Chapitre 15
Entrevues (partie 2)
Sana avait compris, plusieurs semaines plus tôt, que rien ne rendait l'attente plus insupportable que le silence. Elle avait fait cette intéressante constatation lors de son enfermement dans les souterrains des Exilés, puis sur l'île de Silice. Les petites conversations qu'elle s'appliquait à entretenir avec chacun donnaient un peu de couleur à ses journées qui s'étiraient sas raison apparentes et prenaient un malin plaisir à durer plus de vingt-quatre heures.
Mais parmi ses contacts phatiques qui lui permettaient de rester saine d'esprit malgré son impatience, Sana savait reconnaitre les moments où elle atteignait vraiment ceux qui l'entouraient, ces instants où elle communiait et communiquait vraiment avec ses amis- sa famille.
Elle reconnaissait aussi ces moments où, loin de vouloir l'exclure pourtant, ces personnes semblaient se replier sur eux-mêmes, s'enrouler dans les anneaux de leur carapace, et préférer cette mortelle absence de son à l'aveu criant de leurs douleurs.
Son cœur, qu'elle croyait fermé aux autres puisqu'elle n'était encore, après tout, qu'une gamine, se tordait comme une éponge devant tant de peine, et Sana se fit un devoir de braver les défenses de ses amis pour les atteindre, pour les aider, pour les guérir. Et pour se faire, elle se tint à leur portée, accessible et ouverte. ses cinq sens éveillés, alertes.
Premier contact : Toucher.
Après une longue séance d'entrainement partagée avec Tam-Tam et Kaya, Sana et ses deux sœurs s'assirent ensemble sur l'herbe grasse, se laissant bercer par les odeurs puissantes des plantes qu'Ursa, tentant de recréer ici son havre, avait semées et entretenue avec une patience dont son fils n'avait manifestement pas hérité.
- Je suis sans doute le seul maitre du feu au monde à se balader constamment avec des silex ! rit Ta-Mei en regardant les deux petites pierres qui produisaient l'étincelle dont elle manquait.
- Peut-être même de l'histoire, enchérit Sana.
- J'aime m'entrainer avec vous, ajouta la princesse. La maitrise de l'eau est si gracieuse…
L'Avatar remarqua alors le silence de Kaya, et la forme torturée que prenaient ses grands yeux en luttant pour ne pas pleurer.
- Kaya ? appela-t-elle, sachant bien que si la maitre de l'eau lui répondait, elle n'aurait aucun mot à ajouter.
Et face à la faiblesse des milles mots qu'elle eût put dire en vain, Sana fit un seul geste.
Elle attira à elle la fille de Katara et la serra dans ses bras, dans une étreinte bien plus maternelle qu'elle ne l'aurait cru, ô combien plus mature que ce dont elle se pensait capable.
Second contact : Odorat.
Le Seigneur du Feu s'avança, sans hésitation, et lança le premier coup. Sana ne s'étonnait plus de retrouver tellement d'Eizon en son père. Dans l'attitude et dans le rythme, l'élève avait bel et bien dépassé le maitre, sans jamais cesser de lui ressembler.
Et puisqu'elle connaissait ses pas, elle entra dans la danse, connaissant la parades pur ne pas se faire marcher sur les pieds. Elle se permit même quelques enchainements improvisés auxquels elle mêlait un peu du nouvel élément qu'elle maitrisait.
Le combat amical fit rage.
Soudain, alors que Zuko la forçait à reculer si elle ne voulait pas avoir à se battre au corps à corps où il aurait l'avantage, elle fut distraite.
Et moins d'une seconde plus tard, elle était à terre, un maitre du feu triomphant au dessus d'elle. Quand elle admit sa défaite, il l'aida à se relever.
Sana se remettait déjà en position, mais il lui tournait le dos et acceptait l'éponge que sa mère lui offrait. Il dit quelques mots et Ursa acquiesça avant de s'éloigner.
- On ne reprend pas ? demanda Sana
- Non, pas tant que tu ne seras pas plus concentrée, répondit-il d'un ton sans appel. Nous ne pouvons pas prendre le risque de te blesser.
- Je suis concentrée ! protesta la jeune femme.
Il la regarda en levant son sourcil unique. Son regard sceptique la força à admettre :
- Bon, d'accord, j'ai été distraite…
Cet aveu ne parut pas le satisfaire. Il y avait longtemps qu'il ne se contentait plus du simple fait d'avoir raison.
- Par quoi ? interrogea-t-il.
Elle hésita, rougit, fit durer ce silence le plus de temps possible. Mais l'homme obstiné attendait sa réponse.
- Vous. Je veux dire, votre odeur…
Il sembla fort embarrassé, renifla discrètement avant de lancer à la maitre de l'eau un regard assassin et intrigué. La malheureuse bredouilla péniblement, les joues rouges :
- Vous, hem… ne sentez pas du tout comme Eizon.
Elle avait malgré elle enregistrée l'odeur du prince. Elle l'avait apprise et s'était laissée apprivoisée par elle.
- Ah ? fit Zuko, toujours curieux.
