\
232 'Le Grand Cya.v$,
trotiuay hier au foir : & aidez moy,ie vous en con-
jure, à defcouurir qui eft l'heureux Amant qui a
pourtant eu le malheur de perdre vne chofe fi pre-
cieufe :&aprenez moyen luite , le nom de cette
belle Pcrfonne fi vous le fçauez. Theanor rougit,
à laveuë de ce Portrait : & après l'auoir pris , il
fut aufïï long temps à le regarder fans me refpon-
dre , que s'il n'euft pas connu de qui il cttoit.
Mais enfin Tarant preiïé de parler ; pour le nom
de cette belle Pcrfonne, me dit-il , fi vousn'eftiez
Eftranger à Samos , vous ne l'ignoreriez pas : car
la belle Alcidamie Ta rendu trop célèbre ,jpour
faire qu'il ne foit pas connu de tout ce qu'il y a
de gens raifonnables dans noftre Me. Mais pour
ecluy de ce't heureux Amant que vous dites qui
l'a perdu,ic ne le fçay point : & peuteftre,adiouita
t'il , eft-ce vne Peinture qu'elle a donnée à quel-
qu'vne de (es Amies. Mais , luy dis-ie , c'eft vn
homme qui Ta lailTée tomber , & non pas vne
Dame : cela peut-eftre encore, me répliqua t'il,
fans que pour cela ce foit vne galanterie d' Alci-
damie , car elle a des Parçns qui pourroientauoir
fon Portrait fans choquer la bien-feance:& fi vous
m'en croyez, dit il, vous ne montrerez cette Pein-
ture à pcrfonne , de peur de vous faire vne enne-
mie d'vneaufïi belle Fille que celle là. Cen'eftpas
mon dellein , luy dis-ie , de la defobliger : mais
ï'aurois du moins bien cnuie de fçauoir à qui eft
véritablement ce Portrait. le m'en info rmeray,me
dit il , & ie vous en rendray compte : mais cepen-
dant , encore vne fois , n'en parlez pas fi vous
m'en croyez: & fi vous vouliez mefme , dit il
encore , me laitier ce Portrait , ie penfe qu'il
feroit mieux en mes mains qu'aux voftres : car
iç vous voy vne curiofiïé inquiète ( adioufta-t'il
Livre Premier.. 233
en fous-riant àdemy) qui me fait craindre que
vous ne puiflïez vous empefeher de le montrer
. à qûelqu'vn. Pour n'en parler pas , luy dis-ic , &
pour ne le montrer pointée vous le promets : mais
pour la Peinture ie ne la rendray qu'à celuy qui Ta
perdue : encore nefera-ce pas fans peine, parce
qu'elle me plaift infiniment. Theanor fit encore
tout ce qu'il pût , pour ne me rendre point ce Por-
trait : mais ie m'opiniaftray de telle forte à vou-
loir qu'il me le rendift , qu'il fut contraint de le fai-
re : en fuite dequoy nous fufmes enfemble au lc-
lier de Polycrate, & de là au Temple auecques luy.
L'apres-difnée ce Prince eut la bonté de me pre-
fenter à la PrincefTcHerfilée fa Sœur , qui elt vne
Perfonne fort accomplie , chez laquelle il y auoit
alors beaucoup de Dames : & entre les autres , vne
Perfonne appellée Meneclide,dont l'on difoit que
Polycrate elloit amoureux. l'y vy de plus, la mer-
ueilleufeAlcidamie : mais fi belle, que ien'ayia-
rniis rien veu de fi aimable. LePrinceileHerfi-
Jée qui voulut me traiter en nouueau Fauory du
Prince fon Frcrc , me fit mettre auprès de', cette
belle Perfonne : de qui l'efprit féconda fi puiflam-
ment les charmes de fa beauté , que ie ne pus con-
feruer ma franchife. Theanor entrant dans la
Compagnie : 5c me voyant auprès d'Alcidamie,
comme ie viens de le dire , m'en parut vn peu in-
terdit : neantmoins ie ne fis pas alors vne grande
reflexion là defïus : car i'auois l'efprit fi inquiet,
qu'Alcidamie fans doute n'eut pas lieu de trouuer
ma conuerfation fort agréable. Quel eft ( difois-ie
en moy mefme , en regardant tous les hommes
qui auoient fuiuy Polycrate chez la Princefic fa
Sœur) cet heureux & malheureux Amant 5 qui a
perdu le Portrait que iay trouuéî Apres ie venois
%
2J4. Lh Grand Cyr-VJ,
à penfer combien cette Fille cuft efte eftonnee , fi
* tout d'vn coup ie luv eutle montre fa Peinture
que j'auois furmoy.-En fuite ie longeois combien
• vn homme feroit infortuné d'aimer vneaulh belle
Perfonne que celle là , de qui le cœur feroit défia
engagé. Enfin ie penfav cent mille chofes diffé-
rentes en fort peu de temps : & l'on peut prefques
dire , que la ialoufic qui a accouftume de (mure
l'amour , dans famé de tous ceux qui en font ca-
pables , la précéda dans la mienne : citant certain
du moins que ie fis tout ce que les jaloux ont ac ;
couftumé de faire , auparavant que j'eufie donne
nul témoignage d'amour par aucune autre voye.
