LIVRE III
End in fire
Chapitre V – Children of yesterday
« Répondez à la reine. Avez-vous ordonné à Gregor Clegane de tuer la famille royale ?
- Il a agi sans ordre. Je lui ai demandé de les mettre hors d'état de nuire. Pas de les tuer. Je n'ai agi que dans la perspective d'aider feu le roi Robert.
- Aurait-il faibli que vous vous seriez rallié à la cause du Roi Fou, » grinça le prince Oberyn. « Vous l'avez laissé massacré des enfants.
- Je ne suis pas responsable des actes de mes hommes.
- Si un de mes hommes avait lâchement assassiné une femme et des bébés, il ne serait plus là pour en parler. »
Sa voix résonna durement, tandis que ses doigts se tendaient sur les accoudoirs de son trône. Les choses traînaient et elle sentait la plupart de ses conseillers se crisper. Oberyn Martell était sur le point de sauter à la gorge de Lord Tywin, Aegon Targaryen s'enfonçait de plus en plus profondément dans son fauteuil, le regard meurtrier. Il avait échappé à ces meurtres, mais sa mère et sa sœur s'était effondrée sous les coups de la Montagne. Il avait beau prétendre être fort, la proximité de celui qui avait réduit sa famille à un simple concept ne pouvait pas, ne le laissait pas de marbre. Elle soutint le regard du Lion de Castral Roc. Elle releva le menton. Ses yeux verts l'auraient percée de centaines de traits s'ils en avaient été capables. Quelle jouissance elle éprouvait, à cet instant. Le si puissant Lannister était à sa merci. Un vieux chat blessé qui miaulait plus qu'il n'attaquait. Elle sourit avec férocité et jeta un oeil aux hommes qui l'entouraient. Ils étaient concentrés sur l'accusé et ne la remarquèrent pas. La plupart d'entre eux ne comprenaient sans doute pas pourquoi elle laissait les choses traîner en longueur. Elle aurait pu terminer ce simulacre de procès en une dizaine de minutes, trente si elle avait réellement désiré maintenir les apparences. Deux heures avaient passé et rien ne laissait prédire qu'elle se soit décidée. A l'usure. L'homme était épuisé, affaibli par les semaines qu'il avait passé dans ses geôles. Sa fierté, ses nerfs et son honneur étaient éprouvés. Elle attendait un sursaut d'orgueil et elle sentait qu'elle touchait au but.
« A moins, bien sûr, que vous n'ayez pas le moindre contrôle sur vos hommes de main. Auquel cas, il semble que l'on nous ait menti à votre sujet, » s'amusa-t-elle. « Quel incroyable stratège que celui qui ne peut seulement prévoir les réactions de ses épées liges. Nobles seigneurs, avez-vous d'autres questions à poser à Lord Tywin ?
- Toutes les questions ont été posées, altesse.
- Alors il est temps de rendre notre jugement. Messire Main que…
- Je réclame un procès par combat, » tonna l'accusé d'une voix forte. « Et mon champion sera Ser Gregor Clegane. Que les dieux m'en soient témoins, je ne trouverai nulle justice en ces lieux. »
Des murmures parcoururent l'assemblée. Près d'elle, Tyrion s'agita. Elle le regarda en souriant, satisfaite. Et voilà le travail. De tous ses conseillers, seule la Vipère Rouge paraissait calme. Même Connington, derrière elle, se mit à chuchoter. Il ne comprenait pas. Personne ne comprenait. Elle attendit quelques instants avant de taper dans ses mains. Le calme revint. Le vieux chat irradiait d'orgueil, comme s'il avait déjà gagné. Et pourtant il venait de perdre. Il avait cru se faufiler dans la seule alternative qu'il lui restait, pensant qu'elle ne l'avait pas prévu. Il s'était jeté au feu sans qu'elle n'eût besoin de l'y pousser. Elle se redressa un peu et hocha la tête. Elle sentit son assurance vaciller quand elle joignit ses mains.
« Vous en appelez aux dieux. J'en appelle à ma garde et à ses honorables membres. L'un d'entre vous désire-t-il combattre pour moi ?
- Je serai votre champion, votre grâce, si vous me l'autorisez.
