Le Moldu

Chapitre XXIV : La tempérance

Le mardi fatidique, Remus se leva très tôt – bien plus tôt que son épouse, qui récupérait d'une nuit de filature éprouvante. C'était absurde, car Harry ne devait passer que vers 10h du matin ; mais Remus était bien incapable de rester au lit plus longtemps, rongé qu'il était par sa nervosité. Il n'avait toujours pas trouvé de marche à suivre concluante. Il ne savait même pas comment amener le sujet, comment présenter la situation ; il avait peur que tout cela ne soit qu'un effroyable – et regrettable - fiasco.

Pour se changer les idées, il renoua avec sa vieille habitude – plutôt négligée ces derniers temps – de surfer un peu sur Internet. Il fit même un tour sur son habituel site de musique, se demandant avec un vague amusement s'il n'allait pas tomber cette fois sur un Severus Snape revenu d'entre les morts, et membre d'un groupe de métal symphonique – ce qui ne fut évidemment pas le cas.

Néanmoins, cette distraction ne suffit pas à détendre le loup garou, et à 10h moins vingt il était déjà dans le fauteuil du salon, les yeux rivés sur la cheminée – c'était par ce moyen de transport magique que Harry devait arriver quelques vingt minutes plus tard. Lorsque Nymphadora - encore un peu groggy par sa nuit mouvementée - descendit pour prendre son petit déjeuner, elle le découvrit dans cette posture mi-angoissée mi-méditative et lui adressa un grand sourire amusé :

« Remus-chéri, c'est très bien d'observer un si pieux recueillement de grand matin ; mais la cheminée ne va pas s'envoler si tu en détournes le regard, tu sais. Tu devrais plutôt venir manger quelque chose avec moi...

- Je n'ai pas faim » refusa doucement Remus.

Il se sentait bien incapable d'avaler quoi que ce fût, ou de prendre la situation à la rigolade – l'estomac noué, il appréhendait les instants à venir, et ses yeux revenaient sans cesse à la photo animée qui trônait sur le manteau de la cheminée, juste à côté du petit récipient contenant la poudre de cheminette – la photo prise lors de sa sortie en ville avec Sirius, plusieurs semaines auparavant, où on les voyait rire tous deux avec insouciance. Il se demandait, non sans un certain pessimisme, s'il ne s'apprêtait pas à tirer un trait définitif sur tout nouveau moment de ce genre.

Nymphadora se rendit rapidement compte de son état d'esprit ; avec un soupir, elle vint lui ébouriffer tendrement les cheveux.

« Tout se passera bien, murmura t-elle d'une voix apaisante. Tu dois le dire à Harry, Remus. Ensemble, vous prendrez les bonnes décisions, j'en suis sûre. »

Remus la serra contre lui, fermant les yeux pour s'imprégner de son odeur légère et réconfortante. A cet instant, les flammes de la cheminée se mirent à crépiter sourdement ; lorsque Remus rouvrit les yeux, il vit Harry Potter émerger des flammes vertes, un grand sourire attendri sur le visage.

« Vous êtes adorables ! » commenta t-il, tout en époussetant sa robe de sorcier.

Remus sourit. Il n'y avait pas si longtemps, Harry aurait détourné les yeux, gêné de surprendre ainsi son ancien professeur dans une telle atmosphère de proximité et d'intimité ; mais depuis que Harry était devenu un Auror confirmé, il avait considérablement gagné en prestance et en assurance. Devoir endosser aux yeux du monde le rôle de « Sauveur » avait achevé de forger le caractère déjà bien trempé du jeune sorcier ; il lui avait été nécessaire de s'affirmer pour se faire respecter de ses collègues comme un égal, et non pas comme quelque héros de légende – ce qu'il restait néanmoins aux yeux de la majorité d'entre eux.

De plus, il considérait maintenant Remus comme un ami, et non plus uniquement comme ce professeur ouvert et chaleureux qu'il avait toujours énormément respecté – et auquel, comme Hermione, il ne cessait de demander conseil. Remus n'avait d'expérience du monde des Aurors que ce que les anecdotes que lui racontait son épouse lui laissaient entrevoir ; mais dès qu'il était question d'injustices ou de lutte pour l'égalité, il appréciait de pouvoir donner son avis. Ses conseils étaient également précieux pour désamorcer certaines situations à priori inextricables, où de trop nombreux acteurs entraient en jeu ; Remus savait également modérer les débats (même au sein du quartier général des Aurors, par l'intermédiaire de Harry qui mettait en pratique ses conseils) et concilier des partis à première vue radicalement opposés – autant de qualités inestimables aux yeux du jeune Auror, qui augmentaient encore son respect pour son ancien professeur.