le m'informay adroitement , qui eftoient les
Amants d'Alcidamie : efperant par la venir a la
connoiffancc de celuy à qui appartenoit le 1 or-
trait. Mais ceux à qui ie le demanday , me dirent
qu'il n'y auoit pas vn homme de qualité dans Sa-
mos qui ne l'ciift aimée : de forte que mes conje-
ctures ne trouuant point où s'appuyer ; mais , leur
dis ie, n'en a-t'elle choifi aucun ? Ceft ce quin'eft
pas aifé à découurir, me repliquercnt-ils ; car Alci-
damic a vn efprit adroit , capable de bien dcgui-
fer fes fentimens fi elle veut : & tout ce que nous
vous en pouvions dire, c'eftque fi elle a quelque •
Amant fauorifé , il faut qu'il foit aufii ditcret
qu'elle efl: habile , puis qu'il eft certain qu'il n'y en
a aucun bruit dans la Cour. Deux ou trois îours
fe paflerent de cette forte , pendant lefquels ie
voy ois tout! ours Alcidamie, ou chez la Princefle,
ou au Temple , ou à la promenade , ou chez elle:
car ie forcay Theanor à m'y mener. le dis que
ie l'y forçay , efiant certain qu'il s'en exeufa au-
tant qu'il put : Cependant ie le conjurois conti-
nuellement d'apprendre , s'il y auoit moyen , a
Livre Pkemiii.' 235
qui appartenoit le Portrait d'AIcidamic : 5c il me
répondoit toufiours , que cette çuriofité mutile
deuoit du moins eftre bien intentionnée : 3c que
quand il le fçauroit il ne me le diroit iamais , fi ic
ne luy promettois auparauant de bien vfer de cet-
te connoifiance,& ne delbblige: point Alcidamie,
Comme ie ne peniois pas encore eftre fort amou-
reux, ie luy promettois tout ce qu'il vouloit : de
forte qu'à quelques iours de là , il vint vn matin
dans ma chambre ; & feignant d'eftre bien aile,
Leontidas, me dit-il , i'ay enfin découuert à qui
appartient le Portrait que vousauez trouué : & il
eft à vne pcrlbnne de fi grande importance , que
vous deuez eftre rauy de luy pouuoir donner la
ioye de le rcuoir. le rougis au difeours de Thea-
nor* qui me voyant changer de couleur, en chan-
gea aufïï : & me demanda pourquoy ie ne le re-
mercioispasde s eftre mis en eftat de pouuoir fa-
tisfaire ma çuriofité ; C'eft, luy répondis-ie, Thea-
nor , que iay changé de fentimens : & que ie
crains prelentement autant de fçauoir à qui eft
cette Peinture , que ie l'ay defiré , parce que ie ne
puis plus me refoudre à la rendre. le m'y fuis
pourtant engagé, répondit Theanor tout furpris:
car ic n'ay pas creu que vous vouluflîez fçauoic
à qui elle eftoit , auec autre deflein que celuy de
faire cette a&ion de iuftice. Mais , luy dis ie, en-
core , Theanor , à qui eft cette Peinture,? le ne
fuis plus en termes de vous le dire , répliqua- t'il,
. puis que vous ne la voulez point rendre : car la
perfonne qui m'a permis de vous confier fon fe-
£ret , ne me la permis qu'à condition que vous
luy rendiflïez ce qui eft à elle : autrement il n'eft
pas iufte de vous apprendre vne chofe aufïi fe-
çrette que celle là. Mais, luy dis-ie , celuy à qui eft:
\
/ 236 Le Grand Ctkvj;
cette Peinture , eft il amoureux d* Alcidamie ? El
perdûment , me répliqua t'il : & ce Portrait , luy
repliquay-ie , luy a t'il efté donné par cette belle
Fille ? Quand vous me l'aurez rendu , me dit il,
vous le fçaurez : mais iufques alors ie n'ay ordre
de vous rien dire. Cruel amy , luy repliquay-ie,
i'aime encore mieux ce Portrait que voilre fe-
cret : & fi i'ay à rendre cette Peinture , i'aime
mieux auflï que ce foit à la perfonne qui Ta don-
née, qu'à celle qui Ta perdue*. Ha, Leontidas, me
dit Theanor , ne faites pas ce que vous dites , fl
vous ne voulez me defobliger fenfiblcment.
Comme nous en eftionslà,on me vint dire que
Polycrate me demandoit, de forte que ie fus con-
1
traint de quitter Theanor. Mais Dieux , que ie
paflay tout le refte du iour auec chagrin ! car enfin
ie ne doutois plus après ce que Theanor m'auoit
dit , que toutes mes coniecturcs ne fuflent bien
fondées : &que ce Portrait n'euft efté donné par
Alcidamie , à çeluy qui l'auoit perdu. le corrtmen-
çois mefme de fentir que ie n'eftois plus Maiftre
de ma raifon & qu'il faloit me refoudre d'aimer
Alcidamie malgré moy. Ne fuis-ie pas bien incon-
sidéré, difois-ie,de ne m'oppofer pas à vne paftion
naiflante , qui apparemment ne me peut caufer
que de la douleur î le fçay qu' Alcidamie aime ail-
leurs : que veux-je donc obtenir d'elle ? Leontidas
fouffrirat'il vn Riualdans le cœur de cette belle
Perfonne : ou fera t'il aflez fort pour l'en chaflen?
