Disclaimer : Hormis mes OCs, les personnages et l'univers de TIGER&BUNNY appartiennent à Masakazu Katsura et aux studios Sunrise.
Bêta-Lectrice : Ma siamoise chérie d'amour que j'aime à la folie, j'ai nommée : Sayuri-Geisha :D
Hello ! J'espère que vous vous portez tous bien en cette fin de mois d'Avril ! Pour ma part ça va, hormis le fait que mon ordinateur commence à rendre l'âme et que, du coup, je prends du retard dans l'écriture de mes chapitres. J'ai plus d'une dizaine de chapitres d'écrits, donc ça devrait aller, mais je préfère vous prévenir. Normalement, j'ai une nouvelle machine d'ici fin Juin gros maximum !
En attendant, profitez bien de cette deuxième partie qui contient la suite des flash-back de mes OCs. On revoit les Héros au prochain chapitre !
Bonne lecture !
Chapitre XXIV : La Marche d'Ouroboros - partie 2
Malgré ses seize printemps révolus, Lian-Hua s'en donnait à cœur joie les rares fois où monsieur Shirow l'autorisait à sortir seule dans le jardin.
Avec ses arbres aux fruits juteux, ses buissons fleuris, ses petits chemins de terre, ainsi que sa rivière au chant enivrant, l'endroit ressemblait à un parc onirique tout droit éjecté d'un rêve. Lorsque l'occasion se présentait, l'adolescente s'asseyait sur une grande pierre pour y lire un de ses ouvrages préférés, bercée par la symphonie de la nature. En plus de changer d'air, ce petit coin de paradis lui permettait de s'extérioriser. En effet, la présence constante de son supérieur l'étouffait progressivement au fil des mois passés en sa compagnie, cependant les chaînes de la soumission disparaissaient dès qu'elle se rendait dans les jardins de l'orphelinat. Malheureusement, posées à chaque extrémité de la structure, les imposantes grilles de fer enchaînées la ramenaient de force à la réalité : dehors, la désireuse liberté n'était que partiellement à ses côtés.
Un jour, alors que l'ennui frappa aux portes de son subconscient, les mirettes de Lian-Hua s'attardèrent sur le petit portillon rouillé au fond du jardin. Ligoté par le lierre et les ronces d'une plante fanée, il empêchait les plus fougueux de le franchir. Avec précaution, la chinoise posa sa main sur les grilles de la porte, et s'égara dans des pensées farfelues. Néanmoins, une seule question trotta continuellement dans son esprit : qui avait-il de l'autre côté ?
A l'instar d'une divinité ramenant à la raison un de ses pécheurs, les épines des ronces parvinrent à blesser la main de la jeune fille, qui poussa un gémissement de douleur.
Soudain, sans lui laisser le temps de s'en remettre, un bruit suspect l'interpella.
- Qui est là ?!
Aucune réponse, évidemment.
Lian-Hua rechigna, attrapa un bâton, et, face au portillon, se mit en position d'attaque. L'auteur de ce bruit restait inconnu, mais une chose s'avérait certaine : il venait de l'autre côté. Et bien qu'elle se sentît stupide d'attendre l'éventuel retour de son tourment, Lian-Hua demeura silencieuse et immobile.
- E-Excusez m-moi... Je... je ne voulais pas vous déranger..., bégaya une voix fluette, presque inaudible.
A l'entente de cette faible élocution, la chinoise eut un bref instant de doute, puis secoua la tête avant de reprendre sa position défensive.
- Qui es-tu ? Montre-toi !, ordonna-t-elle.
A sa grande surprise, la concernée lui obéit et se dévoila entièrement à elle.
C'était une adorable adolescente à la crinière flamboyante, dont les pointes se terminaient en bouclettes. Son regard d'un bleu turquoise observait avec crainte Lian-Hua, craignant sa dernière heure, malgré la porte qui la protégeait. De son côté, la Next haussa les sourcils face à ce spectacle inattendu.
- Qui es-tu... ? Que fais-tu ici ? répéta-t-elle.
L'arrivante se mordit les lèvres et hésita un instant suite à ces demandes. Elle aurait pu s'enfuir, disparaître sans avoir à répondre, seulement, étrangement, elle fit tout l'inverse.
- Je m'appelle Anju. Je viens du village d'en face et..., commença la rousse.
- « Le village d'en face » ?, la coupa Lian-Hua. Ça fait une trotte, non ?
- Un peu... Mais... Mais j'avais besoin de venir ici...
- Et puis-je savoir pourquoi ?
Le regard d'Anju glissa sur un point invisible. Elle réfléchit longuement aux mots qu'elle devrait employer pour ne pas semer de quiproquos ou le doute dans l'esprit de Lian-Hua. Après de longues minutes, elle prononça enfin des explications :
- C'est assez long... Mais... En fait... Voyez-vous, je vends des élixirs et des médicaments aux habitants de mon village pour subvenir aux besoins de mes parents...
- Vous êtes pau... Enfin, vous rencontrez des difficultés toi et ta famille ?, se rattrapa la chinoise.
Les mains squelettiques et pâles de la rousse tremblotèrent à cette suggestion. Et le hochement de tête qu'elle adressa à la chinoise lui confirma son statut misérable.
- J'arrivais à gagner un peu d'argent avec mon travail..., reprit Anju. Hélas, je n'ai plus de plantes pour continuer à fabriquer mes médicaments, et en faire pousser coûte bien trop cher pour une fille comme moi... Toutefois, on m'a dit que cet orphelinat regorgeait de fleurs et d'autres trésors nécessaires à l'élaboration de mes breuvages...
- Et tu pensais pouvoir en récupérer ?
- Pardon...
« Mais pourquoi s'excuse-t-elle ? », pensa Lian-Hua, excédée par cette politesse excessive.
- T'as besoin de quoi au juste ?, proposa-t-elle.
- Comment ?
- De quoi as-tu besoin ?
Stupéfaite, Anju fixa l'adolescente. D'abord, elle se demanda si elle avait bien entendu, se posa ensuite la question de savoir s'il était préférable de lui donner sa liste, et soupira devant cette pénible indécision. Tandis qu'elle dévisageait Lian-Hua, elle sentit une agréable aura s'évader de cette dernière. Ainsi, rassurée, la rousse se confessa :
- Du lierre, des feuilles de chêne, des pétales de roses, et des racines de pensées...
- Beaucoup de choses, en effet...
- Pardon...