Nymphadora se redressa et vint au devant de Harry, l'embrassant bruyamment sur les deux joues – ce qui les fit rire tous les deux. Remus se releva lentement de son fauteuil, tout en jetant un coup d'œil furtif à l'horloge murale : 10 heures moins dix. Soit, pensa t-il ; c'est parti.

Il s'avança pour serrer la main d'Harry, tout en lui adressant un sourire quelque peu incertain.

« Tu veux bien me suivre dans mon bureau, Harry ? »

Harry comprit à ce formalisme inhabituel que Remus avait bel et bien quelque chose d'important – quelque chose de grave – à lui dire. Fronçant les sourcils, il composa son attitude en conséquence et lui emboîta le pas. En passant devant les escaliers, ils rencontrèrent Teddy ; le petit garçon, encore endormi, reconnut néanmoins son parrain au premier coup d'œil et se précipita dans ses bras.

« Harryyyyyyy ! » s'exclama t-il, ravi.

En raison des incessantes obligations de son parrain (qui, comme sa mère, se voyait toujours assigner des missions prenantes à des heures indues), il ne le voyait pas autant qu'ils l'auraient tous deux souhaité ; et c'était un vrai bonheur pour lui de le croiser, à plus forte raison lorsqu'il ne s'y attendait pas. Il resta longtemps dans ses bras ; Harry lui caressait tendrement les cheveux.

« Notre cadeau d'anniversaire t'a plu ? » s'enquit le jeune homme avec un sourire.

Ginny, en tant que membre officiel des Harpies de Holyhead depuis maintenant trois années, n'avait eu aucun mal à obtenir des places pour Teddy et ses parents ; des places pour un tournoi qui devait avoir lieu dans un peu moins d'un mois, et qui rassemblerait (et, par là même, opposerait) les Tornades de Feu, les Harpies, les Canons de Chudley et les Foudroyeurs de Thundelarra, une équipe étrangère spécialement venue d'Australie. Harry, quant à lui, avait joint au cadeau de sa fiancée un livre complet (recommandé par Ron), illustré et enchanté, sur les différentes équipes ; il s'agirait en effet du tout premier match auquel Teddy allait assister, ses parents l'ayant jusqu'alors considéré trop jeune pour ce genre de manifestations surpeuplées – où l'on n'était jamais à l'abri de quelques dangers imprévus.

« Oh oui ! » s'exclama Teddy avec conviction.

Il avait trouvé ces agréables surprises le lendemain de son anniversaire (car il ne pouvait ouvrir ce genre de cadeaux, ayant trait au monde magique, en présence de Sirius chez qui il avait fêté ledit évènement). Ils lui avaient énormément plu ; surtout le livre illustré.

« Teddy, interrompit doucement Remus, tu veux bien aller prendre ton petit déjeuner avec ta mère ? Harry et moi devons discuter de choses importantes, tous les deux. »

Teddy se détacha à regret de son parrain, et voulut lui faire promettre de passer le reste de la journée avec lui quand il en aurait fini avec son père ; Harry ne put lui accorder satisfaction, car il n'avait pu se libérer que jusqu'à deux heures de l'après-midi. Boudeur, Teddy se tourna vers Remus :

« Willy est encore là ? Peut-être qu'il voudra bien refaire un barbecue avec moi ! »

Remus ne put retenir une grimace involontaire, et Harry tourna vers lui un regard intrigué.

« ' Willy ' ? Qui est-ce ?

- C'est le nouvel ami de papa, répondit immédiatement Teddy. Et c'est mon ami aussi. Il fait partie de notre famille, maintenant. »

Et il tourna vers Harry un regard empreint de sévérité, comme pour le mettre au défi d'oser le contredire ; ce regard sévère (et déjà curieusement intimidant, en dépit de son jeune âge) avait sans nul doute été « emprunté » à sa grand-mère.