- Prince Oberyn. C'est un honneur. Gardes, ramenez Lord Tywin à sa cellule. Le combat aura lieu demain. Faites préparer l'armure de Ser Gregor. »
Enfin il comprit qu'il était tombé dans un piège grossier. Aurait-il était en possession de tous ses moyens qu'il aurait compris qu'elle se jouait de lui depuis le départ... Mais ce n'était pas le cas. Elle se releva, autorisant les hommes et femmes présents à faire de même. Elle retint son champion l'espace d'un instant et lui demanda de venir la trouver dans ses appartements à la tombée du jour. Il acquiesça et rejoignit Ellaria. Elle n'avait pas l'air inquiète. Elle avait été prévenue, bien sûr. Elle ne s'attarda pas dans la salle du trône et sortit avant même que la plupart de ses conseillers n'aient pleinement saisi la situation. Elle ne les avait pas prévenus qu'elle provoquerait son grand-père à ce point et ne désirait pas se justifier. Elle était reine et il lui appartenait de juger ses bannerets de la manière qu'elle considérait la plus adéquate. Elle avait un léger sourire aux lèvres, satisfaite qu'elle était de l'issue de ce procès. Elle se dirigea vers le bois sacré pour se recueillir devant l'ersatz de barral, le vieux chêne blanc. Elle rêvait d'y planter un véritable arbre des dieux et de le regarder pousser. Elle ne vivrait pas assez longtemps pour pouvoir y graver un visage, ce serait aux enfants de ses enfants de le faire pour elle. Mais elle aurait la certitude que les anciens dieux se tourneraient de nouveau vers le Sud, eux qui l'avaient tant dédaigné. En attendant, elle se contenta de ce qu'elle avait et s'agenouilla doucement, laissant sa robe traîner sur les pavés clairs. Elle baissa les yeux et fronça légèrement les sourcils en entendant des pas près d'elle. Elle ne bougea cependant pas, feignant de prier.
Elle vit le prince Aegon s'abaisser à sa hauteur. Il regardait l'immense tronc en silence. Elle releva la tête et lui adressa un regard indescriptible. Si elle ne doutait pas de ce que Lord Connington avait pu lui inculquer, ce dernier venait des terres où les Sept étaient les seuls révérés. Il n'avait pas pu lui apprendre grand chose sur les dieux des Premiers Hommes et personne en Essos n'avait pu le seconder sur ce point. Elle désigna les feuilles qui, déjà, semblaient foncer.
« Que savez-vous des anciens dieux, messire ?
- Très peu de choses. Je sais qu'ils sont multiples et respectés au Nord.
- Je n'en sais moi même pas beaucoup plus, » dit-elle doucement. « Je ne les connais pas mais eux me connaissent. D'une certaine manière.
- J'ai connu beaucoup de dieux, à vrai dire. De Volantys à Braavos, les hommes en vénèrent de bien différents. Aucun d'entre eux n'a jamais répondu à mes questions. »
Elle pencha la tête et se redressa. Elle lui tendit son bras. Il y glissa le sien et ils se remirent en marche. Elle le mena jusqu'à l'embarcadère. Il n'y avait personne, sinon quelques enfants plus loin. Elle resta silencieuse. Autrefois elle avait tenté de parler à ses dieux. Jamais ils n'avaient répondu. Alors elle avait arrêté. Elle s'était contentée de leur demander des choses, en espérant vaguement qu'ils l'écouteraient. Avec le temps elle avait compris qu'ils ne servaient qu'à donner de l'espoir à ceux qui n'en avaient plus. Un instrument dans les mains des plus puissants. Les septons encourageaient la soumission des masses à leurs suzerains en leur faisant miroiter la possibilité d'une vie meilleure après leur mort. Mais il n'y avait rien, après la mort. Ni paradis, ni enfer. Elle secoua la tête.
« Les dieux ne répondent jamais à nos questions. S'ils existent, j'imagine qu'ils gardent jalousement leurs secrets.
- Quelles sont les questions que vous leur avez posées ?
- Qui était réellement ma mère. Ce qui s'est passé, dans la Tour de la Joie. Pourquoi elle est morte. » Elle observait l'horizon d'un regard vague. « Et vous ?
- Moi aussi je voulais savoir qui elle était. Tout le monde me parle de mon père, me dit que je lui ressemble et que je suis digne de lui, mais personne n'est capable de me dire qui était cette Elia de Dorne. Mais on ne sait que dire qu'elle était… Douce, belle, des platitudes inutiles. Vous avez dû entendre ça autant que moi.
