Notes d'auteur : Et voilà, le dernier chapitre de cette fic. Je sais, il fait parti des plus courts. Mais il s'agit surtout d'une conclusion. J'espère que tout le monde en sera satisfait. Il y a encore des questions qui n'ont pas de réponses. Pour cela, ce sera expliqué dans l'épilogue. Vous y trouverez aussi la surprise dont j'ai parlé à certaines d'entre vous.
Je voudrais remercier toutes celles qui 'mont laissé des reviews qu'elles aient été régulières ou pas. Car même si on écrit avant tout pour soi, si on publie sur Internet c'est pour partager. Avoir des retours fait plaisir et donne de la motivation à poursuivre, nous impose un rythme pour ne pas vous faire trop attendre. Alors, merci à toutes ! Je remercie aussi les anonymes qui n'écrivent pas, mais qui me suivent quand même. Merci d'avoir fait de cette histoire ce qu'elle est. Terminée elle contient 265 pages pour cinq chapitres et un épilogue.
En espérant vivement que cet ultime chapitre vous plaise, je vous souhaite une bonne lecture !
P.S : La lettre de Holmes est largement inspirée par celle écrite par Doyle dans le Dernier Problème. j'y ai opéré quelques changements, mais elle reste la même dans certaines phrases.
Chapitre 6 : Le Détective et le Dernier Problème (5/5)
-Et bien, Monsieur le Comte, je suis forte aise des nouvelles que vous m'apportez.
Le visage incliné vers le sol, Ciel souriait. Du haut de son trône, la Reine Victoria le regardait fièrement. Il avait accompli sa mission.
Sebastian était rentré à Londres seulement une heure auparavant. Quand il avait annoncé la mort de Moriarty et de Holmes dans les chutes de Reichenbach, Ciel avait décidé d'aller à Buckingham Palace sans plus attendre.
Il avait accompli sa mission. C'était le plus important. Inutile de penser aux décès de May-Linn et de Finnian dont les funérailles allaient être célébrées le lendemain même. Il fallait savoir faire des sacrifices pour gagner une partie d'échecs. Il avait mis échec et mat un génie du crime et un fouineur impertinent.
Il avait accompli sa mission. Les deux corps avaient été repêché par les autorités suisses. On avait conclu que les deux hommes s'étaient battus et avaient basculés dans le vide. N'était-ce pas la vérité après tout ? Inutile de savoir que ce combat avait été orchestré par un majordome anglais vêtu de noir.
Il avait accompli sa mission. Ses deux proies étaient mortes. Restait Moran cependant. Il osa dire cette remarque la Reine. Celle-ci balaya cette intervention d'un revers de la main.
-N'ayez point d'inquiétude, jeune comte. Je m'occupe personnellement du cas du Colonel Moran. Je sais parfaitement où il est, ajouta t-elle en voyant Ciel rouvrir la bouche.
Il hocha la tête. Il n'avait pas à insister. Le sourire entendu, presque prédateur, de Victoria prouvait qu'elle prenait l'affaire à coeur et qu'elle n'était qu'historie ancienne. Il ne donnait pas cher de la peau de Moran. Bon débarras. Même s'il aurait bien aimé le laisser aux bons soins de Bard qui bouillait de vengeance. Il se demandait ce que valait le cuisinier dans ce genre de situations.
Il sentit la main de la Reine lui caresser affectueusement les cheveux. Il n'avait pas remarqué qu'elle s'était levée.
-Vous devez être épuisé de tous ces mois d'investigations, mon pauvre ami. Je ne vous ai guère épargné et j'en suis désolée. Vous méritez quelques repos. Rentrez chez vous avec la conscience qu'un grand malheur a épargné le royaume grâce à vos soins.
Ciel s'inclina profondément et sortit à reculons. Il quitta ainsi la salle du trône. Il rejoignit les jardins de Buckingham où l'attendait Sebastian. Droit et fier entre deux allées de roses, le majordome patientait avec les effets de son maître en main. Il les tendit à Ciel qui se revêtit. Malgré le début du mois de mai, un vent frais persistait sur la capital anglaise.
