Lors d'une soutenance de thèse à Oxford, la tradition de porter un sub-fusc était respectée même par les étudiants sorciers.
Sigridur se sentait étranglée par son ruban ridicule, et essayait de rester bien immobile pour ne pas froisser la robe de cérémonie si bien repassée.
.
Elle attendait devant la porte de la petite salle où elle allait soutenir.
Elle essayait de se souvenir si elle était censée frapper à la porte ou attendre qu'on vienne lui ouvrir.
.
Elle savait que le jury était constitué de deux personnes. Un professeur d'Oxford de mécanique thaumique et une ponte mondialement connue en ingénierie des balais. Elle imaginait que la deuxième personne n'avait jeté qu'un oeil vaguement poli à ses 675 pages d'explications, mais on l'avait prévenu qu'elle pouvait avoir aussi décortiqué chaque page.
.
Elle regarda à nouveau la poigné de porte. C'était surement un effet de son imagination, mais elle avait l'impression de la voir pivoter.
.
Au bout de plusieurs secondes qui durèrent mille ans, dans un grincement inquiétant, la porte bascula enfin.
.
.
C'est une sigridur échevelée et épuisée qui transplana à la tête de sanglier deux heures et quarante trois minutes plus tard.
Quand elle entra, le silence se fit brutalement dans le pub.
Olaf et Olivier l'y attendaient, de même que Nigel, Wilhelma Nimbus, tous les pilotes d'essai et des camarades de chez Nimbus ou Poudlard plus ou moins proches.
.
Il la dévisagèrent.
Elle s'écroula sur une chaise, et attrapa la chope d'Esmé, qu'elle vida d'un trait.
- Patron, resserre tout le monde, c'est la tournée du docteur Olafsdottir !
.
Elle avait rabattu si brutalement la chope en déclamant qu'elle l'avait brisé. Mais le bruit passa inaperçu dans le tumulte soudain du bar.
Nimbus et Olaf se congratulaient bruyamment en se donnant de grandes tapes dans le dos. Il fallut l'intervention de Nigel pour leur rappeler qu'aucun des deux n'avait écrit cette thèse.
.
Dans la foule, Sigridur aperçu quelqu'un qui n'aurait pas du tout dû s'y trouver. Vincent vint la serrer dans ses bras, de même que Phil.
- Tu te demandes sûrement comment ça se fait que Vincent soit là ? Phil abordait un énorme sourire heureux. Figure toi que cette tête de mule a refusé qu'on lui jette le moindre sort d'amnésie avant de savoir comment toi et moi allions nous en sortir.
- Ils sont terribles vos médecins, d'ailleurs… C'est quand même pas si difficile d'attendre quelques jours…
- Il a fait tellement d'esclandre qu'une des pointures du département de la justice est venue voir. Je crois que c'est une ancienne camarade de Poudlard d'Olivier, une héroïne de guerre (1). Le ministère était embêté parce que c'est plus risqué d'attendre avant de jeter le sort, mais qu'avec les nouvelles lois, on ne peut plus amnésier quelqu'un comme ça.
- Et là, le truc de fou. Il s'est avéré que ma petite soeur de neuf ans était une sorcière en devenir. Du coup, la juge a accepté que je garde mes souvenirs.
.
Phil avait l'air plus vieux, ou disons moins jeune, avec son nez cassé, il n'en aurait que pour quelques semaines de béquilles.
Vincent ne pourrait pas reprendre si vite l'alpinisme. Malgré ses airs bravaches, il avait survécu 2 jours sur sa falaise, accroché à Yan qui s'approchait chaque heure plus d'un cadavre. Mais Nigel lui avait parlé de ses espoirs concernant une nouvelle technique pour soigner les syndrômes post traumatiques.
.
Dans l'ensemble, ils s'en étaient bien tirés.
Les autres pilotes avaient réussi à rejoindre la zone thaumique avec plus ou moins de succès. Rien qu'un médicomage averti ne puisse résoudre en un coup de baguette.
.
- Et maintenant, comment tu vas occuper ton temps libre ?
Phil posait le doigt sur une question que Sigridur se posait depuis quelques temps.
Elle avait bien sûr son travail chez Nimbus, et les campagnes de test, mais elle n'avait pas l'habitude d'avoir des heures de libre le soir.
Pour essayer d'éluder le sujet, Sigridur se pencha sur la conversation d'Olaf et Olivier.
.
- ça y est, mon divorce a été officiellement prononcé.
Olivier était réellement heureux. Il exhiba son annulaire qu'ornait maintenant une trace blanchâtre là où l'alliance s'était trouvée si longtemps.
- Il faut que je vende l'appartement.
- Tu vas aller habiter où ? Lui demanda Olaf.
- Je n'y ai pas vraiment réfléchi.
Sigridur senti un frisson d'horreur lui dégringoler le long de l'échine.
.
- Pourquoi tu ne viens pas habiter à la maison.
Il l'avait fait. Elle savait que son père allait faire cette proposition.
.
