Auteur : Ariani Lee
Bêtalecture : Shangreela
Fandom : Final fantasy VII, Kingdom Hearts
Pairings: RAR et dérivés
Disclaimer : L'univers et les personnages sont la propriété de leurs créateurs, les studios Square Enix – anciennement Squaresoft en ce qui concerne Final Fantasy VII.
Note : Vu le peu de réactions que j'ai reçues pour le dernier chapitre, je commence à craindre de perdre une partie de vous en cours de route. Je m'excuse encore des délais entre les publications. Ce chapitre, le suivant et les deux qui suivent sont écrits depuis près d'un an mais je dois parfois attendre très longtemps les corrections. Me laissez pas tomber, s'il vous plait !
Chapitre 25 : Qu'importe le flacon tant qu'on a l'ivresse
Regarde-toi, assis dans l'ombre
A la lueur de nos mensonges
Les mains glacées jusqu'à l'ongle
Regarde-toi à l'autre pôle
Fermer les yeux sur ce qui nous ronge
On a changé, à la longue
On a parcouru le chemin, on a tenu la distance
Et je te hais de tout mon corps... mais je t'adore
( Le chemin, Kyo & Sita )
- Mets m'en un autre, dit Reno.
Le verre posé devant lui se re-remplit et il en descendit la moitié d'un coup, sous le regard sombre que Demyx lui lançait depuis l'autre côté du bar.
- Tu bois comme un trou, lui dit-il sur un ton de reproche en rangeant la bouteille de Jack Daniel's.
- C'est quoi, l'intérêt de me le répéter ? Ça fait trois jours que tu me dis ça et ça fait trois jours que je m'en tamponne. C'est pas comme si ça changeait quelque chose.
Sa voix était ferme, mais il sentait ses pieds s'éloigner du reste de son corps, signe que ça commençait à le faire.
Demyx ignora la rebuffade.
- Je continue de te le dire parce que ça fait trois jours que tu bats ton record de la veille. Enfin, deux, mais s'il y avait des paris à prendre je miserais sur toi..
- Merci pour tes encouragements.
- Vas-y, ironise. Je devrais arrêter de te servir. Tu connais la politique de la maison.
- Je sais que ta patronne n'aime pas beaucoup les piliers de bistro qui sont même plus capables de trouver les chiottes. Tant que je gerbe pas sur le comptoir et que t'as pas besoin de me mettre dans un taxi pour rentrer chez moi, j'estime que tu peux continuer. Je suis pas là pour me donner en spectacle. Et puis je te force à rien ; si tu veux plus me servir, j'irai boire ailleurs.
- Je le sais très bien, grogna Demyx en se remettant à sa vaisselle. Pourquoi crois-tu que je continue ?
- C'est sympa, Dem.
- C'est un point de vue. Tu es vraiment sûr que tu veux pas en parler ?
Reno leva les yeux au ciel, excédé.
- Je t'ai déjà dit que c'était personnel.
- Et je t'ai déjà répondu que je m'en tape. Je m'inquiète pour toi, Reno.
- C'est gentil de ta part, mais ça sert à rien. J'ai un problème, et pas de solution. Boire m'aide à dormir et à moins cogiter. Y a rien de plus à dire.
C'était la vérité. Quand il était saoul, les choses lui semblaient lointaines, moins importantes. Cela rendait tout plus supportable.
- Y a toujours une solution, insista Demyx. Peut-être juste que tu la vois pas parce que t'as le nez dessus ? Peut-être qu'un avis extérieur, plus objectif ...
- Demyx, non.
Un autre client appela Demyx qui s'en alla prendre sa commande sur un dernier regard exaspéré. Sauvé par le gong, Reno enquilla le reste de son verre, le repoussa pour demander une recharge et se mit à tapoter le comptoir du bout des doigts.
Il n'était pas certain de ce qui l'avait poussé à choisir la Taverne quand il avait décidé que ce dont il avait besoin, c'était de s'anesthésier. C'était à la fois un choix évident et un peu douteux.
D'un côté, c'était le seul établissement qu'il ait jamais réellement fréquenté, et de surcroît pas le plus cher. Ce n'était pas loin de l'appartement, ce qui lui permettait de s'y rendre à pied après ramené sa moto à la maison, et d'en revenir au radar et en pleine nuit sans pour autant risquer de se perdre. Enfin, il avait beaucoup trop tardé à donner des nouvelles. Il aurait dû venir voir Demyx, Ienzo et Tidus bien plus tôt. Ils n'étaient pas amis, mais il les fréquentait tout de même depuis des années, et il était un peu honteux. N'étaient les circonstances, ça aurait même dû être une bonne chose qu'il soit là.
