Alors, spéciale dédicace à ma bêta lectrice adorée, Yotma, qui voulait tant ce chapitre.

Remerciements spéciaux à Mégumichan, Alaiya, Snaritt et à tous mes amis du forum GS-S, qui se reconnaîtront…

Chapitre 20 : Les boucles du destin

Calogero, A la gueule des noyés

Jamir, 24 mars 1979, à l'aube

Dans sa chambre, Mû entassait méthodiquement quelques affaires dans un grand sac de toile qu'il porterait sur son dos. Dans quelques heures, il se mettrait en route vers la terre et la lamaserie de Shambhala, où auraient lieu les cérémonies marquant son accession à l'âge adulte. Seul Anardil viendrait avec lui, les non-atlantes n'étant pas admis à ces cérémonies, Demetrios resterait et prendrait soin de la pagode.

Les cérémonies qui l'attendaient étaient très strictes, très codifiées et plus compliquées car l'on n'avait pas fait les rites de naissance pour lui. Il y aurait donc une cérémonie de plus qui, elle, aurait lieu la veille de son anniversaire et où il recevrait l'onction d'huile sainte qu'il aurait dû recevoir lors des rites postnataux. Au vu des conditions dramatiques de sa naissance, son père l'avait simplement ondoyé avec de l'eau sacrée.

L'adolescent prit une tunique blanche qu'il plia soigneusement, ainsi que le châle en cachemire que son père lui avait offert lorsqu'il avait sept ans. Il tenait à ce que ce vêtement participe aux cérémonies parce que c'était quasiment tout ce qui lui restait de lui et qu'il voulait que Shion, qu'il ne savait pas être son père mais qui en tenait la place dans son cœur, participe quelque part à ce passage si important.

On frappa, et, à son assentiment, Anardil entra, tenant les robes traditionnelles atlantes soigneusement pliées. Il les tendit à son maître en disant :

« C'est la tenue traditionnelle des nobles atlantes, vous devrez la revêtir pendant votre cérémonie, maître… »

Mû observa les robes, qui étaient composée d'une de dessous, en soie brute, et d'une de dessus brodée. Elles se transmettaient traditionnellement parmi les chevaliers d'or du Bélier, et Mû put ressentir toute leur antiquité. Il inclina la tête et dit :

« Merci, Anardil… »

Il déposa les robes dans son sac et dit :

« Je serai bientôt prêt, et nous pourrons partir… »

Anardil acquiesça seulement, et sortit de la pièce. Il prit son moulin à prières qui avait appartenu à sa mère, le posa avec soin sur les robes. Il y ajouta les rouleaux de parchemin qui contenaient les textes à dire lors des cérémonies de passage, et ferma le sac avant de s'approcher de la fenêtre. On était au printemps, mais le vent soufflait encore sur les montagnes couvertes de neiges éternelles, comme si, ici, l'hiver avait décidé de s'installer définitivement. Ce paysage était froid, inhospitalier mais empreint d'une beauté sauvage, et, avec les années, il avait appris à l'apprécier. C'était ici qu'il se sentait bien, en accord avec lui-même, et qu'il reviendrait une fois les cérémonies terminées. Il était chevalier d'or, ceci n'avait pas changé, mais aussi protecteur de cette terre, et il mettait ces deux devoirs sur le même pied d'égalité.

Il se détourna vivement, prit son sac et se téléporta dans la pièce à vivre. Anardil, habillé de pied en cap, l'attendait. Demetrios lui tendit sa cape de voyage et Mû lui dit en l'enfilant :

« Nous serons de retour dans quelques jours, Demetrios. Si quelqu'un arrive jusqu'ici avec une armure à réparer, qu'il la laisse et je verrai en rentrant. Pour le reste, je te sais de taille à te défendre et j'interviendrais directement s'il y avait lieu… »

Comme à son habitude, il avait parlé calmement mais Demetrios, qui le connaissait bien, pouvait sentir sa nervosité. Mû, bien qu'atlante de naissance, n'avait pas été élevé comme les jeunes nobles atlantes et craignait un peu ce qu'il allait trouver à Shambhala. De plus, son don de prescience lui faisait avoir une mauvaise impression, il ne savait pourquoi exactement mais imputait cela à sa nervosité. Après tout, il savait très bien qu'on ne devenait pas officiellement adulte tous les jours…

Demetrios s'inclina poliment et Mû lui dit :

« Profitez-en pour vous reposer… »

L'adolescent et son serviteur se téléportèrent hors de la pagode et commencèrent à marcher. Ils auraient pu se téléporter tous deux très facilement, mais aller à pied jusqu'à la lamaserie faisait partie du cheminement de Mû. Ils seraient donc à Shambhala le lendemain, 25 mars, deux jours avant la date prévue. Mû aurait donc quelques heures pour se préparer à son onction, dont Alcarin, le religieux, se chargerait aussi.

Anardil menait son jeune maître à travers les difficiles routes de montagnes enneigées et boueuses. Mû était silencieux, mais il pouvait percevoir sa nervosité et son inquiétude inhabituelles. C'était aisément concevable, l'adolescent n'ayant jamais ou presque rencontré de personnes de son propre peuple ni vécu parmi eux. De plus, il savait qu'il angoissait à cause de la cérémonie, de ses textes difficiles qu'il avait eu tant de mal à retenir et à prononcer correctement. Il tenait avant tout à ne pas faire honte à sa famille mais Anardil, qui le connaissait bien maintenant, savait qu'il n'en serait rien, qu'au contraire il leur ferait honneur.

Ils marchèrent cinq heures, puis Anardil s'arrêta et proposa :

« Je vais préparer du thé, maître, cela nous réchauffera… »

L'adolescent s'assit en face de lui, mais resta silencieux. Le serviteur sortit des allumettes, fit un feu et, sortant son matériel de cuisine portatif de son sac à dos, confectionna rapidement du thé au beurre dont il tendit un gobelet à son jeune maître. Avec un sourire, il lui dit :

« Ne vous inquiétez pas, maître, tout ira bien… »

La gentillesse et le calme d'Anardil gagnent Mû, qui a un léger sourire et dit :

« Merci, Anardil… »

Le jeune chevalier d'or regarda un moment la buée du thé se cristalliser dans l'air froid et il dit :

« Je sais que je suis prêt, que ce ne peut pas être pire que mon épreuve d'initiation, mais je ne peux m'empêcher d'avoir un pressentiment étrange, j'ignore pourquoi. Peut-être mes pouvoirs me jouent-ils des tours parce que je suis nerveux… »

Il continua :

« Je suis né Atlante, mais, à part toi, ton père et mon maître, je n'en ai jamais connu d'autres, je ne sais quasiment rien d'eux que ce que j'en ai lu, même si je parle leur langue…vais-je réussir à m'intégrer parmi eux ? »

Anardil lui dit avec un sourire :

« Lorsque vous êtes parti au Sanctuaire, vous vous posiez un peu les mêmes questions, et pourtant tout s'est bien passé avec vos pairs…alors ne vous inquiétez pas… »

Il acheva son thé, attendit que Mû achevât le sien, nettoya, emballa de nouveau ses pots, et se leva :

« Venez, maître, nous devons continuer si nous voulons arriver à temps… »

Mû acquiesça et, remettant son sac sur son épaule, suivit son serviteur. Autour d'eux, la brume montait, le vent augmentait, présageant l'arrivée prochaine d'une tempête de neige. Ce genre de caprice de la météorologie était encore fréquent en ce début de printemps, et Anardil pressa le pas afin d'arriver le plus vite possible à un refuge qu'il connaissait. L'Atlante connaissait bien les secrets de la montagne, et savait prévoir les changements de temps avec justesse.