-Sa Majesté était-elle satisfaite des services de Monsieur ?
-Très, conclut Ciel en redressant son haut-de-forme de velours.
Ils firent quelques pas. Ciel reprit rapidement la conversation avec l'air de quelqu'un qui se souvenait soudainement de quelque chose.
-Ah, Sebastian, pendant qu'aucune mission de la Reine n'intervient, profites-en pour débuter ton recrutement. Reste sur le nombre de deux. C'est amplement suffisant. Et essai d'en prendre qui soient capables de tenir un plateau cette fois.
-Oh, un jardinier et une femme de chambre compétents en plus de posséder les qualités que vous recherchez, cela risque d'être difficile.
-Difficile , mais pas impossible. Alors, tu peux le faire. Et dépêche-toi. Je crains pour l'état du manoir en ayant que Tanaka pour contrôler Bard et ses incendies à répétition.
-Je devrais pouvoir revenir d'ici une bonne semaine avec le personnel demandé, Monsieur, assura Sebastian, sûr de lui.
-Je ne serais guère étonné que tu aies déjà une liste de prête au cas où il se passerait ce qui s'est passé.
-C'est le devoir de tout majordome qui se respecte, Monsieur.
Ils échangèrent un regard entendu. Ciel sourit presque amusé avant de se détourner.
Les grilles de Buckingham étaient en vue, un garde immobile de chaque côté. La voiture et leurs chevaux les attendaient sans bruit. Mais une voix grave les interpella.
-Monsieur Phantomhive.
Ciel se retourna en tentant d'identifier l'individu. Il n'eut pas le temps de se rappeler où il avait déjà entendu cette voix qu'il vit Mycroft s'avancer d'un pas vif vers eux. Il s'arrêta à leur hauteur, le visage dur et sombre. Son regard était menaçant, mais son ton restait courtois, presque mielleux. Plus que jamais il ressemblait à un oiseau de proie.
-Monsieur le Comte, reprit-il dans un souffle. D'après des rumeurs, le criminel qui aurait fait trembler Londres sous les bombes le mois dernier est décédé. Un dénommé James Moriarty si je me souviens bien.
-C'est ce que j'ai entendu dire également, en convint Ciel d'un ton in-intéressé.
-Il se dit aussi que la Reine est satisfaite de vos services.
-Je fais toujours tout ce qui est en mon pouvoir pour contenter Sa Majesté.
Ciel se tenait sur ses gardes et évitait soigneusement de dire plus que ce qui était officiel. Il se méfiait de Holmes comme de la peste. Il se souvenait parfaitement qu'il faisait parti des personnes à qui la Reine avait confié la surveillance internationale de Moriarty. Sous ses airs doucereux, il devait savoir parfaitement ce qui se tramait dans l'ombre. Il jouait visiblement au chat et à la souris. La vraie question était de savoir ce qu'il savait de la disparition de son frère et de quel côté était-il.
-Comme nous tous, répondait l'homme avec un sourire tordu. J'ai aussi entendu dire que votre manoir avait été récemment attaqué. Vous semblez aller bien. Fort... heureusement.
-J'ai quand même essuyé quelques dégâts, avoua Ciel, le regard franc.
-Le malheur frappe toujours au moment où on s'y attend le moins. J'ai moi-même perdu mon frère hier.
-Toute mes condoléances, monsieur Holmes. Mais je crains que je vais devoir vous laisser. J'ai beaucoup de travail qui m'attend. Une entreprise n'attend pas pour avancer.
-Ou sombrer, compléta Holmes, perdant tout faux sourire et courtoisie. Je ne vous retiens pas.