Intérieurement, il avait abandonné toute sobriété quand il avait vu les joues de la jeune femme s'empourprer au seul son du nom de son fils.
- Vous sentez plus comme elle.
Elle, Katara. Il avait gardé un petit peu d'elle, en fin de compte.
Il sourit et salua la maitre de l'eau avant de se retirer.
Troisième contact : Ouïe.
Ta-Mei l'avait convaincue de l'accompagner, malgré l'interdiction répétée de son père. Quand il s'agissait d'obtenir ce qu'elle voulait, la petite princesse semblait bien moins manquer de souffle. Toutes deux pénétraient donc, en pleine nuit, dans la seule chambre de la villa d'Ursa dont l'accès n'était pas autorisé.
Mais avant de braver les ordres du Seigneur du Feu, Sana chuchota précipitamment cette dernière protestation nerveuse :
- Rappelle-moi comment tu m'as persuadée de venir ici alors que ma raison m'en défend- sans compter ton royal paternel qui va nous griller comme des marrons s'il l'apprend ?!
Ta-Mei se figea, et leva vers son amie ses yeux ambrés, l'air déterminée.
- Tu doutes de moi ? accusa-t-elle
- Non, bien sur que non ! se défendit l'Avatar. Je m'inquiète pour toi, Tam-Tam, et l'effet que ce tête-à-tête pourrait avoir sur toi. Et je me méfie d'elle.
La petite maitre du feu, si fragile quelques mois plus tôt, semblait avoir trouvé en elle une réserve de force inépuisable, qui nourrissait son caractère et sa détermination.
- Tu ne dois pas, dit-elle avec certitude.
- Mais…
- Elle ne me ferait jamais de mal. Et tu es sous ma protection.
Sana ne savait s'il fallait mettre ces affirmations sur le compte de la naïveté, mais elle éclata avec impatience :
- Mais c'est d'Azula qu'il s'agit !
Ta-Mei comprenait les doutes de Sana, c'est pourquoi elle ne désirait pas être seule lorsqu'elle reverrait sa tante. Pourtant, rien ne la ferait rebrousser chemin et abandonner son projet. Pas quand elle sentait qu'elle n'était pas la seule à avoir besoin de cette entrevue.
Et la jeune Avatar devait le savoir, sinon elle ne l'aurait pas suivie si loin.
Il ne lui restait que trois mots à dire pour balayer la résistance de son amie.
- C'est peut-être incroyable, mais je crois… Non, j'en suis presque sûre.
Elle inspira avant de lancer dans l'air calme de la nuit cette révélation si concise mais qui tenait en elle mille autres phrases ; elle laissa éclater comme une bulle cette phrase que jamais personne dans ce monde ni dans celui des esprits n'aurait imaginé entendre :
- Elle m'aime.
Quatrième contact : Vue.
Elle suivit Ta-Mei dans la petite chambre modifiée par Maarho.
Et elle assista à la scène la plus improbable qui soit.
L'Ex-princesse fit mine de se réveiller et chercha de son regard félin qui venait la déranger à une heure si tardive. Puis les yeux jaunes se fixèrent sur sa nièce.
Son visage, abîmé par les années de prison mais qui conservait un peu de cette beauté impériale, se décomposa de stupeur et de quelque-chose d'autre. Sana aurait parié sur la culpabilité s'il ne s'était agit d'Azula, comme elle l'avait si bien rappelé à Ta-Mei moins de cinq minutes plus tôt.
L'avatar leva sa garde quand « La Démente » s'avança. Au moindre signe d'agression, elle commanderait la cage de roche et Azula n'en sortirait pas vivante.
Mais la prisonnière ne fit aucun geste brusque, aucun mouvement hostile. Elle fixa Ta-Mei avec une pointe d'étonnement, comme si la jeune fille était la seule issue dans son délire.
Et pour la deuxième fois cette nuit-là, Sana n'en crut pas ses sens :
Elle vit l'Ex-princesse se lever et s'avancer lentement, puis s'agenouiller lentement face à sa nièce, visage contre terre, les bras tendus et paumes vers le ciel.
Un salut hérité des Guerriers du Soleil, lui souffla un coin de sa mémoire qui datait d'avant sa naissance. Un salut offert aux Dragons.
C'était plus qu'une simple révérence : s'était le salut protocolaire qui accompagne le serment d'Allégeance.
Cinquième contact : Goût.
Sana attendait, au pied de la colline qui dominait Par-Tun-Gaan, que Maarho arrive pour commencer l'entrainement. Elle triturait la médaille qu'elle avait prise sur la table de nuit d'Eizon et qui ne l'avait plus quittée depuis. Elle aurait dû se sentir coupable d'avoir pris ct objet sans en avoir reçu l'autorisation explicite ; mais, comme lorsqu'elle était entrée dans la chambre du prince sans se laisser envahir par le malaise, elle ne parvenait pas à trouver incorrect de détenir l'écu lourd à l'effigie de Roku. Comme si le propriétaire lui avait donné son accord tacite de prendre tout ce qu'elle voulait de lui.
Elle sourit vaguement.