Ce soir-là, alors que Mû épuisé dormait près de lui, au coin du feu d'un refuge de haute montagne, Anardil se dit qu'il avait lui aussi vu à peine le temps passer. Il se souvenait de Mû enfant, de son entraînement, de ses interrogations, de ses petites joies et peines. Que restait-il de cette époque heureuse ? Désormais, Egesh et Shion étaient décédés, et Mû, bientôt, serait considéré comme adulte et chef de famille.

Anardil ignorait plusieurs pièces du puzzle, mais il avait compris que, dans sept ans, des choses importantes se produiraient et que son jeune maître, alors adulte complètement, y prendrait part. Quoi qu'il en fût, il l'aiderait dans tout ce qu'il entreprendrait, pas seulement parce qu'il avait juré à son père sur son lit de mort de prendre soin de lui mais aussi parce que l'adolescent lui était devenu aussi cher qu'un fils…

A l'aube, l'adolescent atlante s'éveilla, les narines attirées par la bonne odeur du petit déjeuner que son serviteur était en train de lui préparer. Il se frotta les yeux et marmonna en atlante :

« Quelle heure est-il ? »

L'Atlante le regarda et lui répondit avec un sourire :

« C'est à peine l'aube, maître… »

Mû secoua la tête pour se réveiller et prit le bol qu'il lui tendait sans mot dire avant d'avaler la soupe chaude à petits coups. Anardil but la sienne et dit :

« Si nous marchons bien aujourd'hui, nous arriverons dans la soirée ou dans la nuit à Shambhala, et vous dormirez mieux… »

L'adolescent se redressa, un air indéchiffrable sur le visage, et Anardil ne dit rien d'autre. Il rangea ses pots et se leva. Mû lui emboîta le pas et, lorsqu'ils sortirent, la neige avait cessé de tomber et un soleil aveuglant se reflétait sur le tapis immaculé. Anardil tendit une paire d'antiques protections oculaires ainsi que des raquettes à son maître, prit les siennes et commença à marcher d'un bon pas. De temps en temps, il regardait si Mû le suivait mais l'adolescent ne faiblissait pas, ayant gardé l'habitude d'entretenir sa forme physique. En effet, il estimait qu'il devait être capable de porter son armure, donc garder sa masse musculaire intacte.

Les deux Atlantes marchèrent toute la journée, et il était bien plus de minuit lorsque apparurent les lumières de la lamaserie. Mû n'en distinguait que les formes vagues sous la lumière de la Lune, mais, à ce qu'il pouvait en voir, elle ressemblait à celles dont il se souvenait, plusieurs bâtiments enclos par un haut mur d'enceinte.

Suivi d'un Mû silencieux, ce qui donnait la mesure de sa fatigue, Anardil vint sonner à la porte. Un guichet s'ouvrit et une voix demanda en atlante :

« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? »

Anardil répondit dans la même langue :

« Je suis Anardil Eressë, je suis le serviteur du noble Mû Alcarindë qui vient ici pour ses cérémonies de passage… »

Jamais Mû n'avait entendu prononcer ensemble son prénom et son nom, nom dont il avait hérité de Shion selon les traditions atlantes, mais il n'eut pas le temps de s'appesantir là-dessus, la lourde porte de bois et de métal s'ouvrit et les deux Atlantes entrèrent dans la première cour éclairée par un ingénieux système lumineux invisible. Un homme les attendait là, et s'inclina :

« Soyez les bienvenus, messieurs. Je suis Egalmoth, l'intendant, et nous sommes honorés d'accueillir une personne aussi noble que vous, seigneur Alcarindë… »

Mû se sentit vraiment mal à l'aise, mais parvint à répondre d'une voix égale :

« Merci, je suis également très honoré de me trouver ici… »

Il avait pourtant l'habitude de se faire traiter ainsi au Sanctuaire mais n'aimait pas spécialement ces marques de déférence.

Egalmoth les conduisit jusqu'à deux chambres contiguës et leur dit :

« Le vénérable Alcarin m'a chargé de vous dire qu'il vous attend demain matin après la prière pour préparer votre cérémonie… »

Mû hocha seulement la tête et, une fois Egalmoth éloigné, Anardil lui dit en s'inclinant :

« Dormez bien, maître… »

Mû lui rendit son geste et entra dans la chambre qui avait été préparée pour lui. Elle était meublée simplement mais avec goût, et contenait un lit, une armoire, un fauteuil recouvert d'un châle de cachemire, un bureau, une table et deux chaises. Un cabinet de toilette y était attenant, pourvu d'un lavabo, d'une douche et de toilettes.

Les meubles avaient été confectionnés en bois rares et odorants, et les tissus étaient de prix. Mû découvrait toute la virtuosité technique des gens de son peuple dans l'éclairage, créé non par des torches ou des chandelles mais un système d'appliques au mur qui ne paraissait relié à rien d'autre et éclairait en permanence d'une légère lumière.

L'adolescent posa son sac sur la table et commença à sortir ses affaires qu'il rangea dans l'armoire. Il eut une drôle d'impression lorsqu'il sortit le châle de cachemire offert par Shion, comme si son enfance était en train de s'en aller en lambeaux, mais l'impression ne dura pas.

Il soupira, ferma la porte de l'armoire avant de saisir sa tenue de nuit et d'aller faire sa toilette. Il fut étonné par le calme qui régnait dans la lamaserie. Jamir était aussi très calme, mais c'était loin de l'être autant, comme si le temps s'était arrêté autour de la terre immémoriale de Shambhala. Il s'agenouilla devant la petite statue de Bouddha qui ornait un coin de la pièce, alluma un bâton d'encens et pria un instant, comme il le faisait tous les soirs.

Ce fut sur cette impression de plénitude hors du temps qu'il sombra ensuite dans le sommeil, sa nervosité oubliée…

Anardil, qui était en train de lire, assis dans son lit, sentit la sérénité de son maître et en fut rassuré. Son jeune maître aurait besoin de tout le calme dont il était capable pour bien accomplir les rites, cependant le serviteur eut un étrange pressentiment, venu d'il ne sut où mais qui lui fit prendre la résolution de rester encore plus vigilant…

« Maître, maître, réveillez-vous, il va être temps… »

Mû ouvrit péniblement les yeux, n'ayant dormi que quelques heures, et Anardil lui dit :

« Cela va être l'heure de la prière, le vénérable Alcarin nous attend… »

Le chevalier d'or se redressa, bailla et se leva avant d'aller dans la salle de bains où il fit une rapide toilette avant d'enfiler la tunique et le pantalon soignés qu'Anardil lui tendait. Puis, ayant brossé ses cheveux, il les lia avec un lien de soie brute avant de dire :

« Je suis prêt… »

Anardil acquiesça et l'emmena vers le lieu de prière où étaient rassemblés les atlantes présents à la lamaserie. Il lui fit signe d'avancer jusqu'aux premières places en disant :

« Là-bas est votre place, maître, je vous retrouverai à la fin de la prière… »

Mû, soudainement très mal à l'aise sans la présence vigilante et rassurante de son serviteur, s'avança alors qu'une rumeur s'enflait à son passage. Manifestement, l'on se demandait qui était ce noble jeune homme que personne n'avait jamais vu ici. Il se faufila jusqu'à une place mais n'eut pas le temps de s'asseoir car la prière commença…

Le vénérable Alcarin, qui la dirigeait, était le patriarche des Atlantes. Sa fière tête ornée de cheveux blancs restait droite malgré son âge avancé, et son regard bleu rempli de gentillesse et de compassion dénotait une noblesse de sang autant que de cœur. Mû pouvait également sentir cela s'exhaler de son aura.