Toujours sur ses gardes, Ciel se détourna. Il sentit Sebastian se placer légèrement en arrière. Excellente initiative. Savait-on jamais. Mais cela n'empêcha pas que quelques secondes plus tard, alors qu'il émettait un second pas, une main de fer s'abattit sur son épaule. Il ne se retourna pas, mais sentait le souffle de Mycroft Holmes sur son oreille.
-Sachez que je vous considère comme responsables, vous et votre majordome, de la mort de mon frère. Et je vous le ferai payer. Amèrement. Bonne journée, monsieur le Comte.
Aussi soudainement qu'elle s'était abattue, il retira sèchement sa main. Ciel l'entendait s'éloigner à grands pas.
La voix de cet homme résonnait encore dans sa tête, alors qu'il montait dans sa voiture. Que pouvait-il lui faire ? Il avait Sebastian. La meilleure des protections. De plus, il était dans les bonnes grâces de la Reine. Qu'importait le poste ou le pouvoir de Mycroft Holmes, il ne pourrait jamais l'atteindre. Mais il valait mieux le surveiller, se défier de lui. Il avait l'air aussi sérieux que hargneux. La hargne et la détermination devaient être de famille chez les Holmes.
Mon cher Watson, je dois à la courtoisie de M. Moriarty de vous écrire ces quelques lignes. Il consent à attendre mon bon plaisir pour que nous procédions au règlement final des questions pendantes entre nous. Croyez-moi, il est à la hauteur de la très haute opinion que je m'étais formé de ses capacités. Je suis satisfait à la pensée que je vais délivrer la société de sa présence, bien que je craigne que ce soit au prix de ma vie. Ma carrière a toutefois atteint son apogée aucun dénouement ne me paraît plus décent que celui-ci. Au fond, je savais depuis le début que ce serait ma dernière affaire. Notre dernière affaire. Cependant, Moran est toujours dans la nature à l'heure où je vous écris, ainsi que la plus grande partie de l'organisation. Ouvrez l'œil, demeurez toujours sur vos garde. Je vous prie de transmettre mon souvenir à Mme Watson et de me croire, mon cher ami, très sincèrement vôtre,
Sherlock Holmes.
Watson ne parvenait pas à détourner les yeux des derniers mots de son ami. La lettre avait été retrouvé près des chutes de Reichenbach où Holmes avait trouvé la mort. Les autorités suisses l'avait transmise à Mycroft Holmes qui était venu la lui rapporter. Le détective n'avait rien laissé d'autre. Son argent et ses propriétés allaient directement à sa dernière famille, son frère ainé. Mais ce dernier avait autorisé Watson et Mme Hudson de récupérer ce qu'ils désiraient. Mais que pouvait-il conserver dans ce fouillis sans nom ? Comment pourrait-il oser toucher à quoique ce soit ? La seule chose qui lui était venu à l'esprit avait été le violon de Holmes. Cet instrument qu'il aimait et dont il avait souvent joué au grès de ses humeurs allant jusqu'à torturer cruellement les cordes et les oreilles des personnes présentes. Peut-être le seul objet qui pouvait définir l'homme qu'il avait été derrière le masque froid et cynique du détective. Cet homme qui avait son meilleur et seul ami, le sortant de l'enfer du jeu et de sa dépression. Mais le Stradivarius avait appartenu à la mère de Holmes. Il devait donc revenir de droit à Mycroft. Il ne conservait donc que cette lettre qui lui brûlait les doigts.
Il gardait cependant les yeux secs, assis dans le fauteuil froid de son défunt ami. Il lui avait fallu rassembler tout son courage pour revenir ne serait-ce qu'une heure à Baker Street. Il avait insisté pour que sa femme ne l'accompagne pas. Il tenait à affronter ce pèlerinage seul.