- Oui. Au moins autant. Quelle importance, qu'elles aient été belles ? Personne ne peut dire qui elles étaient. Seulement ce qu'ils percevaient d'elle. »
Il acquiesça, l'air absent. Des souvenirs, des souvenirs. Tant de souvenirs. De la poussière, finalement, rien de plus. Elle aurait presque pu lire dans ses pensées, à cet instant. Peut-être qu'elle aurait survécu si elle avait été laide. Pauvre Elia. Victime des hommes et des dieux. Une jeune femme, épousée par hasard, à la santé fragile, tuée par l'homme le plus cruel de ce monde. Une chose était certaine : elle avait eu suffisamment conscience du tournant que prenait l'histoire et elle aimait assez son propre enfant pour l'abandonner à un eunuque. Pouvait-elle seulement dire la même chose de la magnifique Lyanna ? Elle ne pouvait savoir si elle l'avait aimée. Après tout… Elle l'avait laissée. Enlevée était un bien triste mot pour ce qui s'était passé elle avait suivie Rhaegar. Et elle ne l'avait pas prise avec elle. Elle sentit son cœur se serrer. Ce genre d'idée lui avait déjà traversé l'esprit mais elle ne s'était jamais appesantie sur le sujet. Elle avait trop de questions et trop peu de réponses. Celles qui lui venaient étaient bien plus douloureuses que ses incertitudes. Elle lâcha son bras et s'assit sur le bord du ponton, les pieds dans le vide. Il mit quelques instants avant de la rejoindre. La mer était calme. Elle ne perturbait leur silence que de ses clapotis légers.
« Que vous a-t-on raconté sur ma mère ? » finit-elle par demander. « Que savez-vous d'elle ?
- Bien peu de choses. Jon ne voulait pas avoir à m'expliquer pourquoi mon père l'avait choisi elle et pas ma mère.
- Tous voyaient sa beauté, mais pas l'acier qui s'y dissimulait. Vous et moi avons une vie semblable par bien des aspects. On vous compare à Rhaegar, on me compare à Lyanna…
- Mais nous ne sommes pas nos parents. »
Il tourna la tête vers lui. Ses yeux indigo l'observaient fixement comme s'ils cherchaient quelque chose en elle. Il n'y avait rien de la douceur et du calme de Willos, dans ce regard. Il ne cherchait pas à lui ressembler et, quelque part, elle lui en était reconnaissante. Il la comprenait peut-être mieux que lui l'avait comprise mais ne s'en vantait pas. Il aurait pu en jouer, la faire parler plus qu'elle ne l'aurait désiré mais il ne le fit pas. Elle qui s'était toujours sentie seule avait peut-être trouvé quelqu'un qui ressentît la même chose qu'elle. Une bonne équipe, avait-il dit. Après tout, c'était ce qu'avaient formé Ned et Catelyn Stark avant de s'aimer. Elle n'avait pas besoin d'amour… Mais elle ne pouvait refuser un soutien aussi précieux. Progressivement, son être s'habituait à l'idée de devoir épouser le jeune prince. Comme quelques mois auparavant, quand on l'avait marié au seigneur des roses. Il sourit, apparemment amusé. Elle haussa un sourcil et se permit un rictus en coin.
« Mon visage vous amuse ?
- Non, pas vraiment. Quoique vous avez un beau sourire, quand vous vous acceptez de vous dérider, » déclara-t-il en riant. « Non, j'imaginais la tête que vous avez dû faire quand mon oncle vous a fait part de son exigence.
- Un autre homme aurait craint pour sa vie. Je ne vous imagine pas fou de joie, cela dit.
- Je n'ai pas mieux réagi que vous, en vérité. Même pour une couronne, épouser la fille du meurtrier de mon père ne me plaisait qu'à moitié.
- Dois-je comprendre que vous avez changé d'avis ?
- Autant que vous. »
Ses yeux se mirent à briller et il passa une main dans ses cheveux. A la lumière directe du soleil, ce qu'il restait de sa teinture bleue brillait crûment et tranchait avec l'argent originel de sa chevelure. Il avait raison, mais se trompait sur un point : elle n'avait cure qu'il soit le fils de son père. Elle ne désirait tout simplement pas se marier de nouveau. Je ne le veux pas plus, d'ailleurs. Mais elle avait révisé son jugement sur lui. Il était plus intelligent qu'il ne paraissait l'être – tout du moins, plus qu'elle ne l'avait imaginé. Il avait apparemment hérité du génie Targaryen et non du revers de la médaille - leur folie. Elle se fendit d'un rire, étrangement sincère. Un ami. Oui, elle trouverait un ami en lui avant d'y trouver quoique ce soit d'autre. C'était déjà beaucoup.
