La fin est là mes amis. Il s'agit ici de l'avant-dernier chapitre avant la conclusion de cette histoire. Nous avons fait un sacré bout de chemin avec Harley, et il sera bientôt temps que l'apothéose finale s'établisse. Mais quelle sera le résultat final ? Mystère… :3
Chapitre Vingt-Quatre
Un jeu dangereux
Studios de Gotham News
20 décembre, 10h58
Harley Quinn
Il règne un parfum de fête autour de Gotham, tandis que la ville se recouvre d'une épaisse couche de neige. D'ici moins d'une semaine, les gens vont se rassembler en famille pour célébrer Noël, échanger des cadeaux et manger de la dinde. Les allées commerciales sont engorgées de gens emmitouflés dans leurs manteaux qui s'empressent de se ruiner pour leurs achats de dernière minute. À proximité de l'entrée d'un centre commercial, un type sale et en haillons brandit une Bible en beuglant dans le vide que la fin des temps est proche. Fidèles à leur habitude, les gens ignorent le fou.
Ma foi, ils ne vont pas ignorer très longtemps.
Gotham est une ville avant-gardiste du fait que les bulletins d'information sont retransmis sur des écrans géants placés dans toute la ville. Le Time Square de New York fait quelque chose de semblable, mais avec une majorité de publicités si assommantes. Ainsi, une nouvelle se répand très rapidement parmi les millions d'habitants de la plus grande ville du pays. Pile ce qu'il me faut.
Lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrent sur moi, des gardes de sécurité écarquillent les yeux d'horreur en me reconnaissant et tentent de se saisir de leurs armes. Je réagis la première en chargeant le premier, envoyant mon coude dans sa gorge. Un râle lui échappe alors qu'il chancèle, tentant de reprendre son souffle. Je fais tournoyer ma canne en direction du second garde et lui balaie les jambes d'un premier geste. Alors qu'il bascule au sol, je profite de mon élan pour abattre ma canne sur sa tête, le plaquant contre le plancher. Son crâne émet un craquement sinistre et il ne bouge plus. Je referme ensuite ma paume sur le visage du premier commençant tout juste à respirer et le projette avec ma force supérieure contre une pile de caisses qui émet un fracas en se renversant.
Des cris s'élèvent dans le studio. Des techniciens tentent de battre en retraite, mais s'emmêlent dans leurs propres câblages. J'avance en dépassant mes victimes inconscientes, la canne sur l'épaule et Un monde joyeux à la main. Un autre agent de sécurité tente de m'arrêter en m'attaquant lâchement dans le dos, mais je le sens venir et me retourne à temps pour lui tirer une balle dans la poitrine.
J'arrive sur le plateau et passe devant la caméra qui retransmet toujours en direct, si je me fie aux écrans que je viens de dépasser. Visiblement, le caméraman n'a pas pris le temps d'éteindre avant de battre en retraite. Parfait.
-Dégage, j'ordonne au présentateur toujours assit derrière son bureau.
Il obéit avec un couinement de souris qu'on écrase. Négligeant la chaise sur laquelle il se trouvait, je m'assois sur le bureau en croisant les jambes, faisant face à la caméra.
-Bonjour Gotham, je lance d'une voix claire. Désolée d'interrompre votre bulletin de onze heures, mais je suis ici pour vous présenter un flash spécial.
L'ascenseur s'ouvre à nouveau afin de laisser entrer plusieurs de mes hommes armés. Je les observe du coin de l'œil se déployer afin de dissuader toute tentative d'interrompre mon spectacle.
-Tout d'abord, j'ai une merveilleuse nouvelle à vous annoncer : les plus observateurs d'entre vous auront constaté ma rondeur surprise. Eh oui, mes amis : je suis enceinte. D'ici peu, le fils du prince du crime verra le jour !