Olivier marqua un temps d'arrêt. Il avait vu le visage de Sigridur s'assombrir.
- C'est très gentil Olaf. Je vais en parler avec…
Il n'osa pas finir.
Il n'avait jamais officiellement dit devant Olaf le moindre mot pouvant sous entendre sa relation avec Sigridur.
En général, Sigridur venait chez lui, et quand il se glissait dans sa chambre, c'était en passant par sa fenêtre, avec son balais le plus discret.
Olaf le savait. Sigridur rangeait le balais dans le râtelier commun, et il avait plusieurs fois récupéré un balai révisé par les bons soins du maître de forge locale.
Mais il était toujours reparti discrètement, et il sentait bien que quelque chose gênait Sigridur.
.
Il faisait nuit noire quand ils sortirent du pub. Ils avaient abandonné Olaf et Wilhelma Nimbus à leur partie de jeu à boire.
Les jeux à boire sont rarement intelligent, celui ci n'y faisait pas exception. Il fallait soulever l'adversaire au moyen de verres vidés qu'on faisait léviter. Comme ni Nimbus ni Olaf n'étaient légers, le nombre de verres à vider était assez important.
Aucun des deux n'avait remarqué que Sigridur s'était éclipsée avec Olivier.
.
- Tu ne veux pas qu'on vive ensemble ? Olivier regarda Sigridur en essayant de déchiffrer ses sourcils froncés.
- Je trouve que ce n'est pas avec mon père que tu dois discuter de ça.
Olivier se sentit rougir.
- Je n'ai rien anticipé.
- Je m'en doute, et encore heureux.
Il attrapa la main de Sigridur.
Elle regarda sa main dans la sienne sans avoir l'air d'en comprendre le propos.
.
- Je n'ai pas du tout réfléchi à ce que je disais. Je n'ai pas pensé qu'il allait… Olivier en bafouillait.
- D'accord.
- C'est pas grave si tu n'as pas envie de…
- Ce n'est pas ça.
Olivier essaya d'étouffer la minuscule lueur d'espoir qui était réapparue.
Elle repris l'examen de la main d'Olivier.
- Je n'ai rien contre l'idée d'habiter ensemble.
Olivier sentit un feu d'artifice de papillons dans son ventre étouffer les restes de son angoisse.
- Mais ça me gêne qu'on habite ensemble chez mon père.
- D'accord, le pays de galles, c'est très joli et…
- Non.
Sigridur nicha son regard dur dans le sien
- Mon père a tout abandonné en Islande pour moi. Je ne peux pas l'abandonner pour…
Les papillons avaient disparu aussi rapidement qu'ils étaient apparus.
- Pour moi ? Il avait dit ça tellement doucement qu'on aurait pu croire qu'il réussissait à être mature et détaché.
.
Il aurait juré entendre un sanglot. Sigridur ne pleurait jamais. C'était peut être plutôt le sien.
- Et si… Il n'avait pas vraiment d'idée alternative. Mais l'expression de Sigridur lua fugitivement un espoir inquiet.
Il ne put de toutes façons pas continuer. Il ne savait pas quoi dire.
Sigridur tourna la tête lentement.
.
- Tu sais, d'un certain point de vue, je suis toujours l'esclave de ce qui s'est passé en Islande. Je me souviens encore de ces cinq pièces de cuivres que mon père a envoyé à Agnar. C'est ce que je vaux. J'ai tué ma mère, j'ai attiré le mauvais oeil sur mon père. Même cinq pièces de cuivre, c'est trop.
Olivier était étonné.
- En fait, je pense que tu vaut un peu plus, parce que des esclaves avec un doctorat ne sont pas légion. Disons dix pièces.
Il entendit le petit rire de Sigridur contre son épaule.
- J'irai même jusqu'à quinze et un balai. Mais tu cuisines trop mal pour plus.
.
Le lendemain, lorsque les yeux de Sigridur s'ouvrir, ce fut la face souriante de Olivier qu'elle vit dans un brouillard myope.
- Et si on construisait une maison en face de celle de Olaf ?
Elle sembla hésiter.
- En face ?
- Oui, ou même collée à la sienne, mais une maison qui serait chez nous ?
.
Elle ne répondit pas. Des heures plus tard, allongé dans le lit de ce qui serait bientôt son ancien chez lui, Olivier sentit des doigts arriver à la conquête de son torse.
- Tu t'es rendormi ?
- Pas vraiment, non. Il se retourna pour enfouir son visage dans le creux de son cou.
- La maison serait vraiment chez nous ?
- Oui.
- Et ça ne serait pas comme si je l'abandonnais.
- Non.
- D'accord, alors.
.
La midinette danseuse de gigue revint prendre le contrôle et lança un envol massif de papillons dans son ventre.
.
(1) A toi ceux qui ont suivi les différentes interview où la merveilleuse, talentueuse et géniale J K Rowling décrivait le futur des personnages qu'on aime : essayez donc de deviner qui est cette ancienne camarade de Dubois.
