Les applaudissements nourris qui accueillirent la chanson du Choixpeau magique ne parvinrent pas à couvrir les chuchotements anxieux qui s'élevèrent le long des quatre tables. Sous ses cheveux bouclés et gris, sur lesquels était posé de travers un chapeau vert vif, le professeur Chourave échangea un bref regard lugubre avec son voisin, le minuscule Filius Flitwick.

Assis au centre de la table, Albus Dumbledore paraissait serein, sa longue barbe argentée scintillant à la lueur des chandelles, ses yeux bleu électrique observant, par-dessus ses lunettes d'or en demi-lune, le professeur McGonagall s'avancer en déroulant un grand parchemin. Lorsque la sorcière s'arrêta, les chuchotements s'interrompirent et le silence religieux qui avait accompagné les nouveaux étudiants à l'estrade s'imposa.

─ Quand je vous appellerai, déclara le professeur McGonagall, vous viendrez vous asseoir sur le siège et poserez le Choixpeau magique sur votre tête. Allystair, Paul !

Un première année tremblant autant sous l'effet de l'appréhension qu'à cause de son uniforme trempé, s'avança d'un pas chancelant vers le tabouret et s'assit dessus en tenant le Choixpeau magique juste au-dessus de sa tête. L'abaissant presque à contrecoeur, la moitié de son visage disparut sous le vieux chapeau trop grand, qui prit un instant de réflexion et cria haut et fort :

─ SERDAIGLE !

Ainsi s'enchaînèrent tous les nouveaux de première année, certains plus confiants que d'autres, filant rejoindre leurs tables respectives une fois la décision du Choixpeau magique annoncée. Harry nota très rapidement que la bataille de « l'accueil le plus chaleureux » était beaucoup plus intense que dans son autre vie : les élèves tapaient des pieds, frappaient leurs couverts contre les récipients ou les tables et s'époumonaient généreusement, et les maisons lésées ne manquaient jamais de souffle, ni de salive, pour huer leurs nouveaux rivaux.

Progressivement, les quatre tables se remplissaient de nouveaux étudiants à la fois soulagés de ne plus être au centre de l'attention et inquiets face à l'hostilité des maisons adverses. N'ayant rien d'autre de bien intéressant à faire, Harry tentait hasardement de deviner lequel – ou laquelle – de ses camarades de septième année serait le premier à être appelé.

La réponse ne tarda pas, après que le dernier première année eut rejoint la table des Poufsouffle sous les applaudissements de ses nouveaux camarades et les sifflets des autres. Les vivats, toutefois, furent moins prolongés et bruyants qu'à l'ordinaire, comme si les quatre tables se préparaient à donner toute leur puissance pour les nouveaux septième année.

─ Bold, Chris ! appela le professeur McGonagall.

Le jeune homme maigrichon s'avança, l'air un peu moins tendu qu'auparavant, comme s'il avait cru que la Répartition se déroulerait d'une manière beaucoup moins pacifique. Montant sur l'estrade, l'air concentré, il s'assit sur le tabouret et posa sur ses cheveux bruns coupés court le chapeau usé. Retenant leur souffle, les élèves attablés fixèrent sans ciller Chris Bold. Après un moment, le Choixpeau hurla :

─ SERDAIGLE !

A la gauche de Harry, la table des Aigles éclata en cris réjouis, en applaudissements bruyants, tout ça dans un brouhaha qui contraignit plusieurs élèves des tables voisines à plisser les yeux, comme s'ils se sentaient agressés par cette démonstration de joie. Chris Bold, apparemment ravi, rejoignit une chaise placée entre le solide garçon aperçu par Harry au ministère de la Magie et un autre, bien moins carré.

Le silence retomba rapidement, toutefois, et le professeur McGonagall reprit :

─ Farrell, Sidonie.

La sulfureuse brune s'avança de son pas si particulier, à la fois élégant, agressif et serein. Cette fois-ci encore, un sifflet peu flatteur s'éleva d'une table, mais ni de Serpentard, ni de Serdaigle. Le professeur McGonagall fusilla les Poufsouffle d'un regard meurtrier digne de Lord Voldemort, tandis que Sidonie Farrell coiffait le chapeau sur ses épais cheveux noirs et brillants.

─ SERPENTARD ! cria presque aussitôt le Choixpeau.

Les Serpents produisirent un boucan plus impressionnant que celui des Serdaigle, mais Sidonie Farrell ne manifesta pas la même réjouissance que Chris Bold. Indifférente à sa maison comme à l'accueil qui lui était destiné, elle reposa le Choixpeau magique sur son tabouret et s'installa sur la première chaise libre qui se présenta sur son chemin, au milieu des troisième année.

─ Grown, Melania !