Un souffle agacé s'évada des lèvres de l'orpheline. Néanmoins, ce geste insista Anju à présenter une énième fois ses excuses, ce que Lian-Hua n'apprécia guère. Blasée, elle l'observa une nouvelle fois, et se souvint qu'elle ne connaissait pas sa véritable identité.
- Es-tu une Next ou une humaine... ?, hésita-t-elle.
- Moi ? Heu... Une humaine...
- Je vois. Alors le mieux serait que tu reviennes ici en pleine nuit, aux alentours de minuit ou une heure du matin. Je risque d'être réprimandée si on me voit donner des fleurs à une inconnue.
- Je comprends... Alors, je reviendrai ce soir !
- Attends-moi ici, je te passerais ce qu'il te faut !
- Merci... Du fond du cœur merci mademoiselle... heu...
- Lian-Hua. Oh ! Et tu peux me tutoyer. Après tout, nous devons avoir le même âge.
Un sourire illumina le visage maigre d'Anju qui, jusque là, ne reflétait que de la peur et de la tristesse. Probablement émue par tant de bonté, elle adressa un « merci » joyeux à sa sauveuse, et s'empressa de repartir chez elle.
« Qu'est-ce que je suis en train de faire ? », se demanda alors Lian-Hua.
Lorsque la silhouette de l'humaine disparut, la culpabilité envenima le cerveau de la Next. A quoi la conduirait cette initiative ? Pourquoi s'engager à lui venir en aide ? Certes, depuis toute petite elle ne cessait de se convaincre que la différence entre Next et humains ne se résumait qu'à des fables écrites par les clans opposés, et que conserver ses idées ne servirait à rien d'autre qu'à assister, impuissant, à une guerre éternelle. Cependant, malgré sa détermination légendaire, Lian-Hua se sentit écrasée par une pression malsaine, douloureuse, et incontrôlable. A l'image d'Itsuki Shirow.
Pourtant, au-delà de la désagréable impression d'être condamnée, elle souhaitait aider cette Anju. Une partie d'elle-même, optimiste et enjouée, murmurait au monde la fierté de désobéir aux règles d'un supérieur borné, tandis que l'autre, réfléchie et craintive, hurlait son appréhension face à une telle situation.
Seulement, Lian-Hua refusa de fuir.
Le soir, elle attendit que les douze coups de minuit retentissent dans la bâtisse, et quitta discrètement son lit, en prenant garde de ne pas réveiller Itsuki.
« J'ai dix minutes pour sortir d'ici... », décréta-t-elle.
Elle baissa ses paupières, prit une profonde inspiration, et se concentra afin d'enclencher son pouvoir. Soudain, un ronflement en provenance du lit du directeur la fit sursauter. Angoissée, elle l'observa... et soupira en le voyant toujours prisonnier des bras de Morphée. Sans bruit la chinoise, désormais invisible, ouvrit lentement la porte, fronça les sourcils en l'entendant grincer, et quitta sa chambre après avoir vérifié une dernière fois l'état de l'endormi.
Le parquet du couloir émit un bruit désagréable au contact de son pied. Lian-Hua se mordit les lèvres et l'injuria intérieurement : ce n'était que dans ces moments là que le sol se permettait de faire un tel vacarme ! Toutefois, la Next préféra ne pas s'attarder sur ce détail, et descendit les escaliers pour y rejoindre la porte d'entrée qu'elle traversa.
Une fois les plantes nécessaires en main, l'adolescente se rendit au petit portillon où tout avait commencé. Une ombre se dessina peu à peu dans la pénombre, et dévoila une Anju apeurée par l'environnement sombre et à peine éclairée par les rayons de la Lune. Lian-Hua la rejoignit en silence, surveillant les alentours qui s'avoisinaient dorénavant au jardin de la Mort. La lumière pure de l'astre d'argent désigna alors la Next, l'illuminant de ses rayons cristallins, à l'image d'un immense projecteur désignant sa plus belle actrice. Devant une telle splendeur, l'humaine se sentit inférieure.
- Bonsoir Anju, murmura Lian-Hua.
- B-Bonsoir ! Encore une fois désolée pour le dérangement, balbutia la rousse.
- T'en fais pas ! Mais arrête de t'excuser s'il-te-plaît.
- Pard... D'accord.
Un petit sourire en coin s'invita sur les lèvres de la Next qui lui tendit le bouquet de plantes. Prenant garde aux ronces sournoises, Anju saisit l'offrande avant de la blottir contre son cœur.
- Oh merci... Merci du fond du cœur !, s'exclama-t-elle, émue.
Et sans crier gare, ces remerciements agirent comme un baume aux effets immédiats pour la chinoise. Son cœur s'allégea, ses yeux s'élargirent, sa bouche s'entrouvrit, et une agréable sensation imprégna son esprit.
C'était donc cela l'ivresse du bonheur liée à une bonne action ? Sans vraiment donner une véritable raison à ce sentiment, Lian-Hua comprit qu'elle ne devait pas avoir honte de son acte irréfléchi : humaine ou pas, Anju méritait un peu d'aide.
- Je vais devoir te laisser, annonça l'orpheline. Mais... mais n'hésite pas à revenir à cette heure si tu as besoin d'autre chose, ou tout simplement si tu souhaites discuter...
Étonnée, l'humaine releva la tête et dévisagea sa sauveuse avant de s'empourprer. Peu habituée à ce qu'on se montre si gentille avec elle, Anju ne sut quoi répondre. Cependant, l'expression rassurante de Lian-Hua balaya toutes les peurs enfouies en elle, ainsi que ses angoisses.
- Je repasserai demain à la même heure alors. Ne prépare rien, j'aimerais aussi m'entretenir avec toi... Tu n'es pas comme les autres, et j'apprécie cette qualité !, s'emporta Anju, heureuse.
- Alors... Je t'attendrai, hésita Lian-Hua.
Et sur cette annonce, Anju disparut dans la nuit, abandonnant sa nouvelle amie dans le labyrinthe des réflexions.
Que venait-elle de faire ?
Néanmoins, même si elle savait que son idée n'était pas forcément bonne, la boule dans son ventre diminua étrangement. Certes, côtoyer un humain s'avérait contraire aux valeurs de l'orphelinat, mais Lian-Hua s'en moquait, Anju paraissait bien plus intéressante que les Next, et c'est tout ce qui comptait.
Après s'être convaincue, l'adolescente retourna dans sa chambre en veillant à ce qu'on ne la remarque pas.
