Chapitre 25
Le seul point fixe
Elle n'avait pas dit un mot quand il l'avait retrouvé devant la porte de la maison du professeur, il ne lui avait posé aucune question lorsqu'il l'avait prise par la main pour la conduire à la maison qu'il partageait de nouveau avec ses parents…
Il ne lui avais pas demandé la raison de son appel, pas plus qu'il ne s'était risqué à lui demander comment elle pouvait ne pas frissonner dans cette nuit glaciale en étant revêtue uniquement d'un pyjama et d'une veste de laine entrouverte…
Elle ne lui demanda pas pourquoi il ne lui avait pas réclamé plus d'explications avant de lui accorder ce caprice, pas plus qu'il n'en exigea d'elle sur les mots sur lesquels s'était terminé leur conversation au téléphone…
Un accord tacite s'était silencieusement installé entre les deux compagnons d'infortune, aucun d'eux ne poserait la moindre question à l'autre, mais il restait libre de se confier au moment qu'il jugerait opportun…
Aucun d'eux n'avait encore donné la moindre réponse aux questions silencieuses de l'autre tandis qu'ils étaient allongés côte à côte dans la chambre de Shinichi.
Tournant légèrement la tête, le détective contempla le visage de la chimiste éclairé par la pâle lumière de la lune… Elle ne faisait même pas semblant de dormir et se contentait de regarder briller l'astre qui lui faisait bénéficier de ses rayons…
« Tu as changée… »
Haibara demeura un long moment silencieuse, au point que Conan se demanda s'il avait seulement murmuré les mots qui lui avait traversé l'esprit ou s'il s'était contenté de les penser.
« Tu es resté le même… Mais après tout, c'est pour cela que je suis venu ici cette nuit… »
Son compagnon soupira.
« Plus ça change, plus c'est la même chose… Même si tu n'es plus tout à fait la même que lors de notre première rencontre, tu… Chaque fois que je crois t'avoir compris, tu te comportes de manière totalement inattendue… »
« Même si tu parviens parfois à me surprendre, je finis toujours par me rendre compte que ton comportement était prévisible pour peu qu'on te connaisse un peu mieux… Un jour, plus rien de ce que tu feras ne m'étonnera… »
La vision de cette pleine lune qui brillait à travers les vitres de la fenêtre ramena avec elle tant de mauvais souvenir qu'il préféra s'en détourner, mais ce fût pour se retrouver face à son reflet dans les deux yeux énigmatiques qui le contemplait à présent.
« C'est bizarre… Chaque fois que je regarde cette lune, j'ai l'impression d'entendre la sonate que quelqu'un a écrite pour elle… »
« Pythagore était persuadé que les astres faisaient retentir une musique mais que la plupart des gens étaient incapables de l'entendre… Peut-être que tu fais partie des rares élues qui peuvent entendre celle de la lune… »
Réfléchissant aux paroles sibyllines de la scientifique, Shinichi se mit à sourire doucement dans la pénombre.
« C'est une musique si triste… Tu ne voudras pas m'en faire entendre une autre ? »
Haibara se tourna vers le plafond de la pièce.
« Je ne me rappelle pas t'avoir déjà joué de la musique… En fait, cela fait des mois que j'ai arrêté d'en jouer à qui que ce soit… »
« Pourquoi ? »
« Parce que je n'ai plus personne pour me réclamer de le faire depuis que ma sœur…est partie… C'est elle qui m'avait conseillé d'avoir un hobby auquel je pourrais m'adonner pendant mon temps libre, et c'était la seule personne qui pouvait en bénéficier… »
L'étonnement fit légèrement hausser les sourcils du détective.
« Tu ne m'avais jamais dit que tu savais jouer d'un instrument… »
« Tu ne me l'avait pas demandé… »
Gardant le silence face à la réponse de la scientifique, le détective se mit à réfléchir à l'instrument de musique qui pouvait correspondre le mieux à la fillette taciturne.
« Je me demande avec quel instrument tu as choisi d'étudier la musique… »
« La trompette… »
« Oh… C'est étrange, je pensais que tu aurais choisi autre chose… »
« C'est le cas… Honnêtement, tu me voyais jouer de la trompette ? »
Il n'eût même pas besoin de se tourner vers elle… Son imagination était plus que suffisante pour lui dépeindre le sourire sarcastique qui devait s'afficher sur son visage, et il ne tenait pas à lui montrer son air irritée.
« Alors qu'est ce que tu avais choisi ? »
« Le violon… »
Est-ce qu'elle se moquait de lui ? Non, elle savait qu'il chantait faux mais elle ne pouvait pas avoir entendu parler de ses déboires en classe de musique, où son incapacité à être digne de son idole sur le plan musical lui avait valu de vigoureux coup de baguette sur le crâne… Coups qui avaient été à mettre sur le compte du sadisme de son professeur plus que de sa pédagogie très particulière… Tout cela parce qu'il avait eu la malchance de ressembler à son premier amour.
Son premier amour… Est-ce que Ran avait vendue la mèche à la chimiste a propos de ce déplorable épisode de sa vie ?
« Est-ce que ce que tu pourrais m'en jouer, un jour ? »
« Si tu as un violon à me donner, peut-être… Je n'ai pas laissé d'adresse quand je suis partie de mon ancien travail, donc ils ne m'ont toujours pas renvoyé mes affaires… »
Elle semblait sérieuse… L'ironie de la situation lui arracha un sourire. Haibara savait jouer du violon alors que lui… Mais rien ne prouvait qu'elle ne jouait pas aussi mal que lui, il faudrait qu'il pense à mettre la main sur le violon qu'il avait au collège… Un sourire narquois plissa les lèvres du détective en imaginant la perspective de faire d'une pierre, deux coups… Se venger sur quelqu'un des heures d'humiliations qu'il avait subi, et Haibara pour couronner le tout…
Oh oui, les rôles serait définitivement inversés… Ou pas… Après tout, peut-être qu'elle se débrouillait mieux que lui, ce qui n'était pas difficile…
Quoique, dans ce cas, en un sens, les rôles seraient aussi inversés… En temps normal, c'était Watson qui réclamait de Holmes qu'il lui joue du violon, pas l'inverse…
Mais s'il était le Sherlock Holmes de ce siècle, est ce qu'Haibara était son docteur Watson ? Qu'est ce qu'elle était pour lui ?