Des glapissements s'élèvent dans le studio, faisant certainement écho à ceux se répercutant dans les rues. Il suffit de constater à quelle vitesse ces salauds de médecins d'Arkham ont voulu mettre à mort mon petit Jack. Sans perdre de temps, je lance la suite du programme.
-Mais ce n'est pas ça qui vous intéresse, n'est-ce pas ? Soyons honnête : combien d'entre vous pensent encore que le grand Batman va venir me casser la figure et me traîner dans l'asile que j'ai démoli ? Ah oui, c'est vrai : j'étais costumé ce jour-là pour Halloween. Mais c'était bien moi.
Je glousse et tire la langue. La police a tellement insisté pour accuser Catwoman, se fiant seulement aux enregistrements des caméras, qu'ils n'ont même pas songé que cette action ne cadrait pas du tout avec le style de la voleuse. Je traîne maintenant leur nez dans la merde.
-Malheureusement, ce ne sera pas aussi simple. Je sais que tu m'écoutes, Batou. Si tu veux, tu peux venir me chercher si tu le peux. Mais j'ai une contre-proposition. Vois-tu, je sais qui tu es. Vraiment. Je sais qui est l'homme se cachant sous le masque, et je peux le révéler à tout le monde, avec preuves à l'appui. Mais ce serait trop facile…
Je me lève et fais quelques pas.
-Voilà ce que je te propose, Batman : nous allons jouer à jeu. Gotham sera notre échiquier, dans ce que j'ai sobrement appelé les Harley Games.
J'aime la prononciation de ce nom.
-Tu es intrigué ? Et vous, citoyens de Gotham, vous êtes curieux ? Alors voilà les règles : il y a des bombes cachées dans toute la ville, placées là grâce aux soins d'ouvriers à ma botte. Certaines sont des explosifs classiques, mais encore capables de faire bien des dégâts. D'autres encore contiennent du gaz hilarant. J'ai passé presque toute ma réserve à préparer ces Jeux. Enfin, un grand nombre des bombes contiennent une petite nouveauté de ma création : le Delirium.
Le silence lourd dans le studio m'apprend que je dois pousser plus loin ma définition.
-Oh ? je fais mine de m'étonner. On ne vous a rien dit ? Pourtant, cela fait déjà quelques mois que les agents du GCPD ont dû confronter les effets de ce gaz…nouveau genre. Oh les vilains cachottiers…
Cela sera une drôle de surprise, lorsque les fous créés par le Delirium vont se mettre à courir partout.
-Mais je vous entends déjà. «Comment sait-on si ce n'est pas du bluff ?» Beaucoup doivent douter. Ce n'est pas grave. Je ne me serais pas présenté à vous sans avoir une petite…démonstration.
Je sors une montre à gousset de la poche intérieure de ma redingote et vérifie que nous sommes bien dans les temps. Je souris en constatant que nous sommes à la seconde près.
-Ce sera…maintenant.
Le sol tremble légèrement, à plusieurs reprises. Des exclamations de surprise nous parviennent depuis la rue en contrebas. Avisant un plan de la ville à côté d'un projecteur, je vais m'en saisir et la punaise contre le décor du plateau, bien à la vue de la caméra. Je prends ensuite un crayon marqueur rouge et trace un X sur tous les ponts reliant Gotham au reste du continent, sauf un.
-J'ai le regret de vous annoncer qu'il n'y a plus qu'un seul moyen de quitter notre ville. Il ne faudrait pas que le terrain de jeu se vide avant la fin des Harley Games, n'est-ce pas ?
J'offre mon sourire le plus cruel et fais s'agiter ma montre au bout de sa chaîne.
-Dans très exactement une heure, à midi, le dernier pont sera également détruit. Sauf si quelqu'un parvient à désamorcer la bombe. Seras-tu à la hauteur, monsieur «Je suis le plus grand détective du monde» ?
Je me rapproche de la caméra, faisant en sorte que mon visage occupe tout l'écran.