La jeune femme inconnue s'avança, l'air aussi concentré que Chris Bold, comme si son simple regard aurait le pouvoir de soumettre le Choixpeau magique à sa volonté. S'asseyant doucement sur le siège, son visage disparut à son tour sous le chapeau rapiécé, qui prit quelques secondes avant de s'écrier :

─ POUFSOUFFLE !

Le vacarme des Blaireaux détruisit le tympan droit de Harry, qui ne manqua pas de remarquer que les acclamations de Poufsouffle avaient – enfin – réveillé son voisin de compartiment. Ses yeux d'un vert limpide s'animèrent d'une lueur méprisante, comme si toute cette agitation lui paraissait aussi stupide qu'excessive. Plus droit, il parut tout à coup beaucoup plus musculeux que Harry ne l'avait pensé dans le train.

La jeune femme de Fleury & Bott parut également constater le réveil mental du jeune homme, car elle lui témoigna tout à coup beaucoup plus de curiosité et d'intérêt qu'auparavant.

─ Lake, Alexia.

Détachant son attention enfantine et curieuse du jeune homme, le petit bout de femme s'avança d'un pas excité vers le tabouret et sauta joyeusement sur le tabouret en enfonçant, d'un même mouvement, le Choixpeau magique sur sa tête blonde. A peine ses fesses eurent-elles percuté l'assise du siège que l'étoffe antique beuglait :

─ GRYFFONDOR !

L'explosion de vivats fit passer les accueils des autres maisons pour de sobres applaudissements. Mais Harry observa surtout son compagnon de voyage, qui parut se redresser davantage, son uniforme plus étroit qu'une minute auparavant, comme si sa masse musculaire s'était brusquement développée. Un simple effet d'optique, Harry s'en doutait, mais son voisin de compartiment lui paraissait de plus en plus impressionnant à mesure qu'il était tiré de sa léthargie mentale.

Lançant un regard un peu déçu vers la table de Serpentard, et surtout vers ses deux amies, Alexia Lake adressa un nouveau coup d'œil intéressé et curieux au voisin de compartiment de Harry puis se joignit à ses nouveaux camarades de maison, s'asseyant en bout de table. Elle aurait bien eu du mal à choisir une autre place, la moitié des Lions l'encourageant à venir les rejoindre avec de grands signes de main.

─ Mirves, Logan.

Des gloussements accueillirent l'identification du compagnon de voyage de Harry, qui s'avança d'une démarche souple, féline et – Harry ne put s'empêcher de se le dire – prédatrice. On aurait dit une sorte de lion s'approchant sereinement d'une proie qu'il ne doutait pas un seul instant incapable de fuir. Se coiffant du Choixpeau magique, ses incroyables yeux verts disparurent sous le bord, et le silence se fit, plus pesant.

Logique, car toutes les maisons avaient à présent accueilli un septième année et, forcément, l'envoi de Logan Mirves à l'une des quatre tables assurerait un petit avantage sur les trois autres. Le Choixpeau magique, cependant, ne paraissait guère pressé de rendre son jugement, apparemment confronté à un sérieux candidat.

Les murmures commençaient à s'élever le long des quatre tables. Aussi imperturbables que furent leur expression, les professeurs ne lâchaient pas d'un cil le dos de Logan Mirves, oubliant même de cligner des yeux. Dumbledore, l'air patient, donna vaguement l'impression à Harry de s'être redressé.

─ SERPENTARD !

Plusieurs étudiants sursautèrent. Après un léger flottement surpris, les Serpentard explosèrent, fêtant le deuxième septième année qui intégrait leur maison mais qui, comme Sidonie Farrell avant lui, ne parut ni réjoui, ni déçu d'être envoyé chez les Serpents. L'air parfaitement indifférent, Mirves étouffa d'une main lasse un bâillement et s'affala à l'extrémité de la table, sans accorder la moindre attention aux étudiants qui l'invitaient à les rejoindre.

─ Potter, Harry.

Encore déconcerté par le temps pris par le Choixpeau magique pour répartir Mirves, il fallut un court laps de temps à Harry pour réaliser qu'il était appelé. Se secouant les méninges, il avala les quelques mètres en quelques enjambées puis se couvrit à son tour du vieux chapeau enchanté, qui lui tomba sur les yeux et s'exprima quasi-instantanément :

─ Oho ! Un Potter ! s'exclama la petite voix de la relique. Et, plus étonnant encore, un Potter que j'ai déjà réparti… Gryffondor, hein ? Moui, comme tous tes ancêtres, n'est-ce pas ? Mais je maintiens ma première idée, Harry Potter… Serpentard, plus que jamais, t'aiderait…

Non ! coupa Harry, calme. Regarde l'épée !

─ Je ne nie pas ton appartenance à Gryffondor, Potter, répliqua le Choixpeau d'une voix tranquille, et tu ne m'entendras jamais dire que j'ai fait une erreur en t'y envoyant… Mais plus qu'à ton époque, la maison Verte serait pour toi le lieu propice pour parvenir à tes fins !