Mais d'un autre côté, c'était également le seul et unique endroit où - et il s'en était douté avant de s'y rendre mais ça ne l'avait pas fait changer d'avis - on n'allait pas le laisser s'imbiber en paix. Forcément, puisqu'il connaissait le personnel et que ledit personnel n'ignorait rien de l'Accident, chacun tenait à lui témoigner sa sollicitude et à "l'aider, vraiment, faut pas hésiter." C'était aussi gentil qu'agaçant. Et, surtout, tout ici lui rappelait Axel. Il fallait qu'il soit masochiste pour s'infliger ça de son plein gré.
Axel avait manipulé le verre dans lequel il buvait, astiqué le comptoir patiné sous ses doigts et déplacé mille fois le tabouret sur lequel il était assis. Il s'était baladé sous son nez habillé exactement comme l'étaient tous les autres serveurs cinq jours sur sept pendant quatre ans. Ils avaient fait l'amour sur la table de billard dans la pièce à côté. Sans s'en rendre compte, il plongea dans ses souvenirs. Demyx repassa devant lui un instant plus tard et jeta un drôle de coup d'œil à sa mine assombrie et à ses yeux qui ne le voyaient pas. Après une demi-seconde d'hésitation, il le resservit en silence. Reno ne le remercia pas. L'air absent, le regard complètement vide, il prit une profonde gorgée de whisky. On aurait dit que son corps bougeait tout seul. Demyx s'éloigna de nouveau, sans un mot.
Reno s'en souvenait comme si c'était arrivé la veille. Il était venu chercher Axel. C'était après qu'il se soit déboîté l'épaule à moto, en glissant un jour de pluie. Axel avait refusé son aide pour ranger. Reno se souvenait comment il l'avait suivi à côté pendant qu'il fermait, et avoir décroché une des queues pour le retenir. Il avait fait mine de lui apprendre à jouer, s'était amusé à le séduire, l'avait déshabillé complètement et lui avait fait l'amour sur le velours vert. Il se souvenait de la façon dont le rouge de ses cheveux épars tranchait dessus. Sous ses caresses, Axel avait murmuré le prénom de Roxas d'un air absent. Reno s'était vexé, et même un peu plus que ça, même s'il ne s'était pas tellement attardé sur le sujet. Ce soir-là avait été une de ces fois où, sans chercher à comprendre pourquoi, il avait eu envie de lui différemment. Il s'était comporté différemment - de la façon dont, maintenant, il regrettait de ne pas s'être conduit à chaque fois. Puis ils étaient rentrés, ensemble. Chez eux. Dans leur appartement de célibataires. Les yeux secs mais brûlants, il prit une autre gorgée.
On était tellement stupides...
"On ne sait pas ce qui nous manque, tant qu'on ne l'a pas perdu". Cliché, s'il en était, mais parfois, un bon vieux proverbe était encore la meilleure façon de mettre des mots sur les choses qui peuvent détruire une vie. Il prit une autre gorgée et reposa le verre à moitié vide.
J'ai été tellement stupide.
Et pourtant, il était là, dans ce bar où tout, où qu'il posât les yeux, lui faisait mal. Mais l'alcool assourdissait cette douleur-là en même temps que tout le reste, et c'était sans doute ça le plus important. Au final, l'endroit importait peu tant qu'il pouvait être ailleurs qu'à l'appartement, et boire.
Quand il était arrivé ici, le premier soir, ça avait fait un choc à Demyx. En y repensant, Reno regrettait de ne l'avoir anticipé ; il aurait pu lui épargner ça en prévenant qu'il allait passer, ou en faisant attention à des détails.
Lundi soir, il avait laissé ses lunettes de moto, son veston et sa cravate dans le coffre après avoir ramené la Yamaha. Il avait voulu refaire son catogan, mais l'élastique s'était cassé net au quatrième tour - c'était toujours limite, quatre, mais trois, c'était insuffisant. Il n'avait pas voulu monter en chercher un autre, alors il les avait laissés lâchés.
