Note : le premier addendum s'insère avant ce chapitre.
Acte quatrième, scène 5 ( et dernière ).
Le sang lui martelant les tempes, la bouche pâteuse, Jane ouvrit les yeux et observa les alentours, perdu. L'obscurité était telle qu'il lui fallut plusieurs minutes pour s'accommoder et entrapercevoir enfin une silhouette non loin de lui. Teresa. Immobile, elle ne semblait pas encore avoir repris conscience. Voulant s'assurer qu'elle n'avait pas de blessure plus sérieuse, il tendit son corps vers elle, la main gauche en avant, mais se retrouva soudainement retenu en arrière : il remarqua alors dans sa confusion persistante que son poignet gauche, menotté, le retenait à un mur de brique humide. Elle était hors d'atteinte. Plissant les paupières, forçant l'ouïe et tâtonnant tant bien que mal autour de lui, il comprit qu'ils devaient se trouver dans une cave ancienne, rarement utilisée s'il se fiait à l'odeur de moisi et de renfermé qui le prenait à la gorge. Une vague lueur sur sa droite indiquait une lucarne quelconque, obstruée méticuleusement par du carton ou des chiffons. Parfaitement inutile. Il soupira. Leurs vies ne tenaient plus qu'à un mince fil d'argent désormais. Ils n'auraient pas le droit à l'erreur, et si jamais l'équipe tardait trop à les retrouver…
Un froissement à côté de lui le tira de ses mornes pensées : sa compagne reprenait ses sens à son tour. Désorientée, elle imita machinalement les gestes qu'il avait effectué plus tôt, observant, palpant, avant de se tourner vers lui et de fixer autant que possible dans le noir son regard dans le sien.
« Une idée de l'endroit où nous sommes ? Ou depuis quand ? Qui ?
_ N'est-ce pas évident ma chère ? Faussement joyeux.
_ Patrick… Faussement grondant. Sourires complices. »
De leurs premières constations, ils concluaient qu'ils ne se trouvaient ni dans le pire ni dans le meilleur des scénarios. Ils étaient ensemble, « raisonnablement » malmenés, mais demeuraient ignorants de l'identité de leur agresseur et de ses intentions. Une seule ligne de conduite s'imposait dans l'immédiat.
« Jusqu'au bout.
_ Jusqu'au bout. »
Ils s'installèrent le plus confortablement possible, adossés au mur, et gardèrent un silence prudent. Ils ne devaient donner aucune munition à leur séquestreur en témoignant d'une affection, d'une rancœur ou d'une émotion particulière qui pourrait se retourner contre eux par la suite. Il leur manquait encore trop d'informations pour mettre en œuvre une contre-attaque ciblée.
Toutefois, si le silence constituait leur meilleure solution pour le moment, il n'en était pas moins inconfortable, angoissant. Il faisait ressurgir de manière plus poignante une peur sourde, familière, qui ne les avait pas quittés depuis des mois, qui imprégnait chacune de leurs cellules si profondément qu'ils parvenaient à l'oublier la plupart du temps. Connaissant pleinement le danger, sa nature, sa certitude, y ayant réfléchi, s'y étant préparés du mieux possible, elle était devenue une compagne lointaine qu'ils avaient appris à accepter et à dominer. Cependant, elle rejaillissait avec force en ces heures décisives où ils savaient que tout se jouerait, où ils n'avaient que peu de pouvoir pour décider de leur destin, et dont une issue positive, éventualité bien mince, dépendait de tant de « si » hasardeux qu'il serait plus raisonnable de partager la croyance d'Anouilh qu'une fois le ressort de la tragédie bandé, il ne lui reste plus qu'à se dérouler tout seul, sans surprise, jusqu'au dénouement immuable…
Néanmoins, le combat s'ancrait trop solidement dans leurs corps pour qu'ils y accordassent plus de quelques secondes et n'optassent au contraire pour sa définition du drame qui accorde à ses protagonistes un semblant d'espoir. Ils se forçaient alors à refouler leurs craintes au fond de leurs esprits et quand malgré tout une angoisse plus vive, plus aigüe, les prenait à la gorge, qu'ils devaient absolument maîtriser, dominer, pour jouer correctement leur partition à venir, quand ils sentaient qu'ils étaient sur le point de sombrer, ils osaient un coup d'œil en direction de leur compagnon d'infortune, inspiraient profondément une poignée de fois puis, apaisés, retournaient à leurs réflexions entrecoupées de somnolence.