Il avait survécu à une nuit blanche à regarder le plafond et avait longuement pensé. Que faire des possessions de Holmes ? Si seulement elles pouvaient être utiles, qu'il ne tombe pas l'oubli, que sa vie et son œuvre aient un sens. Il avait longuement pensé. Il ne voyait qu'une seule personne à qui l'œuvre de Holmes pouvait servir et lui permettre d'aider les autres. La justice avait besoin d'un nouveau champion. Comme le précédent, il ne serait malheureusement pas le plus proche sentimentalement des hommes, mais il avait plus le pouvoir d'agir.
Ce fut ainsi qu'il avait décidé de conduire le Comte de Phantomhive à Baker Street pour lui montrer les nombreux dossiers que Holmes avait rédigé. Tous les criminels de ces deux dernières décennies s'y trouvaient. Crimes résolus, en cours, classés sans suite. Tout était là accompagné des commentaires et observations de Holmes. Malheureusement, il n'était pas venu seul. Son majordome, fraichement revenu, l'accompagnait, ombre silencieuse sur ses talons. Pour ne pas faire de scandale, Watson n'avait fait aucun commentaire sur sa présence. De toute façon, il n'avait pas la force de s'opposer à Phantomhive aujourd'hui.
Devant lui, Ciel faisait le tri dans les dossiers. Ce qui n'était guère une tâche aisée vu la méthode de non-rangement de Holmes. Évidemment, Sebastian participait activement à la tâche. En vérité, Sebastian triait et Ciel le regardait faire. Parfois, il l'arrêtait le temps de feuilleter un dossier pour mesurer son intérêt.
La voix du majordome sortit Watson de son monde en deuil.
-Êtes-vous sûr de ce que vous faites, Docteur ?
Watson sursauta et cligna des yeux comme sorti d'un rêve.
-Pardon ? bredouilla t-il.
-Êtes-vous certain de nous laisser les affaires de votre ami ?
-Tous ces dossiers et enquêtes ? Je n'en ai pas l'usage.
Watson se sentait mal. Une impression d'étouffement. Peut-être était-il resté trop longtemps dans cet appartement. En tous cas, il en ressentait le besoin urgent de sortir. Il se leva, les jambes tremblantes. Il attrapa avec des gestes peu sûrs sa canne et son chapeau. Il s'éloigna de quelques pas. Mais, avant d'ouvrir la porte d'entrée, il fit volte-face.
-Pardonnez-moi, s'embrouilla t-il. J'ai... Il faut que je sorte quelques minutes. Je reviens tout de suite.
Mais, tandis qu'il disparaissait dans les escaliers, il se promettait amèrement de ne plus jamais remettre un pied à Baker Street. Trop de souvenirs et de regrets l'envahissaient. On disait que le temps ferait son office et qu'on faisait son deuil. Mais il n'y croyait pas pour son cas. C'était plus de dix ans de sa vie qui avait disparu dans ces obscures chutes de Reichenbach. Pour avancer, il sentait qu'il allait devoir changer de vie. Un nouveau John Watson devait naître. Tel une chenille devenant papillon, il allait devoir se couvrir d'une armure pour laisser son ancienne vie derrière avant de pouvoir reprendre son envol. Faire table rase du passé et construire une nouvelle existence aux côtés de sa femme. Sans Holmes. Les seuls vestiges qui lui resteraient seraient certainement le comte et son entourage. Car s'il voulait demeurer pour protéger Ciel, il devrait faire avec ce maudit majordome. Heureusement, il y avait Bard. Les deux hommes avaient prévu de se voir le lendemain. Dans un pub pour boire une dernière fois aux disparus avant de débuter leur deuil. Juste après l'enterrement de May-Linn et de Finnian. Le cuisinier allait avoir du mal à tenir. Il avait besoin de soutien. Comme Watson. Autant se servir mutuellement de béquille.