Et il s'était pointé à la Taverne comme ça, sapé comme un serveur et avec ses cheveux détachés. Quand il était entré, Demyx s'était tourné vers lui par réflexe et avait eu un haut-le-corps si brusque que Reno avait pu le voir trembler. Demyx en avait lâché ce qu'il tenait - un plateau chargé de vaisselle vide - et le bruit avait attiré l'attention de toute la salle. Des débris s'étaient éparpillés partout, un pied de verre à vin avait même roulé jusqu'à Reno qui s'était penché pour le ramasser. Il avait voulu s'avancer pour aider, pour s'excuser, mais Demyx lui avait dit de rester où il était le temps qu'il nettoie. Les clients avaient levé les pieds et deux minutes après, il avait terminé. Le temps que Reno lui donne le morceau de verre qu'il tenait, Demyx avait repris ses moyens. Reno avait eu la gorge trop nouée pour s'excuser. Finalement, ils n'avaient ni l'un ni l'autre rien dit à ce sujet.
Reno savait. Il savait qu'il n'était que trop facile de se méprendre. Leurs carrures et leurs tailles étaient les mêmes, leurs cheveux avaient la même couleur, sans parler de leurs tatouages qui, sans être identiques, étaient très similaires et se trouvaient précisément aux mêmes endroits. Du coin de l'œil, n'importe qui aurait eu un instant d'hésitation en le regardant, surtout avec ces vêtements. Par la suite, il avait eu soin de ne pas retirer sa cravate et de garder au poignet un élastique de secours, et il avait demandé à Demyx de dire à Tidus et Ienzo qu'ils se verraient sans doute. Il n'avait pas encore croisé Ienzo, qui avait des horaires de bureau, mais Tidus l'avait accueilli sans sourciller, tout en lui témoignant la même gentillesse attentionnée que Demyx. Il se montrait néanmoins un peu moins offensif dans son soutien que son collègue.
En fait, le seul à ne pas vouloir à toute force lui témoigner sa compassion était - il détestait y penser - le nouveau.
Il commençait à se demander si ce n'était pas la raison pour laquelle il remettait les pieds à la Taverne pour la première fois depuis l'Accident. Certes, cette idée ne lui avait pas traversé l'esprit une seule fois pendant tout ce temps, mais à l'instant même où Demyx lui en avait parlé, il avait haï ce gosse. Ça ne pouvait pas être une coïncidence.
Il l'avait aperçu mardi en arrivant, peu avant qu'il termine son service. Jim, qu'il s'appelait, un diminutif pour James. Il avait dix-neuf ans mais en paraissait deux de moins parce qu'il était vraiment petit. Ses cheveux bruns étaient coiffés comme ceux de Trunks - si Trunks avait eu une couette sur le haut de la nuque en plus, un anneau dans l'oreille gauche et une petite cicatrice sur la joue droite. Objectivement, il avait l'air plutôt sympa, de ce que Reno en avait vu. Jim l'avait salué aimablement en se présentant, puis il était resté éloigné de lui jusqu'à son départ, comme s'il avait su d'entrée de jeuque Reno était perdu à sa cause. Il avait appris un peu plus tard que c'était le cas.
Reno abhorrait de toutes ses forces l'idée que la Patronne ait remplacé Axel. Même si c'était logique, même s'il aurait dû y penser avant de venir, même si le remplaçant en question avait l'air tout à fait cool et n'avait pas l'intention de s'attarder, c'était plus fort que lui.
- C'est un intérimaire, avait expliqué Tidus après le départ de Jim.
Reno, accoudé au comptoir, la mine sombre, n'avait pas été vraiment rassuré.
- Ça veut pas dire qu'il voudra pas rester, avait-il rétorqué.
- Il fait ce boulot pour donner un coup de main à sa mère, c'est pas sa vocation. Il finira par partir même si... même si c'est pas la Patronne qui le lui demande. Ça l'arrange bien comme ça.
Reno avait fait mine de ne pas remarquer son hésitation, ou de ne pas savoir parfaitement ce qu'il avait été sur le point de dire.
- Et y a une raison au fait qu'il se soit plus approché une seule fois du comptoir après que tu me l'aies présenté ? Je veux dire, c'est à cause de moi, ou je nage en pleine paranoïa ?
Tidus avait secoué la tête.
- Non. Enfin, oui. Je veux dire, il sait qui tu es. Demyx l'a prévenu ce matin.
- Il lui a dit quoi ?