Mais quel eft ce Riual?di(bis-ie 5 Helas,pourfuiuois
le^ie n'en fçay rien. Peut eftre eft-ce vn homme
indigne de cet honneur: peut-eftre eft-ce Thea^
nor Tuy mefme : & quoy qu H en foit,adiouftois-ie,
c'eft Vn Amant peu pafïionnc , puisqu'il ne s'eft
pas fait connoiltre par la mort , après vne telle
Livre Premier.: 237
perte. Cependant Theanorn'eftoit pas moins en
J'nquietude que moy : car pour vous defcouurir
a vérité' , il eftoit amoureux d'Alcidamie : & ce-
{toit véritablement luy qui auoit perdu ce Por-
trait, ôcqui n'auoit ofé me l'aduoiïer. Car comme
i'eftois afiez icune, il n'auoit pu fe refoudre à fe
confier d'abord à ma diferetion : & il auoit creu.
pouuoir tirer cette Peinture de mes mains par
adrefle , & fous le nom d'vn autre. Mais remar*
quant enfin que iedeuenois fon Riual , il ne fça-
tioit quelle refolution prendre , & nous eftions
tous deux bien embarrafiez. Car Thcanor fea-
g
uoit qu'Alcidamie le haïroiteftrangement,fielle
aprenoit que ce Portrait fuft à luy : & ic craignois
auflï extrêmement que la chofe ne fuft de cette
forte. le m'informay alors à diuerfes perfonnes, û
Thcanor auoit efte amoureux d'Alcidamie : & ic
fçeus pour mon malheur, qu'il l'auoit efté, & qu'il
l'eftoit encore, le vous biffe donc à iuger, com-
bien i'eftois affligé : i'aimois Theanor par inclina-
tion, par raifon,& par deuoir : eftant certain qu'il
m'auoit rendu office de fort bonne grâce auprès
dfc Polycrate : & qu'il auoit pris mon party auec
beaucoup de chaleur contre Timefias , dont ic
vous ay défia parlé : de forte que ie connoiffois
bien que c'eftoit choquer la generofité, que de ne
combatre pas ma paflion. Auflifis-ie tout ce que
ie pus pour m'y refoudre , mais il ne fut pas en
mon pouuoir : & l'amour s'emparant abfolument
de mon ame , affoiblit tellement l'amitié que i'a-
uois pour Theanor, qu'il y auoit desmomen^où
malgré moy i'en auois quelque confufion. Alci-
damie pourtant eftoit toufiours la plus forte dans
mon cœur : & il m'eftoit plus aifé de me refoudre
à perdre mon Amy, que de quitter ce que i'aimois
. 2jS Le Grand ,"
alors fans comparaifon plus que luy. le ne chef-
chay donc plus qu'à colorer cette infidélité : p our
cet effet ie creus que ie deuois luy dire le premier
quelle eftoit ma paflion 7 feignapt d'ignorer la
tienne, le fus donc le chercher, & ie letrouuay
feul dans fa chambre : mais fi inquiet , que ie ne
Pcltois pas plus que luy ; car il commençoit de
foupçonner que j'eftoisfon Riual. Theanor à ce
que ie voy, luy dis-ie en l'abordant, cft auffi mélan-
colique que Leontidas, quoy qu'il ne foit pas fans
doute auffi amoureux : Comme nous auons prêt
ques toufiours efté à la guerre depuis que nous
nous corinoiflbns me répondit-il affez froide-
ment, nous ne nous fommes gueres entretenus de
chofcs galantes: & iene fçay pas pourquoy vous
prefuppofcz que vous eftes plus amoureux que
moy , ou que ie ne le puiseltre autant que vous.
C'efl: ( luy dis-ie vn peu interdit , car ie fentois bien
que ce que ie faifois n'eftoit pas trop généreux)
que s'il eitoit vray que vous aimaffiez auiîî forte-
ment quelque belle Perfonne, qu'il eft certain que
j'aime eperdûment l'incomparable Alcidamie,
vous vous en feriez plcintàmoy, comme ie m'en
viens pleindre à vous. I'auoisbïen creu (répliqua
Theanor , aiîcc vne froideur qui me furprit ) que
voftre cœur n'échaperoit pas à cette Belle : Mais
Leontidas (adjoufta t'il après auoir vn peu refvé)
vous n'aimez pas feul cette charmante Fille : & le
Portrait que vous aucz trouué, deuoit, ce me fem-
ble , vous auoir guery de cette paflîon naiflante.