XxXxX
A partir de ce jour, les nuits de Lian-Hua se raccourcirent.
En effet, avec ses échanges en compagnie d'Anju, elle ne disposait que de quelques heures pour faire ses nuits. En contrepartie, plus le temps s'écroulait dans les abîmes de l'oubli, plus elle tissait un lien incroyablement fort avec son amie. Hélas, se voir tous les soirs n'était pas une chose aisée, surtout pour l'orpheline qui devait redoubler d'astuces pour ne pas se faire repérer. Au cours des derniers mois passés à fureter dans la bâtisse, Lian-Hua avait élaboré plusieurs plans pour éviter tout mauvais imprévu : ainsi, elle avait réussi à réparer toute seule la porte de sa chambre pour qu'elle ne grince plus, et à éviter les éventuelles rencontres avec les orphelins se rendant aux toilettes en pleine nuit. Cependant, un même problème persistait : le parquet et son bruit désagréable.
Elle détestait marcher dessus, car elle savait pertinemment qu'aucune astuce ne porterait ses fruits. Avancer sur la pointe des pieds, longer le mur, faire de grands pas... Toutes ces idées se concluaient inévitablement sur un échec. Elle abandonna au bout de la huitième tentative, et jugea préférable de ne pas s'attarder sur ce détail, étant donné que son don d'invisibilité la rendait invulnérable sur une durée déterminée.
Au fil des douze mois qui suivirent, Lian-Hua apprit à connaître Anju, et vice-versa.
Sans qu'elles ne s'y attendent, les deux adolescentes se découvrirent complémentaires lorsqu'elles écoutaient les opinions de l'autre. Ainsi, Anju comprit que Lian-Hua était une Next, et que sa propre mère l'avait renié pour cela. Pourtant, malgré cette révélation, la rousse ne se sentit pas plus menacée qu'auparavant, et rassura son amie en lui offrant des promesses sécurisantes. En contrepartie, Anju lui avoua sa plus grande honte : ses parents vivaient sans le sous, et son géniteur se noyait progressivement dans l'alcoolisme, incapable de faire face à cette humiliante situation. La nuit où elle se dévoila à l'orpheline, une troublante lueur illumina ses perles turquoise, prêtes à déverser des larmes retenues avec difficulté. Depuis sa plus tendre enfance, Anju aimait profondément ses parents, et plus particulièrement son père qu'elle assimilait à un Héros toujours prêt à la soutenir. Cet homme si fort et chaleureux, au rire respirant la vie et la bonté, valait tous les trésors du monde. Malheureusement, le jour où il perdit son emploi sonna le glas de sa joie de vivre.
De leur joie de vivre.
Lian-Hua écouta attentivement Anju. Et bien qu'un soupçon de tristesse la heurtât, un peu de jalousie s'invita en elle : au fond, elle aurait tant voulu ressentir un tel amour envers son géniteur, quitte à ce qu'il dépérisse ensuite.
Après tout, rien n'est éternel.
XxXxX
Nel se recroquevilla dans ses couvertures quand il entendit un bruit venu du couloir.
Le même que d'habitude.
Depuis plusieurs mois maintenant, ce drôle de bruit retentissait aux alentours de minuit et une heure du matin, paralysant de peur le petit garçon de huit ans. Le grincement sur le parquet trahissait la présence inconnue qui marchait dessus, résonnant aux alentours comme le soupir affamé d'une créature meurtrière. En dépit de son insolence à toujours vouloir se montrer aussi fort et courageux que ses aînés, Nel, encore enfant malgré tout, était terrorisé par les monstres et autres créatures issues de l'imaginaire. Ces choses cachées sous le lit, dans un placard, dans la cave... Il se doutait bien qu'elles existaient et que tôt ou tard, il deviendrait l'une de leur victime.
Cette pensée le fit déglutir. Comme pour chercher le réconfort d'une mère aimante, il serra son oreiller contre lui, de toutes ses forces, et pria que le vacarme macabre cesse une bonne fois pour toute.
Malheureusement, même si l'effroyable monstre l'épargnerait cette nuit là, il reviendrait inévitablement le lendemain pour, peut-être, le dévorer.
Un soir, Nel décida d'en finir une bonne fois pour toute avec cette histoire dérangeante. Lampe torche à la main, il attendit que sonne minuit pour se faufiler hors de son lit. Toutefois, courageux mais pas téméraire, il n'osa se rendre seul dans le couloir de la mort. Avec hésitation, il longea la rangée de lits où dormaient les autres orphelins, et se stoppa face à celui de Joshua.
- Joshua... !, murmura l'enfant.
- Hun..., bredouilla l'interpellé, en plein rêve.
- Joshua, réveille-toi ! J'ai besoin de ton aide !
Agacé que son ami ne réponde pas à ses appels, Nel retroussa ses lèvres dans une moue boudeuse et employa les grands moyens. Si les mots ne fonctionnaient pas, alors peut-être que la lumière le réveillerait.
Sa théorie se révéla correct.
Dans un sursaut, Joshua s'exila du royaume des rêves, et fronça les sourcils en apercevant son cadet à ses côtés.
- Pourquoi t'as fais ça ?, s'énerva-t-il.
- Tu dois venir avec moi. Il y a un monstre qui rode dans le couloir !, ordonna Nel.
- Qu... Hein... ? T'es pas un peu grand pour croire en ces sornettes ?
- Ce ne sont pas des sornettes ! Toutes les nuits à la même heure, je l'entends !
- N'importe qu...
Mais, sans lui laisser le temps de finir sa phrase, Nel plaqua une main sur la bouche de son aîné, avant de plonger son regard dans le sien d'une mine sérieuse. Interloqué, Joshua haussa un sourcil et attendit que quelque chose se produise.
Seuls les ronflements d'enfants, mêlés au silence morose de la chambre, rebondirent contre les murs de la salle. Point surprenant pour l'aîné du duo. Néanmoins, Nel n'ôta pas sa main et le força à patienter encore un peu, décidé à lui prouver ses propos.
Trois minutes s'écoulèrent dans le vide.
Puis cinq.
Huit.
C'est au bout de la dixième minute que le craquement habituel retentit, au même moment où Joshua s'apprêta à réprimander son cadet. A l'entente du son sinistre, le premier glissa son regard de jais un peu partout, tandis que le second s'accrocha au bras de son ami.