-Préparez-vous, gens de Gotham. Les Jeux…commencent !
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Asylum Tower
20 décembre, 11h49
Harley Quinn
Comme c'était prévisible, je n'ai pas vu la moindre trace de la chauve-souris en me dirigeant vers mon poste de contrôle secret à Gotham. Il est probablement gentiment parti se jeter sur la bombe du dernier pont, comme je le désirais.
Ma nouvelle hacker a établi un vrai petit centre de contrôle qui ne ferait pas rougir la NASA. Depuis mon petit terminal et ses multiples écrans, j'arrive à contrôle plein de choses allant des systèmes de surveillance de la ville, les communications de la police et même les réseaux d'informations. Théoriquement, je n'aurais pas eu besoin de me déplacer en personne. Mais j'aime le danger.
Je m'assois sur ma chaise et pose mes pieds sur la table avant d'attirer un clavier sur mes genoux. Je pianote un peu et détourne une caméra pour observer le dernier pont. Malgré le fait que j'ai clairement avertis qu'il y avait une bombe, un flot hors du commun de voitures et d'autobus tente désespérément de quitter la ville, provoquant un embouteillage monstre bloquant la sortie aussi sûrement que si j'avais fait sauter cette structure aussi. Les gens sont si prévisibles…
Un ricanement m'échappe, tandis que je fais une dernière vérification des systèmes. Tout semble en ordre. Mes As sont en position, mes Fanatiques prêts à faire un joli chaos et mes bombes…oh oui, mes jolies bombes !
Ma victoire est assurée. J'en suis sûre. Es-tu fière de moi, monsieur J. ?
Pourquoi ne parles-tu pas ? Je t'en supplie…parle-moi…je suis si seule ! Tu me manques tellement…
Avant que des larmes se mettent à couler sur mes joues, une petite sonnerie m'avertit que quelqu'un a ouvert mon paquet spécial quelque part sous le pont. Batman, sans aucun doute ! Reprenant ma contenance, je compose le numéro sur le clavier afin de lancer l'appel. Aussitôt le visage crispé du chevalier noir s'affiche sur l'écran.
-Surprise Batou ! Je vois que tu as trouvé ma surprise. Tu croyais peut-être que ce serait si facile ?
-Où est la bombe ? grogne-t-il.
-La bombe ? Oh, tu veux dire celle qui se trouve dans le Grand Mail de Gotham Square ?
Il est un peu tôt, je l'admets. Néanmoins, sous les yeux de Batman, j'élève un détonateur décoré et appuie dessus. Une explosion retentit dans la ville, quelque part derrière lui. Il se retourne, voyant une colonne de gaz vert s'élever, tandis que des cris d'horreur retentissent un peu partout.
-Suis-je bête ! je rigole. J'ai dit «bombe sur le pont», alors que je voulais dire «manuel d'instruction» !
-Ce n'était pas ce que tu avais dit à la télévision…
-Bouhou, tu vas me faire pleurer. Il était temps que Gotham découvre enfin la vraie signification du mot Delirium.
-Je ne vais pas te laisser jouer à ton petit jeu, Quinn.
-J'en suis fort aise, Batman. Néanmoins, voilà pourquoi tu ne vas pas venir me chercher : de un, je tiens ta chère petite ville corrompue en otage. D'une pression du doigt, je peux activer n'importe lequel de mes petits joujoux. Sans compter que j'ai des hommes partout avides de s'amuser un peu. Mais ce n'est pas tout.
Mon sourire s'élargit encore, et même lui, il serre la mâchoire.
-Tu as sans doute remarqué, en rentrant dans ton joli manoir, qu'il manquait quelque chose d'important. Dis-moi Batou, qui est le plus important ? Batou et sa ville de fous, ou Bruce Wayne ?
-Qu'as-tu fait d'Alferd ! s'exclame-t-il en cessant de jouer l'innocent.