- Que tu es le meilleur ami du gars qu'il remplace.
- Il sait ce qui est arrivé à Axel ?
- Oui, la Patronne lui a expliqué avant de l'embaucher, pour bien mettre au clair que ce serait temporaire. Bref, Demyx lui a dit que c'était rien de personnel mais que sa présence ici pourrait éventuellement t'être légèrement...
- Accouche.
- ... désagréable, avait achevé Tidus, pas bien sûr de lui.
- Quelle délicate attention. J'apprécie.
- C'est de l'ironie ?
- Non. Demyx a raison. C'est pas personnel, c'est vrai, et "désagréable" est un euphémisme. Je trouve ça... carrément déplacé. Mais je sais que c'est pas rationnel, t'inquiète.
Il n'en avait plus été question par la suite mais Reno se demandait ce qu'il allait faire le jour où ce serait Jim qui ferait la fermeture. Il se demandait comment demander des dates sans donner l'impression d'avoir complètement et irrémédiablement déraillé - il commençait à peiner à réfléchir correctement - quand Demyx revint. Il se planta devant lui, l'air sérieux, et Reno le regarda.
- Un dernier, pour la route ? Proposa Demyx sans sourire.
Reno regarda par dessus son épaule. La salle était vide, le panneau retourné sur la porte. Les chaises étaient déjà renversées sur les tables. Il s'était perdu dans ses pensées plus longtemps qu'il ne l'aurait cru. C'était sans doute le whisky ; son cerveau tournait au ralenti. Il ne s'était même pas rendu compte qu'il avait vidé son verre.
Bah. Au fond, c'est le but de la démarche.
- Même deux, répondit-il.
Demyx prit un verre propre sur l'étagère derrière lui et le posa à côté de celui de Reno avant de verser une dose généreuse dans chaque. Reno fronça les sourcils.
- C'était pas la peine d'en salir un deuxième...
- Celui-ci est pour moi, pochtron.
- Va te faire.
Demyx gloussa.
- Tu sais, tu m'avais manqué. Oh, pas tes coups de mains désastreux en salle, prends pas ça pour une requête, hein, mais quand même... on avait fini par s'habituer à toi.
- Okay, on va dire que je trouve ça gentil parce que t'arrêtes de me harceler pour que je mette la pédale douce. Et puis, aussi... (Il hésita un instant avant de soupirer.) je suis désolé. Je sais bien que j'aurais dû venir plus tôt. C'est juste qu'ici...
Il s'arrêta, incapable de poursuivre. Le penser était une chose, le dire tout haut en était une autre.
- Tout te fait penser à lui, acheva Demyx. Je le sais. C'est pour ça que je t'ai jamais appelé. J'ai pensé que si tu venais pas, tu devais avoir une raison.
Plutôt que de lui répondre, Reno leva son verre à sa santé. Demyx secoua la tête, prit le sien et le fit tinter contre celui de Reno.
- À Axel, dit-il sobrement.
Reno acquiesça sans répondre. La boule d'émotion qui lui obstruait la gorge n'en finissait pas de grossir et imbibé comme il l'était, il était à peu près sûr qu'il éclaterait en sanglots comme un gamin de quatre ans s'il essayait de prononcer son prénom maintenant. Il prit une gorgée et déglutit durement, sans un mot. Même bourré, il avait encore un soupçon de dignité.
Pas des masses... mais j'aimerais bien le garder quand même.
Ils burent en silence, puis Demyx lui servit le deuxième verre qu'il lui avait demandé. Pendant que Reno le descendait - à son aise, parce qu'il se disait que c'était peut-être bien le verre de trop - Demyx nettoya le comptoir et retourna tous les tabourets sauf le sien. Il rangea la vaisselle qui traînait encore dans le lave-vaisselle et ajouta le verre de Reno dès qu'il l'eut terminé, avant de le rejoindre l'autre côté du comptoir. Reno descendit de son tabouret avec l'intention de le ranger lui-même, sauf que le sol était trop loin - enfin, ses pieds, plutôt. Quand il fut debout, il eut soudain tellement le vertige qu'il tangua. Demyx le soutint, avec une aisance née de l'habitude. Ou peut-être qu'il s'y était juste attendu, Reno ne savait pas trop. Il était trop concentré sur son équilibre pour réfléchir à autre chose.
- Je te raccompagne dit Demyx.