Pendant les quelques dizaines de minutes que dura la prière, Mû put sentir le regard du patriarche se poser sur lui à plusieurs reprises. Malgré cela, il parvint à prier et, lorsque tout le monde sortit, la voix du patriarche résonna :

« Venez, jeune Alcarindë… »

Rejoint par Anardil, Mû suivit le patriarche dans son bureau. Celui-ci désigna aux deux hommes un canapé et enjoignit à son serviteur d'apporter le thé. Il sourit enfin à Mû et lui dit :

« Je suis heureux de faire votre connaissance, votre maître m'a beaucoup parlé de vous lorsqu'il m'a demandé de préparer votre cérémonie… »

La gentillesse du vieil homme mit Mû à l'aise et il répondit :

« Je vous remercie, vénérable… »

Le regard bleu du patriarche scruta Mû, comme s'il voulait plonger jusqu'au fond de son âme. Alcarin, bien sûr, savait la vérité sur lui mais ce qu'il voyait là comblait ses espérances. Malgré les épreuves qu'il avait subies, le jeune chevalier d'or avait su rester lui-même, presque identique à l'enfant calme et posé dont Shion lui avait parlé autrefois.

Quand le serviteur eut servi le thé, Alcarin dit :

« Excusez la curiosité des autres nobles tout à l'heure, ils font toujours des gorges chaudes de ce qu'ils ne connaissent pas… »

Il s'interrompit, puis reprit :

« Je suis un membre éloigné de votre famille, et c'est à ce titre que l'on m'a demandé d'officier à vos cérémonies. Vous savez que vous avez seulement reçu l'eau sacrée, n'est-ce pas ? »

Mû acquiesça :

« Oui, mon maître m'avait dit que j'avais seulement été ondoyé à cause du décès de ma mère, Arzaniel… »

Alcarin acquiesça :

« Oui, c'est cela. Vous recevrez donc l'huile sacrée ce soir, c'est l'usage parmi les familles nobles et, demain, votre cérémonie vous consacrera chef de votre famille. N'oubliez pas de faire vos ablutions avant, c'est essentiel… »

Le regard violet de l'enfant n'avait pas cillé, il savait parfaitement ce à quoi il s'engageait en subissant cette cérémonie. Ceci n'étonna guère le religieux, qui savait parfaitement que les chevaliers d'or étaient habitués très tôt à faire don de leur personne. Mû ferait donc ce qu'il fallait sans sourciller, parce qu'il fallait le faire. Alcarin se souvenait très bien de ses parents, il avait connu Shion vers la fin de sa vie, et il avait officié aux cérémonies de la famille d'Arzaniel, les Aulendilë, que Herunumen, le jeune frère d'Arzaniel, dirigeait depuis la mort de son père Minastir, survenue quelques mois après celle de sa sœur. Le sang qui coulait dans les veines de Mû était des plus honorables, mais Alcarin avait tant vu de ces jeunes nobles arrogants, fiers de leur noblesse et de leur sang qu'il trouvait reposant de voir ce jeune homme calme et posé qui ne tirait aucune fierté de son statut. Et pourtant, Dieu sait qu'il l'aurait pu ! Il n'y avait qu'un chevalier d'or du Bélier tous les deux cents ans, et il l'était.

Il ajouta :

« Vous devrez être habillé en blanc pour l'onction, cela vous le savez déjà, je pense que votre serviteur vous l'a dit. Il sera présent et jouera le rôle de votre parrain. Votre maître avait désigné Egesh, mais, vu qu'il est décédé, cette tâche incombera à Anardil… »

Mû eut un sourire pour son serviteur, qui le lui rendit. Alcarin dit alors :

« Allez, et profitez de cette journée pour vous promener dans le jardin intérieur, il est si beau et incite au calme de l'esprit. Je vous verrai ce soir pour la cérémonie, j'enverrai mon serviteur vous chercher vers vingt heures… »

Mû et Anardil se levèrent, s'inclinèrent et sortirent de la pièce sous le regard d'Alcarin. Le vieux religieux savait ce qui était arrivé au Sanctuaire, le décès dramatique de Shion, et avait mis un point d'honneur à tenir sa promesse. Maintenant qu'il avait fait la connaissance de Mû, cela lui était d'autant plus facile de le faire car il avait compris que l'adolescent était une personne qu'on gagnait à connaître. Si l'être humain pouvait se composer un visage, il ne pouvait changer son aura et celle-ci ne mentait pas. Mû, s'il était encore fragile et meurtri par toutes ses épreuves, avait tout de même réussi à se construire…

Anardil, souriant, regardait Mû marcher calmement sous les arcades de la cour intérieure. En cette fin d'hiver, le jardin était luxuriant, comme s'il y avait eu un micro-climat dans cette partie du Tibet. Malgré l'altitude, le fond de l'air était encore frais mais doux, chargé d'odeurs florales. Mû goûtait le plaisir simple de respirer l'odeur des fleurs dans cet endroit chargé d'histoire. En ce début de matinée, il y avait peu de monde dans le jardin et Mû, comme ses parents avant lui, appréciait le calme de cet endroit…

Les deux atlantes ne virent pas un homme, vêtu d'une cape noire, sortir du coin où il se trouvait et se faufiler telle une ombre le long des couloirs jusqu'à une porte, où il frappa discrètement. La porte s'ouvrit sur une chambre obscure et une voix grave dit :

« C'est lui ? »

L'homme qui venait d'arriver acquiesça :

« Oui, c'est lui, il n'y a aucune doute… »

L'autre eut un rire caverneux et dit, un ton mauvais dans la voix :

« Cet enfant maudit qui n'aurait jamais dû naître va retourner d'où il vient avant qu'il ne devienne adulte… »

Au moment où l'homme disait ces mots, Mû se retourna comme si une présence maléfique se trouvait derrière lui. Il demanda à Anardil :

« As-tu senti ? »

Le serviteur secoua la tête :

« Non, maître… »

Mû secoua la tête :

« Je dois être plus fatigué que je le pensais… »

Cependant, Anardil se promit de rester davantage sur ses gardes. Il lui dit :

« Avec tout cela, vous n'avez pas pris de petit déjeuner, venez… »

Il espérait distraire l'esprit de son maître, mais Mû resta grave pendant tout le temps qu'il mangea le petit déjeuner qu'Anardil alla chercher à l'office et lui servit dans sa chambre. Il ne pensait pas que ses pouvoirs lui jouaient des tours, il se passait vraiment quelque chose là. Pourtant, en l'absence de preuves tangibles autres que ses propres sensations, il décida d'attendre, de voir et de rester sur ses gardes…

Dans la bibliothèque, un homme en fauteuil roulant pleurait silencieusement. Hallatan, l'archiviste, avait vu Mû et avait eu un choc. Il lui avait tant rappelé Arzaniel ! Elle avait été son assistante pendant plusieurs années, et il la considérait presque comme sa fille. Voici plus de treize ans, elle lui avait annoncé qu'elle devait se rendre auprès de son père très malade et, quelques mois plus tard, il avait appris qu'elle était décédée lors d'un accident. Cependant, il n'en avait rien cru parce qu'il était un homme expérimenté et avait deviné sa grossesse. Au fur et à mesure que les années avaient passé, il avait mené son enquête mais, quand une maladie l'avait rendu paraplégique, avait dû cesser ses recherches sur le terrain. Et voilà que le destin mettait devant ses yeux la preuve qu'il cherchait, l'enfant qu'Arzaniel avait mis au monde et qui avait probablement causé sa mort. L'adolescent devait avoir près de treize ans, ce qui expliquait sa présence à la lamaserie, pour les rites à effectuer à cet âge. Etait-il un chevalier d'or, comme son père ? Probablement.

Hallatan savait ce qu'avait enduré Arzaniel pendant sa jeunesse, et il avait été heureux de voir qu'elle avait atteint un certain équilibre dans les derniers temps de sa vie. Sa relation avec Shion, bien que difficile et secrète, lui avait apporté tant de joie et tant de sérénité que celles-ci semblaient exhaler d'elle. Son fils semblait avoir beaucoup hérité d'elle, tant physiquement que moralement.