Au contraire, luy dis-ie, c'eft luy qui me fait plus
- malade: car quand ie ne voy plus Alcidamie ie le
regarde : & il con férue fi bien le fouuenir de fa
beauté dans mon ame , que ie n'ay garde de Pou-
blier. Apres cela Theanor fut quelque tempsfans
\
Livre Premier; 239
parler : puis prenant vn vifage fort ferieufc , il me
dit que m'aimant comme il faifoit , il eftoit au de*
fefpoir de me voir engagé en vue afteâion , qui
ne pouuoit me donner que de la peine : & que
s'il luy euft cfté permis de me nommer le Riual à
qui eftoit la Peinture que j'auois ; il m'auroit fait
auoiïer, que ie ne dcuois point continuer d'aimer
Alcidamie. Quand vous me l'auriez fait auoiier,
luy dis ie , cela feroit inutile : parce que prefente*
ment ma paillon ne dépend plus de ma volonté :
& quand ce feroit vous, luy dis-ie tout hors de
moy, qui feriez cet heureux Riual dont vous par-
lez y & quand ce feroit mefme Polycrate , il fau-
droit que ie continuafie d'aimer Alcidamie. Ai-
mez donc Alcidamie , me répondit-il en rougit
fant , mais n'efperez pas d'en élire aimé fi prom-
ptement : & ne vous perfuadez point qu'elle vous
donne fi-toft fon Portrait : car ie puis vous affleu-
rer que celuy que vous auez, n'a pas efté obtenu
fans peine, quoy qu'elle ne haïïl pas la Perfonnc à
qui elle le donna. Cruel Amy , luy dis-ie, pour-
quoy voulez-vous que j'aye autant de jaloufie que
d'amour î C'eft , répondit-il , que ie voudrois vous
guérir de voftrc amour par voftre jaloufie. Non
non, luy dis-ie, cen'eft point à ce qui l'entretient
à la deftruire : & plus vous me ferez connoifirc
qu'Alcidamie a fauorife cet heureux Riual , plus
j'auray d'enuie de troubler fa félicité , & plus ie
m'opiniaftreray à aimer Alcidamie. Encore vne
fois , aimez Alcidamie , me dit il ; mais encore
vne fois aufïi fouft'rez que ie vous die, que vous
n'en ferez pas aimé facilement. I'atiouë que la
froideur de Theanor me pefa defefperer: car après
auo'r bien raifonné , ie conclus en moy-mefme
que cette froideur eftoit vn effçt de l'aflurance
/
240 Le Grand Cyhvs,
qu'il auoit de l'affection d'Alcidamie : De forte
que tout d'vn coup ne regardant plus Theanor
comme cet Amy officieux , auec qui i'auois du
moins refolu de garder quelque bien-feance ^ ie
le regarday comme vnRiual fauorifé,c'eftà dire
comme vn ennemy mortel. Sibien que châgeant
dedefiein, devifage,&detondevoix 5 Au nom
des Dieux Theanor, lyy dis-ie , nommez moy ce-
luy à qui eft le Portrait que i'aytrouué, afin que ie
fçache bien precifément qui ie dois haïr. le ne le
puis , répliqua t'il , que vous ne m'ayez rendu la
Peinture d'Alcidamie : la Peinture d'Alcidamie!
(repris-ie fans fçauoit prefqucs ce que ie difois,
tant la ialoufie m'auoit défia troublé le fens) non
non , iè né le feauray point à ce prix là , ce funefte
fecret que ie veux aprendre : car ne voulant fça-
uoir le nom de mon Riual , que pour luy ofter le
cœur d'Alcidamie, ien'ay garde de luy eh rendre
le Portrait. Du moins, dit Theanor, me promet-
trez-vpus vne chofe iufte, qui eft de ne montrer
cette Peinture à perfonne : puis que vous feriez
plus de tort à Alcidamie,qu'à voftre Riual : qui
a mon auis, adioulta-t'il , ne fera point voftre en-
nemy, qu'il ne fçache que vous foyéz plus fauorifé
que luy. Fauoiie qu'alors ie penfay pçrdre pa*
tience : & ie ne fcay s'il ne fuft arriué du monde,
ce que nous eudions fait Theanor & moy. Mais
diuerles perfonnes eftant venues , nous nous le-
parafmes : & ie fortis de chez Theanor le plus cha-
grin de tous les hommes. IofàilliMcment,difois-ie^
ce cruel Amy eft fi allure du coeur d'Alcidamie,
*H il ne craint point de le perdre: ou il mefprife
ï fort Leontidas , qu'il ne fe foucie pas qu'il (bit
fon Riual. Mais peut-cftre,adiouftois-ie , eft -ce
que mes coniectures me trompent ; & que ceux
qui
Livre Premier;
24.X
qui m'ont afluré que Theanor aime Alcidamie, fe
ibnt trompez eux mefmes. Enfin , concluois-ie,
ou Theanor n'aime point Alcidamie , ou il en eft
aimé : & veuillent les Dieux que ce (bit le premier. .