Remus soupira fortement et renouvela à Teddy, plus fermement, son injonction de se rendre à la cuisine. Teddy, sensible à la nervosité et à la détresse diffuse de son père, lui obéit immédiatement, l'air penaud. Lorsqu'il eut disparu dans la cuisine, Harry se tourna vers le loup garou sans se départir de son petit sourire amusé :

« Alors comme ça, votre famille s'est agrandie et je n'en suis pas au courant ? »

Remus ne répondit pas. Il se contenta de précéder Harry en direction du bureau, et l'Auror, étonné, lui emboîta à nouveau le pas. Une fois dans la petite pièce lambrissée, que Remus utilisait très rarement, le loup-garou fit signe à son invité de s'asseoir ; lui-même prit place dans un petit fauteuil, près de la fenêtre. Harry promena un regard curieux tout autour de lui ; c'était la première fois qu'il pénétrait dans cette pièce. Ce qui retint principalement son attention se situait à gauche de la porte par laquelle ils étaient entrés ; fasciné, il s'attarda longuement sur les quelques dizaines de livres empilés sur une petite étagère bancale. C'était là de très vieux livres, usés et ayant visiblement beaucoup voyagé au cours de leur longue existence. Ils avaient un aspect un peu miteux qui correspondait bien aux anciennes affaires de son professeur ; du temps où il enseignait à Poudlard, Remus n'avait même pas de quoi s'acheter de nouvelles robes de sorcier. Ces livres, cependant, devaient avoir une importante valeur sentimentale à ses yeux pour qu'il les ait encore ici, maintenant qu'il avait de quoi s'offrir une panoplie d'ouvrages neufs ; il les avait sûrement trimbalés au rythme des revirements incessants de sa vie, comme en témoignaient les couvertures fatiguées et le papier jauni.

Avec un sourire, Harry remarqua également un autre détail qui lui inspirait de la nostalgie : appuyée contre un mur, tout près d'eux, il y avait la vieille valise de son ancien professeur, avec les initiales passées par le temps et devenues à peine visibles sur le rabat : R.J. Lupin.

Remus s'éclaircit la voix ; aussi Harry reporta t-il immédiatement son attention sur son ami qui, décidément, faisait aujourd'hui tant de mystères.

« Harry… commença Remus. Ce que j'ai à te dire... ce n'est pas quelque chose de facile, pour moi, et ce ne sera sans doute pas facile pour toi de l'entendre. Je ne sais même pas comment te présenter les choses ; mais je suis sûr que ça va te bouleverser.

- Je ne suis plus un enfant, Remus » protesta Harry en souriant.

Mais l'air grave de Remus ne le quitta pas une seule seconde – au contraire, il sembla encore se renforcer davantage.

« Je le sais bien, Harry. Mais ce que j'ai à te dire te bouleverserait même si tu avais mes quarante ans passés – car cela m'a bouleversé moi-même. »

De plus en plus étonné – et un peu inquiet, à présent –, Harry attendit la suite. Remus prit une profonde inspiration et planta enfin son regard, jusqu'alors fuyant, droit dans celui de Harry.

« Je vais te raconter toute mon histoire, et je te demanderai de ne pas m'interrompre, pas une seule fois – quelles que soient les émotions que tu vas ressentir. Je te demande de garder ton calme et de m'écouter ; et d'attendre la toute fin de ce que j'ai à te dire. Peux-tu m'en donner ta parole, Harry ?

- Je… je m'y efforcerai » murmura Harry, sensiblement impressionné par l'attitude inhabituelle de Remus.

Le loup garou le garda sous le feu de son regard encore quelques instants, puis il sembla se contenter de cette demi-promesse et reporta son attention sur la porte, derrière Harry ; il rassemblait ses pensées et ses souvenirs.

« Il y a quelques mois – en novembre, plus exactement -, je suis tombé sur une étrange photographie, en faisant un tour sur les réseaux informatiques moldus. Tout d'abord, je n'ai pas voulu y croire ; ce que j'avais sous les yeux était trop impensable… »


Allons allons, rangez ces instruments de torture, vous allez faire fuir l'auteur ! XD

Plus sérieusement, soyez rassurés : la suite est prévue pour ce week end, soit dans trois-quatre jours… et elle contiendra ENFIN ce fameux entretien que vous attendez tous =) !

Ce chapitre transitoire avait pour but de vous remettre dans l'ambiance de mon histoire (plus de deux semaines sans publication, pour lesquelles je m'excuse bien platement, emploi du temps oblige) et de planter le décor du chapitre tant attendu. Et puis, il faut bien un peu de suspens =)… (rangez ces instruments, vous dis-je !)