Acte 25 : Mise en scène

Passé les premiers instants de confusion, Byakuya se fait une raison et se promet, une fois de plus, d'être d'une attention exemplaire à la prochaine réunion du comité exécutif de la pièce.

Isane l'assure que la coiffure et le maquillage ne seront pas aussi recherchés que lors de ses récents essais.

« C'est pour donner juste un effet, explique-t-elle, afin de faciliter votre interprétation et celle de votre partenaire. »

Byakuya peut le comprendre, et de fait, il est beaucoup moins nerveux que la dernière fois. Les deux parties de son kenseikan lui sont ôtés. Rapidement, devant la glace, sa physionomie se modifie. Ce sont ses yeux qui le surprennent le plus. Leur éclat lui est inhabituel, et leur expression, trop douce. Isane tient également à ce qu'il laisse derrière son haori et son écharpe. Lorsqu'il se lève et inspecte son reflet, il juge froidement sa nouvelle apparence.

Sans les accessoires témoignant de son rang de capitaine dans les armées royales et de son appartenance à l'aristocratie du Seireitei, avec à la place les traits redessinés et peints de manière féminine, avec ses cheveux relevés, dégageant sa nuque, une impression gênante de fragilité émane de lui. L'existence de sa force ne transparaît plus guère, mais ainsi que Renji lui en a fait la remarque, il ne tient qu'à lui de conserver son aura de pouvoir. C'est le cœur rempli de fierté qu'il regagne en une seule inspiration la prestance qui lui aussi naturelle que de respirer.

« C'est très bien », commente Isane.

x-x-x

En attendant que Byakuya fasse son apparition, Renji fait le tour du théâtre. Des loges, il a accédé facilement aux arrières de la scène et découvert un endroit où règne une agitation dans laquelle il a bien du mal à se retrouver. Il repère cependant très vite, sur la droite des coulisses, une chevelure orange, qui émerge par intermittence d'un ensemble de panneaux de décors.

« Hé ! Renji, le salue Ichigo en redressant la tête.
— Ichigo ! Je ne savais pas que tu serais là.
— Ça fait plusieurs jours qu'on bosse ici, Tchad et moi. On a monté la scène, et je peux te dire que c'était un sacré boulot ! Maintenant, on s'occupe des condensateurs spirituels, et puis on aide par-ci par-là à la machinerie.
— Des condensateurs spirituels ?
— Oui, ces trucs-là, là-bas. »

Ichigo indique, près du mur du fond, de grands réservoirs cylindriques dans lesquels les tourbillons d'une substance luminescente s'agitent et créent des volutes aux formes psychédéliques. Des câbles en sortent et conduisent sous le plancher.

« Euh, c'est quoi, les bicyclettes à côté ?
— C'est au cas où l'énergie s'épuiserait plus vite que prévu.
— Hun hun, fait Renji, pas plus éclairé.
— J'aimerais bien discuter plus avec toi, mais on n'est pas en avance : il reste plein de relais à installer ! »

Renji voit avec surprise Ichigo s'affairer avec enthousiasme, en connectant des petits boîtiers aux châssis mobiles des décors, disposés en parallèle sur tout le côté de la scène. Tchad fait de même de l'autre côté. Le support des décors n'est pas constitué d'une toile, remarque Renji, intrigué, et il distingue de multiples circuits dessinant des schémas étranges intégrés à la structure, au lieu des peintures qu'on pourrait attendre.
De temps en temps, l'un des deux adolescents sort des coulisses et s'adresse au plafond pour poser une question. La voix de Nemu parvient alors des cintres, au-dessus de la scène, avec les directives correspondantes.

Renji secoue la tête, amusé par la passion inattendue de son ami pour son travail de machiniste, mais en même temps, il ne s'en étonne pas vraiment, car quand Ichigo entreprend quelque chose, il y met tout son cœur. Il continue son chemin.

La première chose qu'il remarque arrivé sur le devant de la scène, c'est Mayuri Kurotsuchi, dont la perruque extravagante dépasse du sol. Passé les marches qui le conduisent plus bas, Renji s'aperçoit que tout l'espace de ce qui aurait dû être la fosse d'orchestre a été transformé en laboratoire de savant fou. Sous le plancher, des ordinateurs bourdonnent, des écrans de contrôle scintillent, et au centre de ce fourbis futuriste, une grande console aux nombreux boutons, leviers et cadrans trône, face à et en contrebas de la scène. Le capitaine s'y active fébrilement, tout en adressant des propos virulents dans un micro :

« Nemu, la connexion avec le dispositif de la poudre de fleurs de ne s'active pas ! »

Sorti d'un haut-parleur, le bruit de fond se couvre de la voix claire de sa vice-capitaine qui répond :

« Je m'en occupe, Mayuri-sama... Ichigo, il manque un branchement sur le châssis dix-huit ! relaie-t-elle.
— Encore ?! C'est pas de ton côté, le dix-huit, Tchad ? retentit une voix assourdie par la distance.
— Non. Tous les pairs sont côté jardin... », répond une voix encore plus grave.

