Cette nouvelle se passe bien 45 ans après Au-delà des étoiles. No spoil


Un sourire suffisant aux lèvres, le trentenaire laissa son aîné finir sa diatribe furieuse, puis alors que l'homme aux tempes grisonnantes reprenait son souffle, il se leva, fermant d'un geste automatique le bouton de sa veste de costard.

« M. Williams, je comprends votre désarroi, vous avez beaucoup investi dans ce parc. »

« Beaucoup ?! Je n'appelle pas cent-vingt millions « beaucoup » ! C'est une fortune ! Une fortune ! Tout ça pour quoi ? J'aurais fait plus de bénéfices en rachetant la foire miteuse qui anime le labyrinthe de maïs d'Halloween où ma nièce va jouer les momies pour huit dollars de l'heure ! Merde, on m'a promis un pool de clientèle de presque deux milliards d'âmes. Je devrais avoir des dizaines de milliers de visiteurs par jour. Et c'est quoi le meilleur score ?! Je vous le donne en mille, Patel! Trois mille deux-cent douze. C'est le meilleur score depuis l'ouverture du parc. C'est inadmissible ! »

« Oui, M. Williams, vous m'avez déjà dit tout ça, et une fois encore, je comprends votre désarroi. Mais cet échec est tout à fait explicable et aurait pu être totalement évité. »

Le quinquagénaire le fixa, soufflant comme un bœuf.

« Compréhensible ?! Évitable ?! J'ai engagé les meilleurs concepteurs de parcs d'attractions au monde ! J'ai engagé Oshiro Watanabe ! Le Oshiro Watanabe qui a sauvé Disney de la faillite ! »

Kabir sourit patiemment.

« M. Watanabe a en effet fait des miracles sur les parcs Disney, mais la formule qu'il a utilisée est la même que celle justement mise en place par Walt Disney à la création de son premier parc. Il n'a fait que moderniser les attractions et le décor tout en appliquant le même bon vieux modèle. »

«Et donc, que lui reprochez-vous, à la méthode Watanabe ? D'ailleurs, vous avez mieux peut-être ? »

Lissant son costard, il opina.

« Oui, M. Williams, j'ai mieux. Il s'avère que contrairement à M. Watanabe, j'ai grandi dans ce que vous avez qualifié plus tôt de votre « pool de clientèle ». Je vois parfaitement pourquoi votre parc ne fonctionne pas, et comment changer cela. »

Williams s'arrêta et fronça les sourcils.

« Vous êtes un de ces petits bonshommes verts ?! »

« Non, M. Williams. Je suis humain et Terrien. Mais mes parents ont émigré quand je n'avais même pas un an. J'ai grandi sur une petite planète minière de la bordure de la galaxie de Pégase, puis ai fait mes études supérieures sur le monde-capitale, Oumana, avant de revenir sur Terre pour y poursuivre des études universitaires. »

Il vit les sourcils gris grimper alors que l'homme calculait.

« Mais... mais... »

« Oui, mes parents ont été recrutés des années avant le « contact », comme beaucoup d'autres personnes. »

« Mais... mais... »

« Je vous expose mon plan pour transformer le gouffre financier de votre parc en l'affaire la plus florissante du monde forain, ou on continue à parler de mes origines ? »

Williams referma la bouche, s'assit, et lui fit signe de poursuivre.

Satisfait, il alluma d'une pression sur la télécommande le projecteur qui, dans un scintillement, afficha une photo de l'entrée d'une des attractions principales du parc de Williams.

« Vous reconnaissez sans aucun doute le portique du Rabbit Hole, le plus grand grand-huit de votre parc, inspiré de l'œuvre de Lewis Carroll. »

Williams acquiesça.

« Et quoi ? Il est très bien ce portique. On a même dépensé une fortune pour avoir un chat de Cheshire entièrement holographique ! »

« Oh, il est parfait ! Sublime ! Et si vous aviez installé votre parc à Chicago, Paris ou New Delhi, il aurait fait un carton. Mais dans Pégase ? Qui a entendu parler du chat de Cheshire ? Mille, deux mille personnes, maximum. Les ressortissants terriens, et éventuellement leurs enfants. Peut-être quelques natifs curieux. Mais c'est tout. »

« Qu'est-ce que vous essayez de me dire ? Que je dois choisir des thèmes moins culturels ? Des trucs plus basiques ? Genre le Père Noël et la Fée des dents ? »

Kabir eut un rire bref.