- T'es bête ou quoi ? Ce n'est que le vent, soupira ce dernier.
- Du vent à l'intérieur ? Ce n'est pas possible !, se défendit Nel.
- Bon. Alors c'est sans doute des rats.
- A la même heure, tous les soirs ?!
- Peut-être quelqu'un qui se rend aux toilettes alors.
- C'est un monstre !, insista le crédule.
- Nel !, s'impatienta Joshua. Les monstres, ça n'existe pas !
- Tu dis ça parce que t'oses pas venir avec moi !
La phrase à ne jamais dire à un enfant.
- C'est bon, je viens. Mais uniquement pour te prouver que tu divagues !
- Merci !
C'est ainsi que le duo quitta la chambre avant d'arriver au couloir tant redouté.
Droit et confiant, Joshua marchait sereinement en pointant sa lampe devant lui. De son côté, Nel restait caché derrière lui en prenant garde à ne pas le perdre de vue.
Qui était vraiment le plus peureux ?
- Tu vois. Y a rien, souffla le rationnel, une fois arrivé au bout du couloir.
- Il doit se cacher ! appuya le naïf.
- Je ne te croyais pas si bête...
Seulement, alors que Nel se para à rétorquer, une ombre imposante drapa le rayon de lumière, immobilisant l'orphelin qui ne parvint à hurler. Au même moment, un frisson glacial picota l'échine de Joshua, qui tentait tant bien que mal de garder son calme. Hélas, la silhouette noire eut raison de sa conscience, et dans un élan lugubre, elle s'avança dangereusement vers ses nouvelles victimes, à l'image de la faucheuse rejoignant son futur amant. Tétanisés, les forces des enfants les abandonnèrent face au démon sans visage, et seuls les battements rapides de leur petit cœur prouvèrent leur effroi. Les billes brunes de Nel lâchèrent quelques gouttes d'amertume, tandis que celles de son ami fixèrent avec ténacité la vision s'offrant à elles.
- Que faites-vous ici à cette heure là ?!, tonna sévèrement l'ombre, dans une voix familière.
« Cette voix... ? », pensa alors Joshua.
Il lui fallut plusieurs secondes afin de mettre un visage sur cette élocution. Par instinct, il releva la lampe pour mieux dévisager l'auteur de cette frayeur.
Quelle agréable désillusion : la silhouette noire n'était autre que celle d'un de leur professeur faisant une ronde nocturne !
Nel hoqueta un moment, et sentit son visage rougir de honte à la vue de son enseignant. Peu après, la confiance regagna son esprit : ce n'était pas aujourd'hui qu'il quitterait ce monde ! Néanmoins, la crainte regagna son cœur en apercevant l'expression austère et désagréable de l'adulte devant lui. Traîner si tard dans les couloirs était défendu, et quiconque désobéissait à cette règle se voyait sévèrement puni.
- Je... On..., balbutia Nel.
- Nous..., reprit Joshua.
- Assez ! Retournez dans votre chambre ! Et sachez que dès son réveil, monsieur Shirow sera informé de votre petite escapade !, menaça le professeur.
Sans un mot, les enfants s'empressèrent de rejoindre leur lit en redoutant l'arrivée du matin. Finalement, la mort arriverait plus vite que prévue.
XxXxX
- Aie !
Nel scruta le bout de ses doigts meurtris par les coups de règle. Aussi carmins que des pétales de rose, il ne parvenait même plus à les faire bouger. Recevoir une telle punition de la part de monsieur Shirow, dans son bureau, et qui plus est devant Lian-Hua se révélait atrocement humiliant pour le petit garçon. Toutefois, il se réconforta en se disant qu'il valait mieux se faire frapper sur les doigts que de recevoir une déculottée.
Tenu à coté de lui, Joshua attendait patiemment son tour avec un calme impressionnant. Il observa du coin de l'œil son ami gémir de douleur, puis glissa son regard sur Itsuki qui leur adressait des menaces cinglantes.
- Joshua, tes doigts.
L'ordre de l'adulte tambourina contre le crâne de l'interpellé. A cet instant, il eut l'impression que sa dernière heure retentissait, comme lorsqu'un condamné rejoint la corde de pendaison, sous le regard dérangeant des spectateurs.
Toutefois, Joshua n'était pas un criminel, et encore moins un garçon aux portes de la mort. Ces pensées en tête, il redressa ses mains, et patienta.
- Si tu les recules, c'est un coup de plus.
Loin de lui cette idée de toute façon.
Dans un bruit semblable à celui d'un fouet qui claque, le bout de bois s'écrasa violemment sur les ongles du Next. La puissance du coup ne fut pas moindre, Lian-Hua le comprit quand elle vit les cheveux noirs du martyr bouger au rythme d'un souffle imperceptible et rapide. Pourtant, à sa grande surprise, la mine de l'enfant resta neutre, à l'instar d'un robot.
- Je suis terriblement déçu par ce comportement ! Surtout toi Joshua ! Vous avez intérêt à réfléchir à votre comportement, tous les deux !, tonna Itsuki.
- Pardon monsieur, clamèrent en chœur les Next.
- Vous devez vous montrer obéissant, vous êtes destinés à faire de grandes choses tous les deux. D'abord, que faisiez-vous dans les couloirs ?
A cette question, Nel se mordit les lèvres. Raconter qu'il avait cru entendre un monstre engendrerait certainement des moqueries à son égard, et il ressentait suffisamment de honte ainsi.
- Nous avons entendu des bruits dans le couloir, et je pensais qu'il s'agissait d'un monstre, mentit Joshua, à la grande surprise de son ami. Nel a simplement voulu me prouver que j'avais tort.
- Et au final ?
- J'ai été idiot de croire en ces sornettes. Bien sûr que les monstres n'existent pas, termina-t-il, lançant une pique volontaire à son cadet.
- Je vois. Bon, sortez. Et ça ira mal si on me reparle de vous !
Les réprimandés s'inclinèrent solennellement à ces ordres, tournèrent les talons, et quittèrent les lieux en silence. Une fois dans le couloir, Nel leva le regard sur son aîné, encore chamboulé par son sacrifice.
Il s'agissait de la première fois que quelqu'un daignait à le protéger.
Lui, Nel Casi.
Avec ses pas rapides et sa carrure assurée, Joshua jouissait déjà d'un charisme dès son plus jeune âge, fascinant alors quiconque osait le côtoyer.
- Pourquoi as tu fais ça ?, risqua Nel.
