Je m'éveillai sans savoir où j'étais. Tout se mélangeait dans ma tête, et j'étais à la limite de la migraine. Je regardai autour de moi. La lumière électrique était allumée, et je vis immédiatement Ariel, étendu à mes côtés, apparemment inconscient. Je me souvins d'un coup que j'étais chez lui, et les événements me revinrent en bloc.
Je m'assis en serrant les dents. J'avais mal un peu partout, mais j'étais bien en peine de dire à quel point j'étais blessé. L'horloge agrippa mon regard. Je clignai des yeux, lentement, puis compris qu'une journée entière s'était écoulée. J'essayai de me lever. J'étais ankylosé, mais sans plus. Par contre j'avais faim.
Ariel s'agita vaguement, et je me rassis à côté de lui. J'écartai doucement les cheveux qui lui tombaient sur le visage. Il paraissait terriblement jeune et vulnérable, dans son sommeil. Puis il ouvrit les yeux, et je fus happé par son regard vert.
- Jewel ? murmura-t-il, apparemment sans comprendre.
Je ne pus retenir un sourire.
- Bonsoir, chuchotai-je tendrement.
Ariel ne répondit rien. Il semblait patauger dans cet état de demi-sommeil où l'on ne sait qu'à peine qui l'on est. Il finit par vouloir s'asseoir ; il prit appui sur ses bras et s'effondra en étouffant un cri de douleur. Je l'aidai doucement à se redresser.
- Me... merci, fit-il.
Je réalisai d'un coup que nous étions tous deux couverts de sang séché, les vêtements déchirés... Je me demandai distraitement comment nous avions pu arriver jusqu'ici sans que personne ne nous arrête, puis je me souvins qu'avec la pluie les rues étaient désertes. Je pris alors conscience que nous nous étions couchés non seulement sales mais aussi trempés, même si nous avions séché pendant la journée. J'étais vraiment épuisé pour ne même pas avoir pensé à me déshabiller pour épargner le lit...
Ariel fit précautionneusement jouer son bras droit, et se figea immédiatement. Il se mordit la lèvre. Je croisai de nouveau son regard et compris qu'il se souvenait à son tour de ce que nous avions vécu la veille. Il parut chercher à reconstituer le déroulement exact des événements, et fonça les sourcils.
- Jewel, qu'est-ce qui est arrivé au malkavien ? demanda-t-il finalement.
Je lui renvoyai un regard perplexe.
- Celui qui m'a tiré dessus, finit-il par expliciter.
- Oh ! Il, euh... Il s'est effondré à peu près en même temps que toi. Il a donné l'impression de se débattre contre quelque chose, puis d'un coup il a hurlé. C'était... plutôt atroce, à entendre. Finalement l'un des nôtres l'a achevé.
Ariel hocha la tête, l'air triste.
- Il était mort, à l'intérieur. C'était une bonne chose que de finir de le tuer.
Nous nous regardâmes en silence. J'hésitais à lui demander d'expliquer plus avant ce qu'il voulait dire par là, et ce qui lui était arrivé exactement. Je n'étais pas encore vraiment décidé quand il choisit de se lever. Il grimaça mais tint bon. Il bougea doucement ses jambes, ses bras.
- Bon, à part l'épaule qui a bien douillé, ça semble pas trop catastrophique... dit-il d'un ton à la joie forcée.
Je l'examinai du regard. Au vu des déchirures de ses vêtements, il semblait en effet avoir été assez peu touché. Je me levai à mon tour, un peu raide, tandis qu'il se dirigeait vers la salle de bain. Hésitant, je regardai autour de moi. C'était la première fois que j'entrais dans sa chambre. Je n'étais pas surpris d'y trouver des livres en pagaille.
J'entendis la douche se mettre à couler. J'envisageai de me trouver un peu de lecture en attendant qu'Ariel eût fini de se redonner une apparence un peu plus acceptable pour se montrer en public. J'étais en train de me demander si oui ou non l'organisation des ouvrages obéissait à des règles compréhensibles du commun des mortels quand Ariel m'appela.
- Jewel ? Est-ce que vous pouvez venir m'aider ? S'il vous plaît ?
Le ton était un brin penaud, comme s'il avait honte de me demander quelque chose. Je passai la porte restée ouverte et compris rapidement le problème. Avec son épaule en charpie, Ariel ne parvenait pas à se débarrasser de son sweat. Je m'approchai et tordis le nez en voyant l'état de la blessure. Le tissu était en partie collé par du sang coagulé dans la plaie qui avait commencé à se refermer lentement grâce aux pouvoirs vampiriques d'Ariel. Le résultat était douteux.
- Je vais sans doute te faire un peu mal... prévins-je.
Ariel serra les dents. J'entrepris de décoller le vêtement aussi doucement que je pus, mais je dus rouvrir un peu la plaie. Quand j'eus finis, j'aidai un Ariel peu fringant à ôter son sweat. Je me demandai s'il allait se trouver mal, car il dut s'appuyer sur moi pour conserver son équilibre.