-Il est vivant, et essentiellement en santé. Pour le moment. J'ai pensé l'intégrer dans les Harley Games. Voilà ce que je te propose : à chaque bombe, tu vas trouver un indice suggérant où se trouve ton cher Alfred. Désamorce une bombe, et tu te rapprocheras de ton majordome. En revanche, si tu échoues, outre les victimes, je vais envoyer un indice à Gotham sur ta véritable identité.
Satisfaite de constater qu'il n'a plus rien à dire contre moi, je glousse un peu en replaçant une mèche de mes cheveux.
-Bien. À présent, je te suggère de conserver cette radio, afin que l'on reste en contact. D'accord ?
Je coupe la communication privée et bascule sur la fréquence à l'échelle de Gotham. J'imagine la réaction des gens en voyant mon visage géant réapparaître.
-Oups…on dirait qu'Harley Quinn a fait une erreur. Ce n'était pas le pont, c'était le Grand Mail ! Ce que je peux être tête en l'air, parfois !
Après un éclat de rire, je présente une carte interactive de Gotham.
-Comme vous le constatez, il y a trois nouveaux points rouges. Un seul d'entre eux possède une bombe. Lequel ? Très bonne question. Je suppose que ce sera là ou tout commence avec un pan.
Ça m'a pris des jours et des jours pour imaginer mes énigmes. Je ne suis pas l'Homme-Mystère, mais je crois avoir réussi à donner des indices pas trop évidents, mais dont les plus rusés ne manqueront pas de voir les liens avec…Bruce Wayne. Car il s'agit d'un jeu entre Batman et moi. Pour vaincre mon ennemi, je dois mettre en danger ce qu'il est, qui il est.
Là où tout commence avec un pan…une grosse bombe planquée dans la fameuse Allée du Crime, tristement célèbre pour avoir servi de lieu du crime pour l'assassinat du couple Wayne. À la radio, j'ordonne à mes hommes placés près d'un avant-poste du GCPD d'ouvrir le feu. Pan pan boum…hé hé hé hé. Je ne m'attends pas à ce que mon ennemi ait des problèmes avec celle-là, mais sait-on jamais.
La radio que je lui ai donnée se déplace sur ma carte, me prouvant qu'il l'a effectivement prise avec lui. Outre le fait que je peux le voir partout où il va, je peux également lui parler et le tourmenter selon mon bon plaisir.
-Tu sais Batou, il s'en est passé des choses cette année, je lui dis alors qu'il doit probablement courir va sa prochaine cible. Ça n'a pas toujours été facile pour moi. Tu sais que j'ai songé à me laisser mourir, la dernière fois que tu m'as jeté dans ce sale asile ? Sans mon grand amour, je n'avais plus de raison de vivre.
Il se dirige vers le nord-ouest. Une fois de plus, le plus grand détective du monde est fidèle à sa réputation.
-Pourtant, j'ai trouvé en moi la force de m'accrocher à cette vie qui n'a aucun sens. Tu sais que tes amis toubibs d'Arkham voulaient tuer mon bébé ? En cachette, comme de sales petits rats ! C'est ça qui m'a motivé à partir.
»Tout ce temps où je me suis baladé presque sans résistance de ta part, abattant tes amis les uns après les autres…pourquoi est-ce arrivé, mon chou ? Comment as-tu pu autant échouer ?
La caméra pointant sur la bombe dans l'Allée du Crime s'anime soudain, révélant la silhouette familière d'une cape noire. Batman pianote sur un quelconque clavier sur son bracelet et reste immobile quelques secondes, avant de se déplacer droit vers la benne à ordures. Il l'ouvre, découvrant l'explosif et très certainement le compte à rebours de moins de quinze minutes.
