L'Île de Guadalcanal


— Le Japonais Takumi Kusaka a ouvert ses yeux.

Il avait parlé avec une sagesse et une ferveur qui éblouit son regard.

— Ah..., réalisa Yamamoto en reconnaissant cette lumière dans ces yeux.

Cette même lueur qui l'avait habité plus jeune... Cette étincelle qui était à présent un brasier dans le regard du Capitaine. Une flamme qui secourra l'Histoire pour les décennies à venir...

— Nous opposer ainsi face à un géant et nous assurer de la prospérité des générations future, hein ? Nous pourrions tout perdre à la moindre erreur... Je vais réfléchir à votre proposition concernant Guadalcanal, lui confia-t-il.

Il s'apprêta à retourner à l'intérieur de la passerelle de commandement quand une dernière chose lui vint en tête. Il se retourna vers Takumi et lui confia :

— Être capable de voir ce que les autres ne peuvent... Cela ne doit certainement pas être facile à gérer...

Il rentra et Takumi, bien que seul, retira sa casquette et s'inclina devant la porte où l'amiral était rentré, priant pour le succès de leur mission.


À 50 miles de Guadalcanal...

Le 7 août venait de commencer depuis quelques heures. Le Dein rôdait en patrouille, repérant par ses instruments la flotte de 72 vaisseaux qui s'approchaient des côtes de Guadalcanal à une vitesse de 10 nœuds. Le large convoi de troupes américaines, anglaises et australiennes se déplaçait exactement selon les manuel d'Histoire. Comme une horloge funeste, l'ordinateur du cuirassé comptait les minutes passées. À précisément 06:14, les canons de tous les navires de guerre feront feu. Pendant trois heures, un pilonnage en règle bouleversera l'île avant de sonner le coup de départ pour la boucherie.

Délaissant en arrière-plan l'écran sonar, l'ordinateur passait sur le radar et suivait la progression de l'hélicoptère HH80T transportant l'Opératrice Katty Deussei et l'Invité Kazuma Tsuda. Jusqu'à présent, l'hélicoptère furtif suivait le trajet prévu.

Les probabilités qu'ils soient repérés pendant le vol étaient infinitésimales : l'appareil était un modèle furtif conçu pour posséder une signature radar, infrarouge et un niveau sonore extrêmement faible. En pratique, ils auraient pu passer au-dessus du convoi et personne ne l'aurait su, sauf si quelqu'un levait la tête au même moment...


Calcul en cours...

À une vitesse de croisière de 420 km/h, le temps de trajet est estimé à 5 minutes et 38 secondes.

— Bien reçu...


Katty ironisa en regrettant que les satellites n'existent pas encore, sans quoi sa mission de reconnaissance n'aurait pas de raison d'être. Il aurait suffi d'un missile guidé par GPS et boum...

Assis en face d'elle à l'arrière de l'hélicoptère, le lieutenant Tsuda parlait d'une voix qui couvrait à peine le bruit des turbines. Katty lui désigna le casque avec son micro posé à côté de lui. C'était un modèle similaire à celui qu'avait porté le capitaine Kusaka au moment de quitter le Dein, aussi sut-il comment le faire fonctionner.

— Pourquoi tenez-vous à nous faire atterrir avant le bombardement ? Il aurait été plus judicieux d'attendre la fin des tirs !

— L'aviation Alliée sera présente sur toute la zone aérienne, expliqua-t-elle d'une voix entrecoupée de grésillements mais nette et douce. Nous sommes discrets mais pas invisibles. C'est l'occasion ou jamais.

— Vous n'êtes pas obligée de venir avec moi !

Il était déstabilisant pour le lieutenant de voir Katty porter la même armure de combat que celle qu'elle lui avait offerte pour la mission ! Elle avait également le même équipement que lui et portait en bandoulière un fusil d'assaut verrouillé et chargé.

Tsuda ne prétendait pas être un homme de terrain mais l'idée de laisser une femme conduite l'opération lui était insupportable ! Ce n'était pas la place des femmes que de se battre !