Comme l'a dit Ichigo, il reste plein de choses à faire, s'amuse Renji. Imaginer Kurotsuchi contrôlant et manipulant les décors et autres effets sonores tel un chef d'orchestre ne le rassure pas trop, mais si Ichigo collabore avec autant de bon vouloir, cela devrait être sans danger... S'il ne se trompe pas dans les branchements...

Quoi qu'il en soit, le plancher de la scène est une véritable œuvre d'art. La douzième s'est surpassée ! Par contre, du côté des spectateurs, l'état d'un grand nombre de fauteuils nécessiterait qu'ils soient remplacés, et la corbeille à l'étage supérieur aurait besoin d'une touche de finition.
À quelques pas de là, Jûshirô est installé en compagnie de Rukia et Orihime. Sur une tablette disposée sur les dossiers des sièges devant eux, se trouvent des feuillets, des crayons et un exemplaire usagé des Trois Mousquetaires, le tout éclairé par une lampe de bureau à la tige souple, pincée sur le rebord. Ils sont en grande conférence.

« ... la reine sera d'ores et déjà sur la scène : lever de rideau, lumière cendrée sur elle, parfum de fleurs, bruit de pas sur le gravier, puis le duc arrive, informe Orihime, l'œil sur son calepin.
— C'est une scène importante, d'elle dépend tout le reste, insiste Jûshirô.
— Oui. Les spectateurs devront comprendre que non seulement le duc aime la reine et la poursuit, mais aussi qu'elle répond à ses sentiments, et que seul son statut de reine de France la retient.
— Ils s'embrassent... continue Rukia.
— Effets, et baisse des lumières, poursuit Orihime.
— Enchaînement sur la scène 2 : le soupçon est semé dans le cœur du roi par Richelieu », termine Jûshirô.

Tous les trois se concertent du regard, très professionnels, et hochent fermement du menton. Renji, impressionné, déglutit.

« Oh Renji ! le hèle Rukia en l'apercevant, vient t'asseoir, on va bientôt commencer. »

Pourvu que Byakuya s'en sorte... se met à s'inquiéter Renji.

Il observe en prenant place qu'il n'est pas le seul à être venu assister à cette première répétition. Installés parmi les rangées clairsemées de sièges, des membres de toutes les divisions sont assis, et parmi eux, il remarque les deux journalistes de la neuvième venus couvrir l'événement, grâce à leur badge, La gazette du Seireitei, accroché à leur poitrine.

Enfin, Kurotsuchi sort la tête de la fosse d'orchestre et signale : nous sommes prêts !

x-x-x

Lorsque Byakuya arrive, il est assez surpris par le monde se trouvant dans la salle. Sur la scène, côté cour, Orihime discute avec Shunsui. Avant qu'elle ne l'aperçoive et ne vienne à sa rencontre, Byakuya a le temps de repérer Renji et de s'assurer qu'aucun de ses proches ne fait partie des spectateurs occasionnels.

« Kuchiki-san, vous voilà ! Venez, approchez-vous, que je puisse vous donner quelques indications... Alors, nous manquons malheureusement de temps, il va falloir tester les effets en même temps que le jeu de scène. Mais nous allons commencer par nous échauffer tout doucement. Vous répéterez tous les deux votre texte une ou deux fois, puis nous nous lancerons pour de bon. Allons y... Placez-vous là... Voilà... Vous êtes dans les jardins d'Amiens. Il est tard, vous cherchez refuge car les nombreux regards du duc du Buckingham durant la soirée vous ont perturbée. La lune éclaire les roses et vous les admirez... Vous entendez des pas derrière vous, vous vous retournez... Cela ira ? »

Byakuya a écouté studieusement, s'est laissé entraîné jusqu'au centre de la scène et estime avoir parfaitement compris des consignes aussi simples. Il répond, le moins sèchement possible :

« Absolument »

Dans son fauteuil, mû par un mauvais pressentiment grandissant, Renji ouvre la bouche, prêt à intervenir, puis se ravise.

Les pas du capitaine de la huitième division retentissent, Byakuya se retourne.

« Ah, que faites-vous ici duc. Vous me perdez. » – Pourquoi, si cette femme est sincère, s'est-elle compromise en se promenant sans escorte à la nuit tombée ? songe Byakuya, tout en servant sa réplique sans omettre une syllabe.

« Êtes-vous si cruelle que vous m'ôtiez même le charme de votre visage ? », s'écrie Shunsui, ses yeux implorants fixés sur ceux de Byakuya, et sa main se dirigeant vers la sienne, prêt à la baiser avec ferveur.