Dans cette incertitude où j eltois, ie pris la refo-
lution, pour m'en éclaircir,d'entretenir cette belle
Perfonne ; & de luy parler de Theanor de diuer-
ftS fortes, pour tâcher de découurir les véritables
fentimens. Ainfi fans auoir encore pu trouuer les
voyes de luy faire connoillre ma paillon , ie cher-
chav feulement celles de luy parler de mon Riual.
le fus donc chez la Princefle Herfilée, où ie fçeus
qu'elle eftoit. D'abord ie ne pus eftre auprès d'el-
le : mais après que diuerfes perfonnes furent en-
trées & forties , ie fis enfin fi bien que ie me trou-
Uay proche d'Alcidamie : qui me reçeut fuiuant (a
courtume auec aflez de ciuilité. Peu de temps
après Polvcrate arritia , fuiuy prefques de tout ce
qu'il y auoit de gens de qualité à Samos : à la re-
férue de Theanor . de aui la mélancolie l'auoit
uerfation ge-
ierue de Theanor , de qui la melar
empefché d'y venir. Comme la con
nerale eut duré quelque temps , Polycrate qui
auoit à entretenir la Princefle fa Sœur en particu-
lier, la tira vers des feneftres qui donnent fur la
pleine Mer , & s'y appuyant l'vn & l'autre, ils me
laifl'erent dans la liberté d'exécuter mon deflein.
tl fembla metVnc qu' Alcidamie contribuait à le
faire reiifTïr : bien eft-il vray que ce fut d'vne fa-
çon qui redoubla mon inquiétude. Comme il y
auoit peu que i'eftois à Samos , elle n'auoit lieu de
me parler raifonnablement que de chofes gene«
raies : & comme elle auoit remarque que Thea-
nor eftoit plus de mes Amis qu'aucun autre, elle
deuoit aufil pluftoft m'en parler , que de ceux
auec qui ie n'auois nulle habitude particulière.
3 Part. " Q_
242
Le Grand C y r. v s,
Apres auoir donc elle tous deux quelques md-=
ments fans rien dire : qu'auezvous fait de voihe
Amy, me dit-elle, & d'où vient que Theanor n'eft
point icy , aujourd'huy que toute la Cour y eft!
Cette demande que ie n'attendois pas me furprit:
& ie ne pus oiiir le nom de mon Riual , de la bou-
che d'Alcidamie , fans en changer de couleur :
car enfin ie m'eftois bien préparé à luy parler de
Theanor , maisie n'auois pas creu qu'elle m'en
dûft parler la première. Madame , luy dis-ie , ie
l'ay laifle fi mélancolique dans fa chambre , que
ie ne penfe pas qu'il foit prefentement d'humeur
à chercher la conuerfation. Vous eftes donc vn
mauuais Amy, dit-elle en fous-riant, de l'auoir
quitté en cet eftat. C'eft que fon humeur eft oit fi
fombre, luy dis-ie, que ma prefence l'importunoit:
& peut-eftre mefme plus que celle de beaucoup
d'autres n'euft pu faire. En verité,Leontidas,vous
me mettez en peine , repliqua-t'elle, car Theanor
cil vn fort honnefte homme : 5c s'il luy eftoit ar-
riué quelque grand malheur , i'en ferois extrême-
ment fâchée. Madame (luy dis-ie, toufiours plus
inquiet, plus curieux, & plus jaloux) comme il n'y
a pas long temps que ie fuis à Samos , ie n'y fçay
pas encore bien les nouuelles du monde : mais
pour vous qui les feauez toutes, ie m'imagine que
vous n 'ignorez pas le mal de Theanor , qui à mon
aduis,vientde quelque pailiô violente. Alcidamie
qui creut lors que ie luy voulois parler pour Thea-
nor, changea de couleur ; & me regardant plus fe-
rieufement qu auparauant, ien'ay point feeu, dit-
elle , que voitre Amy fuit amoureux, & ie ne penfe
pas mefme qu'il le (bit. Mais enfin , Leontidas,
s'il n'a point d'autre caufede fa mélancolie que
celle là , ie ne le pleins plus tant que ie faifois.
/
Livre Premier; 243
C'eft peut-eltre (luy dis-ie en le regardant aflez at-
tentiuement ) que vous fçauez qu'il n'eft pas à
pleindre : & qu'il n'eft pas haï de la perfonne qu'il
aime. le ne fçay, me repondit-elle, s'il eft haï ou s'il
eft aimé : carie ne fuis ny fa Maiftrefle ny fa Con-
fidente. Pleuft aux Dieux que la moitié de ce que
vous dites fûft vray ( luy dis-ie en l'interrompant
aflez brufquement ) car Leontidas en feroit plus
heureux qu'il n'eft. Leontidas , dit-elle en fous-
riant , vous eftes d'vnc Ifle confacrée à la Mère
des Amours , où la galanterie eft vne Loy 5 où
l'on ne parle que d'aimer ; oùl'on n'entretient les
Dames que de choies flateufes , douces, & obli-
geantes* Mais pour nous qui rcuerons vne autre
Diuinité 5 qui fortimes vn peu moins galantes
qu'elles 5 & mefme fx vous le voulez, vn peu plus
neres : i'ay à vous apprendre comme à vn Etran-
ger, qu'il ne faut pas dire de femblables chofes à
toutes nos Dames , qui s'en offenceroient peut*
cftre plus que moy 5 parce qu'elles ne fçauroient
pas extufer la couftume de voftre Pais jcomme ie
tais. A toutes vos Dames ! repris-ie auec précipi-
tation; hadiuineAlcidamie, vous ne connoiflez
pas Leontidas, fi vous croyez qu'il die iamais à
nulle autre perfonne qu'à Vous, qu'il eft éperdû-
ment amoureux. Serieufement, me dit-elle, Leon-
tidas, corrigez-vous de cette mauuaife habitude,
ou ie m'en pleindray à voftre Amy ; & le prieray
de vous l'ofter s'il eft poflible. Il ne le pourroit
pas, luy répondis-ie, quand il l'entreprendroit:
î'éuiteray donc voltré conuerfation , reprit-elle,
iufques à ce que vous ayez apris nos couftumes.