- Pas besoin, répondit Reno, d'une voix qui, d'après lui en tout cas, était ferme.
- Je t'ai laissé boire tout ton soûl uniquement parce que je comptais pas te laisser repartir seul. C'est pas une option, tu vas aller carrer ton cul dans ma caisse, ou c'est moi qui vais l'y mettre. Quelque chose me dit que t'es pas en état d'opposer assez de résistance pour m'en empêcher.
- Boyscout.
- Toujours prêt ! Salua Demyx en levant trois doigts à hauteur de son oreille. Loutre Troisième-Œil, à ton service.
- Pourquoi ça m'étonne même pas, putain... ?
- Je parie que les tiens font référence à ta grande gueule.
- Occupe-toi de tes oignons.
- Trop tard.
Reno sortit devant Demyx et attendit qu'il ait verrouillé la porte, puis le suivit jusqu'à sa voiture. Il vacillait tellement que ce dernier finit par le prendre par la taille pour le soutenir. Reno passa un bras autour de ses épaules. Il aurait préféré crever la gueule ouverte plutôt que de l'admettre, mais il avait trop bu. Vraiment trop. Il aurait appelé un taxi si Demyx ne l'avait pas raccompagné. À mi-chemin, il trébucha en dépit de l'aide de son compagnon, qui le retint. Pendant une seconde étourdissante, ils se retrouvèrent plaqués l'un contre l'autre. C'était juste Demyx, c'était juste le contact d'un corps jeune et agréable collé au sien, mais Reno eut l'impression que tous ses nerfs y répondaient chaudement. Il s'écarta autant qu'il le pouvait. Heureusement, Demyx n'était pas garé loin.
Il se laissa tomber sur le siège passager et alluma le plafonnier. Dès qu'ils furent en mouvement, il ouvrit sa fenêtre. La fraîcheur de l'air nocturne lui fit du bien, apaisant une nausée naissante. Demyx roula doucement et ils ne parlèrent pas. Cinq minutes plus tard, Demyx s'arrêtait en double file devant son immeuble. Il laissa tourner le moteur et lui demanda s'il voulait un coup de main.
- T'es gentil mais ça va, je devrais arriver à traverser le trottoir.
- Un jour, tes sarcasmes finiront par t'attirer des ennuis.
- Rien de nouveau. C'est pour ça, la ceinture noire.
- Hé bien, Reno-san, bien que je ne doute pas de tes martiales compétences pour ce qui est de te rendre jusqu'à la porte, je ne suis pas sûr que tu arrives à l'ouvrir.
Reno leva les yeux au ciel, et le regretta aussitôt amèrement. Il les ferma fort pendant quelques secondes, le temps que ses globes oculaires regagnent leur angle naturel. Ça faisait un mal de chien.
- Hé ben ma gueule, t'en tiens une sacrée couche...
- Je sais. Merci, Dem...
- De rien. Si tu pouvais juste éviter de remettre ça demain soir...
Reno descendit de voiture sans répondre, histoire de ne pas dire de mensonge, et navigua vers la porte d'entrée. Il entendait tourner le moteur de la voiture tandis qu'il passait deux bonnes minutes à essayer d'entrer, essayant deux clés avant de trouver la bonne, et puis ce fichu trou de serrure qui voulait pas rester en place !
Quand enfin il referma la porte derrière lui, il tendit l'oreille pour écouter Demyx partir. Il tâtonna un moment pour trouver l'interrupteur avant de s'engager dans l'escalier en redoublant de prudence. Le claquement familier de la minuterie le fit sursauter quand il arriva devant la porte. Il eut une étrange sensation de déjà-vu et ralluma la lumière. Il vérifia soigneusement ses clés pour être sûr d'utiliser tout de suite la bonne. Pas question de galérer autant qu'en bas et de risquer de réveiller Roxas. Puis il visa soigneusement la serrure... et la rata de trois centimètres. Le trousseau lui échappa et tomba par terre. Il le ramassa, réessaya et échoua à nouveau. Il s'échina, griffant et fouillant... et la porte s'ouvrit.
Quel con ! Elle était même pas fermée !
Roxas apparut dans l'encadrement, sur fond de couloir chichement éclairé par la lumière de la liseuse qui était allumée dans le salon. Il avait les cheveux en pétard, et une des jambes de son pantalon était coincée sous son genou. Reno se maudit d'autant plus de n'avoir pas pensé à essayer de simplement ouvrir la porte : il l'avait clairement réveillé en trifouillant avec ses clés.