Trop facile, trop facile…une commande plus tard, je reprogramme à distance le minuteur à une minute. Batman sursaute et s'empresse de travailler sur l'engin avec des gestes précis. Alors qu'il ne reste que vingt secondes avant l'explosion, la bombe se désactive et disparait de mon grillage virtuel. J'applaudis longuement en réactivant la communication.
-Bien joué. Mais ce n'était qu'un petit échauffement.
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Station Robinson Street
20 décembre, 12h05
Lil'Jay
Unique au pays, le monorail de Gotham est un large système de transport en commun serpentant entre les gratte-ciels à une vingtaine de mètres des rues, ajoutant une touche unique à un paysage déjà particulier en Amérique. Néanmoins, la principale caractéristique du monorail, c'est qu'il a été entièrement financé par Wayne Industries, du temps que c'était Thomas Wayne le patron. Le bourgeois avait expliqué son geste qui ressemblait aux yeux de certains à un suicide financier qu'il aimait sa ville et que c'était son devoir de mettre toutes ses ressources à aider ses concitoyens. Ce brave naïf aura quand même pu voir la moitié du réseau de son bébé avant de se faire flinguer.
Aujourd'hui, le monorail est presque aussi large en surface que le métro souterrain de la ville de New York. Il s'agit d'une artère importante de la circulation entre tous les secteurs de Gotham. Les derniers maires en date, ambitieux, parlent maintenant d'étendre le réseau par-dessus le fleuve jusqu'à construire des stations sur le continent et les banlieues. Gotham étant une ville insulaire et ses politiciens étant surtout des rats égoïstes, le projet bat de l'aile constamment, sauf en période d'élections.
Pas que ça va servir à grand-chose désormais.
Robinson Street rassemble les caractéristiques de ce que l'on pourrait appeler un endroit mal famé. Il suffit d'entrer dans la station pour être assailli par une puanteur de crasse, d'ordures et d'urine, tandis que les murs sont recouverts de graffitis et de tags de gangs mineurs –ceux-là qui font du bruit, mais pas assez pour déranger les gros requins-.
On a l'impression d'être déconnecté de la réalité ici, je constate avec malaise. Alors que la panique s'est emparée de l'essentiel de Gotham, depuis que les ponts ont été détruits et que l'annonce des bombes a été lancée, les locaux de ce quartier restent étrangement…calmes.
Mon arrivée provoque une certaine agitation de la part des voyous en manteau de cuir et cheveux colorés. L'un d'eux, probablement le chef, jette sa bouteille de bière sur le sol et fait signe à ses compères qui me dévisagent avec un sourire mauvais. Je soupire ; ne pas avoir peur d'un costume de clown à Gotham, il faut être suicidaire ou complètement con.
-Alors ma belle, on se promène ? grince le chef.
-Vous êtes au courant que c'est la guerre dehors, pas vrai ? je demande en croisant les bras sur ma poitrine.
Comme pour confirmer mes dires, une explosion lointaine retentit. Harley Quinn a décidé de punir Batman en faisant exploser une bombe. Ce n'est pas une bonne nouvelle, ça veut dire que le chevalier noir s'en sort bien jusque-là.
-C'est pas la guerre, connasse. C'est le vent de liberté. Plus de police, plus de maire, plus rien ; le pied quoi.
Ce type est définitivement dans la catégorie des cons qui ne voient pas plus loin que le bout de son nez. Il s'imagine probablement qu'il va pouvoir profiter de la pagaille pour faire sa loi, mais considérant l'état de son «gang», il ne pourrait même pas prendre d'assaut la banque de son quartier.
Harley Quinn voudrait qu'on laisse la racaille dans ce genre faire le plus de chaos possible, pour ajouter du piment. Cependant, j'ai des trucs à faire, et ils sont dans mon chemin.
-Je n'ai pas de temps pour ça, je dis en dégainant mes deux pistolets. Allez vous faire foutre.
J'ouvre le feu, abattant systématiquement chacune des brutes qui s'écroulent en hurlant de douleur et de stupeur. Après avoir rengainé, j'enjambe les cadavres et me dirige vers l'intérieur de la station.