Byakuya se recule et porte ladite main à son cœur, dans un geste affecté qui paraît ridicule. Renji s'enfonce dans son siège, désespéré.

« Il ne faut point, Milord, partez, partez et ne revenez jamais. » – Comme si cela allait convaincre un homme qui a traversé un océan pour voir la femme qu'il aime ! Ah... soupire intérieurement Byakuya, en détournant scrupuleusement la tête, comme indiqué dans l'émargement de son texte.

« Stop ! Je... C'est... Euh... interrompt Orihime, revenue rapidement sur scène.
— Stérile ? propose Shunsui.
— C'est à dire... Kuchiki-san... vous ne donnez pas l'impression d'être sous le charme du duc de Buckingham.
— C'est parce que je ne le suis pas, fait Byakuya.
— Mais Anne d'Autriche l'est ! Et vous êtes Anne d'Autriche », rétorque Orihime, obstinée.

De sa place dans les coulisses, côté jardin, Ichigo fait la grimace. Il n'a jamais pu résister à la jeune fille lorsqu'elle s'essaie à la sévérité. Byakuya passe l'épreuve haut la main et assène, sans coup férir :

« Cette femme est une idiote. Je pourrais incarner une femme ; je ne puis incarner une idiote. »

Renji se recroqueville sur son siège et se cache le visage derrière ses mains. C'est ce qu'il craignait depuis le début. Tout est perdu, se dit-il.

Orihime se mordille les lèvres. Rukia hésite entre l'admiration et la désolation. Quant à Shunsui, s'il avait encore son chapeau, il aurait essayé de cacher son amusement à l'ombre de son rebord. Mais Retsu l'a enfermé dans la penderie et lui a interdit également de porter son kimono fleuri. Il se contente donc de secouer la tête pour reprendre son sérieux et essayer de sauver la pièce de la catastrophe. Il s'avance et s'adresse à l'auteur-metteur en scène :

« Si je peux me permettre une suggestion, Ukitake ? »

Jûshirô hoche la tête.

« Tout ce début de scène est trop verbeuse.
— Vous voudriez la jouer sans rien dire ? s'étonne Orihime.
— Oui. »

Orihime jette un œil vers Jûshirô, celui-ci hausse les épaules. Tout lui semble mieux que l'interprétation insipide à laquelle il vient d'assister.

« D'accord. Essayons. »

x-x-x

Le résultat va au-delà de toute espérance. Shunsui déploie en quelques gestes et regards toute une panoplie de techniques séductrices. Assailli, Byakuya n'a pas même le recours de la voix pour y faire face. Sa gêne se confond avec l'ensorcellement amoureux. Renji commence à reprendre espoir. Ayant amadoué la reine Byakuya, le duc Shunsui s'arrête et quête l'approbation auprès du metteur en scène et ses assistantes avant de continuer. Or, il manque encore quelque chose. Après un bref conciliabule, Jûshirô rédige rapidement de nouvelles répliques.

Une courte pause est donnée, qui permet aux comédiens d'apprendre leur nouveau texte, puis la répétition recommence, cette fois-ci avec les décors et les effets de scène. La salle s'obscurcit. Ne reste que la lumière du metteur en scène. Chacun, du machiniste, concentré sur sa tâche, au Shinigami curieux, qui n'est là que pour se distraire, en passant par la coiffeuse et ses assistantes, venues assister à la scène, retient son souffle.

Acte 25 : Fin


Demain, Byakuya fait sa grande entrée !

dans … … … … … … … … … … … … … … : "Le baiser"


Vous avez peut-être remarqué que Tchad parle de « côté jardin ». Ce n'est pas par hasard. Ichigo et lui ont eu droit à un cours accéléré en vocabulaire de théâtre :

Le petit manuel de la scène pour les nuls, de Mayuri Kurotsuchi

La scène : plan

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… … … … … … Coulisse, Arrière-scène … … … … … … … … …

Lointain … … Lointain … Lointain … Lointain … … Lointain …
… … … … … … Jardin … … Centre … … Cour … … … … … …

Coulisse … … Jardin … … Centre … … Cour … … Coulisse …
Jardin … … … … … … … … … … … … … … … … … Cour … …

Face … … … … Face … … Face … … … Face … … … Face …
… … … … … … Jardin … … Centre … … Cour … … … … … …

… … … … … … Devant de scène … … … … … … … … … … …
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Voccabulaire

Le bâton du régisseur s'appelle : le brigadier.
Les fauteuils devant la scène sont : les fauteuils d'orchestre.
Le balcon situé au-dessus des fauteuils d'orchestre s'appelle : la corbeille
La partie supérieure de la scène où l'on remontent les décors s'appelle : les cintres

Et s'il y a autre chose que vous ne comprenez pas, demandez-moi : ne me faites pas perdre mon temps !

Mayuri Kurotsuchi.