Ciel jeta un vague coup d'oeil à la porte qui avait claqué derrière le docteur. Il poussa un soupir de soulagement. Cet individu trainait une aura de chagrin et d'apitoiement particulièrement irrespirable. Mais il se voyait mal le jeter dehors. Sans lui, ils n'auraient pas eu accès aux archives de Holmes. Plus il les parcouraient, plus ils se révélaient être une mine d'or. Il était incroyable de penser à tout ce que ce simple humain avait pu amasser au cours de sa vie. Une véritable encyclopédie du crime. Mais il n'y avait pas que les affaires et ses protagonistes qui étaient relatés. Holmes avait également rédigé plusieurs essais sur ses méthodes d'investigations. Le comte était certain que cela valait le coup de les lire avec attention. Il émit un son amusé en laissant tomber un traité sur les cendres et les mégots de tabac. Visiblement, le détective ne savait pas vraiment quoi faire de ses journées entre deux enquêtes.
-Finalement, tout se termine bien, conclut-il. Malgré un parcours laborieux. Moriarty est mort. Moran, ce ne saurait tarder si ce n'est pas déjà fait. Et je suis définitivement débarrasser de Sherlock Holmes. Deux criminels et leur organisation dans l'oubli et un fouineur en moins. J'ai cru que cette affaire n'allait jamais se terminer.
Sebastian répondit d'un ton léger sans quitter des yeux les dossiers qu'il rangeait.
-Je trouve que Monsieur simplifie un peu la situation. Nous avons eu quelques pertes ces derniers temps.
-C'est pour cela que dès que tout seras arrangé, tu repartiras recruter. Mais nous avons gagné des informations intéressantes.
-Il est vrai que Holmes n'a point chômé dans sa vie. Le monde a perdu un grand homme.
Vivement, Ciel leva la tête et foudroya son majordome du regard. Ce dernier lui jeta un coup d'oeil surpris et poursuivit :
-N'êtes-vous point d'accord, Monsieur ? Vous devez quand même admettre que Holmes était intelligent. Ses méthodes basées sur l'observation étaient rudement efficaces. Il a dû travailler durant des années, tel un força, pour obtenir un tel niveau. Mais il était déterminé à atteindre son but et il l'a fait. Seulement, vous l'avez précipité en pleine gloire. Quelle chute cruelle ! conclut-il sur un ton ironique.
-Sebastian, puis-je savoir ce que tu insinues ?
-Je n'insinue rien, Monsieur. Je vous fait seulement remarquer l'évidence. Sherlock Holmes était certainement l'un des hommes les plus intelligents de son temps. La vie humaine est si fragile. Un rien la brise. Comme un destin glorieux tout tracé qui s'effondre sans appel.
-Que se passe t-il ? questionna sombrement Ciel. Tu regrettes la mort de Holmes ?
-C'est une perte qui n'est pas négligeable dans le paysage londonien. Il était... intéressant. Undertaker dirait divertissant. Même s'il demeure l'homme le plus désordonné que j'aurais jamais rencontré au cours de mes nombreuses vies.
-Intéressant ? répéta Ciel comme s'il s'agissait d'un morceau de gâteau empoisonné particulièrement amer.
-Vous ne pouvez nier qu'il avait une personnalité aussi forte qu'étonnante.
De mauvaise humeur, le jeune comte émit « tsst » de mépris. Il se leva en tapant du pied comme un enfant frustré. Il enfila sa cape. D'un geste de la main, il désigna les piles bien droites que son majordome avait construites sur la plancher.
-Ramasse tout ça. Je pense que nous avons le principal. Nous pouvons rentrer au manoir. Même si je doute que ce soit un repos d'y retourner.
Sebastian eut ce sourire qui énervait son maître par dessus tout. Il exécuta les ordres en silence. Malgré sa force et son adresse surnaturelles, il avait du mal à faire tenir tous ces dossiers lourds et épais dans ses deux seuls bras. Mais il savait pertinemment que Ciel ne l'aiderait pas. Il avait néanmoins échappé au pire. Il restait encore une dizaine de dossiers non-explorés dans les étagères. Il lut de travers leurs tranches afin d'en connaître au moins le sujet si le comte changeait d'avis. Un vieux à l'encre passée attira son attention. Il jeta un coup d'oeil en direction de Ciel qui attendait en pianotant du pied devant la porte.