Lentement, les larmes de l'archiviste se tarirent, et il se promit de rendre visite à l'adolescent dès le lendemain…

Dans sa chambre, Mû, fatigué, s'était assoupi, et Anardil l'avait laissé dormir. Après la fatigue de la marche, sa nuit courte et sa nervosité, il était normal qu'il eût besoin de se reposer. Anardil était donc sorti marcher dans le jardin, non sans avoir à l'œil la porte de la chambre de son maître. Bien sûr, son jeune maître était parfaitement capable de se défendre, mais il se souvenait de son mauvais pressentiment et resta sur ses gardes.

Le soleil brillait sur la lamaserie, et le son de la prière de midi montait un peu plus loin. Tout était calme, il n'y avait pas beaucoup de monde à cette période de l'année. Les fêtes du printemps n'auraient lieu qu'en avril et, au sortir de l'hiver qui avait été rude, on comptait seulement quelques étudiants et quelques nobles atlantes parmi les invités. Cependant, de plus en plus d'atlantes choisissaient de venir s'installer soit à la lamaserie, soit dans les terres environnantes, ce qui faisait que ce lieu, à l'origine refuge et lieu de rassemblement du savoir atlante, était en train de devenir un véritable royaume de ce qui restait de cette antique ethnie.

Anardil jeta un coup d'œil à la porte de la chambre de son maître, puis se pencha vers une fleur dont il sentit le délicat parfum. Il avait toujours aimé les fleurs, mais, à Jamir, il ne pouvait rien faire pousser autour de la pagode.

Il resta longtemps dans le jardin, respirant les effluves des fleurs et laissant ses pensées vagabonder. Bientôt, il aurait vingt-cinq ans et serait majeur, mais cela ne le délierait pas de son devoir envers son jeune maître. Celui-ci ne le traitait jamais comme un serviteur, mais plus comme un membre de sa famille, ce qui le touchait beaucoup. Il savait également que, composant tout l'entourage dont il disposait, il contribuait aussi grandement à sa construction en tant qu'homme, et considérait cela comme un honneur.

Il sortit de ses pensées et s'aperçut que l'on s'approchait du milieu de l'après-midi, il devait aller réveiller son maître, chercher sa collation et ensuite l'emmener aux bains pour qu'il fasse ses ablutions. Quand il entra un peu plus tard dans la pièce, Mû dormait encore et il le secoua doucement :

« Maître ! Réveillez-vous ! »

Mû, qui dormait profondément, s'éveilla difficilement et dit :

« Quelle heure est-il ? »

Anardil déposa le plateau sur la table et dit :

« Près de quinze heures, maître… »

Ceci acheva de réveiller Mû, qui se redressa brusquement, mais le serviteur lui dit :

« Je vous ai amené une collation, car vous n'avez pas déjeuné, ensuite je vous emmènerai aux bains… »

Mû se leva, remit ses longs cheveux en ordre et mangea sa collation sans mot dire, puis Anardil l'emmena jusqu'aux bains rituels, où les Atlantes se purifiaient avant chaque grande cérémonie, qu'elle soit familiale ou générale. Anardil devrait se purifier aussi vu qu'il serait le parrain de Mû.

Rosissant, car il n'avait pas l'habitude de se dévêtir devant quelqu'un, Mû enleva ses vêtements et, enroulant une serviette autour de ses reins, se dirigeant vers la grande vasque de marbre qui fumait doucement. Là, il enleva la serviette et entra doucement dans l'eau chaude, s'asseyant ensuite sur le rebord qui faisait tout le tour du bain. Anardil vint le rejoindre, et, en jetant un regard rapide sur lui, constata qu'il était à la fois musculeux et bien bâti, ce qu'on ne voyait pas forcément lorsqu'il était vêtu. Peu de pilosité pouvait se voir sur sa peau pâle, bien que maintenant il fût adulte physiologiquement depuis quelques mois déjà.

Il lui montra les gestes à accomplir pour purifier sa tête, sa bouche, ses yeux, ses mains, ses pieds, ses organes génitaux. Tout en lui devait être pur, et Mû s'exécuta sans mot dire. Il connaissait déjà comment purifier ses mains et ses pieds, Shion le lui avait appris lorsqu'il avait sept ans, mais, pour une cérémonie aussi importante que celle de son onction, cela ne suffisait pas.

Les deux hommes sortirent des bains, se rhabillèrent et sortirent. L'air s'était comme adouci, et Mû regarda la scène à couper le souffle qui s'étalait à ses pieds. Le jardin semblait avoir comme prolongement les montagnes enneigées de l'Himalaya, et la transition entre le blanc de la neige et les fleurs aux mille couleurs était des plus agréables à l'œil. Le mur d'enceinte de la lamaserie ne gênait même pas la vue, comme si ses concepteurs eussent pensé à cela dès la construction de ce lieu immémorial.

Anardil respecta le silence de son maître, puis finit par dire :

« Ces montagnes étaient là au moment de la construction de cet endroit, maître, elles seront là bien après nous. C'est l'idée que je me fais de l'éternité… »

Mû leva son regard violet sur son serviteur, et les paillettes d'or qui s'y trouvaient flamboyèrent alors qu'il disait :

« Je savais que tu étais érudit, mon ami, mais je ne savais pas que tu étais aussi poète… »

Anardil eut un sourire et dit :

« Qui ne le serait pas devant un paysage pareil ? »

Il le reconduisit à sa chambre et lui dit :

« Je viendrai vous porter votre repas tout à l'heure, puis je vous aiderai à vous préparer… »

Lorsqu'il le laissa seul, Mû s'approcha de la fenêtre et s'aperçut que toute trace de nervosité avait disparu en lui, il se sentait extrêmement calme et serein. Pour un peu, il aurait presque pu sentir la présence de ses parents auprès de lui, et il se dit qu'en ces jours si importants ils ne devaient probablement pas être loin. Il avait toujours eu l'impression qu'ils veillaient sur lui, mais, là, il pouvait quasiment les sentir près de lui de façon tangible. C'était la première fois qu'il avait cette sensation, et admettait que cela contribuait à répandre le calme en lui. Simple idée réconfortante ou vérité ? Il n'en savait rien, mais cela lui convenait…

Il s'assit par terre, sur le tapis de méditation, et commença à faire le vide dans son esprit, mais il ne put y arriver totalement. Il savait quel sang coulait dans ses veines, celui de deux grandes familles princières, et cela lui imposait une façon d'être, de se comporter, qu'il n'avait pas naturellement. Il était prêt pour ses cérémonies, mais ne savait exactement pas quel ton prendre, comment se tenir. L'unique héritier des Alcarindë se devait de se comporter dignement, noblement, mais comment faire lorsqu'on n'avait pas appris dès l'enfance ? Même au Sanctuaire, où il faisait partie de l'élite, il n'avait jamais su, et il n'y était pas resté assez longtemps pour s'y faire.

Il avait posé une fois la question à Egesh, lorsque celui-ci vivait encore, et le serviteur lui avait répondu que, lorsqu'on avait la noblesse de cœur, on trouvait immédiatement les gestes qu'il fallait. Il résolut de s'en remettre à son instinct et de suivre le conseil d'Egesh, après tout le vieux serviteur avait souvent raison et une expérience de la vie qu'il n'avait pas encore.

Il ouvrit de nouveau les yeux, se releva et alla jusqu'à l'armoire pour sortir ses vêtements, une tunique et un pantalon blancs. Il en sortit également le châle de cachemire blanc cassé offert par Shion voici de nombreuses années et le posa sur la pile de vêtements. Le blanc représentait la pureté de celui qu'on oint, généralement un enfant, mais, de plus en plus, les jeunes atlantes recevaient l'onction avant leur cérémonie de passage. Son cas n'était donc pas exceptionnel, ce qui l'était plus était d'avoir le patriarche comme maître de cérémonie.