Ils passèrent l'après-midi assis là, à évoquer des souvenirs d'enfance ou des impressions sur le monde. Il trouvait Port-Réal superbe, mais pas autant que la majorité des Cités Libres. La capitale était sale, selon lui, et mal entretenue. Une honte pour un royaume qui se voulait si rayonnant. Elle ne savait pas comment était la vie en Essos. Il lui expliqua les us et coutumes des différentes villes qu'il avait visitées, les dieux, les traditions, leur société. Il ne manqua pas d'ajouter des anecdotes qu'il avait lui-même vécues ou qu'on lui avait rapportées. Sans boire ses mots, elle ne vit pas le temps passer. Aegon était un puit de science, du moins sur tout ce qui concernait ses voyages ou l'histoire de Westeros. Il avait sans doute tout appris par cœur, plus jeune, et cherchait à confronter son éducation à la réalité. En l'occurrence, à elle. Elle le rectifia sur quelques notions d'héraldique ou de géographie. Si elle avait été tout à fait sincère envers elle-même, elle l'aurait remercié pour cette conversation délicieuse. S'il l'avait été, il l'aurait complimentée pour son esprit. Ni l'un ni l'autre ne le firent. Ils étaient en plein débat sur la situation politique actuel du Val d'Arryn quand des bruits de talons résonnèrent derrière eux. Elle tourna la tête pour reconnaître Ser Sandor. Elle se releva rapidement et pencha la tête.
« Messer ?
- Le prince Oberyn vous attend dans vos appartements, majesté.
- Sandor Clegane, c'est bien ça ? » demanda le jeune homme. « Vous êtes le frère de la Montagne.
- Je n'ai jamais demandé à l'être.
- Votre visage le dit pour vous. »
Elle leur adressa à tous les deux un regard désapprobateur et les évita pour se diriger vers le château. Elle entendit les pas précipités de son capitaine de la garde et jeta un œil derrière elle. Aegon était debout au bout du ponton. Elle crut apercevoir un sourire sur ses lèvres. Elle se pressa jusqu'à ses quartiers. Elle congédia Clegane et lui rappela qu'il n'était pas utile d'agresser quelqu'un pour le faire taire et entra. Oberyn était assis dans la causeuse, un verre de vin dans la main. Il tourna la tête vers elle et lui sourit. Un franc sourire, presque joyeux. De la part d'un homme qui allait risquer sa vie, la chose était assez surprenante. Elle referma derrière elle et s'approcha. Elle était épuisée et n'avait qu'une hâte : dormir. Si tant est que le sommeil veuille bien d'elle. La perspective du duel du lendemain ne la rassurait pas vraiment, toute confiante qu'elle était en les capacités de son champion. Elle se dirigea vers son bureau et en ouvrit un tiroir. Sous le regard interrogateur de son hôte, elle en sortit une petite fiole de verre opaque. Elle était apparemment pleine et son bouchon était scellé par de la cire. Elle l'observa longuement et vint s'asseoir.
« Je suis en retard, veuillez m'excuser. Je m'entretenais avec votre neveu.
- Ah oui ? Intéressant. Comment le trouvez-vous ?
- Disons que lui et moi avons tout intérêt à nous entendre. Il semble que nous ayons à passer les prochaines décennies ensemble, voyez-vous, » sourit-elle. « Mais je ne vous ai pas fait venir pour parler de moi. Plutôt de vous.
- Je n'ai pas besoin de conseil pour demain, très chère.
- Qui a parlé de conseil ? »
Elle se pencha vers lui et lui tendit la fiole. Il la saisit, la déboucha et en sentit l'effluve. Il fronça les sourcils. Elle imaginait sa surprise. Le liquide sentait étrangement bon, quelque chose entre la vanille et la rose. Il ne semblait pas comprendre sa démarche, ni l'utilité du flacon. Il posa son verre encore à moitié plein. Elle prit son temps, défit la plupart de ses tresses et posa sa couronne sur son support. Elle soupira et se laissa tomber contre le dossier de son fauteuil. Elle prit un verre et se servit. Hm. Doucement sur la boisson, jeune fille. Elle le porta à ses lèvres et s'éclaircit la gorge.
« Savez-vous ce que c'est ?
- Du parfum pour demain, peut-être.
- Hm. Non, » rit-elle. « Ceci est un extrait de clochettes d'hiver. Un très joli nom pour un poison très puissant.