-Et ceux qui restent encore, Monsieur ? demanda t-il innocemment.
Ciel ne les regarda même pas. Il eut une grimace d'impatience.
-Laisse-les. Ils n'ont aucun intérêt.
-En êtes-vous si certain, Monsieur ?
Le maître se raidit et lui jeta un regard noir.
-Qu'est-ce que tu as vu, toi ?
Sebastian sourit. Vraiment, il commençait à bien le connaître le petit comte ! Il savait ses parades et ses intentions. Le démon espérait juste que cela ne devienne pas handicapant plus tard.
Ne recevant pas de réponse, Ciel eut un claquement de langue. Il n'était vraiment pas de bonne humeur. Il s'avança à grands pas vers l'étagère, bousculant son démon. Mais, évidemment, il n'en perdit aucun de ses chargements. Dans ces moments-là, sa perfection l'énervait. Il aurait bien voulu se défouler et le voir ramasser à même le sol ces fichus dossiers.
Arrivé devant la bibliothèque, il parcourut du regard les tranches. Certaines étaient tellement vieilles qu'il avait du mal à déchiffrer leur titre. Ou alors était-ce dû aux pattes de mouches de Holmes. Le plus à gauche, coincé contre le bois, presque écrasé par son voisin. Une partie des lettres étaient effacées, mais il reconnaitrait ce nom entre tous. Le sien. Dossier Phantomhive.
Il le tira à lui avec précautions. Il délia la couverture et l'ouvrit au hasard. Des notes sur l'incendie de son manoir datant de cinq ans auparavant. Quand il tomba sur une photo représentant le corps calciné de sa mère, il eut le réflexe humain de refermer précipitamment. Il se sentit trembler. Mais surtout le regard calculateur et satisfait de Sebastian sur sa nuque. Il se reprit aussitôt. Il se redressa et reforma son expression hautaine et distante sur son visage.
-Celui-là, je le porterai moi-même, indiqua t-il d'un ton froid en serrant le dossier sur sa frêle poitrine.
-Comme il vous plaira, jeune maître.
Cette voix doucereuse et hypocrite lui donnait envie de l'étrangler. Mais il ne devait pas perdre son sang-froid. Surtout pas devant son majordome.
-Maintenant, partons, ordonna Ciel.
Il retraversa la pièce d'un pas vif et s'arrêta à côté de la porte, attendant visiblement que Sebastian la lui ouvre. En voyant cela, le majordome laissa un temps d'arrêt. Finalement, il se plaça devant l'entrée et équilibra ses charges pour qu'elles puissent tenir quelques secondes sur son bras gauche. Il ouvrit rapidement la porte et fit un pas de côté pour laisser passer son maître. Ciel fit un signe de tête en direction de l'escalier.
-Prépare la voiture, j'arrive.
-Bien, My Lord.
Sebastian remit correctement les dossiers dans ses bras et quitta d'un pas étrangement léger l'appartement. Cependant, il fit une pause. Un sourire qui hérissa Ciel tordit son visage. Ses yeux semblèrent briller d'avantage tandis qu'il se retournait.
-Cependant, Monsieur, je tins à éclaircir ce point. Les choses doivent être claires sur la conclusion de cette enquête. Ne pensez-vous pas ?
-Parle, l'autorisa Ciel d'une voix lasse.
-Je pense – en toute impartialité – que monsieur Holmes valait plus que la considération qu'on lui a donnée. C'était un homme qui aurait dû marquer l'Histoire de l'Angleterre. Et je crains que jamais vous ne pourrez atteindre un niveau tel que le sien. Avec mon respect.
Sans attendre la réaction de Ciel, il descendit rapidement les marches. Le jeune comte sentait ses mains enserrer d'avantage le dossier qui se tordait sous sa force. Il se mordit les lèvres. Que répondre ? Que dire ?