- Ariel, par pitié, dis-moi que tu peux prendre ta douche tout seul... marmonnai-je, horriblement gêné.
Pendant un instant il parut ne pas comprendre, puis il sembla embarrassé à son tour. Je m'étonnai presque qu'il ne rougisse pas, puis remarquai que contrairement à son habitude il n'avait pas activé sa circulation sanguine ou sa respiration. Il devait être vraiment fatigué.
- Non, je... je vais me débrouiller... Je vous remercie, acheva-t-il dans un faible sourire.
Je commençai à sortir de la salle de bain, puis tiquai d'un coup. Je me retournai vers lui.
- Ariel, tu continues de me vouvoyer ?
Il parut étonné, puis repassa manifestement la conversation dans sa tête. Il baissa les yeux.
- Euh... Désolé, ça v... vous dérange ? demanda-t-il faiblement.
Je réfléchis.
- Déranger n'est pas le terme exact. Mais je trouve ça un peu... décalé ? C'est vrai que je ne t'ai pas demandé la permission de te tutoyer, mais ça m'est venu tellement naturellement...
- Je... j'ai du mal à m'imaginer vous tutoyer, avoua-t-il. Je ne sais pas exactement pourquoi. Peut-être que je vous admire trop pour ça... Comme si vous tutoyer était vous manquer de respect...
Je fronçai les sourcils.
- Tu trouves que je te manque de respect ? interrogeai-je.
- Non ! C'est juste que...
Il hésita, soupira.
- Bon, d'accord, c'est sans doute stupide. Je ne sais pas exactement ce qui me gêne.
Je le regardai en silence. Je réalisai d'un coup que mes yeux tendaient à descendre pour glisser sur son torse nu, et je préférai me détourner.
- Quand tu sauras ce qui t'empêche de me tutoyer, tiens-moi au courant... conclus-je dans un effort pour masquer ma gêne.
Je regagnai la chambre et me saisis du premier livre qui me tomba sous la main. C'était un recueil de nouvelles de Lovecraft. Je me plongeai avec plaisir dans l'anglais un peu archaïque de l'auteur, et parvins à oublier qu'Ariel était nu dans la douche à quelques mètres de là.
Quand il ressortit de la salle de bain enroulé dans une grande serviette éponge, je ne pus m'empêcher de l'admirer quelques instants. Ses cheveux mouillés lui faisaient comme une cascade de flammes sur les épaules. Rapidement je me secouai.
- Je peux t'emprunter ta douche ? demandai-je en reposant mon livre.
- Bien sûr.
Je retournai donc dans la salle de bain et me débarrassai enfin de mes vêtements sales. L'eau chaude me fit du bien. Malgré mes blessures qui me tiraillaient et me brûlaient un peu, je commençai à me détendre.
Je sortis de la douche pour découvrir qu'Ariel avait déposé une serviette et des vêtements propres à mon intention dans la salle de bain sans que je l'entende. Je me séchai et m'habillai tout en me reprochant mon manque d'attention. Si j'étais aussi distrait en dehors d'ici, j'allais à coup sûr m'attirer des ennuis...
Mon reflet dans le miroir me troubla. Je me sentais totalement décalé, habillé ainsi des vêtements d'Ariel. J'aurais pu passer pour un jeune homme totalement normal. Contemporain. Je me trouvais un air de jeunesse affligeant.
Je finis par parvenir à détacher mon regard de la glace, et je revins dans la chambre. Ariel était à son tour plongé dans un livre. Il ne parut même pas m'entendre revenir, ce qui m'arracha un sourire. Je me glissai silencieusement derrière lui et jetai un œil par dessus son épaule. Il avait repris le recueil de nouvelles que j'avais posé pour aller prendre ma douche.
Je réalisai d'un coup à quel point mon amour pour Ariel était un doux piège. Avant même d'avoir passé une semaine à habiter avec lui, je m'étais déjà habitué à ce quotidien tranquille que nous pourrions avoir. J'avais envie de ne plus sortir de ce cocon. Pourtant, la Cité m'appelait. Il était de mon devoir de contacter le Marquis.
Je déposai un baiser sur les cheveux d'Ariel. Il sursauta, puis en rit lui-même.
- Désolé Jewel, quand je suis dans un bouquin je suis complètement ailleurs... fit-il d'un ton d'excuse.
- Je vois ça, le taquinai-je.
Il se tourna vers moi sur sa chaise, et son regard me parcourut de la tête aux pieds. Je m'attendais à ce qu'il fasse un commentaire, mais rien ne vint.
- Alors ? insistai-je.
- Euh, c'est... curieux de vous voir comme ça... mais c'est pas mal... hésita-t-il.
Il m'envoya un sourire timide, auquel je ne pus faire autrement que de répondre.
- Je vais chasser. Tu devrais en faire de même, conseillai-je.
Il acquiesça silencieusement.
- Je suppose qu'ensuite vous irez voir le Marquis ? me demanda-t-il.
- En effet. Il faut que nous mettions un terme à cette affaire.
Il se leva.
- Je vous retrouve en Elyseum alors.