De longues minutes s'écoulèrent ainsi, ou bien heures, ils l'ignoraient. Pas des jours, non. La faim commençait seulement à les tenailler. Finalement, des pas résonnèrent non loin de là, le bruit d'une clef tournant dans une serrure grippée. Un rai de lumière pénétra violemment dans la cave, les aveuglant, brûlant leurs rétines sensibles. Leurs paupières papillonnèrent furieusement tandis que l'home se rapprochait lentement, posément, s'arrêtait devant eux quand ils y virent suffisamment pour distinguer ses traits à contre-jour. Des traits inconnus, et pourtant familiers, si familiers… Le prédateur venait de se révéler à sa proie. Voix doucereuse.
« Cela faisait bien longtemps que nous ne nous étions pas rencontrés, Teresa. Je déplore cependant que nos retrouvailles prennent place en des circonstances si… décevantes. Silence, regard neutre de Lisbon. Et ne te voilà pas accompagnée de ce cher M. Jane, dont mon « ami » fait si grand cas… Bien qu'il parlât du consultant, ses yeux ne quittent pas l'enquêtrice. J'avoue que je m'attendais à autre chose… Silence persistant. Il ne ressemble guère à tes fréquentations habituelles… Enfin ! Ton plus brusque. Il jette un objet à terre. Attache ces menottes à tes pieds ! Aucune réaction de la prisonnière. Plus vite ! Ou je m'occupe de ton ami. Elle s'exécute avec une fermeté nonchalante. Bien. Tes mains maintenant ! Parfait. Une longue… discussion nous attend. »
Le Gars s'approcha, vérifia les liens de métal puis défit la chaine qui la retenait au mur, alors que Teresa et Patrick échangeaient un bref coup d'œil, se mettaient muettement d'accord sur la tournure prochaine des événements. Des adieux voilés. Leur échange fut brutalement interrompu quand Lisbon fut relevée de force et traînée sans ménagement dans l'escalier, hors de la pièce, sans pouvoir regarder une dernière fois en arrière. La porte se referma. L'obscurité fut de nouveau complète, faisant grimper en flèche l'inquiétude de Jane. La loi des probabilités se confirmait, les yeux du tueur ne trompaient pas : sa compagne serait le réceptacle principal de sa colère.
Convulsivement, il serra les poings jusqu'au sang, impuissant. Il ne pourrait rien faire, rien tenter, à moins qu'Il ne se décide à l'inviter à sa petite sauterie, plus tard, bien plus tard, à la fin, et il serait sans doute déjà trop tard pour Teresa. Il espérait qu'elle se souviendrait des tours qu'il lui avait enseignés et qu'elle trouverait un instant propice pour les utiliser. Vainement, – il le savait avant même de commencer, tous ses instruments lui ayant été confisqués derechef – il tâcha de se libérer de ses entraves, ne parvenant à d'autre résultat que de s'entailler légèrement à la main. Découragé, il cessa ses efforts et tendit l'oreille autant que possible, ne perçut qu'un silence parfait, terrible…
Il n'entendit rien d'autre que sa respiration pendant des heures.
A suivre :
« Je me réjouissais déjà d'admirer tes premières œuvres. Elle frissonne. Elles auraient été fantastiques. Dénégations de la tête. Voix résignée, mais résolue. Il me faudra me consoler en réalisant le meilleur et ultime de mes chefs-d'œuvre.
_ Ton œuvre ne sera pas parfaite. Il lui manquera quelque chose. Un détail. »