Ciel se positionna devant la porte encore ouverte de sorte à pouvoir voir l'ensemble des lieux. Les tapis sales, les cendriers débordant de tabac et d'opium froids, les vieux fauteuils aux couleurs passées, le tas de papiers et de vêtements traînant sur le sol, ces étagères soudainement vides. Vide, c'était ainsi qu'il qualifierait cet appartement sans la présence de son locataire. Un endroit de classe moyenne, petit, mais confortable. Mme Hudson allait avoir beaucoup de ménage à faire. Mais déjà si Mycroft Holmes reprenait toutes les affaires de son frère, cela ferait un espace fou. Le jeune comte se rendit soudain compte qu'il n'était encore jamais entré ici du vivant de Holmes. Et pourtant il ressentait très fortement l'absence du détective.
Il resserra ses bras autours du dossier Phantomhive. Il était si épais, tellement plus que celui de Scotland Yard. Il avait hâte de le lire, comme il en craignait le contenu. Parviendrait-il à remonter la piste jusqu'à ses tourmenteurs grâce à Holmes ? Devrait-il sa vengeance tant désirée à cet homme dont il s'était fait l'adversaire, presque l'ennemi ? Étrange situation.
Un homme intelligent qui aurait pu faire – qui avait fait – de grandes choses. Avait-il fait une erreur ? Trop tard. L'affaire était bouclée, non ? Oui, l'affaire Sherlock Holmes était classée, à laisser dans l'oubli comme toutes ses anciennes enquêtes. Ne pas appesantir sur le passé. Remonter la pente. Toujours s'améliorer. Oui, il s'améliorait. Il était encore jeune et inexpérimenté, mais un jour, il le savait, il atteindrait le niveau de ce détective. Ce jour-là, il saluerait le maître pour le passage de flambeau. En attendant, il pouvait juste refermer la porte sur le passé.
-Adieu, Sherlock Holmes, murmura t-il avant de fermer la porte.
La Tour de Londres était connue dans le monde entier. La prison légendaire anglaise, réservée aux nobles et autres personnages importants. Ceux tombés en disgrâce, précipités dans l'oubli et la mort par la famille royale. Elle recelait bien des secrets. Notamment que malgré sa célébrité, beaucoup de ses prisonniers demeuraient inconnus du peuple ainsi que les raisons de leur internement. Il existait un étage caché sous les pierres de la Tour. Les rois et reines du pays y enfermaient ceux qu'ils voulaient exterminer en toute discrétion, mais aussi pour pratiquer certains actes dont nul ne devait prendre connaissance. Discrétion, secrets et ténèbres. Certains bourreaux s'étaient amusés à surnommer cet étage le « Premier Cercle » en hommage aux cercle infernaux de Dante.
En ce mois de mai 1891, c'était le Colonel Sebastian Moran qui subissait les affres du Premier Cercle. L'humidité ambiante lui collait à la peau et imprégnait ses plaies ouvertes. Ses épaules avaient perdu toute sensation. Cela faisait si longtemps qu'elles étaient immobilisées par ses poignets enchainés au mur. Il était torse nu et frigorifié. Un de ses yeux ne s'ouvrait plus, gonflé et noirci. Ses jambes faibles le portaient à peine. Mais son visage restait inexpressif. Nulle trace de douleur. Nul mot n'avait franchi ses lèvres. Au grand dam des Double-Charles, ses bourreaux.
Phipps demeurait fermé. Mais son compagnon, Gray, ne masquait pas son énervement. Il donna d'ailleurs un nouveau coup de cravache dans la figure tuméfiée du prisonnier. La joue claqua contre le mur, mais aucune plainte ne fit entendre. À croire qu'il ne ressentait rien.
-Mais tu vas parler, oui ? l'intimida le jeune comte.
-Calmez-vous, fit la voix de Phipps dans l'ombre. Il va mourir et tout cela n'aura servi à rien.
Gray se tourna vers lui.