- Je ne connais pas ce poison.
- C'est normal, il est très rare. Cette fleur ne pousse que dans le jardin de verre de Winterfell. C'est une mauvaise herbe, mais une fois distillée… Elle libère ceci. Une goutte paralyserait un cheval. »
Elle hocha la tête. Elle ne l'avait vu fonctionner qu'une seule fois, sur un cheval blessé que le palefrenier des Stark devait achever. Il lui avait expliqué qu'il ne tuait pas, mais qu'il annihilait à la fois les réflexes, mais aussi toute capacité motrice. Il suffisait de l'ingérer ou de l'injecter dans les veines d'un animal pour qu'il s'immobilise définitivement. Et sur un homme ? avait-elle demandé. Il avait hésité, avant de lui dire qu'une flèche enduite de cet extrait aurait le même effet. Il n'avait jamais essayé, mais il en avait entendu parler. Les nordiens abhorraient l'usage des poisons, à tel point que personne ne connaissait celui là. Elle en avait rapporté une fiole, quand elle avait dû revenir à son père. Elle était encore une enfant, à l'époque, mais elle s'était imaginée qu'elle en aurait peut-être besoin, un jour. Une excellente idée dont elle se félicitait. Il la reboucha et s'assombrit quelque peu. Etait-ce son orgueil qui souffrait de sa sollicitude ou la perspective, enfin, de tuer le meurtrier de sa sœur bien aimée, elle n'aurait su le dire. Elle termina son verre et attendit qu'il réagît. Ce qu'il fit, après de longs instants. Son regard était indescriptible. Encore une fois, il la jaugeait et encore une fois, elle le surprenait. Tant mieux.
« Je n'ai pas besoin de poison pour vaincre la Montagne.
- Oh pitié, Oberyn, » soupira-t-elle. « Vous avez déjà prévu d'utiliser je ne sais quel horrible substance. Vous n'êtes pas mon champion, vous êtes celui de votre sœur. Peu vous importe finalement le procès de Tywin, vous voulez l'entendre dire que c'est lui qui lui en a donné l'ordre. Ceci… Vous y aidera.
- Je ne vous comprends pas, » lâcha-t-il, sourcils froncés. « Dorne se refuse à votre autorité, vous m'offrez un procès par combat. Je vous impose un mariage que vous ne désirez pas et vous vous assurez que je puisse torturer un homme.
- Je ne vous déteste pas, vous savez. Je soutiens assez votre vengeance. Quant à me comprendre… Vous ne le pouvez tout simplement pas. Prenez ça, et utilisez le. Je ne peux pas me permettre que vous mourriez et que Tywin soit libre. »
Elle s'était faite plus autoritaire. Il referma ses doigts sur le flacon et finit par acquiescer. Qu'il l'utilise ou non ne relevait plus d'elle. Elle se releva et retira la lourde ceinture qui ceignait sa taille. Ses robes étaient de plus en plus compliquées, de plus en plus riches. Elle l'avait certes demandé, mais celle qu'elle portait battait des records. Mordoré, elle était parcourue d'arabesques de velours rebrodés de fils d'argents. Une robe telle que celles que portait la reine Cersei. Les manches effleuraient presque le sol, au plus long. Elle ne la portait pas par plaisir – elle la trouvait trop chargée. Mais elle la vieillissait et, quelque part, elle en avait besoin. Sa jeunesse avait été un avantage à l'époque où elle devait se faire passer pour une innocente et inoffensive petite princesse. Cette apparence la desservait, désormais. Les quelques seigneurs qui étaient encore défiants à son égard riaient sous cape de son âge. Et elle ne pouvait pas accepter ça. Quitte à passer pour beaucoup plus vieille qu'elle ne l'était en réalité. Elle essuya d'un revers de main le rouge sombre qui couvrait ses lèvres et rejeta ses cheveux dans son dos. Elle sentit le prince approcher, derrière elle. Elle jeta un œil au miroir près d'elle et l'y observa. Il la regardait avec cette étrange lueur d'attendrissement et de pitié typique d'un père attentif. Elle fronça les sourcils et son regard se mit à briller. Elle vit volte-face. Il la dévisagea.
« Je n'aime pas la façon dont vous vous comportez avec moi, messire. Je ne suis ni votre amante ni votre fille.
- Je ne vous considère ni comme l'une ni comme l'autre.
- Vous ne me considérez pas non plus comme votre reine, » rétorqua-t-elle. « Et c'est pourtant ce que je suis.