Ceci étant fait, il s'assit et prit le rouleau qui contenait les textes qu'il aurait à dire le lendemain, ainsi que l'arbre généalogique de la famille, et s'assura qu'il les savait bien. Ce fut l'arrivée d'Anardil avec son repas qui l'en sortit. Le serviteur était déjà vêtu de blanc, et, avec virtuosité, avait réussi à ne pas se tacher en apportant le plateau. Mû, qui n'avait pas très faim, mangea cependant tout ce qu'il lui avait apporté, puis se purifia de nouveau les mains et la bouche. Anardil l'aida ensuite à se préparer, et acheva son ouvrage en nouant un ruban de soie immaculé autour de sa taille.

Ils attendirent encore un moment que le serviteur d'Alcarin vienne les chercher, et la nuit était entièrement tombée lorsqu'il les emmena, à travers les couloirs éclairés par le dispositif que Mû avait déjà remarqué, vers le lieu de prières. Alcarin, vêtu d'habits brodés, les attendait, et une sérénité ainsi qu'un charisme certains se dégageaient de lui. Il dit :

« Je te bénis, Mû fils d'Eildecar, ainsi que toi, Anardil fils d'Egesh… »

Mû s'agenouilla, et Alcarin dit :

« Voici donc la seconde partie des rites de naissance qui n'ont pas été faits pour toi. Cette huile a été rapportée de l'Atlantide par notre peuple et, par tradition, chaque nouveau-né doit en être oint. Tu te présentes à moi, pur comme au jour de ta naissance, pour recevoir l'onction sacrée… »

Le serviteur d'Alcarin d'avança, portant un petit plateau sur lequel était posée une fiole de cristal et d'or. Le patriarche la prit et, prenant un carré d'étoffe fine, déposa un peu d'huile dessus avant de dire cérémonieusement :

« Mû Eildecar Ciryatan Minastir Alcarindë, sois oint de cette huile sacrée, qu'elle te transmette un peu de la lumière et de la sagesse de notre peuple, puissent-elles toujours vivre en toi. Fais honneur à ton peuple, et il t'accueillera toujours en son sein… »

Il tamponna le front de Mû qui prononça une prière pendant que Anardil allumait une petite bougie. Le regard d'Alcarin tomba alors sur le serviteur, et il dit du même ton :

« Anardil Egesh Elatan Eressë, tu as été désigné pour être le parrain et le guide de Mû. Puisses-tu éclairer son chemin et lui apporter la sagesse ainsi que l'expérience dont il aura besoin, c'est là le sens de la bougie que tu tiens à la main… »

Anardil acquiesça seulement, très ému mais digne…

Alcarin fit signe à Mû de se relever, et dit sur un ton un peu moins protocolaire :

« Te voici à jour avec les sacrements, jeune Alcarindë, tu es prêt à présent à devenir adulte… »

Mû récita alors la prière consacrée en haut atlante, faisant sourire Alcarin. Celui-ci lui dit :

« Va te reposer, à présent, tu auras une longue journée demain… »

Mû s'inclina devant le religieux et, Anardil sur les talons, reprit le chemin de sa chambre.

Le goût amer de la vérité

« Y'a des choses qu'on peut faire

Et puis celles qu'on doit pas

Y'a tout ce qu'on doit taire

Tout ce qui ne se dit pas

Des vies qui nous attirent

De brûlures et de clous

Oui mais ne pas les vivre

C'est encore pire que tout… »

J.J. Goldman, Peur de rien Blues

Mû marchait dans les couloirs vides, doucement éclairés. Le jeune atlante était silencieux, et Anardil respectait son mutisme.

La lamaserie était endormie à ce moment-là et, en quelques minutes, ils furent rendus à leurs chambres. Mû enleva ses vêtements, fit une rapide toilette, enfila sa tenue de nuit et se mit au lit.

Un peu plus tard, un très léger bruit et la sensation de présences derrière sa porte l'éveillèrent. Bien lui en prit car, en un instant, des hommes se précipitèrent dans la pièce et il n'eut que le temps de sauter de son lit pour se mettre en garde. Dans la semi-obscurité de la chambre, l'adolescent vit s'approcher vers lui un groupe compact, des atlantes. A leurs auras agressives, ils ne lui voulaient pas du bien. Un homme se détacha du groupe. Grand, gras et assez âgé, il fit tressaillir Mû sous l'odeur forte du parfum dont il semblait s'être inondé. Son regard étréci l'observait avec haine et cruauté. L'adolescent eut une sueur froide, mais resta fermement sur ses positions. La haine qu'exhalait l'homme à son égard était clairement perceptible, mais il ne comprenait pas pourquoi. Qu'avait-il fait pour que quelqu'un puisse avoir pour lui un tel sentiment ?

L'homme eut un ricanement mauvais :

« Mû Alcarindë, enfant maudit !! »

Il ricana et continua :

« Le dernier jour de ta courte et insignifiante vie a sonné !!! »

Mû répliqua :

« Mais…je ne comprends pas…que me voulez-vous ? Que vous ai-je fait ? »

Le Sanctuaire avait-il payé des mercenaires de son propre peuple pour l'abattre ? Non, ce ne pouvait être ça, le Sanctuaire ignorait son nom de famille…

Son interlocuteur rentra alors en fureur :

« Ce que tu as fait ? Par ta faute, ma famille a perdu tout l'argent de l'héritage !!! Parce que ta catin de mère a épousé cet homme, ce Shion venu du Sanctuaire d'Athéna, maudit soit-il et que tu es né !! »

Mû reçut la phrase en plein cœur, et parvint à dire :

« Vous devez vous tromper, mon père se nommait Eildecar… »

L'homme rit davantage :

« Et en plus il t'a caché qu'il était ton père ? Quelle lavette ! Non, Shion était bien Eildecar, fils de Ciryatan !!! »

Le visage de Mû se fripa alors que l'information faisait son chemin vers son cerveau et que l'autre continuait à pérorer :

« Quoi qu'il en soit, tu es maudit, tu es la malédiction de notre famille et je ne peux pas te laisser atteindre l'âge adulte…tu dois mourir !!! »

Une boule de feu se forma dans sa main alors qu'il faisait signe à ses sbires d'attaquer le jeune homme. Mû, sous le choc, eut le réflexe de se défendre et forma un Crystal Wall devant lui qui écarta la boule de feu. D'une chiquenaude mentale, il faucha l'homme qui se retrouva à terre, mais sans lui faire aucun mal. Il effaça son Crystal Wall d'un geste de la main et riposta des pieds et des mains aux attaques répétées des sbires qui semblaient avoir une bonne connaissance en combat corps à corps. C'était plus ou moins du réflexe vu que ce que l'homme venait de dire l'avait beaucoup perturbé.

Sa télékinésie lui permit d'esquiver encore quelques boules de feu lancées par l'homme qui s'était relevé et ne s'avouait pas vaincu. Cependant, dans son cerveau régnait la plus totale incompréhension, il ne comprenait pas, ne voulait pas comprendre ce qu'on venait de lui dire.

Il dit, les mâchoires serrées :

« Comme c'est bas !! Vous attaquer à mon maître pour me déstabiliser, et pour une simple question d'argent !! »

L'autre dit encore :

« Ta mère devait m'épouser à la mort de mon frère, son époux, pour que l'héritage reste dans ma famille, mais elle a préféré se retirer ici, où elle a rencontré ton père. Maudits soient-ils tous deux, et je vais réparer cette erreur en te tuant !! »

Mû enfin comprit, comprit qu'il disait la vérité, et perdit tout contrôle. Il eut un accès de colère froide, sa rage et sa frustration envahissant son aura et semblant aussi s'emparer de la pièce. Il eut une étincelle mauvaise dans le regard et, dans un réflexe de défense, comme pour éloigner de lui la terrible vérité, il projeta violemment celui qui avait parlé contre le mur, où celui-ci s'effondra tel un pantin désarticulé, la crâne fracassé comme une noix. Mû dispersa alors d'une chiquenaude les autres présents, et s'approcha d'un autre qui semblait être un noble aussi. Il se servit de ses pouvoirs mentaux pour appuyer sur sa gorge et dit :

« Lâches !! Vous n'aviez pas eu le courage d'affronter ma mère, alors vous venez par traîtrise essayer de me tuer moi ? Soyez maudits !! »

L'autre, un petit homme grassouillet, se débattait, tentant d'échapper à la poigne invisible qui lui broyait les os du cou et la trachée. Mû sentait une rage froide l'inonder, et, à cet instant, il haïssait le monde entier. La voix d'Anardil résonna alors :

« Non, arrêtez, maître !! »

Mû leva le regard sur son serviteur, et s'aperçut qu'il était blessé. Son regard se chargea de douleur et il dit d'une voix plaintive :

« Pourquoi ?»

