Chapitre XXV
Legolas et Eomer entrèrent dans le logis de Frodon sous les regards angoissés des membres de la Communauté. Celui de Legolas était peint de détresse, de fatigue et de désespoir, celui d'Eomer d'une peur loin d'être feinte. En voyant la mine plus pâle que jamais de son ami, Gimli posa sa main puissante dans son dos et le guida jusqu'au salon. L'elfe s'effondra sur un fauteuil et cacha son visage dans ses mains. « Il faut être fort. », se dit-il. Mais comment l'être –et le rester- lorsque la personne qui nous est la plus précieuse au monde nous est arrachée par des puissances qui ne pensent qu'à faire du mal ?
« Alors ? demanda Gandalf, tendu. »
Tous étaient présents dans le salon. Legolas inspira longuement.
« Ils ont été capturés. Par le dragon. »
Un énorme soupir s'ensuivit, transportant une vaste peine. On lui avait enlevé son trésor, sa lumière, sa vie, on lui avait déchiré son cœur, on avait trouvé son point faible et maintenant on en profitait. La vie les avait trahis, tous les deux, ils avaient cru voir un espoir dans l'avenir, mais tout cela n'était qu'un piège sournois qui s'exhibe le moment venu, une raillerie si blessante que la chance déjà ténue de l'oublier un jour s'efface complètement.
« Malgré tout, vous devez continuer, murmura Gandalf à son oreille comme s'il avait entendu ses sombres pensées.
-Qu'allons-nous faire à présent ? Notre seul moyen de mener à bien cette quête est parti avec le dragon. Nous ignorons si Aragorn et Laïta sont encore en vie, et si c'est le cas, où ils sont et comment ils vont.
-Vous êtes négatif, Legolas, fils de Thranduil, un peu trop à mon goût.
-Je suis désolé de vous décevoir.
-Je comprends que vous soyez perdu après ce qui vient de se produire, mais gardez au moins un brin d'espoir. »
Un silence pesant s'installa dans le salon. Tout le monde avait la tête baissée, chacun plongé dans ses pensées. Mais Gandalf décida d'exposer ses songes et de reprendre cette situation tragique en main.
« Nous avons perdu deux points forts.
-D…, fit Gimli, mais il ne put continuer son ami était déjà assez accablé.
-Oui, maître nain. Deux. Votre doute se pose bien sûr sur Laïta. C'était un point fort, car elle apprenait à maîtriser des pouvoirs très puissants. Mais vous aviez raison, quelque part, de poser la question. Laïta était le point faible de la Communauté. Le Maître ne voulait rien d'autre…ne veut rien d'autre, puisqu'il sait que si elle s'est jointe à nous, c'est parce que son destin est lié à la pierre, bien que nous ne savons pas s'il sait qu'elle est déjà en sa possession. Quoi qu'il en soit, on la retirée de ce groupe notre rôle a donc changé. »
Les autres acquiescèrent.
« Nous avons avancé en un point nous savons à présent que celui que nous cherchons à éliminer ne se trouve pas ici. Il n'aurait pas utilisé son dragon, mais aurait attiré Laïta dans un piège et n'aurait certainement pas attendu pour le faire, ce qui n'est pas le cas. Il a gelé la Comté pour nous pousser à venir ici, là où nous n'avions pas lieu d'être, pendant qu'il agissait ailleurs. »
Pas un bruit. Ce résonnement paraissait évident.
« Pourquoi rester plus longtemps dans ce froid ? Reprenons notre route et…
-Ne faudrait-il pas une direction ? intervint Faramir. »
Gandalf se leva lentement, dans une atmosphère lourde d'attente.
« Je vais justement chercher cette direction. »
Il sortit de la pièce.
« Nous aurons tout vu avec ce magicien, déclara Pippin. »
Puis le silence revint hanter le salon.
Gandalf resta des heures durant allongé sur sa couche. Il ouvrait son esprit sur la Terre du Milieu, tout en attendant que quelqu'un le saisisse. Il savait que cinq autres créatures faisaient cela en permanence. Le magicien espérait qu'elles le sentiraient.
Soudain, il sentit les griffes énergiques d'un autre esprit qui l'agrippèrent. Gandalf regretta bientôt cette rencontre.
« Gandalf le Blanc…n'est-ce pas ? »
Trop surpris pour pouvoir répondre, le magicien prêta attention à la voix et à la sensation. Il les avaient déjà entendue et ressentie.
« Vous ne dites rien ?
-Sont-ils avec vous ? »
Instant d'attente.
« Pas encore. »
Gandalf se trouva soudain au cœur d'une violente tempête qui s'acharna contre son esprit. Il ne put résister très longtemps. Tel un arbre qui se déracine et s'envole, transporté par le vent rageur, son esprit revint brusquement dans le trou de Frodon. Il ouvrit les yeux et se dressa sur son séant. Gimli, à côté de lui, tourna la tête.
« Alors, cette direction ? demanda-t-il.
-Laïta n'est pas encore en sa possession.
-Voilà une bonne nouvelle ! Vous avez entendu cela ? »
Les guerriers se remuèrent mollement dans leurs draps en grognant. La nuit était faite pour dormir.