- Tu es mon ami, non ?, sourit Joshua.
Le cadet n'en croyait pas ses oreilles. Voilà donc la seule raison qui avait poussé Joshua à prendre ce risque sordide ? Par amitié ?
Cette réponse inattendue lui procura une agréable sensation de bonheur.
Etait-ce donc cela le bonheur ? Pour la première fois de sa vie, il se sentit soulagé d'un poids. Comme si en ce monde, quelqu'un l'acceptait enfin en tant que tel, sans le juger, sans l'humilier, sans chercher à le faire souffrir.
Oui, inconsciemment, Joshua le sauvait d'une existence monotone, et dieu que c'était rassurant. Car il recevait soudain, l'équivalent de dix années de bonheur.
Devant tant de joie, Nel se jura alors de ne jamais abandonner son seul et unique ami.
- Je vais lire un peu à la bibliothèque, annonça son sauveur.
- D-D'accord, bafouilla Nel. Moi je vais dehors, je te rejoins plus tard !
XxXxX
Quand la porte du bureau se referma, Lian-Hua s'égara sur un point invisible. Est-ce que le monstre dont parlait Joshua ne s'avérait autre qu'elle-même ?
La culpabilité se joua d'elle, titillant ses pensées, torturant ses idées. Si elle était bel et bien fautive de la punition affligée aux enfants, elle ne se le pardonnerait pas.
- Monsieur Shirow ?, demanda-t-elle. Puis-je sortir prendre un peu l'air ?
- Hum ? Vas-y. Tu as quartier libre jusqu'à midi.
Elle le remercia poliment, et se rendit aux jardins qu'elle aimait tant.
Instinctivement, elle passa devant le petit portillon où l'attendait habituellement Anju, et se perdit dans ses pensées. La chance se montrait, jusque là, garante de leur amitié, mais elle se doutait que tôt ou tard, Itsuki découvrirait le pot aux roses. Chaque soir, chaque nuit se révélait beaucoup plus dangereux pour elle. Et malgré tout, elle continuait à s'y risquer.
- Psss, Lian-Hua !, l'interpella une voix.
La chinoise écarquilla les yeux en reconnaissant l'élocution d'Anju. Cette dernière, essoufflée, l'appelait par de grands signes de main.
Que faisait-elle ici ? Ou du moins, à cette heure là ?!
Après avoir vérifié les alentours, Lian-Hua la rejoignit le plus discrètement possible.
- Lian-Hua, je suis désolée de venir ainsi, sans prévenir, mais je dois te dire quelque chose..., s'emporta la rousse.
- D'accord mais dépêche toi, sinon on risque de nous voir...
- Mon père... Mon père va...
Cependant, au lieu de prononcer des mots distincts, les lèvres tremblantes d'Anju libérèrent des sanglots agrémentés de larmes amères. Estomaquée, la Next paniqua et tenta vainement de la rassurer malgré ses faibles expériences au niveau du contact humain. Toutefois, son amie reprit la parole, en essayant d'être la plus claire possible.
- Mon père va me marier..., révéla-t-elle enfin.
Lian-Hua s'efforça de contenir le cri de surprise qui remontait dans sa gorge, et afficha à la place une mine choquée. Comment une fille aussi jeune et inexpérimentée qu'Anju pouvait épouser quelqu'un, par le biais de son géniteur ? La chinoise aurait pu penser qu'il s'agissait là d'une union consentie, emprunt d'un amour pur et touchant, seulement, l'expression chagrinée de son amie l'en dissuada.
- Mais... Pourquoi ? Et à qui ?!, s'affola l'orpheline.
- Mon père est persuadé que si j'épouse un homme aussi riche que « lui », sa misère disparaîtra... C'est un procureur très renommé au village..., développa Anju, toujours en larmes. Il a quarante ans... Oh Lian-Hua, je ne veux pas épouser cet homme... !
Les sanglots reprirent, plus forts et violents, renvoyant l'inutilité de Lian-Hua face à une telle situation. Récemment, Anju paraissait plus épanouie et heureuse, à l'image d'un torrent qui reprend vie sous la fonte des glaces. Ces derniers mois passés à partager des choses avec son amie, lui avaient permis de retrouver peu à peu un goût à la vie, et à apprendre à sourire au-delà des pires situations Et soudain, sans crier gare, par le biais d'une simple annonce, le bonheur filait aussi vite qu'il n'était arrivé. Les yeux brouillés par les perles d'eau salée, Anju tenta de prononcer quelque chose. Malheureusement, la tristesse retint en otage les mots coincés au fond de sa gorge brûlante.
- Anju...
- Je... Je ne p-peux p-pas..., bredouilla l'adolescente.
- Je sais bien...
- Je dois m'enfuir... Où, je ne sais pas... Mais je dois partir !
- C'est de la folie ! On te retrouvera !, s'alarma la Next.
- Je veux essayer ! Sinon je le regretterais toute ma vie !
Cette déclaration retentit comme un coup de tonnerre déchirant un ciel d'été paisible.
- Viens avec moi Lian-Hua !, s'exclama la rousse.
- M-Moi... ?
- Tu n'arrêtes pas de dire que ta place n'est pas ici. Profitons-en pour partir ensemble !
- C'est impossible... Je ne peux pas..., hésita la chinoise, en détournant honteusement le regard.
- Qu'est-ce qui t'en empêche ?!
Question pertinente.
En effet, qu'est-ce qui la retenait ? La peur de franchir le pas ? Monsieur Shirow et ses colères de plus en plus constantes ? Non... Ces choses là ne représentaient que des excuses lui servant de bouclier. En réalité, Lian-Hua avait peur. Elle était effrayée par ce qui se cachait de l'autre côté des murs. De la réaction des gens face à son identité, de leur expression renfermée, de l'abandon, tout simplement. Elle se sentait pathétique, idiote et lâche. Elle qui, pourtant, n'espérait pas mieux que de changer les mœurs d'une société en perdition, humaine comme Next. Au final, les enseignements qu'elle espérait ne jamais retenir, portaient peut-être leurs fruits...
Et puis, Anju apparut, ainsi que son regard, certes, ravagé par les larmes, mais ô si intense... La Next enviait une telle motivation de sa part, un si grand besoin de s'accrocher à la liberté et à oser prendre des risques.
- Tu n'as rien à perdre !, insista son amie.