Avant de s'effondrer sur le sol. Anardil, qui n'avait pas tout compris, le prit dans ses bras et le mit au lit avant de prendre les choses en main. Il immobilisa l'agresseur que Mû avait failli tuer, appela le dirigeant de la lamaserie, le prince Vëantur, et lui montra la pièce où il n'avait rien bougé.

Vëantur observa les traces de combat, constata le décès évident de l'agresseur et dit :

« Il s'agit de Bauglir Artanë, il n'a pas très bonne réputation… »

Il s'approcha de l'autre :

« Et toi, Gorthaur…encore complice de ton cousin ? Je croyais que tu avais fini de te mettre dans des situations difficiles… »

Le dénommé Gorthaur se mit à trembler de tous ses membres, rentra les épaules, et dit :

« Cette fois, ce n'est pas moi…c'est lui qui a eu l'idée… »

Vëantur croisa les bras :

« Très bien, tu vas nous raconter tout cela, pourquoi vous avez attaqué ce jeune homme…emmenez-le !! »

Alors que les soldats sortaient, Vëantur dit à Anardil :

« Et vous, venez avec nous, je vais envoyer un médecin prendre soin de votre maître…je veux faire la lumière sur toute cette affaire, même si je pense qu'il pourra seul nous en dire plus… »

Gorthaur, effrayé, avoua tout sous le regard d'Anardil qui se chargea progressivement de colère. Vëantur dit alors :

« Et tu me dis que c'est lorsque que ton cousin a mentionné le nom de Shion Eildecar que le jeune Mû s'est mis en colère ? »

Gorthaur acquiesça, et Vëantur se tourna vers Anardil :

« Cela signifie-t-il quelque chose pour vous ? »

Le serviteur acquiesça :

« Oui…il semblerait que le seigneur Artanë ait révélé à mon maître la vérité concernant son père. En effet, Shion, chevalier d'or du Bélier au Sanctuaire d'Athéna, était le père de maître Mû, mais il avait souhaité que son fils l'ignore, bien qu'il l'ait entraîné lui-même pendant trois ans… »

Le serviteur eut un moment d'émotion, mais il reprit :

« Mon maître est un chevalier d'or de plein exercice, qui contrôle ses pouvoirs depuis très longtemps, et il n'en aurait jamais perdu le contrôle sans un choc très violent. Ceci explique aussi la catatonie dans laquelle il se trouve actuellement… »

Vëantur dit alors, marchant de long en large :

« Récapitulons : le jeune Alcarindë est le fils d'Eildecar Alcarindë, dit aussi Shion du Bélier, et de dame Arzaniel Aulendilë, fils parfaitement légitime. Arzaniel était mariée au frère de Bauglir, décédé avant elle, et a hérité de lui. La famille, soucieuse de garder son bien, a voulu lui faire épouser Bauglir mais Shion s'est interposé et il l'a prise sous sa protection avant de l'épouser lui-même. De cette union est né Mû, ce qui a coûté la vie à sa mère. Shion l'a élevé lui-même et en a fait son successeur à son office de chevalier d'or, sans lui dire qu'il était son père. Il est mort au Sanctuaire voici quelques années, et le jeune Mû est revenu à Jamir. A l'occasion de ses treize ans, il est venu ici pour effectuer ses cérémonies et Bauglir, qui savait son existence depuis le début, a essayé d'agir pour récupérer l'héritage avant qu'il n'en dispose… »

Dans les grandes lignes, c'était bien cela, et il dit :

« Bauglir a agi le premier, Mû s'est défendu et c'est donc de la légitime défense, il devra simplement indemniser sa famille parce qu'il y a agression caractérisée. Cependant, avant de tirer des conclusions définitives, il me faudra entendre votre maître… »

Anardil lui dit :

« Puis-je retourner auprès de lui ? Je suis son parrain et je dois veiller sur lui. Le choc a été violent… »

Vëantur acquiesça, et Anardil se hâta vers la chambre de son maître. Le médecin se leva lorsqu'il entra, et il lui demanda :

« Comment va-t-il ? Je suis son serviteur… »

Le médecin eut un soupir :

« Il a une forte fièvre et il délire. Il n'a pas encore repris conscience… »

Anardil s'assit au chevet de Mû et demanda :

« Que puis-je faire ? »

Le médecin se dirigea vers la porte :

« J'ai préparé là une décoction, il faudra lui en faire boire toutes les dix minutes et il devrait se calmer. Ensuite, faites-le boire beaucoup… »

Anardil acquiesça et, après avoir remercié le médecin, se prépara à veiller son jeune maître toute la nuit…

Mû se sentait sombrer dans un abîme sans fond et dans le noir qui l'entourait revenaient parfois des scènes vécues dans son enfance, comme le jour où il avait eu l'impression d'être embrassé par son père dans son sommeil. Tout cela tourbillonnait dans sa mémoire et, plus tout cela lui revenait, tous ces événements auxquels il n'avait pas prêté attention prenaient un nouveau sens.

« Non ! », s'écriait-il, « C'est un mensonge !! »

Dans son délire, il ne savait plus que croire, toutes ses certitudes s'écroulaient et, pendant des heures, il lutta…

Anardil respecta scrupuleusement les indications du médecin et, au bout d'un certain temps, l'adolescent commença à reposer plus calmement. La nuit s'approfondit et les heures s'égrenèrent alors que commençait le premier jour de la vie d'adulte de Mû. Vers quatre heures du matin, il tressaillit et, une dizaine de minutes après, ouvrit les yeux. Son regard tomba sur Anardil, et se chargea de larmes. Celui-ci lui versa une tasse de la tisane qu'il avait préparée et lui dit :

« Ne pleurez pas, maître, tout est arrangé… »

Mû renifla, but une gorgée de la tisane et demanda :

« Est-ce que c'est vrai ? Est-ce que maître Shion était mon père ? Est-ce qu'il m'a menti depuis ma naissance ? »

Il y avait tant de douleur, tant de déception dans sa voix qu'Anardil sut qu'il devait lui confirmer. Une fois l'abcès ouvert, il fallait le vider, il irait mieux ensuite. Il acquiesça :

« Oui, il était votre père mais il avait décidé qu'il ne fallait pas que vous le sachiez. Cela aurait nui à votre entraînement si vous l'aviez su… »

Mû répondit alors avec véhémence, des larmes dans la voix :

« Il m'a menti pendant toutes ces années, comment puis-je encore le considérer comme un modèle ? »

Anardil rétorqua :

« Il l'a fait pour vous protéger. Il a terriblement souffert que vous, son enfant, soyez son successeur, et de devoir vous imposer ce terrible entraînement. Vous étiez tout ce qui lui restait de la femme qu'il avait aimée, et il s'est toujours inquiété de vous voir vous culpabiliser à cause de la mort de votre mère… »

Mû se mit à sangloter, et Anardil le laissa faire, il fallait qu'il relâche un peu de pression, le choc avait été si violent qu'il aurait pu en devenir fou. Il se contenta de lui tendre un mouchoir et de lui dire :

« C'était justement pour éviter cela qu'il voulait que vous l'ignoriez, mais le destin ne l'a pas voulu ainsi. Il a toujours été extrêmement fier de vous. S'il a dû vous mentir, c'est pour vous épargner… »

Mû finit par se calmer et reprendre un peu d'empire sur lui-même.

