Scène ….. Noir


Broken Records - A Promise

C'était l'avant-veille du jour de Noël, nous avions prévu de rester sur Paris car Katie avait une expo et moi du travail pour un mémoire et mes partiels. Ses parents étaient chafouins. On leur proposa donc de venir pour la fin de l'année également.

On espérait réunir toute la famille chez mon oncle.

Il était 19h07, mon portable sonna « i kissed à girl ». J'étais à la fac, avec un prof. « Ems ! », elle n'appelait jamais directement de N-Y avec le téléphone.

Je n'entendis qu'une plainte.

« Ems, je suis là, dis-moi, où est tu ? Respire mon amour, ça va passer, parle-moi. »

« Ju, viens vite, je ne sais pas quoi faire. Naomi, … Ju, je suis à l'hôpital. Ju, elle n'a rien voulu dire, Ju, elle va …, je ne veux pas, je ne veux pas, Ju, viens…. »

« J'arrive ce soir, maintenant dis-moi où tu es …. »

Je n'ai pas pris le temps de m'excuser.

Je n'ai jamais couru aussi vite. J'appelais Katie. « Laisse tout tomber. Naomi a un problème. Ems est à Londres. On a un train à 21h15. »

22h39 arrivée à Londres. Taxi. « Foncez, hôpital St Andrew. »

23h07, devant la chambre vitrée, je ne sentis plus mes jambes.

Ems, allongée sur le lit tenait dans ses bras, une petite fille maigre, dont les cheveux avaient disparu par plaques.

Je croyais voir un tableau de la Passion. J'imaginais que Marie avait eu la même attitude envers son fils.

J'entendis un bruit de sanglots, était-ce moi ? Mon visage était trempé.

Katie planta ses yeux dans les miens. Elle me secoua. « Ju, c'est pour elles, alors on est fort pour elles, tu te reprends. »

Nous sommes rentrés dans la chambre avec précaution comme dans un sanctuaire.

Katie posa ses mains sur l'épaule et la tête de sa sœur, elle se serra contre elle.

Je suis passé de l'autre côté du lit, je me suis agenouillé. La main de Naomi était recouverte d'un pansement où était posé un cathéter. Je la lui pris délicatement en soulevant le tube, je lui ai embrassé le bout des doigts.

Emily me regarda, elle ne pleurait pas, ses yeux étaient noirs, vides. Il en émanait une détresse infinie.

Naomi bougea, elle m'avait vu. Ses iris étaient toujours aussi bleu, aussi beaux. Elle me sourit.

« Il faut toujours que tu sois là, toutou fidèle. » Sa voix était éraillée et faible. « C'est bien, ça me fait plaisir de te voir. »

« Tu le sais, je peux pas me passer de vous.»

« Là, tu vas être obligé, enfin de moi en tout cas. »

« Jamais, t'en que nous vivrons, Naomi. » Et je l'ai embrassé.

J'ai senti la main d'Emily qui entourait les deux nôtres. J'ai vu Katie pleurer doucement.

J'ai posé ma tête contre Naomi et j'ai fermé mon cerveau. Je ne voulais que sentir son souffle le plus longtemps possible.

Dans la nuit, je n'ai aucune idée de l'heure, l'infirmière conseilla à Katie d'amener Ems boire une boisson chaude et essayer de manger.

Elle se laissa emporter comme un objet mais son regard resta fixé sur le lit jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans l'angle du couloir.

Naomi serra mes doigts. Je vis ses lèvres de desserraient difficilement. Sa voix était si faible.

« Jules, je m'en veux de faire souffrir à nouveau Emily. Elle ne le mérite pas. »

« Naomi, ne dis pas cela. C'est vrai, elle souffre. Elle souffre parce qu'elle t'aime et qu'elle ne veut pas que tu ais mal. Vous souffrez ensemble parce que vous vous aimez. Mais tu es la plus belle chose qui lui soit arrivée dans sa vie et ce bonheur-là, il est éternel. Il est plus fort que la souffrance.»

« Tu crois ? »

« J'en suis sûr, Naomi, au plus profond de moi. »

« Jules, promet moi une chose. »

« Oui, Naomi, nous nous occuperons d'Emily, ne t'en fait pas. »

« Non, ça je le sais. Non, promet moi de tout faire pour qu'elle ne passe pas le reste de sa vie à me pleurer. Il faut qu'elle vive. » Elle reprit sa respiration. « Il faut qu'elle aime, sans amour elle ne peut pas vivre.» Elle se mit à tousser. Je lui caressais les cheveux.