C'eft Tvfage par tout, luy repliquay-ie , d'ado-
rer les Belles comme vous : & c'eft auflï l'vfage
gênerai, répondit-elle, excepté en Chipie , qu$
QJi
f
*»
•
34+ Le Gund Cyrvs;
les Belles dont vous entendez parler , font gto* j
rieufès Ôc fieres : & ne fouffrent pas qu'on leur die j
de femblables chofes. Mais eft-il poiîible, luy re- I
pliquay-ie , que toutes les belles (oient inexorables j
a Samos? & n'y en a-t'il jamais eu qui ayent fouf*
fert d'eftre aimées 5 qui ayent permis d'efperer j
qu'elles aimeroient vn iour 5 qui ayent donné
leurs Portraits 5 & fait plufieurs autres chofes très
agréables pour ceux qui les reçoiucnt ? le n'en 1
connois point (dit-elle, ne fçachant pourquoy ic
luy tàifois ce bizarre difeours) & quand j'encon-
noiftrois , leur exemple ne feroit pas fuiuy par AI-' j
cidaniie. Mais enfin encore vne fois, Leontidas,
défaites- vous de cette mauuaifc habitude, fi vous
voulez que ie vous accorde ma conuerfation. Al-
cidamie dit cela d'vne façon qui me fit craindre
qu'elle ne me banniit : 5c quoy que ma jaloufic 1
me perfuadaft quelle n'efloit fiere entiers moy,
que pour eftre fidelle à mon Riual , le dépit ne
chalïa pourtant pas l'amour de mon cœur : de
- forte que prenant la parole , Si ce n'eft qu'vne
jiiauuaife habitude, luy dis-ie, vous feriez injufte
de prétendre me lofter fi toit : c'eil pourquoy ie
vous conjure de me donner quelques iours. Al-
cidamie qui eftoit bien aife de tourner la choie
en raillerie , dit qu'elle m'accordoit le refle du
iour : mais ie preifay tant , & dis tant de chofes,
que j'en obtins huit 5 au delà defquels ie ne de-
uois plus luy rien dire de trop galant , ny de trop
paffionné : me difant toufiours en riant , qu'elle
s'en pleindroit à Thcanor , fi ie luy manquois de
parole. Ce fut de cette forte qu'ail lieu de parler
de mon Riual , Alcidamie m'en parla : & qu'au
lieu de bien découurir fes fentimens pour luy, ie
declaray mon amour à Alcidamie. En fortant de
Livre Premier." 245
chez la Princefle , ic me trouuay aflez heureux
durant quelques momens , d'auoir pu faire fça-
uoir que j'aimois : mais venant à repafler tout ce
qu' Alcidamie m auoit dit , il me fembloit auoir
remarqué , qu'elle n'auoit iamais nomme Thea-
nor (ans changer de vifage: & qu'enfin ien'auois
pas lieu de douter qu'elle ne l'aimaft , ce qui me
donnoit vne inquiétude eilrange. Si ie n'enfle
point eu d'obligation à Theanor , j'eulTe cher-
ché des voyes plus violentes dem'éclaircir auec-
que luy, que celle que ie prenois : mais lny de-
' uant autant que ie faifois , ie ne fçauois quelle r.e-
folution prendre 5 & j'efïois très malheureux.
Que me fert, difois-ie, d'auôir le Portrait d'Alci-
damie, fi Theanor poflede fon cœur ? Quittons
donc, quittons vn defîein qui nous fera faire cent
Iâchetez inutilement. Mais petit-eftre , difois-ic
en fuite, ce Portrait cft-il dérobe : Mais s'il eft
dérobé , adjouftois-ie , il l'eft toufiours par vn
homme amoureux d'Alcidamie : & quoy que ce
fuft vn grand bonheur pour moy , que la chofe
fuft feulement ainfi ; ce m'eft toufiours vn grand
malheur d'eftre Riual d'vn homme qui m'a obi igé.
Cependant Theanor n'auoit pasl'ame moins en
peine que moy : car il faut que vous vous fou-
neniez que ie vous ay défia dit qu'il auoit aimé,
& qu'il aimoit encore paffionnément Alcidamie:
de laquelle il n'auoit iamais pu obtenir la moin-
dre chofe, comme ie Pay fçeu depuis. Ce n'efl
"as que le Portrait que j'auois trouué ne fuft à
uy : mais c'eft qu'il ne luy auoit pas efté donné
par Alcidamie ; qui ne fçauoit pas mefme qu'il
î'euft. Car il faut que vous appreniez, que cette
belle Perfonne auoit fait faire fon Portrait, pour
le donner à vne de fes Amies nommée Acafle :
Qiij
\
246
Le Ghand Cyrvj;
& qu'elle l'auoit fait faire auec vn fort grand foin..