— J'ai monté cette opération. Je dois m'assurer de son succès. Et puis, un médecin est toujours utile, n'est-ce pas ?

— Mais...!

Il ne put terminer sa phrase car l'hélicoptère entama sa descente finale vers la jungle de Guadalcanal. La porte latérale s'ouvrit et Katty fut la première à se jeter dans l'inconnu, laissant Tsuda seul dans l'appareil. Saisissant son courage à deux mains, il empoigna son fusil et sortit à son tour !

Il atterrit dans l'herbe haute et se précipita dans l'obscurité avec le bruit fin des turbines pour l'orienter. Chassant la panique qui menaçait de s'emparer de lui, il crût apercevoir un arbre devant lui et se jeta contre le tronc, tenant fermement son arme contre lui.

L'hélicoptère redécolla et le laissa là, dans une jungle hostile et plongé dans les ténèbres. Il n'y avait pas un bruit ! Comme si la moindre créature dans cette nuit s'était tue... Il ne voyait pas ni n'entendait Katty. Où était-elle ?

— Commandante ?

— Oui ?

Tsuda trembla en entendant Katty dans son dos. La jeune femme affichait un sourire malicieux devant le lieutenant inexpérimenté.

— Bienvenue à Guadalcanal. Si j'étais un soldat américain, vous seriez mort à présent...

Elle tendit la main et l'aida à se relever. À présent que ses oreilles s'habituaient à l'absence du bruit des turbines, Tsuda commençait à entendre le bruit lointain du vent sur la cime des arbres et de quelques insectes dans les parages.

— Bien, vérifions notre position, déclara Katty.

La commandante activa l'orbe holographique qu'elle transportait dans une poche et la topographie de l'île se matérialisa devant eux.

— Nous sommes au Nord-est de Guadalcanal, près du Mont Austen. Cela fait six kilomètres avant d'atteindre le terrain d'aviation, calcula-t-elle. Comme prévu, la flotte Alliée commencera le bombardement à 06:14. Nous allons nous enterrer et attendre que le déluge passe.

Tsuda hocha la tête sans rien dire. Une question lui brûlait les lèvres depuis qu'ils avaient décollés à bord de l'hélicoptère...

— Lieutenante ? Si nous sommes pris dans un combat... Quel camp devons-nous soutenir ?

Katty le regarda, sentant le conflit grandir en lui. C'était l'une des raisons pour quoi elle avait tenue à venir. Tsuda était toujours un officier de l'Empire du Japon, et malgré son caractère plus effacé que Takumi, il désirait probablement gagner la guerre, ou au moins, ne pas la perdre...

— Nous ne sommes pas venu pour nous battre. Si cela arrive, nous fuyons. Si on ne peut pas, nos vies passent en premier.

— Je suis soulagé d'entendre cela, Lieutenante...

Il finit par sourire et elle lui renvoya son sourire.

— Bien, au boulot ! fit Katty en s'armant de sa pelle pliable.

Ensemble, ils se mirent à creuser la terre humide de l'île, parvenant bientôt à atteindre la profondeur nécessaire pour y entrer. En silence, ils se mirent à attendre, mangeant leur petit-déjeuner crû pour ne laisser ni odeur ni fumée.


— Vous n'avez pas peur ? demanda tout à coup Tsuda.

— Je suis morte de trouille, avoua-t-elle sans se départir de son sourire.

— Mais ça ne vous arrête pas ? Vous êtes la dernière de votre peuple, s'il vous arrivait quelque...

— On dirait ma mère, plaisanta Katty avec une ironie presque déplacée.

Tsuda fronça les sourcils, affichant un sérieux qui ne lui ressemblait pas.

— Pourquoi vous battez-vous pour nous alors que vous avez tout à perdre ?

Le sourire de Katty se crispa sur ses lèvres, et lentement, s'effaça comme un mirage.

— Là d'où je viens, ma guerre n'était pas un simple conflit pour s'accaparer des terres ou à cause de différends politiques ou religieux... C'était une guerre d'extermination...