Anardil, parce qu'il sentait qu'il allait mieux et qu'il fallait à présent aborder les choses qui fâchaient, dit calmement :

« Le prince Vëantur, qui est le dirigeant de la lamaserie, vous parlera aujourd'hui, votre cérémonie n'aura finalement lieu qu'en milieu d'après-midi. L'homme qui vous a attaqué s'appelait Bauglir Artanë, il était le frère du premier époux de votre mère. Elle devait l'épouser après sa mort, mais votre père l'a prise sous sa protection pour éviter cela, avant qu'il ne l'épouse et que vous ne veniez au monde. Bauglir, pour récupérer l'héritage, a donc essayé de vous tuer avant que vous ne deveniez adulte officiellement. Votre réaction a été reconnue comme de la légitime défense, aussi aurez-vous seulement à indemniser la famille et l'affaire s'arrêtera là. D'après ce que j'ai compris, c'était un assez mauvais sujet et personne n'ira pleurer pour lui… »

Mû resta silencieux, absorbant ce que Anardil venait de lui dire, puis dit amèrement :

« Qu'il ait été un mauvais sujet ou pas, rien ne me donnait le droit de prendre sa vie, même accidentellement… »

Anardil remplit sa tasse de tisane, la lui tendit :

« Reposez-vous encore, la journée qui arrive sera éprouvante… »

Mû s'allongea de nouveau, mais ne parvint pas à retrouver le sommeil, même si son organisme le réclamait à grands cris. Les questions tournaient dans sa tête, et Anardil respecta son silence. A présent, son jeune maître devait admettre que le maître qu'il avait considéré comme son père pendant tant d'années l'était effectivement, et il ne pouvait guère l'aider dans cette démarche.

Vers sept heures, Mû repoussa les couvertures et se leva, les jambes tremblantes. Anardil protesta :

« Vous devriez encore rester couché, vous en avez encore besoin… »

Mais Mû le repoussa lorsqu'il essaya de l'aider :

« Non, non, ce n'est pas une solution… »

Il alla jusqu'à la salle de bains et se passa de l'eau sur le visage. Son regard tomba alors sur son reflet, et il le détourna, il n'était pas prêt encore. Quand il sortit, s'essuyant le visage, il trouva Anardil et une autre personne, un homme replet en fauteuil roulant. Celui-ci s'inclina autant qu'il le pouvait et lui dit :

« Excusez-moi de me présenter si tôt chez vous, mais je voulais vous voir et le prince Vëantur m'a envoyé vous porter des papiers… »

Mû, un peu honteux d'être vu en tenue de nuit, prit la pochette de cuir et y trouva le certificat de mariage de ses parents, ainsi que son propre acte de naissance. Il n'y avait donc plus aucun doute. Il regarda l'homme et lui dit :

« Je vous remercie de vous être déplacé, monsieur… »

Il voyait le regard de l'homme se remplir de larmes et dit :

« Quelque chose ne va pas ? »

L'homme passa la main sur ses yeux, et dit :

« Je…j'ai bien connu votre mère, et je n'ai jamais cru la version officielle concernant sa mort. Je suis Hallatan, l'archiviste en chef de la lamaserie, et elle a longtemps travaillé avec moi. Je l'appréciais comme ma fille… »

Le regard de l'adolescent s'embua encore, et il dit :

« Je…je ne l'ai jamais connue, elle est morte en me mettant au monde et j'ai été élevé par mon… »

Il n'arrivait pas à prononcer le mot « père », mais Hallatan dit :

« Je l'ai connu lui aussi, c'était un homme digne et intègre, il aimait très profondément votre mère… »

L'archiviste s'approcha et dit :

« Je suis heureux de voir qu'il subsiste sur terre quelqu'un ayant hérité de leur sang et de leurs personnalités extraordinaires. Même s'ils sont passés au-delà de la porte de Yomi, ils vivront tant que vous vous souviendrez d'eux… »

Il prit les mains de l'adolescent et les serra dans les siennes alors que tous deux avaient les larmes aux yeux…

Un peu plus tard, Mû nettoyé et habillé se dirigeait seul vers les appartements de Vëantur. Il avait envoyé Anardil commencer les préparatifs pour sa cérémonie, il se refusait à l'annuler, elle était importante pour lui, même s'il savait à présent que le sang qui coulait dans ses veines était celui de Shion. Ce qui allait se passer là entre Vëantur et lui ne concernait que lui, et, en tant qu'adulte, il se devait d'assumer entièrement ses actes.

Il frappa, et un serviteur vint ouvrir. Il dit :

« Je suis Mû Alcarindë, le seigneur Vëantur voulait me voir… »

Le serviteur le fit entrer et le conduisit dans une pièce carrée, peu meublée mais aux tentures précieuses. Un homme entre deux âges, longiligne, aux yeux vert d'eau et aux cheveux roux était assis et, quand le serviteur l'annonça, lui fit signe d'avancer :

« Venez, jeune Alcarindë… »

Mû s'avança et vint s'asseoir sur le siège que lui désignait le prince. Vëantur l'observa quelques minutes, et lui dit :

« J'ai eu connaissance de ce qui s'était passé cette nuit, de l'agression inqualifiable dont vous avez été la victime. Vous sentez-vous mieux ? »

Mû acquiesça, et Vëantur continua :

« Bauglir Artanë a commis une atteinte à votre personne et à votre vie privée et, à cause de lui, vous souffrez maintenant. C'est pour cela que j'ai contacté sa famille ce matin, le patriarche vit ici, et il renonce à la réparation financière… »

Mû répondit à mots mesurés :

« Mais je l'ai tué, Altesse, je lui ai pris sa vie… »

Vëantur, ému par ce jeune homme, lui dit :

« J'étais au courant de la volonté de votre père, il me l'avait écrite lorsque vous êtes venu au monde. Je ne pensais cependant pas que Bauglir irait jusqu'à attenter à votre vie pour récupérer l'héritage, et c'était de la légitime défense… »

L'aura qui s'exhalait de cet homme était calme et apaisante, et était un véritable baume sur les nerfs à vif de l'adolescent. Vëantur continua :

« J'ai été peiné d'apprendre la mort de votre père, c'était un être digne et bon, mais je sais que vous lui avez succédé depuis quelques années et exercez votre charge avec efficacité en protégeant la terre de Jamir… »

Mû apprenait que l'essentiel de ses faits et gestes était connu du prince, mais cela ne l'étonna pas autant qu'il l'aurait cru. Il dit après un moment :

« Justement, je vis à Jamir, là est ma place et je n'ai besoin de rien… »

Il leva la tête et son regard violet flamboya :

« Rendez l'argent de l'héritage à la famille Artanë, en en prélevant un peu pour les nécessiteux, il a déjà fait trop de mal, empoisonné trop de vies… »

Il pensait à sa mère, et deux larmes apparurent dans ses yeux. Vëantur lui dit :

« Je m'aperçois que votre père avait raison sur vous, et je suis honoré d'avoir faire votre connaissance. Je sais que l'épreuve est difficile pour vous, que cela remet en cause toutes vos certitudes, mais je vous sais capable de la surmonter… »

Mû ne put répondre, trop ému, et Vëantur ajouta :

« Allez vous préparer pour les cérémonies, où je serai présent, et essayez de profiter de cette journée du mieux possible… »

Mû se leva, s'inclina et sortit de la pièce, reconduit par le serviteur. La clémence du prince Vëantur le confondait, il estimait ne pas la mériter. Tout se confondait dans son crâne, et il marcha un moment dans le jardin, espérant y retrouver son calme. Il s'assit sur un des bancs et tenta, avec des techniques de respiration appropriées, de faire descendre la sérénité en lui. Il ne sut combien de temps il resta là, essayant de retrouver son calme, de se retrouver lui-même, bien qu'il sût qu'il ne serait plus jamais le même…

La voix calme d'Anardil interrompit ses réflexions :

« Maître, il est temps de vous préparer… »

Mû acquiesça et suivit son serviteur sans mot dire. Le serviteur voyait clairement que son jeune maître semblait désincarné, comme anesthésié. Pourtant, il fit ce qu'il fallait, se purifia correctement aux bains et revêtit sans mot dire sa tenue de cérémonie. Vêtu de sa tunique de soie brodée, de son pantalon fait dans la même matière, il frissonna quand Anardil enroula son châle de cachemire autour de ses épaules. Le serviteur s'inclina et dit :

« Je vais me préparer, je reviendrai vous chercher… »

Il sortit, laissant Mû seul. Etrangement, le jeune atlante se souvenait parfaitement de tous les mots qu'il devrait prononcer, mais se sentait comme mentalement absent.