« Fée des dents ? Jamais entendu parler de ce truc. La preuve que le problème n'est pas le niveau d'éducation de votre public. Non : le problème, c'est la culture. Votre parc a été conçu pour un public de culture terrienne et, a priori, occidentale. Quelqu'un venant d'une autre culture terrienne comprendra la plupart des références, merci à ce cher Walt et à Hollywood, mais le public de votre parc n'a jamais entendu parler d'Alice, du Père Noël ou de la Belle au bois dormant. Ces univers ne leur parlent pas et ne les font pas rêver. »

« Et je le fais sur quoi, mon parc, si je ne m'inspire pas des contes de fées, hein ? »

« Sur les contes de fées. »
« Vous me prenez pour un abruti ? » siffla Williams, piqué au vif.

Kabir hésita à répondre, puis décida de simplement poursuivre.

« Les peuples de Pégase ont aussi des contes. Chaque monde a sa petite variante, mais la plupart des peuples connaissent les contes de la petite fille et de l'étoile filante, du Prince blanc ou du char céleste d'Agios. Changez le thème des attractions, changez la décoration, et vous aurez déjà une large clientèle humaine à peu de frais. »

« Peu, combien ? » demanda Williams, méfiant.

« Un ou deux millions. Une bagatelle au vu des investissements déjà effectués. »

Le quinquagénaire souffla, visiblement pas encore convaincu de l'intérêt de telles dépenses. Kabir ne se laissa pas démonter.

« Ainsi, vous attirerez les familles avec enfants. Vous l'aurez, votre milliard et demi de clients potentiels. Mais si vous voulez attirer les clients qui ont de l'argent, vous allez devoir adapter tout le parc. Plus gros investissements, mais bien meilleur rendement. »

Agitant la main, Williams lui fit signe de poursuivre.

« Si vous arrivez à attirer des wraiths ou des Iräns dans votre parc, vous aurez des clients platinium. »

« Les Iräns, les gros insectes ? Ils sont trop grands pour les attractions. L'investissement ne vaut pas la peine. »
« C'est exact, il faudrait adapter les attractions, rehausser les plafonds, faire des wagons adaptés à leur physionomie. Mais, les Iräns et les wraiths ont une chose en commun. Ils vivent longtemps et travaillent beaucoup. La plupart ne savent pas quoi faire de leur argent. Rendez-leur votre parc intéressant et vous aurez de gens avec des mois de salaire à claquer en souvenirs et en babioles et, surtout, en entrées surtaxées. »

Il pouvait presque voir le cerveau du quinquagénaire briller d'intérêt.

« Donc, je fais en sorte que de gros cafards puisse monter sur mes manèges, et à moi le pactole ? »

« Oui et non. Faites que les « gros cafards » puissent profiter de la journée avec leurs amis humains, et à vous une partie du pactole. La plus facile. »

« Et l'autre partie ? »
« Les wraiths. »
« Mais pas besoin de tout adapter pour eux, non ? »
« C'est vrai, mais les wraiths ne savent pas s'amuser. Un parc sur les contes de fées ? Peu importe que ce soient des contes de Pégase. Ils ne les connaissent pas. Ça ne les intéresse pas. De toute manière, dans ces contes, ils sont toujours les méchants. »

« Alors quoi ? »
« Alors, vous faites des attractions rien que pour eux. »

« Et c'est quoi une attraction spéciale « vampire meurtrier » ? »
« Les wraiths ont une culture bien à eux. Une culture dans laquelle l'individu ne compte pas. Seule la ruche compte. »
« Des communistes, quoi. » grommela Williams.

« En quelque sorte. En tous cas, la plupart des wraiths passent leur vie d'immortel à rêver de devenir un héros qui se distinguera de la masse, sans jamais y arriver. Donnez-leur leur minute de gloire, et ils vous mangeront dans la main... »

Il ne put retenir un petit rire à sa blague involontaire, qui échapperait sans doute à Williams.

« Et ça m'apporterait quoi ? » s'enquit ce dernier.
« Les enfants, ça grandit. Et la plupart des adultes ne retournent pas dans un parc d'attractions à moins d'avoir des enfants à y amener, donc, vous devez sans cesse ramener de nouveaux clients. Les wraiths sont immortels, et ils aiment la routine. Si vous arrivez à en convaincre un de venir, disons, une fois par an dans votre parc, vous aurez un client fidèle pour quelques siècles. Et si en plus, il a des proches humains, il sera sans doute plus qu'enclin à les gâter durant leur visite... »

« Des clients immortels... Oui, j'aime ça. Dites-m'en plus.»

« Donc, vous m'engagez ? »

« Combien ? » soupira Williams

« Combien quoi ? Mes honoraires, ou le coût estimé des rénovations ? »

Le jeune homme se força à parler calmement, malgré son cœur qui avait fait une embardée.

« Les deux. » lâcha Williams.