Et en effet , elle le luy au oit dorme : mais à quelr
que temps de là , Polycrate deuant s'embarquer
pour s'en aller à la guerre , chacun allant dire
adieu à fes connoiflànccs , il fut grand nombre de
perfonnes de qualité chez Acaftc , pour prendre
congé d'elle : & entre les autres Theanqr y fut,
comme elle venoit de fortirpour aller faire quel-
que, vifite. Et comme il ne trouua perfonne en
bas , il monta dans fa chambre , & vit fur fa Table
le Portrait d'Alcidamie qu'elle y ^uoit oublié :
de forte qu'aimant paflïonnément comme il fai-
foit, & e£uit prçft de s'éloigner de Samo$ , il fit
ce que ie penfe que i'eufle fait comme luy , fi
i'eufle efté à fa place : c'eft à dire qu'il ofta la Pein-
ture de la Boette où elle eftoit , qui eftoit trop
riche pour la prendre : ôçfortit fi heureufement,
qu'il ne fut veu de perfonne. Vn moment après
Timefias qui eftoit Parent d'Acafte , & qui ai-
moit auffi Alcidamie , entra dans la mefme Mai-
fon , fans trouuer perfonne non plus que luy : &
fut à la chambre de fa Parente , qu'il trouua au
mefme eftat queTheanor l'auoit laifiée : ie veux
dire ouuerte , & fur la Table la Boette de Por-
trait , qu'il auoit oublié de refermer. De forte
que Timefias qui l'auoit veuë plufieurs fois en-
tre les mains de fa Parente, ne pût comprendre
poLiiquoy la Peinture n'y eftoit plus : fi bien que
raifant du bruit pour faire venir quclqu'vn à luy
des femmes qui eftoient dans vne Garde-robe
proche de là fortirent : & il leur demanda dou
venoit que cette Boette de Portrait eftoit fur la
Table , (ans que la Peinture fuft dedans? Ces fem-
mes toutes furprifes, dirent qu'elles n'en fçauoient
rien : qu'il n'y auoi't pas vn qu^rt d'heure qu'elle
Livre Pkemiei." 247
y eftoit : & qu'elles l'auoient mefme veuc depuis
3 que leur Maiitreiïe eftoit (ortie. En fuite elles ac-
: euferent Timefias comme Amant d'Alcidamie
k de l'auoir prife : & le mirent à le prier de la re-
\ mettre dans fa Boette. Luy s'en deffendit auec
j chagrin : & pendant cette conteftation , Acaite
; reuint chez elle, & aprit la chofe. D'abord elle
creut ce que (es Femmes luy dirent ; & s'imagina
1 que Ton Parent qu'elle f^auoit eftre très amoiu eux
I d'AIcidamieJ'auoitefte&iuemcntprife : & quoy
qu'il luy puft dire , elle ne voulut iamais le croire :
de forte qu'elle s'en fâcha extrêmement contre
luy. Neantmoins com ne il luy jura fortement qu'il
n'auoit pas pris ce Portrait, on s'informa qui eltoit
venu chez Acaite : Mais les Femmes qui vouloient
; s'exeufer de leur négligence , jurèrent & protefte-
' rent aufïi bien que les autres Domeftiques , qu'il
n'y eftoit venu que Timefias. Cependant Thea-
nor pour ne laifler nul foupçon de luy , retourna
chez Acafte , pour luy dire adieu: & fans luy té-
moigner qu'il y étroit defia venu auparauant,elle
luy fit fes pleintes de la perte qu'elle auoit faite :
& il luy répondit malicieufement au lieu de la
confolèr, que s'il en euft perdu autant , il en fe-'
roit mort de douleur. Enfin il partit auec ce thre-
I for caché : & faifant feruir à ce Portrait vne Boet-
te qu'il auoit, qui s'y trouua aflez iufte 5 parce
que l'on fait prefque tous les petits Portraits de
mefme gratïdeur : il s'embarqua aulîi fatisfait, que
Timefias eftoit chagrin : Car il s'imaginoit bien
que c'eftoit quelqu'vn de fes Riuaux qui auoit
dérobé cette Peinture. Cependant Alcidamie
\
ayant fçeu la chofe, foupçonna d'abord Acafte d
l'auoir donné à fon Parent : mais enfin elle luv fi
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uv ht
bien connoiftre que cela n'eftoitpas : car eftant
Qjnj
243 Le Grand Cyrvj,
toufiours perfuadée qu'il lauoit prife elle rom-
pit auec luy à fon retour. Alcidamie de fon collé,
qui eft fort glorieufe , trouua très mauuais qu'il
euit eu la hardieiïe de faire ce larcin : ôcletraitta
fort mal , toutes les fois qu'il luy voulut parler,
après qu'il fut reuenu. Comme elle viuoit très ci-
uilemcntauec Theanor, quoy qu'elle nelefauo-
rifaft pas : elle s'en pleiçnit à luy comme aux au-
tres , & luy témoigna fc tenir tellement oftencée
