L'an 1813 arriva. Au manoir rien n'avait changé, sinon ses habitants. La maturité et les maternités avaient doté Élisabeth de formes plus généreuses et plus douces. Henry avait quelques fils d'argent dans ses cheveux et de petites rides au coin des yeux, des rides de bonne humeur, disait-il. Mais à part ça toujours droit et svelte. Cé, lui, ne paraissait pas vieillir.
Les changements les plus spectaculaires étaient du côté des enfants. Rosalie, à vingt-trois ans, manifestait les dons pour la musique de sa mère. La jeune fille s'était transformée en une très jolie femme, très recherchée par les jeunes gens de la bonne société, invitée à tous les bals, à toutes les fêtes, où on la priait de montrer son talent au piano. On lui connaissait plusieurs prétendants sérieux, mais elle ne semblait pas pressée de se décider. Willie, lui, était le rêveur, un rêveur qui extériorisait ses sentiments sur la toile ou le papier. Toujours le nez en l'air, ce qui ne l'empêchait pas de remarquer tel ou tel détail intéressant qu'il couchait aussitôt sur le bloc de papier qui ne le quittait jamais. Il était fasciné par les couleurs de la nature et, traduisant sur la toile ce qu'il avait sous les yeux, en inventait de nouvelles.
Catherine et Armand d'enfants, étaient devenus des adolescents ni trop sages ni trop turbulents, des adolescents comme les autres.
Après la sanglante et désastreuse Campagne de Russie, l'année précédente, et une série de défaites à peine compensées par quelques victoires, l'Empereur Napoléon 1er a besoin de rassembler ses troupes. Le 18 décembre la neutralité de la Suisse est à nouveau proclamée mais cette fois les armées françaises la quittent pour de bon.
Les Suisses, pour autant, n'en sont pas quittes avec la guerre. Comme au quatorzième siècle, au temps de Guillaume Tell, les Autrichiens de l'Empereur François 1er envahissent leur pays. Et toujours comme au temps de Guillaume tell, des milices clandestines s'organisent pour lutter contre l'envahisseur et rendent coup pour coup. Le jour ce sont de paisibles travailleurs, ouvriers, paysans, artisans, commerçants ou fonctionnaires. Mais la nuit ils deviennent de véritables combattants qui mènent la vie dure aux Autrichiens dans des actions de guérilla et de harcèlement. Il n'est pas un foyer où ne se trouve une arme qui sort nuitamment de sa cachette et s'y réfugie au petit matin. Ils sont organisés en groupes mobiles qui agissent soit de concert soit indépendamment, au gré des circonstances. Clerval et Cyprien en sont les chefs pour la région de Genève, activement secondés par Ernest. Insaisissables, ces groupes exaspèrent les Autrichiens qui se livrent à des représailles sur la population : couvre-feu, perquisitions, interdiction de rassemblements, rationnement des vivres, réquisitions des produits alimentaires. Les exploitants agricoles sont obligés de cacher une partie de leurs produits. Clerval et Élisabeth se sont vus dans la nécessité d'engager un régisseur, un homme sûr et capable, qui sait mener avec une fermeté adoucie de tact les ouvriers agricoles réguliers et les saisonniers, tandis qu'Élisabeth s'occupe des documents afférents à l'exploitation. Elle est devenue experte dans l'art de fausser ceux-ci et de déjouer ainsi les contrôles et les réquisitions des autorités autrichiennes.
Quand Clerval demanda à Cé s'il voulait participer aux coups de main contre les soldats autrichiens, il répondit : - Non Henry,je ne veux toujours pas me battre ni tuer. Je ne porterai jamais d'armes. Mais je me sens une âme républicaine, et républicaine suisse. Je ne peux pas rester indifférent. Mais j'agirai à ma façon, souvent seul, parfois en accord avec vous. Je connais la forêt, c'est mon amie, ma mère nourricière, c'est sous sa protection que j'agirai. Elle et moi en ferons voir aux envahisseurs. Je vais mener une guerre psychologique. Il demanda à Élisabeth de lui faire coudre une grande cape noire très ample, plus large que l'envergure de ses deux bras étendus, et descendant jusqu'au sol, ainsi qu'un chapeau comme celui des bergers, aux larges ailes, noir lui aussi.
- Cela me servira, leur dit-il, aussi bien pour ce que je veux faire que pour me protéger de la pluie et du froid. J'agirai la nuit et elle me dissimulera. Elle me servira de couverture lorsque je dormirai dans quelque cachette. - Seras-tu loin d'ici ? - Je serai là où mon action sera nécessaire ou possible, un jour ici, un jour ailleurs. Partout où sera l'ennemi. - Et pour manger ?
Il éclata de rire : - Pour cela pas de problème, je me paierai sur la bête. C'est l'armée autrichienne qui me nourrira.
- Sois prudent, surtout. Attention à toi, tout comme je le recommande à Henry, Cyprien ou Ernest, dit Élisabeth. Ne t'en fais pas, je vous ferai parvenir de mes nouvelles chaque fois que je le pourrai.