« Naomi, Ems est forte, je te l'ai dit un jour, plus forte que nous tous. Elle vivra mais ne lui demande pas de ne plus t'aimer. Elle t'aimera toujours mais fais lui confiance, elle saura vivre. »

Elle cligna des yeux, elle semblait apaisée. « Merci, une dernière chose, mes cendres … » J'aurai voulu ne pas grimacer à ce mot. « Oui, mes cendres, j'aimerais qu'elles soient dispersées au petit lac, là où nous nous sommes aimées pour la première fois. » Et à ce souvenir, je vis son visage s'éclairer.

Emily revint, elle avait juste trempé ses lèvres dans un chocolat.

Elle s'approcha de nous, se baissa à côté de moi et ses mains parcoururent avec douceur le corps de Naomi.

Nous avons passé le reste de la nuit à la surveiller, à l'affut de ses moindres désirs, de ses moindres mouvements.


In This Shirt - The Irrepressibles

Un jour blanc se leva. La neige volait devant la fenêtre. La respiration de Naomi me sembla plus régulière, moins saccadée. Elle put parler plus facilement. Le regard d'Emily s'éclaircit un peu.

Le médecin vint la voir mais il ne fit rien qu'un geste entendu à l'infirmière. J'en profitai pour le suivre dans le couloir et lui parler.

« Docteur, Jules Isaac, je suis un ami très proche de Mlle Campbell. » Il m'expliqua très gentiment le cancer de l'utérus de Naomi, sa rapidité et l'inefficacité des soins. Pour une jeune femme de 20 ans c'était exceptionnel mais pas unique.

« Pourtant, j'ai passé la nuit ici et je la trouve mieux, plus détendue, plus éveillée ce matin. Qu'est-ce que cela signifie ? Va-t-elle mieux ? Le traitement peut-être ? »

« Monsieur Isaac, il n'y a plus de traitement, Mlle Campbell est en phase terminale. Je vais être franc avec vous, elle s'éteint. En fait, avant de sombrer dans un coma définitif, les patients dans sa situation connaissent souvent une période de lucidité. Nous allons augmenter les doses de calmants pour éviter qu'elle souffre, mais elle ne verra pas un autre jour. Je suis profondément désolé. Profitez-en, vous avez encore quelques heures. »

J'ai balbutié un merci, enfin je crois.

La révolte me reprenait. Merde comment la vie pouvait permettre une telle chose, même le plus vicelard des scénaristes n'oserai pas écrire un fin aussi ignoble à l'histoire de Naomily.

Putain, comment accepter cette saloperie ?

Je regardais à travers la vitre Naomi et Emily se parler et se sourire. Ems lui déposa un baiser sur la bouche.

J'avais du mal à respirer, je sentais les larmes montaient. Katie me rejoint. « Que t'as dit le docteur ? » Elle m'avait pris le bras et me caressait le dos.

« Elle ne passera pas la nuit, Kat. Nous allons perdre notre amie et Ems son amour. Naomi va …. mourir.» Il fallait bien que je le dise. Saloperie de mot.

« Katie, j'en ai marre de la mort. »

« Je sais, je comprends mon amour. »

Emily nous vit et nous fit un grand signe pour les rejoindre, elle était presque heureuse.

Nous avons profité de notre amie tant que l'on a pu. Nous lui parlions, la touchions pour qu'elle ressente encore la vie autour d'elle et puis vers 17h, elle s'endormit doucement. Dans un dernier regard, ses yeux bleus se sont éteints. Nous sommes restés prostrés près d'elle jusqu'à ce que le moniteur à 21h16 indique une ligne continue.

Nous l'avons serrée une dernière fois et laissé Emily s'imprégner de la chaleur de son corps puis les infirmières sont venues débrancher les appareils et les sondes, et nous faire sortir de cette chambre pour la préparer.

Emily resta hagarde, assise dans le couloir, moi auprès d'elle, tout autant perdu.

C'est Katie qui se chargea des formalités administratives et surtout de prévenir sa mère, ce que Naomi avait interdit de faire avant sa mort.

Ce n'est que le lendemain qu'Ems m'appris que Naomi, avait fait promettre la même chose à Effy à son sujet. Et quand Effy lui avait parlé de moi, elle avait ri en disant : « Non surtout pas Ju, il le lui dira immédiatement. » Et elle avait raison.

Effy ne l'avait contactée qu'au dernier moment. Ems lui en avait voulu et puis elle a compris que Naomi ne voulait pas la faire souffrir inutilement et qu'elle la voit dépérir peu à peu.

J'appris également les problèmes judicaires d'Effy. Elle était incarcérée pour un délit d'initié. Je me promettais d'aller la voir.