- Vous êtes jeune. Vous avez peut-être un trône, une couronne et une autorité, vous apprenez peut-être vite et vous êtes peut-être une grande reine en puissance, mais pour l'instant vous n'êtes pour moi qu'une enfant.
- Une enfant que vous rêvez de mettre dans votre lit. Arrêtons ici l'hypocrisie, voulez-vous ? »
Apparemment sincèrement surpris, il éclata de rire. Elle resta stoïque, mâchoire serrée, tandis qu'il arpentait la pièce d'un pas lent. Ainsi donc, même sa robe ne suffisait pas. Même son mépris patenté ne suffisait pas. Elle hésita à appeler Clegane et à lui demander de menacer son conseiller. Elle hésita presque à le menacer elle-même. A lui faire avaler son poison. Le pouvoir c'est le pouvoir. Quand elle s'apprêta à élever la voix, elle se rappela que c'était exactement ce qu'avait fait Cersei, des mois plus tôt, pour faire obéir Littlefinger. Une promesse, une promesse. Qu'elle devait tenir. Elle se mordit la lèvre. Quelle idiote elle avait été. Quelle idiote elle était, d'ailleurs, de se faire un honneur de la respecter. Willos était mort, les dieux ne l'écoutaient pas, rien ne l'empêchait d'agir comme bon lui semblait. Peut-être comprendrait-il qu'il ne pourrait se jouer d'elle éternellement.
Elle respira profondément. Non. Pas comme ça. Ses faits et gestes étaient toujours épiés. Oserait-elle se montrer menaçante envers lui que les nouvelles iraient vite. Elle finit par croiser les bras et se détendre. Au moins en apparence. Ses nerfs étaient à rude épreuve et elle peinait à imaginer une réponse adaptée à une telle provocation. N'oublie pas Varys. Elle se fendit d'un sourire charmant qui le désarçonna.
« Il est vrai que je suis jeune, cependant. Laissez-moi vous dire quelque chose, mon prince. Mon père n'était pas si jeune, quand il a obtenu le trône. En a-t-il fait quelque chose de bien ? Non. Aerys n'était pas si jeune, quand il l'a perdu. A-t-il jamais fait quoi que ce soit de bien ? Non, » dit-elle calmement. « Ma Main, si expérimentée et si autoritaire, serait-elle un bon roi ? Non. Vous, avec votre grande connaissance du genre humain, le seriez-vous ? Non plus. Vous savez ce que vous avez tous en commun ? Vous êtes le produit d'une époque révolue. Tout vous a été offert par votre naissance.
- Dites cela à ma sœur.
- Votre sœur s'est trouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Tout comme ma mère, » le coupa-t-elle. « Aegon Targaryen, Robb Stark, Theon Greyjoy, moi même. Vous ne voyez pas ? Nous sommes tous jeunes, trop jeunes, et pourtant tout repose sur nous. Personne ne nous déchargerait de notre fardeau, mais tout le monde s'évertue à nous donner des conseils, à nous regarder de haut. Ecoutez-moi bien, Oberyn Martell, je ne répèterai pas ces mots. »
Elle s'approcha, venimeuse, un sourire aux lèvres. L'homme s'était tendu. Un serpent sur le point d'attaquer. Elle pencha la tête, l'air d'être amusé par la situation. Et elle l'était, au fond. Elle avait oublié à quel point il était facile d'impressionner un homme. S'il était une vipère, elle savait ce qu'elle était, désormais. Elle n'était plus un loup. Plus un cerf. Encore moins une rose d'or.
« Je suis une femme. Je suis jeune. Inexpérimentée. Vous me prenez tous pour un pantin dans les mains de mes conseillers. Vous le regretterez, tôt ou tard. Vos guerres ont fait de nous des monstres faits d'ambition, de sang et de pouvoir. Vous serez les seuls à blâmer, si nous venons à faire sombrer le monde dans le feu et le sang. Parce que c'est vous qui nous avez créés. Vous êtes les reliquats d'une époque révolue. » Sa voix était sifflante, entêtante. « Nous sommes les enfants d'hier, victimes de vos erreurs. Ce siècle sera le nôtre. Le mien. »
Oui, elle savait ce qu'elle était. Un dragon. Et un dragon ne craint ni le soleil levant, ni les lions, ni l'hiver. Il ne craint rien, si ce n'est sa propre ombre. Et la sienne ne l'effrayait plus depuis très, très longtemps.