« Certes... », pensa alors Lian-Hua, torturée par des désirs contradictoires. Pourtant, sa tendre liberté l'attendait derrière les grilles du portillon, appuyant son appel par le biais d'un vent doux et frais.
Qu'avait-elle à perdre ?
- Tu sais..., commença Anju, je crois que sans ta présence, ma vie serait restée bien terne. Tu ne dois pas douter de tes compétences. Ne crains rien, le monde extérieur n'est pas forcément mauvais !
- Je suis une Next, on me rejettera..., murmura Lian-Hua, dans un ton fataliste.
- Est-ce que je t'ai rejetée, moi ?
Les yeux grands ouverts, la chinoise releva la tête pour dévisager une nouvelle fois l'humaine. Un petit sourire affectueux se dessina sur les pommettes de cette dernière, et voyant que son amie ne lui répondait pas, elle continua :
- N'aie pas honte de ce que tu es. Des Next respectés et aimés, il y en a plus que tu ne le crois.
Les mots bénéfiques à n'importe quelle âme tourmentée.
Noyée dans un océan d'émotions, les yeux figés sur une Anju indulgente, Lian-Hua ne remarqua même pas les larmes rouler sur ses joues pâles.
Depuis combien de temps n'avait-elle pas pleuré ainsi, sans prêter attention à son entourage ? Elle-même n'aurait pu donner une réponse valable à cette question, mais une chose était certaine : l'humaine avait ravivé la flamme dans son cœur.
- C'est d'accord..., souffla-t-elle enfin. J'essaierais de partir avec toi.
- Tu m'en vois ravie, sourit la rousse. Je t'attendrais non loin de la sortie du village.
- Comment ? Tu ne viens pas ici ?
- Je risquerais de faire un sacré détour... Si on m'aperçoit, je suis fichue...
- Je vois...
- Je t'attendrais entre vingt trois heures, et vingt trois heures trente, à bord d'un Taxi, commença Anju. Cependant, il faudra que tu te dépêches, car passé ce délai, je serais malheureusement obligée de partir sans toi..., conclut-elle, dans un souffle mélancolique.
Deux regards s'échangèrent dans un silence sinistre. Pendant que l'humaine prononçait plusieurs phrases sécurisantes et encourageantes concernant leur plan d'évasion, la Next comprit que les rouages de son Destin s'enclenchaient. Cette nuit-là marquerait soit le début d'une nouvelle vie, soit le début d'un supplice inaltérable.
En somme, au sein d'un combat impliquant le courage ou la lâcheté, ses initiatives se trouveraient à double tranchant.
Impossible de reculer maintenant.
Dans un énième sourire, Anju lança un dernier coup d'œil à son amie avant de lui adresser un « à ce soir » plein de convictions. Et lorsque sa silhouette disparut, Lian-Hua chassa les mauvaises idées de sa tête, bien décidée à tenter le tout pour le tout. Elle savait qu'elle se devait d'essayer, coûte que coûte.
Alors qu'elle s'éloigna du petit portillon, deux yeux bruns se plissèrent à l'image qu'ils venaient de voir. Caché dans des buissons, discret comme le plus dangereux des prédateurs, Nel venait d'assister à l'échange interdit.
XxXxX
Au moment où Lian-Hua quitta son lit, la lueur opale de la pleine Lune transperçait les ténèbres du haut de sa tour d'ivoire. Sur la pointe des pieds, aussi discrète que possible, la Next tourna la tête en direction du réveil : vingt trois heures et cinq minutes. Elle disposait de peu de temps pour rejoindre Anju, mais cela restait faisable. Elle observa son supérieur, qui dormait paisiblement, et enclencha son pouvoir avant de partir. Sans prêter attention au bruit habituel du parquet, Lian-Hua retint sa respiration en apercevant un de ses professeurs traîner dans les couloirs, à la recherche d'un enfant à punir. Elle le contourna soigneusement, en prenant garde à ne pas faire un seul bruit, et réussit à s'échapper du bâtiment sans se faire voir.
Un souffle de déception s'échappa de sa bouche quand elle comprit qu'une averse s'abattait sur l'orphelinat. Néanmoins, elle jugea préférable de ne pas s'y attarder, et reprit sa route. Au fil des ses pas qui s'accéléraient, son don s'affaiblit peu à peu, incapable de la protéger plus longtemps. Heureusement, elle atteignit sans problèmes le portillon et scruta l'autre côté le temps de reprendre son souffle. Avec un peu de concentration, elle repéra le taxi où Anju l'attendait. Les phares émettaient de la lumière, encourageant la Next à franchir le dernier cap. Alors, avec détermination, l'adolescente baissa le regard vers la porte rouillée : les ronces n'avaient pas bougé. Qu'importe, elle se devait de les affronter une bonne fois pour toute !
Lian-Hua retroussa ses manches, posa précautionneusement ses doigts entre les épines des barbelés et commença à escalader le portillon. Elle essaya d'abord d'éviter de se blesser, cependant, les plantes se montrèrent plus malignes et sournoises, l'invitant à rebrousser chemin. Seulement, la volonté de l'orpheline se manifesta rapidement et soutint ses actions.
Pourquoi abandonner si près du but ?
Certes, les aiguilles tranchantes des ronces s'enfonçaient douloureusement dans la paume de ses mains meurtries, ses vêtements se trouaient, ses joues s'éraflaient, et la pluie la faisait glisser. Qu'importe, elle pouvait saigner, souffrir, perdre un œil, une jambe ou un bras, sa détermination resterait du moment que ses yeux distinguaient la lueur du véhicule.
Un pas après l'autre, elle gémit faiblement et suffoqua péniblement, espérant voir le bout de cette échelle interminable.
C'est alors qu'elle sentit la pierre du mur refroidir sa main ensanglantée et chaude. Stupéfaite, elle posa l'autre main dessus et s'y appuya pour examiner les parages. La voiture attendait toujours son arrivée, perdurant son appel de lumière.
Elle y était presque.
La liberté lui ouvrait les bras.
Tout à coup, l'image idyllique disparut sans que sa contemplatrice ne relève la cause de cette situation brusque. Elle ne comprit que lorsqu'une main la retint fermement par la cheville, et la tira sauvagement vers le bas.
- LACHEZ-MOI !, cria-t-elle.
Toutefois, l'inconnu ignora son ordre, et, dans un geste brutal, réussit à la faire tomber au sol. Lian-Hua émit un cri de douleur avant de se redresser avec difficulté, et écarquilla les yeux en entendant le moteur de la voiture rugir au loin.