La minuterie s'éteignit à nouveau - clac! - et Reno sursauta encore.
- Ça va ? Lui demanda Roxas.
Comme Reno ne répondait pas, il s'écarta pour le laisser passer, ses sourcils figés dans un froncement de mauvais augure. Reno entra et voulut remonter le couloir aussitôt, mais...
- Attends, s'il te plaît.
Alors qu'il aurait dû continuer, il s'arrêta. Derrière lui, il entendit Roxas refermer la porte - à clef, cette fois. Puis il y eut un moment de silence.
- Reno. Regarde-moi.
Et alors qu'il aurait fallu qu'il s'abstienne, il se retourna et essaya.
Roxas était debout dans le couloir, juste à côté de la porte du salon. Dans le champ de vision de Reno, la lumière hésitante de la liseuse n'éclairait que lui, qui serrait ses bras croisés et levait le menton, même plus capable de feindre la bravoure. Reno essaya d'aller plus haut, de le regarder dans les yeux, mais n'y parvint pas. Son regard allait automatiquement se coller à son front (ce qui n'était pas terrible) ou, quand il essayait de le forcer à descendre, sur sa bouche (ce qui était pire). Finalement, Roxas se détourna.
- Il faut qu'on parle, lâcha-t-il.
Encore une phrase toute faite. Reno se dit qu'ils n'étaient plus à un cliché près, et pourtant... l'impact qu'avaient ces quelques mots ! Combien il avait eu peur de les entendre, de ce qui arriverait quand ils tomberaient comme un couperet, et ça y était, et maintenant Roxas attendait une réponse. Et c'était ce soir, alors qu'il était complètement imbibé, moins fiable que jamais. À le voir comme ça, qui se découpait sur l'obscurité du couloir, le regard baissé et l'air vulnérable, Reno se sentait prêt à n'importe quoi pour lui. Il aurait donné tout ce qu'il avait pour chasser son angoisse, pour mettre un sourire sur son visage.
Tire-toi tout de suite.
Il secoua la tête et Roxas le regarda d'un air à la fois blessé et stupéfait.
- Quoi ? Que -
- Non. Roxas, juste... Juste non.
Il se détourna pour repartir en direction de sa chambre - quelque part au bout du couloir, si sa mémoire était bonne - sauf que ce fut le moment que choisit le sol pour se mettre à tanguer. Il vacilla et perdit l'équilibre.
Et tout à coup, des bras s'enroulaient autour de lui, des jambes s'emmêlaient aux siennes, puis son visage rencontrait une matière douce et qui sentait bon, et son nez allait tout naturellement se planter dedans. Ils titubèrent quelques pas avant de s'arrêter.
- Mais qu'est-ce qui s'est passé ? S'exclama Roxas en se redressant. Reno, tu es ivre mort !
Là-dessus, il posa une main sur son front, écartant ses cheveux d'un geste dont la douceur démentait le reproche dans sa voix. Reno réagit par réflexe et le repoussa brusquement.
- Me touche pas, bredouilla-t-il.
Et sans un regard en arrière, il trébucha les quelques pas qui le séparaient de sa chambre et se précipita à l'intérieur en claquant la porte derrière lui. Il s'y adossa, le cœur battant à cent à l'heure, avec l'impression d'avoir empêché de justesse la fin du monde.
Il se traîna jusqu'à son lit et s'y effondra sans même enlever ses chaussures. Il eut le temps de se demander si le réveil était réglé pour le lendemain, mais pas de vérifier. Il sombra.
La planète suivante était habitée par un buveur. Cette visite fut très courte, mais elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie:
- Que fais-tu là ? dit-il au buveur, qu'il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
- Je bois, répondit le buveur, d'un air lugubre.
- Pourquoi bois-tu ? lui demanda le petit prince.
- Pour oublier, répondit le buveur.
- Pour oublier quoi ? s'enquit le petit prince qui déjà le plaignait.
- Pour oublier que j'ai honte, avoua le buveur en baissant la tête.
- Honte de quoi ? s'informa le petit prince qui désirait le secourir.
- Honte de boire ! acheva le buveur qui s'enferma définitivement dans le silence.
Et le petit prince s'en fut, perplexe.
(Extrait du "Petit Prince", Antoine de St Exupéry)