Quelques personnes s'y trouvent, recroqueviller dans des coins ou derrière des obstacles probablement après avoir entendu les coups de feu. Je les ignore et attends patiemment la prochaine rame. Intérieurement, je me demande quel technicien irresponsable laisserait le réseau en état de marche alors que des alertes à la bombe ont été déclarées partout. J'ai ma réponse en voyant le train s'engouffrer dans la station avec un sifflement strident. Le wagon qui s'arrête devant moi ouvre ses portes, révélant le visage rayonnant de Red Aces.
-Quelle magnifique journée pour mourir, n'est-ce pas ?
-Tout à fait, je réponds. Où allons-nous ?
-Tu verras ma chérie. Allez, monte dans le tchou-tchou !
Déçue de la réponse, je la suis tout de même dans le wagon de tête. À ce moment, je repère les bombonnes de gaz hilarant fixées à la va-vite sur les côtés du train. Pas besoin d'être un génie pour faire le calcul : Robinson Street est situé au sud-est de Gotham et remonte sur une bonne moitié de la ville jusqu'à la gare centrale, en plein cœur du centre-ville ! De quoi provoquer un sacré carnage.
La voix d'Harley s'élève de nouveau dans la ville, accusant Batman de faillir à sa tâche de protéger les citoyens. Un mince sourire se dessine sur mes lèvres. Après tout, c'est elle qui triche. Quoique ce soient ses Jeux : par définition donc, c'est elle qui fait ses propres règles.
Combien de super-criminels ont tenté de prendre Gotham en otage en offrant même une infime opportunité au chevalier noir de remporter la victoire ? L'Homme-Mystère est le cas le plus ridicule, avec son égo surdimensionné qui cause à chaque fois sa perte. Même le Joker s'est fait avoir quelques fois. Harley Quinn n'a pas l'intention de perdre.
Avec le vieux en otage, elle a ainsi une double protection.
-J'ai une invitée-surprise à te présenter, Batou, commente Harley. Dis bonjour à la commissaire par intérim Kate Bowman.
J'imagine très bien la prisonnière apparaître à l'écran que je ne peux pas voir. Sans être sûre de ce qui est prévu pour elle, il me semble qu'il y a de l'acide de compris.
-Il serait dommage que le GCPD perde un nouveau commissaire, n'est-ce pas ? Mais…oh ?! Je viens d'apprendre que quelqu'un vient de détourner un train du monorail, avec toute une cargaison de gaz hilarant. Ha ha ha, on dirait que tu vas encore devoir choisir. La chef de la police, ou les habitants du sud-est de Gotham ? Mouah ah ah ah.
Elle est sérieuse ? je m'étrangle. Choisir entre sauver une femme et sauver tout un secteur de la ville ? Quel genre d'inconscient hésiterait dans ce choix ? Moi en tout cas, je jugerais à la place de Batman que la commissaire est un sacrifice acceptable. Ce qui veut dire…
Ce qui veut dire qu'elle envoie le chevalier noir directement sur nous ! Voilà pourquoi notre présence est nécessaire. Qui d'autre que les As ont une chance de s'assurer que ce train va bien là où il est supposé allé ?
-C'est parti ! s'exclame Red Aces en activant les commandes du monorail qui s'ébranle avant de s'élancer dans le tunnel.
-Tu étais au courant ? je demande en m'accrochant pour ne pas tomber.
Elle m'observe avec amusement.
-Bien sûr. Il faut bien que quelqu'un sache ce que nous sommes censés faire.
-Et pourquoi pas moi ?
