoplasmiques couvertes elles-aussi de taches sanguinolentes. Bien des siècles après la tragédie, il se souvenait encore du poids de son corps dans ses bras, de la chaleur de son sang qui s'écoulait le long de ses doigts. Il se souvenait de son souffle sur son visage, de l'incompréhension dans ses yeux. Il aurait aimé pouvoir lui expliquer son geste, il aurait aimé qu'elle le pardonne aussi mais, quelque part, il savait que c'était impossible.

Il ne méritait pas son pardon tout comme il ne méritait pas les regards compatissants qu'elle lui adressait de temps à autres.

Les élèves de première année avaient souvent raison à son sujet : il était un monstre, une créature infernale, une bête qui n'avait pas sa place dans une école.

Albus Dumbledore avait été le seul à comprendre l'ampleur de son expiation. Jamais il ne lui avait demandé pourquoi il s'acharnait autant à souffrir. Jamais il ne lui avait demandé non plus de quitter le château ou de s'expliquer sur tel ou tel point de sa vie. Il avait accepté, tout simplement.

Un grand sorcier, ce Dumbledore. Mais sur ce point, beaucoup étaient d'accord avec lui.

Il leva les yeux vers la fenêtre, observa le parc. De là où il se trouvait, il avait une vue plongeante sur l'aqueduc. Une file d'élèves le remontait à toute allure. Ils devaient certainement venir du cours de botanique et se hâtaient vers les cachots. Le Baron les enviait pour leur innocence, leur candeur et surtout leur jeunesse pleine de vie. La plupart d'entre eux commençait à découvrir l'amour.

Le Baron pinça les lèvres sous l'effet de la tristesse mais aussi de la colère. L'amour était un poison, n'en déplaise aux romantiques. Il avait été mordu et en avait souffert jusqu'à ce qu'il choisisse de mettre lui-même fin à ses jours. Il avait aimé comme jamais encore. Il se serait ouvert le cœur d'un coup de poignard pour un regard, un sourire ou même une parole.

L'amour avait fait de lui un objet, un pion de jeu d'échecs incapable de maîtriser son propre destin. Il s'était humilié pour elle et avait souffert plus que de raison lorsqu'il l'avait vue dans les bras d'un autre.

Elle avait l'air tellement heureuse, tellement amoureuse… Son cœur s'était brisé. Son âme s'était déchirée.

Aujourd'hui encore, le Baron Sanglant se souvenait de chaque détail de ce dernier jour de sa vie. La haine, la colère et une insurmontable tristesse s'étaient emparées de lui. Il se souvenait parfaitement du poignard qu'il avait serré dans sa main, du temps qu'il avait passé à l'attendre au détour d'un couloir, nourrissant des idées de vengeance. Les choses auraient-elles tournées différemment si le destin l'avait mis, lui, sur son chemin, à la place de celle qu'il avait tant chéri ?

Il préférait ne pas trop se poser la question. Evidemment, elles l'auraient été.

Lorsqu'il l'avait vue, ce petit sourire satisfait aux lèvres, il n'avait pas su se maîtriser. Il avait agi comme par automatisme, son esprit détaché de ce que faisait son corps et avant qu'il ne comprenne son geste, il avait plongé la lame de son poignard dans sa poitrine. Elle n'avait pas crié mais ses yeux s'étaient écarquillés d'effroi. Le sang avait jailli lorsqu'il avait frappé encore et encore et encore, éclaboussant son visage, ses mains et ses vêtements.

Elle avait fixé son regard au sien et il avait alors compris l'ampleur de son geste. Avec un hurlement déchirant, il avait amorti sa chute, l'avait regardée mourir dans ses bras. Lorsqu'elle avait poussé son dernier soupir, il avait compris que la vie ne valait plus le coup d'être vécue.

Et il avait mis fin à ses jours.

« Bonjour Baron, belle journée n'est-ce pas ? »

Il se rendit compte qu'au fil de ses pensées, son esprit s'était laissé porté par sa tristesse et sa morosité et que maintenant, il flottait au-dessus de l'aqueduc.

Comme à son habitude, il répondit par un grognement et fila vers les cachots où il était sûr de pouvoir trouver un peu de tranquillité.


Indice pour le personnage du chapitre 26 : il appartient à la nouvelle génération et a été prénommé en l'honneur de quelqu'un qui a péri prématurément.