Nous avons passé les jours qui suivirent dans un brouillard dense. Katie avait prévenu nos amis et organisé la cérémonie de la crémation. Elle était la seule debout, la seule à faire face. Je l'admirais pour ça.

Je n'arrivai pas à me séparer d'Emily. Je n'en avais ni la force, ni la volonté. Je ne pouvais imaginer la laisser seule. Elle s'accrochait à moi au moindre mouvement que je faisais de peur que je m'éloigne. Nous passions nos journées couchés l'un contre l'autre. La nuit assis sur un divan, nous restions dans le noir attendant que les heures s'égrènent. A force de fatigue, nos yeux se fermaient et le lendemain matin nous trouvions une couverture sur nous que les mains de Katie avaient délicatement déposée.

Nous étions sans désirs, ni envies.

Je me souviens à peine du jour de la cérémonie. Je ne pouvais pas croire que ce cercueil de bois emporte Naomi. J'ai encore dans ma mémoire les sanglots d'Emily mais je n'avais plus de blouson pour la réchauffer, ni de chambre pour la réconforter. Il n'y avait que ma présence, je la trouvais bien inutile.

Sur ce banc, dans cette chapelle, je ne pouvais que pleurer. Je me suis tourné vers elle.

« Ems, tu sais pour Naomi, je crois que … » Elle ne me laissa pas terminer.

« Au petit lac, Ju, c'est là qu'elle doit être et que je serai, un jour, avec elle, pour l'éternité. »


Susanna and the Magical Orchestra – Believer

Nous étions rassemblés sur le bord de ce lac en ce jour de fin d'année. Alors que la neige était tombée à la Noël, ce 31 décembre était ensoleillé et presque doux. JJ et Lara, Panda et Thomas qui avaient pris le premier avion, étaient là. Katie avait contacté l'avocat d'Effy pour savoir si elle pourrait obtenir une autorisation exceptionnelle de sortie. A ma grande stupéfaction, elle l'obtint. Sa collaboration dans le dossier qui faisait tomber son patron avait dû aider. De fait, elle allait bénéficier d'une libération conditionnelle.

Jenna tenait la main de Gina, la mère de Naomi. Elles pleuraient par petites secousses.

C'était bien que nous soyons tous rassemblés pour elle.

Gina laissa Ems ouvrir l'urne mais alors que nous nous attendions à ce qu'elle verse les cendres dans l'eau, elle se dirigea sous la frondaison, vers un coin de verdure. Nous entendions le bruit de l'eau du ruisseau qui courait entre des pierres rondes.

Doucement elle versa les cendres de Naomi sur l'herbe, là où leurs corps et leurs âmes s'étaient aimés pour la première fois. Au même moment, une brise légère se leva, des particules volèrent vers la cime des arbres. Je suis sûr que Naomi était heureuse.

Il me semblât entendre une musique sur laquelle j'imaginais, deux mains se lier, deux bouches se trouver, deux femmes s'enlacer pour découvrir l'amour. Putain Naomi, nous t'aimons.


Ems serra les dents et ne voulut ni rester à Bristol, ni venir chez nous. Elle rentra sur New-York et se mit à bosser sans s'arrêter. A la fin de son stage, l'agence lui proposa un premier contrat. Elle fit un travail sur de jeunes homeless des rues de Londres et de New-York. Puis elle partit pour couvrir la guerre en Syrie, photographier les populations qui fuyaient les combats. Elle prenait des risques mais c'était sa façon de faire son deuil, montrer la misère humaine pour se persuader que d'autres souffrent plus que vous.

Je n'avais pas la force d'Emily, mais j'avais la chance d'avoir Katie près de moi. Sans elle, j'aurais certainement sombré dans un de mes nombreux épisodes dépressifs.

Elle m'entoura, me parla, et me fit l'amour pour me faire sentir que j'étais bien vivant et aimé.

Je repris les cours et mon mémoire sur la vie quotidienne et l'habitat dans les villes au XVIe siècle.

Emily nous donnait des nouvelles régulièrement mais elle ne parlait jamais de son deuil, ni de Naomi.

Elle n'en avait pas besoin. Les fois où nous nous sommes contactés par internet, nos regards suffisaient, nos pensées aussi. De son retour de Syrie, elle s'arrêta sur Paris pour une journée. Nous avons marché jusqu'au jardin du Luxembourg, sa main dans la mienne, nous n'avons pas échangé un mot. En nous enlaçant devant un parterre de fleurs, nous nous étions tout dis. Un touriste voulut nous prendre en photo, nous avons refusé poliment.