« Ne vous réjouissez pas trop vite, Gimli. Peut-être qu'Aragorn et Laïta sont entre les griffes du dragon, en chemin pour le repère du Maître. »
Gandalf se replongea dans ses recherches. Il n'avait pas réussi à savoir où se trouvait, approximativement le Maître, à cause de leur contact trop court.
Environ trois heures avant l'aube, même si celle-ci ne se manifestait pas clairement à cause du ciel en permanence blanc, le magicien sentit son esprit s'accrocher à celui d'un des créatures qu'il cherchait. Son esprit rencontra un espoir. Ils avaient une chance.
Le lendemain, au petit déjeuner, se présentèrent à table des tartines, des brioches, une armée de pots de confiture et une farandole de tasses de lait. Ces dernières défilaient entre les mains de Gandalf, qui en faisait chauffer le contenu. Ses compagnons les buvaient d'une seule traite, le magicien avait donc deux fois plus de travail, puisqu'ils en demandaient à nouveau. Lorsque tout le monde fut attablé, il annonça :
« Il arrivera en début de soirée.
-De quoi ? interrogea Pippin dans un bâillement gigantesque qui lui maintint la bouche grande ouverte.
-Ferme la bouche, on voit le fond de ta culotte ! reprocha Merry, en face de lui. »
L'intéressé envoya son pieds dans les jambes du hobbit, un soutire moqueur aux lèvres.
« Aïe ! »
Gandalf les observait d'un air mécontent. Ils tournèrent la tête avec une mine d'excuse.
« Qui arrivera ?
-L'espoir. La possibilité de retrouver Laïta et Aragorn, et de découvrir le repaire de ce Maître importun n'est pas perdue.
-Est-ce une personne ? demanda Eomer, intrigué par la réponse du magicien. »
Celui-ci secoua la tête.
« Je n'en ai vu que dans les livres, mais vous risquez d'être…surpris, je pense. Je n'en ai jamais rencontré dans ma vie, mais des témoins racontent que l'on ressent un drôle d'effet face à ces créatures. »
Les autres gardèrent le silence. Puis, au bout d'un très long moment, Gimli, une brioche à la main, avoua tristement :
« Ce sont ses gâteaux au miel qui me manquent.
-Ne vous en faites pas, cher Gimli, dit doucement Gandalf en inclinant la tête. Vous en dégusterez de nouveau…et très bientôt. »
La journée fut longue, très longue, car ils n'avaient rien à faire à part attendre. Attendre patiemment « l'espoir » dont Gandalf avait parlé. Et, comme de la fumée, cet espoir s'était de nouveau propagé dans leur tête, même si cette sensation d'incertitude était toujours présente. Le déjeuner et le goûter –auquel les hobbits tenaient particulièrement-semblèrent atténuer quelque peu la longueur de cette attente. Certains essayèrent de se reposer, sachant qu'ils allaient reprendre la route, et que celle-ci serait peut-être longue et laborieuse. Ils n'auraient sûrement pas le temps de s'accorder des pauses trop généreuses. D'autres songeaient à diverses choses, pensaient à leurs proches, souhaitaient leur bonne santé –notamment Legolas pour Laïta, et Faramir, Eowyn étant enceinte. D'autres encore consultaient des ouvrages de la bibliothèque de Frodon, pour approfondir leur connaissance des hobbits.
Lorsque enfin le soir vint, ils rejoignirent Gandalf qui observait l'extérieur. Fronçant les sourcils et plissant les yeux face à la blancheur aveuglante du paysage, ils distinguèrent une silhouette drapée d'une très longue cape noire. Sur le vêtement apparaissaient d'étranges motifs turquoise. La créature avançait lentement dans la neige, ne semblant pas le moins du monde gênée par celle-ci, ce qui rendait la scène encore plus étrange. Une goutte de crainte se déposa sur l'impatience des membres de la Communauté lorsque le personnage tourna la tête vers le trou on ne voyait pas son visage, juste une obscurité angoissante sous sa capuche.
« Ces créatures ne montrent jamais leur visage, il me semble que cela est dû à leurs yeux, affirma Legolas. Ce sont des sphères dont personne ne connaît la couleur. Elles peuvent voir n'importe où dans le monde grâce à ces étranges sphères et à leur esprit. Elles sont en tout cinq en Terre du Milieu. On dit qu'elles ne présentent ni du mal, ni du bien, qu'elles sont indifférentes à l'état d'esprit de la personne qui leur demande un renseignement. Par conséquent, elles peuvent annoncer, après un certain temps qui peut s'étendre à plusieurs heures, aussi bien de bonnes que de mauvaises nouvelles, ou tout simplement mentir ou refuser de répondre –au grand désarroi de celui qui a attendu…
-Comment savez-vous tout cela ? demanda Gandalf.
-C'est Laïta qui me l'a appris. »
Son cœur vibra comme une feuille sous la bise. Il sentait Laïta en lui, elle l'appelait de sa si douce voix, blottie dans son cœur, dans la chaleur de son amour. Il eut envie de l'étreindre, de l'embrasser comme un amant, il eut envie que le ciel se colore d'un bleu saphir pour qu'il s'imagine se noyant dans ses yeux, là où la profondeur de sa tendresse atteignait l'éternité.
« Laïta. »
Fin du Tome Ier
Retrouvez la suite de l'histoire dans "Un Majestueux Navire", le Tome II.