Anardil vint le chercher, et l'emmena jusqu'au lieu de prières. Etaient présents Alcarin et Vëantur, et le religieux s'avança vers lui :

« Mû, fils de Shion Eildecar, vous atteignez aujourd'hui votre treizième anniversaire pour lequel je vous donne tous mes vœux… »

Manifestement, Vëantur avait eu le temps de parler avec le religieux. Mû inclina la tête et répondit :

« Je vous remercie de vos vœux, vénérable… »

Alcarin reprit en Haut atlante :

« Selon la tradition de notre peuple, vous êtes adulte désormais et, étant le seul héritier de la famille des Alcarindë, vous en devenez le chef. Cependant, il est toujours bon de savoir d'où l'on vient, et c'est nécessaire lorsque, comme vous, l'on est issu de deux éminentes et nobles familles. Connaissez-vous vos ancêtres, jeune homme ? »

C'était la question rituelle qui introduisait l'énumération des ancêtres. Mû déglutit et commença lentement :

« Je suis Mû Eildecar Ciryatan Minastir Alcarindë, né le 27 mars 1966, fils de Shion Eildecar Alcarindë, fils de Ciryatan et d'Ailinel, fils de Soronto et Irildë, fils d'Atanalcar et de Silmarien, fils de Malantur et Lindissë, ainsi que d'Arzaniel Hozan, membre de la famille des Aulendilë, fille de Minastir Hozan et Telperien, fils d'Ardamir et Mairen, fils de Valandil et Ancalimë, fils de Surion et Almarian, fils de Hostamir et Vanimeldë… »

Un léger sourire naquit sur les lèvres d'Alcarin, qui dit :

« Parfait. A présent, savez-vous qui était le fondateur de votre famille ? »

Mû continua :

« Alcarin était un cousin éloigné de la famille royale de l'ancienne Atlantide, qui réussit à s'enfuir de l'île en submersion et à s'installer avec d'autres membres de notre peuple ici, au Tibet… »

La voix de Mû était quasiment mécanique, ce qui donnait à Alcarin la mesure du choc qu'il avait subi. Pourtant, il restait droit et digne, forçant l'admiration des personnes présentes.

Alcarin s'approcha, un vieux livre en main, et lui dit :

« Désormais, vous êtes adulte et chef de famille des Alcarindë, et vous devez prêter serment… »

Le vieil homme ouvrit le livre devant lui, et Mû y posa sa main. Alcarin plongea son regard dans le sien :

« Jurez-vous d'être toujours fidèle aux lois de notre peuple, de respecter et transmettre ses traditions ? »

Mû répondit sans ciller :

« Je le jure… »

Le serviteur du vieux religieux s'avança, portant un coussin. Alcarin prit le bracelet d'argent qui y était posé et, prenant le bras droit de Mû, le lui glissa au poignet en disant :

« Que ce bracelet vous rappelle toujours ce que vous êtes… »

Mû inclina la tête et dit :

« En ce jour anniversaire de ma naissance, je prends ici devant tous l'engagement d'accomplir toujours mon devoir, quel qu'il soit, sans jamais hésiter… »

Mû s'avança alors pour venir s'agenouiller devant la statue de Bouddha, et alluma quatre bâtonnets d'encens. Puis il se mit à réciter la prière consacrée :

« O Bouddha, toi qui vois tous les mortels et veille sur leurs destins, entends ma prière en ce jour qui voit la fin de mon enfance. Guide-moi toujours sur le chemin de la vérité dans ma nouvelle vie d'adulte, que le renoncement qui fut le tien puisse toujours m'inspirer les bonnes décisions dans toutes les tâches qui seront les miennes et faire que je sois juste avec tous. Que jamais je ne déshonore mes ancêtres par mes actes ou par mes mots, et puisse-je toujours honorer la mémoire de mes prédécesseurs… »

Il resta un moment en prière, et Alcarin respecta son recueillement. Quand il se releva, Alcarin s'approcha de lui et passa une écharpe de soie blanche frappée de l'insigne des Alcarindë autour de son cou. Il dit :

« Cette écharpe aux armes de votre famille vous rappellera ce jour ainsi que vos devoirs… »

Mû remarqua que la broderie était dorée, rappelant son état de chevalier d'or. Alcarin saisit alors deux bâtonnets d'encens, les alluma et les ficha devant la statue :

« Honorez toujours ceux qui vous ont mis au monde, ne les oubliez jamais et gardez toujours une place pour eux dans vos prières et dans vos pensées… »

Une lueur de désarroi passa dans le regard de Mû, mais il se reprit assez vite et s'inclina devant la statue, les mains jointes.

Anardil s'approcha alors, tenant les robes atlantes, et il l'aida à les enfiler alors qu'Alcarin, après les avoir bénies, disait :

« Vous avez désormais le droit de porter les robes traditionnelles des adultes… »

Mû dit alors ces mots qu'il avait eu tant de difficultés à retenir et qui avaient été écrits par son père juste après qu'il ait obtenu son armure, six ans auparavant :

« Moi, Mû Alcarindë, chef de la famille Alcarindë, je jure de toujours protéger ceux qui me demanderont asile, qu'ils soient de mon clan ou pas. Je porterai assistance à la veuve et à l'orphelin, ainsi qu'à ceux qui ne peuvent pas se défendre. J'utiliserai les pouvoirs dont j'ai hérité pour faire le bien et non dans un but personnel ou pour prendre un quelconque pouvoir temporel. En tant qu'atlante ainsi que chevalier d'Athéna, j'accomplirai mon devoir sans faillir, y compris au prix de ma vie.

Que les principes de probité, justice, courage, compassion et vérité guident ma vie jusqu'au moment où il sera temps pour moi de passer la porte de Yomi… »

En Haut atlante, tout cela était long et difficile à prononcer, et Mû eut quelques hésitations. Pourtant, il alla jusqu'au bout sans faillir.

La cérémonie touchait à sa fin, et Vëantur s'avança. Il tenait le coussin sur lequel était posé le fil d'argent et la gemme dont Alcarin devait ceindre le front de Mû, qu'il avait pris aux mains d'Anardil. Mû, agenouillé, regarda le prince approcher avec un peu d'étonnement. Vëantur sourit et dit :

« Veuillez m'excuser de déranger quelque peu l'ordonnance de la cérémonie, mais je tenais à vous couronner moi-même. Votre père m'avait dit dans l'une de ses dernières lettres combien il était fier de vous, et je comprends pourquoi. Je conçois également que vous ayez peine à accepter le fait qu'il vous ait menti, mais je sais que vous y parviendrez parce que ressasser sans cesse les choses n'est pas dans votre caractère. Vous avez toujours fait votre devoir, quoi qu'il vous en coûtât, et je sais que vous continuerez… »

Il avait parlé lentement, en Haut atlante, et, s'approchant de Mû, ceignit son front avant de dire protocolairement :

« Vous voici consacré, définitivement adulte et chef de votre famille… »

Mû inclina seulement la tête, trop ému pour dire quoi que ce soit, et tous les assistants à la cérémonie applaudirent…

A SUIVRE