de la hardiefle de Timefias , qu'il n'eut iamais cel-
le de luy dire que c'eftoit luy qui auoit fait ce
précieux larcin , de peur de Te charger de la haine
qu'il voyoit qu'elle auoit pour ion Pviual : qui eft
, le mefme qui deuint mon ennemy dés le premier
Jour que j'arriuay à Samos. Voila donc de quelle
façon Theanor fans eftre fauorifé , auoit eu le
Portrait d' Alcidamie : car i'ay fçeu toutes cys cho-
fes bien precifément depuis ce temps là : & voila
auffi la raifon pourquoy il ne pouuoit fe refoudre
à me dire que ce Portrait fuft à luy : parce qu'il
fçauoit de certitude , qu'Alcidamie le haïroit, dés
\ qu elle fçauroit la chofe. D'abord ma feule ieu-
neffe l'en empefcha : mais en fuite apprenant que
j'eftois amoureux d'Alcidamie , il creut qu'il eftoit
. bon que ie m'imaginalTe qu'elle aimoit, & qu'elle
auoit donné ce Portrait a quelqu'vn : efperant
que cela m'obligeroit à me deliurer de cette paf-
lion. Il ne pouuoit pourtant fe refoudre à me
dire ce menfonge ouuertcment : & il me le laif-
foit feulement croire fans m'en defabufer. De
plus, il iugeoit bien qu'encore qu'il m'euft aduoùé
qu'il aimoit Alcidamie, ie n'eulfe pas ceflede l'ai-
mer, après cequeie luy auois dit : fi bien que
.ne voulant pas me donner des armes pour- le
combattre, & pour le deitruire dans fon cfprit, erç
,
!
Livre Premier. 249
.n'allouant que ce Portrait eftoit celuy qu'il auoiç
dérobé , ou en me difant aucc menfonge qu'Alci-
damieleluy auoit donné : il ne fçauoit quelle ré-
solution prendre non plus que moy : & nous fuf-
mes quelques iours à nous fuir auec autant de
foin , que nous auions accouftumé de nous cher-
cher. Durant ce temps là,ie voyois Alcidamie au-
tant qu'il m'eftoit pofïiblc : & me feruant du pri-
uilege qu'elle na'auoit donné, ie luy parlois de ma
paflion : & elle feignoit toufiours de croire que ce
n'eftoit encore que par habitude: me priât de nou-
ueau me fouuenir de conter bien les iours qu'el'e
m'auoit accordez. Cependant après auoir eilé vn
iour fans la voir, ie fus me promener feul dans des
Iardins publics qui font à la Ville , & qui font auflî
beaux que ceux du Prince Pctycrate : pour y rêver
auec plusde liberté, ie pris vne Allée fort couuer-
te ,011 quelque temps après ne pouuant m'empef-
cher de regarder le Portrait d'Alcidamie, ie leti-
ray de ma poche : & trouuant vn fiege de gazon
contre vnePaliflade , ie me mis à lcconfidercr
auec beaucoup de plaifir. Mais à quelques mo-
mens delà , ie le regarday auec beaucoup de cha-
grin :par la cruelle penféc que i'auois, qu'il euft;
efté donné à celuy qui l'auoit perdu : & ie penfe
mefme que ma ialôulîe me fitpronôcer quelques
paroles,qui obligèrent Timeflasqui fe promenoit
fans que i'en fçeuflb rien dans vne Allée qui tou-
choit celle où i'eftois, à regarder qui eftoit celuy
qui parloit : car comme ie n'auois parlé qu'à demy
haut; & que ie n'auois prononcé que trois ou qua-
tre mots, il ne me connut pas à la voix. Il s'appro-
cha donc de la Paliffade : Scpafiantcurieufement
les veux àtrauers refpaifleur des branches & des
feuilles^! vit d'abord que ie tenois vn Portrait : Se
»
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Le Grand
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cidamie : & lcmcfme qu'elle auoit autrefois don-
né à Acafte , & que l'on auoit creu qu'il auoit p ris.
Car il fçauoit bien qu'Alcidamie n'auoit iamais
efté peinte que cette feule fois là : n'ayant plus
voulu fouffrir de l'eftre, depuis la perte de cette
Peinture , quoy que fon Amie l'en euft preiï ce.
Comme il n'y auoit pas fort long temps que i'e-
Jtois à Samos , & que ie n'auois nulle conuerfà-
tion particulière auec Timefias , depuis nos der-
nières brouillerics, il nes'eftoit pas aperçeii que
ie fuQe amoureux d'Alcidamie: de forte qu'il fut
eftrangement furpris , de voir le Portrait de la
Perfonne qu'il aimoit , entre les mains de fou
Ennemy: «Se vn Portrait encore qui l'auoit fait haïr
d'AIcidamie ,& que l'on auoit creu qu'il auoic
pris. Ce qui lembarraflfoit le plus , c'eftoit qu'il