Tout en parlant, les souvenirs enfouis en Katty lui revinrent en tête avec une netteté regrettable.


Elle se tenait seule au milieu d'un champ de bataille, les corps sans vie des soldats des deux camps à ses pieds, gisant par milliers jusqu'à recouvrir l'horizon à perte de vue. Il y avait tant de morts que le sol était gorgé de sang...

Elle leva la tête et vit dans le ciel chargé de poussières atomiques et de cendres des éclairs de détonations entre avions de chasse, condamnés à mener un éternel ballet à mort...

Des explosions ravageaient le paysage de cadavres autour d'elle, élevant la terre haut dans le ciel comme d'éphémères cathédrales...

— Une guerre d'extermination ? demanda la voix de Tsuda parmi les détonations des obus.

— Hommes, femmes et enfants, tous condamnés à être abattu jusqu'au dernier. Sans exception.

Elle baissa la tête et vit sous un casque trop grand le visage d'un enfant déchiqueté par une mine. Des larmes coulaient encore de ses yeux...

— Je n'ai pas pu le sauver...

— Mais pourquoi ? reprit Tsuda.

Pourquoi ?

Cette question la hantait depuis le début de la guerre...

— Mon peuple était différent des autres. Nous vivons plus longtemps, nous sommes meilleurs en tout point. Cela a d'abord entraîné de la jalousie, puis de l'hostilité et de la peur... Les gens croyaient que nous étions une menace pour eux.

— C'était le cas ?

Un bûcher se tenait au milieu d'une mare de sang...

En arrière-fond, un haut-parleur répétait la même retransmission du leader de l'Humanité...

"Nous les Hommes, nous nous sommes entre-tués pendant des millénaires alors que dans l'ombre, notre véritable ennemi se préparait pour nous exterminer ! Regardez-les ! Ce sont des monstres imitant notre apparence pour mieux nous tromper ! Ils ne sont pas comme nous ! Ils n'ont pas d'émotions, pas d'âme ! Les tuer est un devoir envers tous ceux qu'ils ont envoyé en Enfer !"

Des familles entières y brûlaient en hurlant pour qu'on leur vienne en aide.

Et elle regardait sans rien faire, la gorge serrée, les poings serrés à en trembler !...

— Nous avons pour devoir de ne jamais devoir nuire à la vie de quiconque... De ne jamais attaquer, mais de chercher le dialogue.

— Et si on vous attaque malgré tout ?

— Nous nous défendons. Puis quand le conflit est terminé, nous pardonnons à nos adversaires...

— C'est ridicule ! Protéger son pays consiste aussi à attaquer et devancer les troubles à venir !

— Pour vous, peut-être. Mais pour nous, c'était faire preuve de sagesse. Pardonner à ceux qui nous ont fait souffrir est encore plus dur que de les affronter. Et nous avons beaucoup pardonnés...

Je suis désolé...

J'ai des mauvaises nouvelles de ton frère Carcharo...

Sulek est tombé...

Nous avons perdu contact avec Destia...

Il y a une attaque terroriste, et votre frère cadet, Deino...

La Capitale est tombée...

Le palais est en feu !

Il faut savoir pardonner. Ne pas oublier, mais pardonner...

— C'est difficile à croire.

— Peut-être... Mais pour nous, c'était notre fierté...

Une goutte d'eau tomba sur son épaule...

Elle leva la tête et une averse commença à tomber sur son visage...

Une averse rouge de sang...


— Et... Cela ne vous dérange pas ?

Katty ne répondit pas à la question de Tsuda.

La jeune femme au passé dévasté s'enfonça plus profondément dans la terre froide de leur abri et lui tourna le dos.

— Il va bientôt être l'heure... Vous feriez mieux de dormir pendant que vous le pouvez...

Tsuda n'insista pas. Il sentit que le temps des questions était révolu. Ils entraient à présent dans la nuit noire du combat.

Et cela le terrifiait...