Red Aces glousse et me serre contre elle, se moquant gentiment de ma naïveté. Ainsi, j'ai encore une fois été écarté des secrets des dieux. Ne me suis-je pas donné corps et âme à la cause, semant la mort, le chaos et risquant tout ce que j'avais –même ma vie- pour permettre à Harley Quinn d'en arriver là ? Ce sont les industries de construction des Falcone qui ont installé à leur insu les multiples explosifs, dans des délais à faire mourir d'un infarctus tous les chefs de syndicats. Mes ouvriers, mon argent, mes ressources. N'aurais-je pas pu au moins savoir pourquoi je devais me rendre dans cette foutue station de monorail ?
Mais non. L'affaire avec Catwoman me colle encore à la peau, des mois après.
Peu de choses ont changé entre Red Aces et moi. Du moins, c'est ce que j'aime me faire croire. Durant nos ébats, il lui arrive de devenir plus agressive qu'avant, et parfois, elle m'oblige à baiser lorsque je n'en ai pas envie. À tel point que je me demande si ce n'est pas du viol.
Jane la soumise fait parfois planer son spectre, mais elle doit plus que jamais se disputer la place avec Black Aces et Lil'Jay. Qui suis-je ? je me demande parfois, la nuit, incapable de dormir. Quelle est mon identité ? Pourquoi est-ce que j'ai toujours l'impression de porter un masque, au point que je mutile mon visage de mes ongles pour le retirer ?
Une fois, j'ai caressé l'idée de fuir. Loin, très loin de tout ça. Mais la perspective d'abandonner Red Aces m'a donné la nausée. Je l'aime, je suis folle d'elle. Malgré tous ses défauts, je ne peux pas vivre sans elle. Ce mélange d'amour et de révulsion contribue à entretenir ce sentiment de malaise qui tempête en moi.
Suis-je Jane Falcone, héritière d'une des grandes familles du crime ?
Suis-je Lil'Jay, voleuse libre au service de criminels de bas étage ?
Suis-je Black Aces, l'As Noir d'Harley Quinn, coupable de compassion ?
Je regarde Red Aces, inconsciente de mes troubles intérieurs. Un sourire étire mes lèvres lorsque je constate de nouveau qu'il s'agit d'une des plus belles femmes que j'ai vues dans ma vie. Ma partenaire le remarque et me sourit en retour, avec cette douceur toute spéciale qu'elle me réserve. Mon cœur fond lorsqu'elle se penche vers moi pour m'embrasser.
-Ce sera bientôt fini ma chérie, me murmure-t-elle.
-C'est vrai ? je demande sans m'inquiéter de ce qui sera bientôt fini.
Un coup sourd sur le toit de métal de la locomotive nous fait sursauter. Le sourire de Red Aces cesse d'être tendre et devient une grimace d'une joie malsaine, celui qui indique que le sang va bientôt couler. Elle fait jaillir une lame de sa manche et sort de sa main libre une petite télécommande numérique. Du pouce, elle pianote un mot de passe. Les mots Bombe chargée s'affichent en rouge, demandant une confirmation.
Elle n'a pas le temps d'appuyer que l'une des fenêtres latérales du wagon explose, projetant une averse de verre brisé. Un claquement métallique retentit et le grappin de Batman s'enroule autour des avant-bras de Red Aces, la faisant lâcher la télécommande qui va rebondir un peu plus loin. Elle lâche également son couteau lorsqu'elle est attirée vers le chevalier noir qui vient la cueillir d'un coup de poing à la mâchoire.
Lorsque Red Aces s'écroule, assommée, Batman me jette un regard furieux en repliant son grappin. Nous restons quelques instants immobiles à nous observer, comme deux fauves prêts à s'entre-déchirer. La tension est presque palpable.
Le monorail traverse un tunnel passant dans un immeuble. Le temps de quelques secondes, l'obscurité tombe. Mon cœur manque un battement en voyant le justicier fondre sur moi, comme si cela avait servi de signal de départ aux hostilités…
Plus qu'un chapitre ! Rendez-vous à la prochaine pour la fin épique de Requiem pour un clown ! :-D