Il lui tardait qu'Eizon soit libéré. Elle avait beaucoup de choses importantes dont elle réalisait seulement l'existence à discuter avec lui.
Son sourire se figea un instant. Lui reprocherait-il d'être la réincarnation de son arrière-arrière-arrière-grand-père ? Non, sans doute non.
Maarho apparut enfin, l'air visiblement préoccupé ailleurs.
- Ça ne va pas ? s'enquit Sana.
Il fit signe que non mais, dans son inattention, trébucha sur une motte.
- On peut reporter l'entrainement, si tu as besoin de repos, proposa l'Avatar soucieuse de maintenir son maitre en bon état.
Il soupira
- Sana, je peux te poser une question ?
- Bien sur.
Le maitre de la terre s'assit à côté d'elle et formula lentement :
- Tu crois vraiment qu'Ata nous a trahis ?
Question piège ? Sana avait réalisé avec effroi la veille qu'Azula était à présent plus digne de confiance que la jolie héritière des Exilés.
- Oui.
- Tu ne penses pas que c'est un malentendu ? Qu'elle tient à nous malgré les apparences ?
Pauvre Maarho, se dit Sana. Il était très attaché, sinon complètement bleu, de la fille aux yeux verts qui se cachait dans les cuisines du Repère.
- Je suis désolée, souffla-t-elle. J'aimerais te dire qu'elle n'a pas voulu nous vendre, qu'elle a agit par innocence, qu'au fond elle regrette et t'aime… Je ne peux pas.
Il détourna la tête, les épaules tombantes et la respiration sifflante, refusant obstinément de laisser les mots entrer.
Sana savait que ce n'était pas le plus délicat ou le plus prudent, mais décida de poursuivre, d'enfoncer le clou jusqu'au bout. Il souffrait déjà, mais la flèche empoisonnée d'Ata était dans sa chair et il fallait la pousser un peu avant de l'extraire.
- Je pense qu'elle a apprécié le temps passé sur l'île de Silice, mais elle n'a jamais soutenu notre cause. Et si elle l'a fait, ça aura été pour Tekka. On a vu où ça l'a mené.
Devant l'expression mi-haineuse, mi-abattue de son ami, Sana avait un goût amer sur la langue. Comme si elle avait mordu à sang son cœur sans défense. Mais il ne protestait pas, aussi acheva-t-elle :
- Tu avais des sentiments pour elle et elle était loin d'ignorer leur existence. Elle était trop jolie pour son bien, mais elle le savait. Je peux me tromper complètement sur son compte, mais jusqu'à preuve du contraire, je ne lui accorderais aucune confiance et n'attendrai rien d'elle. Essaie… Essaie d'en faire autant.
Il releva la tête. L'Avatar venait de lui donner plus qu'un conseil, c'était un commandement et il tenterait, même déchiré, d'être à la hauteur.
- Il y a plein d'autres filles, dit Sana avec un clin d'œil.
Puis, devant l'air saisi du maitre de la terre, elle s'empressa d'ajouter :
- Des filles que tu n'as pas encore rencontrées parce qu'elles vivaient au grand air quand tu étais enterré avec les Exilés.
Il sourit, maladroit, et se redressa.
- Merci, Sana.
Et l'amertume et l'impression d'avoir égorgé un rongeur se dissipa dans la bouche de Sana.
- On va te trouver une fille à ton goût, promit-elle.
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Et quand, le lendemain, Appa atterrissait au milieu du jardin si soigné d'Ursa, Sana accueillait ses passagers plus sereine qu'elle ne l'avait été depuis des mois. Elle s'était nourrie de ces contacts comme Ta-Mei se nourrissait de l'énergie de ceux qui l'entouraient. Elle était revigorée, rassurée.
Sokka sauta de la selle avant même que le bison volant soit complètement posé, suivi de près par Suki qui le priait de se calmer et le menaçait de le mettre en pièce s'il agressait le Seigneur du Feu. Tobekka et Keheko glissèrent le long de l'immense queue fléchée en roulant les yeux : leur père avait une attirance pour le mélodrame proche de la monomanie.
Enfin, la silhouette orange assise en lotus sur la tête du macro-mammifère se propulsa dans les airs et, après une vrille spectaculaire, toucha terre à deux pas de Sana.
La stature haute et le corps féminin, elle avait hérité des charmes de sa mère et de l'allure de son père. Le sourire large effaçait la fatigue et la tristesse imprimées à jamais dans ses yeux plus bleus que le ciel. Ses sourcils bruns levés, séparés par la pointe violette d'une flèche tatouée sur son front, Shen attendait que l'une de ses sœurs enregistre les changements dont son apparence était sujette, et la reconnaisse vraiment.
- Qu'est-il arrivé à tes cheveux ? gémit Kaya
Mais la réponse était gravée dans la peau hâlée de son ainée : elle était devenue un maitre de l'air.
AN: Voici la seconde partie du chapitre.J'avais peur que ces entrevues semblent trop longues et inutiles mais elles sont importantes car elle font avancer les personnages.
Merci à ceux qui suivent cette histoire et me soutiennent dans l'écriture.