« Vingt millions minimum pour la réfection du parc, pour l'adapter à toutes les races. Trente supplémentaires pour la création de nouvelles attractions, et pour moi un million cinq, plus cinq pourcent des bénéfices totaux du parc - pour les sept ans à venir. »

« Vous êtes fou, Patel ! »

« Non, ambitieux. Et j'ai le luxe de mes ambitions, M. Williams. Vous avez demandé aux meilleurs concepteurs de la Terre de vous faire un parc, et à la place, vous vous retrouvez avec un gouffre financier. Et ce n'est pas de leur faute. Le marché galactique n'est pas le marché terrien. Ce qui marche dans Pégase ne marcherait jamais ici et vice versa. Je suis... disons, binational et biculturel. Si vous voulez conquérir ce nouveau marché, vous aurez besoin d'un guide, et je suis le seul à avoir les qualifications requises. Libre à vous d'engager un autre Watanabe, qui ne vous demandera pas moins, mais ne pourra pas vous garantir le succès. »

« Vous pouvez me garantir le succès ? »

« Oui, sinon, je vous aurais demandé cinq millions de base, et pas des parts sur les bénéfices à venir, M. Williams. » assura-t-il, tendant le dossier résumant toute son offre et ses estimations à l'homme qui les prit d'un geste sec, les parcourant avec attention pendant de très longues minutes avant de les signer d'un geste furieux.

« Voilà, vous êtes engagé. Donc, ces attractions pour wraiths ? »
Avec un sourire triomphant, Kabir contresigna les documents, puis rangea soigneusement ses exemplaires dans sa mallette avec de récupérer la télécommande.

« Les wraiths n'ont pas de conte de fées, mais ils ont des épopées guerrières transmises télépathiquement et formées des souvenirs de leurs ancêtres. Voici la première attraction conçue spécialement pour eux, mais ouverte à tous. Un simulateur de commandement. »

« Un simulateur de quoi ? »

« De commandement, M. Williams. La réplique d'un pont de ruche, avec des consoles interactives et des écrans retransmettant les données d'une bataille de la grande guerre. Données tronquées pour que les visiteurs qui endosseraient le rôle d'un commandant et de son équipe d'officiers remportent cette bataille critique à tous les coups, bien sûr. »

« Mais c'est chiant, votre attraction ! »
« Pour vous et moi peut-être, mais je vous jure que la plupart des wraiths seraient prêts à tuer pour être commandant d'une ruche et d'une flotte, ne serait-ce que dix minutes. »
« Prêts à tuer, ou à débourser masse thune? »
« Exactement.» approuva Kabir avec un sourire.

« Fantastique. La suivante, c'est quoi ? »

« Un labyrinthe. »

« Un labyrinthe ?! Mais il y en a déjà un ! Le labyrinthe de Hansel et Gretel... Bon OK, plus de Hansel et Gretel. Mais en quoi un foutu labyrinthe devrait persuader des wraiths blindés de pognon de venir dans mon parc ? »
« Parce que dans le labyrinthe, on va mettre des « pièges » et des acteurs. Ou plutôt des employés en excellente condition physique et équipés de gilets laser. Aux visiteurs, on va donner des pistolets-laser. Des armes factices, hein ! Juste un rayon qui, s'il touche le gilet d'un des employés, fait marquer un « point » à celui qui a tiré. »
« C'est un laser-game, votre truc. »

« Non, c'est une chasse. Une chasse au coureur tout à fait légale. »
« Une chasse au quoi ? »
« Une chasse au coureur. C'était un « sport » très prisé des wraiths et rendu illégal dans l'empire. En gros, lorsque les wraiths capturaient un humain qu'ils jugeaient intéressants à traquer, ils lui implantaient un traceur sur la nuque, le relâchaient puis le chassaient pour le plaisir et la gloire. »

« Mais c'est atroce ! »

« C'est pour ça que c'est illégal. Il existe des « chasses » légales et non mortelles pour la proie, mais elles sont rares et y participer coûte très cher, car les bons coureurs sont rares et leurs services sont hors de prix, de même que les assurances, car les mutilations et les morts accidentelles ne sont malheureusement pas rares. »

« Alors ça va aussi me coûter une fortune ! »
« Non, car on ne parle pas d'une chasse dangereuse sur des hectares et des jours entiers, mais d'une version édulcorée et bon enfant sur une heure maximum. Quelque chose du type « Formez une équipe, celui qui abat le plus de coureurs en une heure gagne une médaille en chocolat ». »

« Pourquoi ne pas faire deux équipes de visiteurs l'une contre l'autre ? »

« C'est à envisager, mais les wraiths sont des prédateurs. Des chasseurs. Jouer les proies ne les intéressera pas. Et tous les humains ne font pas des prises intéressantes. Si les « proies » sont notoirement difficiles à attraper, l'attraction aura plus de succès. »

« Et pas de risques pour les employés ? »
« Minimes. Si on précise bien que le contact physique est interdit et que seuls les tirs laser comptent, seuls les risques que l'on peut attendre de quelqu'un qui court dans un labyrinthe piégé sont à attendre. »

Et tous les risques inhérents à être du mauvais côté de la main d'un wraith excité par une chasse, mais c'était si évident qu'il n'avait pas besoin de le préciser.