-Que proposez-vous alors ? Nous avons tout essayé.
Il était vrai que de nombreuses méthodes de torture avaient été appliqué sur le Colonel. Coups, coupures, brulures. Ses doigts avaient été brisé, ses ongles arrachés accompagnés de plusieurs dents préalablement brisées. Les conditions de détention n'avaient cessé de s'aggraver : froid, humidité, obscurité, attaché au mur, sans eau ni nourriture.
Pensif, Phipps s'approcha du détenu. Moran, impertinent, lui rendit son regard de son œil valide. Il faisait preuve d'une résistance physique irréprochable. Il ignorait comment cet homme tenait le coup, ce qui le poussait à dépasser ainsi ses limites. Mais le fait était que les méthodes habituelles n'avaient aucune prise sur lui. Il fallait faire preuve de subtilité et d'imagination. Ce que la fougue de la jeunesse de son collègue freinait.
Malgré sa force, Moran restait un être humain. Il avait ses faiblesses. S'il voulait forcer cette carapace, Phipps allait devoir les trouver et attaquer mentalement son prisonnier avec. La torture psychologique était nettement plus dévastatrice que celle physique.
Moran ne quittait pas Phipps du regard. Il comprenait aisément ce qui se passait dans sa tête. Lui aurait agi psychologiquement depuis longtemps. Qu'ils étaient lents d'esprit ces Limiers ! La technique était bonne, mais n'aurait aucun effet sur lui. Plus rien ne pouvait l'atteindre. La seule chose à laquelle il tenait, Holmes la lui avait enlevée. James occupait tout son esprit. Il tiendrait éternellement s'il le faut pour lui.
Quelques heures après que son amant ait été précipité dans les chutes de Reichenbach, les deux majordomes de la Reine l'avaient attaqué et trainé jusqu'ici. Ils l'avaient interrogé sur l'organisation et les criminels. Il s'était tu. Ils l'avaient torturé. Il s'était tu. Ils l'avait privé de nourriture et d'eau. Il s'était tu. Moran n'avait pas soufflé un seul mot depuis qu'ils avaient mis la main sur lui. Il se tairait autant que nécessaire.
Le constat était simple. Tant qu'il ne parlait pas, ils avaient besoin de lui vivant. S'il voulait survivre, il devait se taire. Un jour ou l'autre, ils devraient abandonné. Sans preuves ni aveux, ils seraient alors obligés de le relâcher. Oh, ils lui tiendront certainement le piège classique, le suivront des mois durant en espérant le voir rejoindre ses complices ou reprendre la place de James. Il se retint de sourire. Ils n'auront plus rien à ne lui reprocher. Il se tiendrait à carreau. Du moins jusqu'au moment où la vengeance sonnerait.
La mort de James Moriarty ne resterait pas impunie. Il vivrait jusqu'à ce qu'il obtienne réparation. Jusqu'à ce que le sang de ses ennemis encore chaud coulât. La vengeance était un plat qui se mangeait froid et il s'en délecterait au moment propice.
En attendant, il serrait les dents et vidait son esprit, se détachait de son corps, de toute sensation. Qu'importait la douleur, sa carcasse mutilée lui obéirait. L'esprit avait toujours le dessus sur la chair. Juste de la volonté et de la motivation. Dépasser ses stupides limites qui freinaient son but.
Tandis qu'une pointe s'enfonçait dans sa jambe, il laissa l'image s'imposait dans sa tête. Celle de ce chien de Michaelis. Cette silhouette sombre parmi les arbres guettant Holmes et Moriarty. Cette ombre qui avait assisté et vérifié la chute. Holmes n'avait été qu'un outil, Michaelis était le cerveau. Donc, c'était également Phantomhive. Ils paieraient. Ils lui avaient pris James, il détruirait leurs vies. Leur chute serait aussi lente que douloureuse. Il en sourit même à cette perspective.
Tout n'était qu'une question de volonté.