Rapide et invisible,silencieux comme un lynx, longeant en parallèle les chemins que les troupes sont obligées de suivre avec leurs chevaux et leurs voitures de vivres et de munitions, connaissant les clairières où ils doivent bivouaquer, il leur mène la vie dure. La nuit il s'approche des véhicules dont il arrache les rayons des roues, les rendant inutilisables, Ou bien il détache les chevaux et les chasse, faisant des cavaliers de simples fantassins et des fantassins des bêtes de somme obligées de tirer eux-mêmes leurs voitures, quand il n'y avait pas mis le feu.
Mais lorsqu'il n'a affaire qu'à un petit groupe, arrêté pour la nuit dans un endroit dégagé, les soldats entourant un petit feu de camp, il procède autrement. Surgissant de l'ombre, agitant son ample cape comme les ailes d'une immense chauve-souris, la lumière du feu allumant des lueurs jaunes au fond de ses yeux, il pousse des cris effrayants. Les soldats, hurlant de peur, s'enfuient en abandonnant tout, armes, équipement, voitures. Cé emporte ce dont il a besoin, de la nourriture et parfois des armes et des munitions qu'il remettra aux groupes régionaux de guérilla qui en manquent. Il devient pour les Autrichiens une sorte de légende. On l'appelle le Goliath de Genève, ou le Fantôme Noir. Il le sait et en rit. Je faisait peur à mon corps défendant, se disait-il, maintenant je le fais volontairement. Autant que mon aspect serve à quelque chose.
Quelquefois des soldats, soit dans un accès de courage, soit par un réflexe de peur ou de discipline, tirent sur lui. Mais comment bien viser dans ce noir sur fond sombre de la forêt ? Et dans toute cette surface déployée, où est la chair ?
En examinant sa cape il y trouve parfois de nouveaux trous, preuve qu'au moins certains coups auraient pu faire mouche.
- Mais, disait-il à Clerval ou à Cyprien lorsqu'il les rencontrait pour mettre au point quelque action commune,la seule balle qui était destinée à me toucher est encore en moi, dans mon épaule. Elle a priorité. C'est elle qui me porte chance et détourne les autres. Dans les occasions de ces rencontres il s'enquérait alors du domaine, d'Élisabeth et des enfants : - Combien de temps encore, soupirait-il, avant que nous nous retrouvions tous ensemble, en paix une bonne fois pour toutes ?
Depuis près d'un an et demi les groupes d'action de Clerval et de Cyprien mènent des opérations contre les troupes de l'Empereur d'Autriche. Clerval y participe souvent en personne. Et pendant chacune de ces nuits Elisabeth tourne et tourne dans la maison, s'attendant à chaque minute à voir entrer quelqu'un qui lui annoncera la mort de son mari. Elle a beau cacher sen appréhension à ses enfants, ses yeux cernés au petit matin la trahissent. Il n'y a qu'au retour d'Henry qu'elle se détend et va prendre un peu de repos. Mais elle se dit quand même : et la prochaine fois ?
A Belrive on parlait peu de la guerre. Par l'entremise de Clerval, qui le rencontrait souvent, la maisonnée avait des nouvelles de Cé. Mais c'était du genre : il va bien, il fait du bon travail, non je ne peux pas vous dire où il est, c'est une question de sécurité. D'ailleurs il se déplace beaucoup.
Un jour, en cachette de sa mère, Rosalie remit à Clerval une lettre cachetée, avec juste l'inscription : Pour C.
Cette lettre disait :
Mon grand ami me manque. Mon père me dit que tu vas bien mais j'aimerais tant te voir en personne. Je dis toujours que s'il le fallait j'irais à ta rencontre. Ma mère m'a défendu de reparler d'une quelconque visite de ma part. Il faut dire que j'avais trop insisté sur ce sujet. Elle m'a dit : il est trop dangereux pour une jeune fille comme toi d'envisager de lui rendre visite en pleine guerre, sais-tu même où il se trouve ? Et qui sait quelles rencontres tu pourrais faire en le cherchant ?
Elle a continué à me faire la leçon pendant encore quinze bonnes minutes ! Ce que c'est agaçant !
Tout le monde se bat et j'ai l'impression de ne servir à rien ! Nous avons de temps en temps la visite de mon oncle, qui a toujours la mine sombre et qui ne me parle guère.
J'aimerais avoir des discussions sérieuses à propos de cette guerre mais personne ne veux m'en parler, c'est ici un sujet tabou. Et lorsque je vais voir mon frère pour tenter d'avoir une conversation avec lui, il élude le sujet et repart à sa peinture et ses dessins. Il ne pense qu'à cela, c'est insupportable. Je m'ennuie tant de ta présence. Reviens, rien qu'une fois.
Ta double fleur, comme tu dis parfois en riant.
- S'il te plaît, Henry, je voudrais que tu remettes ou fasses remettre cette lettre à Cé. Rassure-toi, elle ne contient rien de compromettant, je ne cite aucun nom, je sais que ce serait trop dangereux si elle tombait entre de mauvaises mains. Je lui dis simplement que nous aimerions le voir et qu'il nous manque. Il verra que nous pensons toujours à lui. Mais surtout ne dis rien à maman. Promets-le moi.
- Oui petite fille, il aura ta lettre et ta mère n'en saura rien, je te le promets. Chacun des jours suivants elle interrogeait Henry du regard. Il faisait signe que non et elle prenait un air déçu. Mais enfin un jour, par une légère inclinaison de la tête, il lui confirma la remise de sa lettre et son regard s'éclaira.