« OK, j'achète. Quoi d'autre ? »

Kabir sourit. Williams était à fond, c'était parfait.

« Alors, ça n'est pas une attraction spécialement pour les wraiths, mais ça reprend un élément culturel typique Ouman'shii. Un truc que l'empire vend à tous ses citoyens. »

Williams fixa le croquis de l'hypothétique attraction.

« On dirait le fils bâtard de Small World et d'un tunnel de l'amour, votre truc.» nota le quinquagénaire.

« C'est exactement ce que c'est. Une petite attraction tranquille pour les couples. Mais plutôt que de viser les couples, heu... normaux, celle-ci est destinée aux couples hysthars. »

« C'est quoi cette connerie encore ? Ils peuvent pas être hétéros ou gay, comme tout le monde ? »

Une fois encore, il ravala un rire.

« Non, ça n'a rien à voir avec l'orientation sexuelle. Les hysthars sont des duos formés d'un humain et d'un wraith ou d'un Irän. A la base, c'est une relation fondée sur le partage d'énergie vitale, mais les hysthars... on dit que le lien qui finit par les unir est plus profond encore que celui qui unit des époux. Un certain nombre d'entre eux finissent en couple, d'ailleurs. Enfin, surtout avec les wraiths... Mais, peu importe. En tout cas, c'est un élément culturel très important, et l'inclure dans le parc le rendra plus attractif pour toutes les familles mixtes. C'est un moyen de dire « Regardez, on sait que vous existez, et on a pensé à vous. Cette attraction, elle est rien que pour vous ». »

« Ah, oui, je vois... mais pour réduire le coût, on ne peut pas transformer une attraction déjà existante, genre la grotte des sirènes ? »

« Bien sûr, mais pour la grotte des sirènes, j'avais un autre projet. »

« Vendez-moi du rêve. »

Kabir appuya sur la télécommande, et l'écran afficha une image toute en nuances de bleu.

« Le réveil d'Atlantis. Une série de dioramas retraçant la submersion de la cité par les Anciens, son abandon puis sa redécouverte par les équipes terriennes du SGC, et enfin son retour à la surface. »

« Mmh, c'est joli. »

« Merci. Joli, et peu cher. Juste à changer les décors. On peut même réutiliser les animatroniques, il faudra simplement les adapter et les reprogrammer. »

« Parfait. Pour l'instant, vous m'impressionnez. J'espère que ça va continuer. »

« Ce sera le cas. »

« Tant mieux. Je vais devoir vous laisser, j'ai d'autres rendez-vous... mais montrez-moi tout de même ce que vous comptez faire du Rabbit Hole. »

« Bien sûr. Le Rabbit Hole vas devenir le Galactic Express. Au lieu de tables volantes et de chat de Cheshire, on aura des étoiles, des novas et des vaisseaux spatiaux. Dans Pégase, tout le monde sait depuis toujours que le voyage spatial existe, mais très peu l'ont vécu. »

« Je connais pas grand-monde qui ait fait un voyage spatial ici non plus. » nota Williams en se relevant, l'air approbateur.

« Hé bien maintenant, vous me connaissez moi. Mais je vous promets que deux semaines de voyage intergalactique, c'est atrocement ennuyeux, contrairement à ce grand-huit. » plaisanta-t-il, réunissant ses affaires.
« Je vous crois. Merci de cette présentation, M. Patel. J'attends de vos nouvelles très vite pour la remise sur pied de mon parc. »
« Comptez sur moi, M. Williams. Je repars à la fin de la semaine pour Pégase. D'ici là, vous aurez l'intégralité du plan de rénovation, et dans un mois au plus, vous aurez les premiers nouvelles de votre parc et du chantier. »

« Bien. Prouvez-moi que vous êtes capable de ridiculiser Oshiro Watanabe, et de faire de ce parc la poule aux œufs d'or qu'on m'a promis, et c'est vous qui construirez tous les suivants. S'il y a un marché à prendre, je veux le prendre avant que les magnats de la souris aux grandes oreilles ne le fasse. »

« Préparez les contrats, M. Williams. Vous allez bientôt être à la tête d'un empire forain intergalactique. »