J'y parviendrai même à Gryffondor !

─ Hm… grommela le Choixpeau. Toujours aussi entêté, hein ? Soit… GRYFFONDOR !

Harry dut fournir un effort considérable pour dissimuler son soulagement. Se contentant d'un sourire, il ôta le Choixpeau de sa tête et rejoignit la table où on l'acclamait, s'asseyant face à Alexia Lake, qui paraissait impatiente d'engager la conversation. Pour une raison étrange, toutefois, elle concentrait son regard sur ses épaules, les regardant simultanément comme si elle s'attendait à les voir se déformer à tout moment.

Sa fourchette dans une main et son couteau dans l'autre, prête à manger, elle n'eut pas le temps de lui poser la première question qui la titillait, car l'attention générale se tourna sur la table des enseignants, où Dumbledore s'était levé pendant que le professeur McGonagall emportait le tabouret, le parchemin et le Choixpeau magique dans la salle voisine, disparaissant par la porte réservée au personnel.

Les bras largement écartés, souriant tant par bienveillance que par sincère joie, Dumbledore laissa un petit silence s'installer avant de déclarer :

─ Que le festin commence !

La vaisselle d'or, scintillante à la lueur des chandelles suspendues dans les airs, se remplit aussitôt des mets les plus divers, les parfums s'entremêlant pour venir chatouiller les narines affamées des élèves, qui se jetèrent presque sur les plats pour être les premiers à déguster les cuisses de poulet, les poulets et les porcs rôtis, les pommes de terre, les frites, les steaks et les légumes cuisinés avec enthousiasme par les elfes de maison.

─ Tu m'apprends quelque chose ?

Harry, sa fourchette à peine plantée dans une boulette de viande, leva les yeux sur Alexia Lake. L'air surexcité, le petit bout de femme sautillait littéralement sur sa chaise, comme si elle avait attendu une éternité pour lui poser cette question. Décidément, elle est encore plus étrange que je ne le pensais, se dit-il.

─ T'apprendre quoi ? demanda-t-il, déconcerté.

─ Je sais pas, répondit Alexia d'un ton joyeux. L'étrange monsieur du lac a dit que tu m'apprendrais des trucs ! Elle est où, l'âme que tu avais sur l'épaule, chez Fleury & Bott ? Moi, je sais pas faire aller mon âme sur mon épaule, ajouta-t-elle d'un air boudeur.

Totalement ahuri, Harry fixa bêtement la jeune femme pendant un moment, jusqu'à ce que ses yeux captent une anomalie dans son assiette. Une boulette de viande venait de disparaître brusquement. La fraction de seconde plus tard, toutefois, il sentit sa capuche s'alourdir très légèrement, et su aussitôt où était passée sa boulette de viande.

Néanmoins, il ne songea pas à la récupérer, ni même à faire des remontrances à Luna – au moins, elle lui permettait de savoir ce qu'elle aimait manger ! L'esprit de Harry, cela dit, était entièrement focalisé sur Alexia Lake. Il savait parfaitement de quoi elle parlait : dans le chapitre sur les Familiers, Dauran indiquait que la partie d'âme – matérialisée par le Matâme – demeurait sur l'épaule la plus forte de son créateur. Cependant, cette partie d'âme était censée être invisible !

Malgré tout, Harry n'eut plus aucun doute : Alexia Lake, si c'était son véritable nom, était la fameuse prisonnière tant recherchée par les pirates. A l'évidence, le petit bout de femme possédait des facultés magiques qui la rendaient particulière et, pour la Confrérie du Crâne, elle représentait sans doute une source de quelque chose inestimable. « Il est fort probable que dans votre ancien présent, la Confrérie a réussi à l'attraper et je n'ose imaginer les idées maléfiques qui ont traversé l'esprit de Balthazar » lui avait dit Dauran.

─ Heu… dit Harry en remettant ses pensées dans un semblant d'ordres. Pourquoi pas.

─ Oh, chouette ! se réjouit Alexia, les yeux étincelants de bonheur. L'étrange monsieur du lac, il a dit que je t'apprendrai aussi des choses ! Mais je sais pas ce qu'il attendait que je t'apprenne.

─ On verra en temps voulu, proposa Harry.

Encore heureux que j'ai pensé à prendre plusieurs ingrédients ! songea-t-il. N'étant sûr de rien quant au résultat de l'expérience, Harry n'avait pas résisté à la tentation de prendre quelques ingrédients de sécurité, au cas où la première tentative échouerait.

Cependant, il nota un détail assez singulier : si Dauran et Lysandra avaient à peu près la même lueur terrible et rassurante dans le regard, ce n'était pas du tout le cas d'Alexia. Fraîche, innocente, elle avait simplement l'air d'une fillette enfermée dans un corps d'adolescente. Elle pourrait effectivement me permettre d'apprendre beaucoup de choses, constata-t-il.