25.

Dans son fauteuil de bois aux coussins rouges, Albator tapotait nerveusement l'accoudoir gauche.

- La capitaine Khurskonde est de retour, capitaine, prévint Kei. Elle t'attend à tes appartements.

- J'y vais, je te confie l'Arcadia.

Avec seulement l'enthousiasme de savoir qu'il allait retrouver Alhannis, une dernière fois, avant longtemps ou jamais, Albator se précipita vers le château arrière.

En entrant dans le salon, il découvrit Salmanille assise dans son propre fauteuil, Alhannis sur les genoux qui lui faisait les yeux doux tout en avalant sa panade.

- Alhie…

Le bébé glapit littéralement, multipliant les vocalises.

- Seulement vingt-quatre heures et il se languissait de toi à un point inimaginable, fit Salmanille en se levant pour lui rendre le bébé qui s'agitait follement et rouccoula ensuite contre le cou de son père.

Elle se rassit.

- Il va falloir prendre des dispositions, Albator.

- Quoi, pour une garde alternée ? ne put-il s'empêcher de persifler en remplissant à ras bord un verre de red bourbon.

- Il y a un peu de ça… En venant voir et récupérer Alhannis, je viens de tout exposer en pleine lumière. Les rumeurs se sont déjà répandues dans tout l'Ephaïstor ! L'équipage, dans sa majorité, se réjouit que j'aie à nouveau mon bébé dans les bras, mais il se demande bien ce qu'il faisait sur l'Arcadia. La générale Nhoor m'a déjà sommée, officiellement, de faire un rapport sur cette récupération. Il va falloir le dire, Albator !

- Et en reconnaissant que nous sommes ses parents, il va être doublement exposé… Mais, à tout prendre, je suppose qu'il est préférable qu'il soit sur un cuirassé Militaire.

- Je le pense aussi. Je suis la meilleure garante de sa légitimité. Ce qui n'enlève rien au fait que tu sois son père.

- Je pourrai le voir, parfois ?

- Il n'y a aucune raison pour que ce ne soit pas le cas. En vol, Alhannis ne peut être mieux qu'auprès de moi. Mais une fois arrivée la période de congé, je n'ai plus de foyer à lui offrir, la station casino où sont mes parents n'est vraiment pas un lieu pour un bébé de cinq mois !

- Et il y a mon château d'Heiligenstadt, l'endroit le plus sûr que je connaisse. On pourrait s'arranger ainsi, mais ça ne me convient guère… Alhannis et moi n'avons été qu'un durant cinq mois !

- Et moi, je l'ai porté durant neuf mois !

- On doit se mettre à compter ? grinça le capitaine de l'Arcadia.

- Je pense avoir autant le droit de l'aimer que toi. Et même si nous ne pensions à rien qui aurait suivi cette nuit de folie dans le parc du château, Alhannis est là. C'est important. On doit s'entendre, pour lui, mais il reste la question de ce qu'il peut bien advenir de nous, non ?

- C'est quoi, la suite du plan : on s'échange Alhannis et on refait notre vie chacun de notre côté ?

- Je ne sais pas, c'est beaucoup trop tôt pour envisager quoi que ce soit, soupira Salmanille. On a fait Alhannis, mais qu'avons-nous donc de plus en commun ?

- Il va nous falloir le découvrir. Nous le devons. Nous le devons à Alhannis !

Salmanille fronça les sourcils tandis que Cyvelle ramenait le bébé dans sa chambre.

- Tu es encore différent ce jour de ce que j'ai pu connaître de toi, admit-elle.

- C'est-à-dire ? interrogea Albator.

- Tu as été mon gibier, une créature presque diabolique, que je devais arrêter à tout prix, et le Pirate que j'ai découvert correspondait parfaitement à ce portrait ! Ensuite, il y a eu l'inconnu d'Heiligenstadt, trop séduisant, et je ne regrette pas une seule de nos étreintes, et il y a eu Alhannis. Enfin, je retrouve un corsaire qui a tellement mûri en quelques mois, tu n'as rien à voir avec le Pirate, encore moins avec le dandy, tu es les deux et plus encore. Tu es parvenu à un parfait équilibre.

- Génial vu qu'on m'a prédit que ma vie allait à nouveau partir en cacahuètes ! maugréa le grand corsaire balafré.

- Que dis-tu ?

- Rien d'important. Alors, tu reprends ton vol… avec Alhannis.

- Oui, je t'informerai de ma prochaine escale, si tu es dans les parages… ?

- Tu pourras y compter que j'y serai ! rugit Albator. Rien ne m'en empêchera !

Il soupira, s'obligeant à ne pas craquer devant celle qui allait emporter ce qui était devenu toute sa vie.

- Ce sera à toi de m'envoyer des nouvelles, et des enregistrements.

- Promis ! Et puis…

- Oui, Salmanille ?

- Tu t'es remarquablement occupé d'Alhannis, il est heureux, en pleine forme et il t'adore. Je ne pensais pas qu'un homme qui n'avait qu'un passé sanglant derrière lui pouvait voir s'animer des sentiments paternels sans que ses souvenirs ne se raniment. Je suis désolée de te le prendre, mais là il n'y a pas d'autre solution tant que nous n'aurons pas réussi à faire le point sur nous. Nous allons avoir besoin de temps, Albator. On peut le faire, y arriver, pour notre fils ?

- Nous le ferons, pour notre fils, assura Albator. Je peux encore le prendre un peu ?

- Evidemment ! Ses affaires ont été embarquées, je t'attends, lui et toi, au sas d'arrimage. Tu as tout ton temps.

- Merci.

Et le capitaine de l'Arcadia passa dans la chambre pour aller s'emplir l'œil et le cœur de l'image de son fils dormant paisiblement, son doudou serré contre lui.


L'Ephaïstor reparti depuis quatre jours, l'Arcadia s'était retrouvé en visuel de l'objet repéré par les scans des observatoires des flottes de défense.

- C'est une station spatiale mobile, d'une taille colossale, la taille d'une planète quasi, inconcevable qu'elle se déplace !

Et l'observation s'était faite des deux côtés.

- Un vaisseau Pirate !

- Non, corsaire, Galahane, regarde cet écusson sur le drapeau…

- Pirate, corsaire, du moment qu'il ne s'agit pas du Deathsaber de ce massacreur qui a détruit la vie de tout notre peuple ! rugit la créature humanoïde femelle, au teint d'un jaune très pâle, les cheveux bleu azur. Que fait-on, papa ?

- On attend de voir ce qu'il nous veut. Je te délègue mes pouvoirs, moi je vais prier les Carsinoés.

- Papa, il y a longtemps que nos déesses nous ont abandonnés !

- Et moi je veux continuer à y croire. Mets l'Arche en état d'alerte, que chacun tienne son arme prête, au cas où.

- Oui, papa.