Anju s'en allait.
- ANJU !, hurla la chinoise. ANJU NON !
Hélas, l'interpellée n'entendit pas les appels de son amie.
Le véhicule démarra et finit par prendre la route définitivement. Les phares, si rassurants, lui tournèrent le dos pour l'abandonner à son sort.
Dans un rire narquois, la liberté délaissait avec cruauté la Next et la jetait dans les bras de la fatalité.
Échec et mat.
Démunie, Lian-Hua se releva sans faire attention à l'ombre derrière elle, et éclata en sanglots. Néanmoins, sa crise de larme ne dura guère longtemps puisque la main de tout à l'heure la saisit méchamment par le bras et la secoua violemment.
- Tu croyais pouvoir m'échapper ?! Petite idiote !
Difficile de ne pas reconnaître l'élocution rauque de monsieur Shirow. Troublée, la Next leva les yeux vers lui, et comprit que toute la haine à son égard, surtout à cet instant, devait irrémédiablement sortir.
- COMMENT POUVEZ-VOUS ME FAIRE CA ?! JE VOUS DÉTESTE ! VOUS ÊTES UN MONSTRE DE LA PIRE ESPÈCE ! ALLEZ MOURIR !
Ce soir là, en dix sept années d'existence, Lian-Hua reçut sa première gifle.
La brûlure sur sa joue réveilla la douleur reliée aux éraflures produites par les ronces, et il lui fallut de longues secondes avant de comprendre ce qui venait de se produire. Les perles d'eau continuaient leur descente éphémère, se mêlant par la suite aux larmes de l'orpheline, qui les ravala aussitôt par fierté. De son côté, Itsuki empoigna fermement la chinoise et l'entraîna rapidement dans son bureau, excédé.
Sur le chemin du couloir qu'il connaissait bien, l'homme énervé demeura silencieux. Lian-Hua, elle même peu enclin à discuter, s'attarda sur les portes alignées contre le mur, assistantes, indifférentes, à son retour imprévu. Néanmoins, l'une d'elle l'intrigua. En effet, parmi toutes les portes fermées, une seule s'entrebâillait afin d'y dévoiler deux petits yeux, perçants l'obscurité des environs.
La chinoise reconnut le jeune Nel Casi, qui la fixait d'un regard à la fois rancunier et hautain.
Cette expression, posée sur ce visage enfantin, eut le même effet qu'un coup de couteau en plein dos.
Et elle comprit.
La présence de son supérieur au moment de sa fuite provenait forcément de l'aide apportée par Nel. Victime d'une effroyable fourberie, Lian-Hua se sentit trahie, et blessée.
Une fois la porte du bureau fermée à double tour, monsieur Shirow fixa froidement sa protégée. Malgré les larmes, celle-ci soutint son regard.
- Comment as-tu osé... !, siffla-t-il. Alors que je te croyais assez mature pour comprendre les choses. Te lier d'amitié avec une humaine... Petite garce !
- Je ne regrette en rien mes actes ! s'exclama Lian-Huan. Anju était une fille adorable !
Furieux par ces propos, l'adulte frappa d'une violence extrême son bureau dans le but de la faire taire. La puissance du coup fut telle, que des objets reposant sur le meuble se renversèrent.
- Pourquoi devrais-je me taire ? Parce que vous avez peur ?, tonna l'adolescente.
- Arrête de jouer les insolentes !, menaça Shirow, prêt à la frapper.
- Il viendra le jour glorieux où dans sa quête vers l'idéal, l'homme avancera vers le progrès !, continua-t-elle, sans se soucier de son supérieur. Si Ouroboros souhaite renverser l'humanité, alors je me joindrai à ceux qui voudront la relever.
Les saphirs de monsieur Shirow dévisagèrent sa protégée avec un soupçon de surprise et de honte. Par la suite, un mutisme s'installa entre les deux Next qui se regardèrent en chien de faïence, attendant que l'autre brise le mur du silence.
Finalement, après plusieurs minutes, un rire étrange perturba le calme de la pièce : celui d'Itsuki. Lian-Hua ne sut s'il s'agissait là d'un ricanement apaisé, ou de folie. Craintive, elle recula jusqu'au mur.
- Mais Lian-Hua, ce n'est pas comme si tu avais le choix !, plaisanta-t-il.
- Comment ça... ?
Il baissa les yeux vers les mains ensanglantées de la chinoise, et retint un soupir soulagé en constatant que les blessures s'avéraient superficielles, et donc sans risque de cicatrices. Puis, il reprit, étrangement plus calme :
- Je me souviens de l'époque où tu me demandais pourquoi je te favorisais. Tu te rappelles ? Je te répondais que tu étais trop jeune et que plus tard, tu comprendrais.
- Je ne vois pas le rapport...
- Oh attends, ça va venir, rit Itsuki. Mais avant les révélations, j'ai quelque chose à te demander : ne t'ais-tu jamais questionné sur mon pouvoir ?
Cette question ne présageait rien de bon pour Lian-Hua, qui l'assimila à une blague de mauvais goût. Certes, elle s'était souvent interrogée sur monsieur Shirow et son rang de Next, surtout qu'elle ne l'avait jamais vu à l'œuvre. Néanmoins, pourquoi en parler dans une telle situation ? Cela avait-il un lien avec elle ?
- Ou voulez-vous en venir... ?, craignit-elle.
- Que tu es liée à mon pouvoir, parce que je t'ai choisi. Ta beauté m'a heurté, j'ai su dès ce moment que tu serais « la prochaine ».
Sur ces mots, il s'avança doucement vers la Next, tout en portant une main à la poche de sa veste.
- Mais ce serait dommage que tu partes, marmonna-t-il.
- Vous pourrez facilement me remplacer.
- Non, car dès que j'ai une idée... Je m'y tiens !
Et, tout en ne lui laissant pas le temps de rappliquer, Itsuki Shirow attrapa fermement le poignet gauche de l'adolescente, sortit un anneau de sa poche, et le glissa sur son annulaire. Interloquée, et surtout apeurée, Lian-Hua ne réussit pas à se défendre, prise au piège entre le mur et son bourreau.
- Je vais te dire un secret, Lian-Hua, murmura l'adulte à son oreille. Cette bague m'a été offerte par une puissante nécromancienne.
- Ne dites pas de sottises, ça n'existe pas les...