« Haibara… Qu'est ce que je suis pour toi ? »
« Le seul point qui soit stable dans un univers qui est toujours sur le point de s'écrouler… Et qui l'aurait fait depuis longtemps si tu n'avais pas été là… »
Le rire du détective poussa la chimiste à se retourner vers lui d'un air aussi étonné que vexé.
« Qu'est ce qu'il y a de si drôle dans ce que je viens de te dire ? »
« Non, c'est juste que… C'est moi qui suit censé dire ça, pas toi… »
Cette fois, la seule chose qui demeura sur le visage de la scientifique fût de l'étonnement.
« Pardon ? »
« C'est de cette manière que Sherlock Holmes décrivait le docteur Watson, le seul point fixe d'une époque changeante… »
Un soupir de découragement franchit les lèvres de la chimiste tandis qu'elle leva les yeux vers le plafond avec une expression affligée.
« Tu es irrécupérable… »
« Pardon, pardon… Déformation professionnelle… Bon, je suppose que tu ne voulais certainement pas dire la même chose que Holmes, alors qu'est ce que tu cherchais à me faire comprendre avec cette comparaison ? »
Haibara lui adressa un sourire narquois.
« Mais rien du tout justement… En fait, j'espérais bien que tu ne comprendrais rien… »
Ce fût au tour du détective de soupirer.
« Pourquoi est ce que tu es toujours aussi ambigüe ? Chaque fois que tu donnes l'impression de me faire enfin totalement confiance, il faut que ce soit pour mieux te refermer sur toi-même après… Il y a certains moments, tu fais de ton mieux pour m'aider mais à d'autres, tu t'efforces de continuer à me cacher des choses, aussi bien sur toi-même que sur l'organisation… Même si tu n'es plus de leur côté, on ne peut pas non plus dire que tu sois spécialement du mien… »
« Tant mieux… J'ai horreur de voir les gens essayer de me faire rentrer de force dans une catégorie prédéfinie… Je préfère constituer une catégorie à moi toute seule. »
« C'est pour ça que tu as choisi de désigner cette catégorie par un nom aussi ambigu ? Un nom de famille qui se rapporte à couleur grise, et un prénom qui peut s'écrire aussi bien avec le caractère se rapportant au mot amour qu'avec celui se rapportant au mot tristesse… »
Haibara renifla.
« Je n'ai laissé aucune ambigüité planer sur ce point, Kudo. C'est bien le mot tristesse que tu lis quand j'écris mon prénom… »
« Enfin… En un sens, c'est la même chose pour moi… Après tout, le nom que j'ai choisi est aussi ambigu que le tien… »
Les deux occupants de la chambre s'enfoncèrent dans le silence, chacun d'eux semblant réfléchir aux paroles de l'autres.
« Pourquoi est ce que tu dis cela ? »
« Edogawa disait qu'il y avait deux types d'écrivains de roman policier, ceux qui étaient du côté du détective et ceux qui étaient du côté du criminel… Il appartenait à la seconde catégorie tandis que Conan Doyle était indiscutablement dans la première… Donc on peut dire que, sans être du côté du criminel, je ne suis pas tout à fait de celui du détective… »
Une fois de plus, Conan ne parvint pas à déchiffrer le regard d'Haibara.
« C'est un nom que tu as choisi par hasard pour ce que j'en sais… Tu n'as pas eu le temps de lui donner une signification particulière quand tu t'es présenté à Ran avec… »
« C'est vrai… Mais avec le temps, je trouve qu'il me correspond bien… je ne laisse pas les criminels s'échapper, mais je ne suis pas indifférent à leur sort non plus… »
Plissant légèrement les yeux, la chimiste fixa avec une expression de plus en plus énigmatique le visage qui était maintenant à quelques centimètres du sien.
« Et qu'est ce que Conan pense de moi ? »
« Il se demande jusqu'à quel point il peut se fier à toi… »
« Qu'est ce qu'Edogawa pense de moi ? »
« Il se demande jusqu'à quel point tu peux te fier à lui… »
« Qu'est ce que Kudo pense de moi ? »
« Il se demande si tu ne va pas finir par lui faire préférer Edogawa à Doyle… »
Les lèvres de la scientifique s'entrouvrirent légèrement… Était-ce un sourire ou une expression intriguée qui reflétait son trouble ? Celui qui lui faisait face n'arrivait pas à trancher.
« Et…qu'est ce que Shinichi pense de moi ? »
« Il préfère écrire ton prénom avec le caractère que tu as délaissé…en espérant qu'un jour tu en feras autant… »
A présent, elle était trop près de lui pour savoir s'il s'agissait d'un sourire.
« Et qu'est ce que Shiho pense de…moi ? »
Elle ne prononça pas un mot pour répondre à sa question… Mais cela ne voulait pas dire pour autant qu'elle n'y répondit pas…
Il y avait encore de l'amertume pour se mêler à cette saveur sucrée…mais elle semblait s'être adoucie…
Peut-être qu'il commençait à s'y habituer…ou peut-être que celle dont il caressait doucement les cheveux avait commencé à changer ?
Il n'arrivait toujours pas à trancher…