Néanmoins, avant même qu'elle ne termine sa phrase, une drôle de sensation chatouilla son doigt. Avec curiosité, elle posa ses yeux dessus, et poussa un cri de surprise en remarquant l'anneau rétrécir progressivement. La stupéfaction qu'elle éprouvait en la voyant s'ajuster, fut anéantie par la douleur qui s'ensuivit à mesure qu'il continuait de se resserrer en lui rongeant la peau. En panique, elle essaya de l'enlever, mais monsieur Shirow lui bloqua le poignet. Ainsi forcée d'endurer cette atroce souffrance, Lian-Hua se débattit, malgré son peu de force face à une telle situation, ce qui amusa son supérieur qui la punissait une bonne fois pour toute de son insolence.
La bague pénétra la peau de l'annulaire, provoquant une douleur plus forte. Si forte que la Next crut qu'on le lui arrachait. Cependant, il n'en fut rien, et le bijou s'immunisa et disparut, ne gravant qu'une marque rouge vif sur son doigt.
- Oh, il y a bien six cents ans de cela, elles existaient encore, termina Itsuki, dans un sourire énigmatique.
- Que m'avez-vous fais..., suffoqua la chinoise.
- Je t'ai simplement mis une jolie bague d'allégeance. Avec ça, je suis au moins certain que tu ne t'éloigneras pas de moi, au risque de te paralyser jusqu'à ce que je te retrouve.
Lian-Hua refusa d'y croire. Elle devait cauchemarder, ce n'était pas possible. Malheureusement, le mal de son annulaire la ramena de force à la réalité : elle appartenait bel et bien à ce monstre.
- Mais qui êtes-vous à la fin... ?, dit-t-elle, anéantie.
- … Un homme âgé de six siècles.
L'ultime révélation.
A la fois choquée et suspicieuse, la Next observa intensément Shirow, en espérant du fond du cœur qu'il lui révèle la mauvaise blague. Hélas, aucun mot de ce genre ne s'échappa de ses lèvres étirées. Et puis, Lian-Hua songea alors aux paroles prononcées plus tôt, celles concernant son pouvoir. Dès lors, la part d'ombre s'éclaircit. Ou du moins, partiellement.
Quand il remarqua l'expression sidérée de sa progéniture, l'homme aux yeux bleus développa son explication :
- Oui, je suis en quelque sorte immortel. Enfin, c'est mon pouvoir qui me permet de vivre plus longtemps. Pour faire simple, je peux transférer mon âme sur n'importe quel corps, tant que celui-ci est vivant. C'est ainsi que je vis, par delà l'identité de quelqu'un d'autre.
- Alors... Vous n'êtes pas vraiment « Itsuki Shirow » ?, bredouilla la chinoise, chamboulée.
- En effet. L'ancien Itsuki Shirow, celui qui vivait avant de me rencontrer, est mort depuis longtemps.
Ecoeurée par ces confessions lugubre, Lian-Hua plaqua une main sur sa bouche et retint la bile qui lui brûla la gorge. Des questions se mêlèrent dans sa tête, invitant une atroce migraine à se convier à la fête. Par la suite, ses jambes ne réussirent à la supporter plus longtemps et elle tomba, dans un bruit sourd, à genoux sur le sol.
- Mais alors... Quel est votre véritable nom... ?, marmonna-t-elle.
Le dénommé Shirow ne répondit pas dans l'immédiat, préférant à la place lui tourner le dos pour contempler la majestueuse fresque de l'Ouroboros.
- Je l'ai oublié, souffla-t-il.
- Pardon ?
- A partir du moment où j'ai usé pour la première fois de mon pouvoir, j'ai fait une croix sur mon identité. J'ai changé de sexe, de valeurs, j'ai vu les Next et les humains se battre pour des causes inutiles, et j'ai assisté à la dégradation du monde. Passé, présent, futur n'ont plus réellement de sens maintenant. Néanmoins, la mort ne me fait plus peur, car je sais que je lui échapperai. C'est un cercle vicieux, le serpent qui se mord la queue, révéla monsieur Shirow.
Après cette explication, le symbole d'Ouroboros prit tout son sens. Ce dessin n'était ni plus ni moins qu'une représentation métaphorique du don de l'homme. Le commencement, la fin, un cycle éternel accumulant à la fois le savoir, la perversion, et l'honnêteté. Oui, tout s'éclaircissait, désormais. Il était le seul témoin de l'évolution des êtres vivants et de leurs vertus. Toute sa vie ne se résumait qu'à assister, à moitié impuissant, aux horreurs de l'humanité, tels que le racisme, l'indécence et surtout la guerre. Certes, il existait aussi les choses positives comme les droits de l'homme, les inventions extraordinaires, et les grands personnages de l'histoire, mais ces quelques qualités se voyaient rapidement écrasées par les défauts.
Le cercle vicieux du monde, la boucle sans fin.
Soudain, devant toutes ces réflexions, Lian-Hua comprit autre chose.
- Voilà pourquoi j'ai... été choisie ?, demanda-t-elle.
- Oui, confirma-t-il. Un jour ou l'autre, je deviendrai « toi ».
- … Je refuse.
- Tu n'as pas le choix.
- C'est de mon corps dont il s'agit ! J'ai aussi mon mot à dire !
- Quand bien même si tu le pouvais, cela ne servirait à rien. A partir du moment où tu as franchi les portes de cet orphelinat, ta vie est devenue la mienne.
Décidément, cette soirée accumulait atrocités sur atrocités. La haine au ventre, dépitée, Lian-Hua ne contrôla plus son corps en proie à de violents spasmes. Le monde s'écroulait, sans lui laisser le temps de s'en remettre. Le cauchemar se révélait réel, et aucune échappatoire n'était concevable.
A cet instant, elle se remémora Anju et le sombre Destin qui tentait de l'enchaîner aux méandres d'une existence pathétique, et regarda d'un air dégoûté la marque sur son annulaire. Au final, l'union forcée avait bel et bien eu lieu, au détriment d'une adolescente qui espérait simplement retrouver sa tendre liberté. Pendant que son amie jouissait certainement d'une nouvelle vie, Lian-Hua devait accepter la sienne.
Quelle injustice.
C'est ainsi que l'année de ses dix sept ans, la cage d'Itsuki Shirow se referma sur elle.
Note de l'auteur : Voilààààà ! J'espère que ça vous aura plu ! N'hésitez pas à laisser votre avis (positif comme négatif ^^). La suite arrive normalement le 9 Mai ! A très bientôt !
