Vingt-Cinq Jours d'Humanité
...à la fête des vivants, au règne des choses imparfaites, j'étais là.
Lo'Jo
25 – L'humanité
« Comment ça... disparus ? »
Je crois que ma voix tremble quand je dis ça. Ce serait la goutte de trop. Je ne crois pas que quelque chose serait capable de m'aider à me relever si... C'est tellement terrible que je n'arrive pas y mettre des mots. Arthur, en face de Dora et moi, soupire :
« Ils ont laissé une lettre. »
En disant ça, il sort de sa poche un parchemin qui a un air bien innocent.
« Cher Papa, Chère Maman, Je sais que vous n'approuverez pas », lit Arthur d'une traite comme si ces mots ne parlaient pas de son fils et de sa disparition. « Je sais que je vous demande beaucoup en vous suppliant de nous comprendre ou, au moins, de ne pas nous détester. Mais il est des temps où il faut prendre parti, et je ne me vois pas laisser Harry aller seul à la recherche des Horcruxes... »
« Des !? » Le cri de surprise de Dora est un peu rauque.
Arthur lève les yeux, l'air très las.
« C'est le nombre qui vous étonne », il remarque. Et je sens immédiatement que je n'ai plus en face de moi le gentil Arthur que nous aimons tous. Avant que je n'aie pu réellement en tirer des conclusions, Dora explique :
« Mais enfin Arthur, un était déjà... »
« Vous saviez qu'il pouvait y en avoir un », il constate, à peine amer. Mais l'accusation est là ; nous lui avons caché quelque chose qui explique peut-être que son fils ait choisi de partir courir des dangers incommensurable sans en parler avec lui. Dora me regarde comme on appelle au secours.
« Kingsley...Dora et moi, nous, nous en avions... Nous avions pensé que c'était une possibilité », j'avoue donc. « Mais nous n'avions aucune preuve... Et surtout, nous n'imaginions pas que Harry... et ses amis étaient au courant... »
Et immédiatement, sans chercher, je ne vois qu'une personne pour leur en avoir parlé – Dumbledore. A eux, et non à nous ? Un nouvel abîme s'ouvre sous mes pieds.
« Ni qu'ils pensent qu'il y en ait plusieurs », ajoute Dora, sans doute un peu rassurée de voir Arthur rester calme.
On reste un long moment silencieux. Je me sens très vieux, comme usé par la vie et j'ai l'impression que Arthur a le même sentiment. Dora s'ébroue la première et s'empare de la lettre qu'Arthur a posée sur la table. Elle lit à haute voix :
« ...des Horcruxes qui permettent à Voldemort de continuer de se moquer de l'avis de tous les sorciers qui n'aspirent qu'à une vie paisible. Je promets de vous donner des nouvelles aussi souvent que possible, Ron » Elle relève les yeux et demande : « Vous êtes sûr que c'est bien lui qui a écrit ? »
« Tonks, si quelqu'un les avait enlevés tous les trois au Terrier alors que nous dormions tous... » soupire Arthur comme s'il le regrettait presque. « Je ne crois pas qu'il aurait jugé bon de laisser ce type de lettre... Surtout si cette personne est bien celle à laquelle nous pensons ! »
« Evidemment », reconnaît ma petite Auror sans désarmer pour autant : « Vous avez dit qu'ils ont laissé une lettre... »
« Oh oui, regarde, au dessous : Hermione et Harry chacun leur tour s'excusent auprès de Molly et moi... espèrent qu'on va les comprendre »
Il y a un mélange de fierté et d'amertume dans la voix d'Arthur. Dora me tend le parchemin, mais les lettres et les différentes écritures se brouillent devant mes yeux. J'abandonne.
« Une quelconque piste ? » je trouve la force de demander.
« Les jumeaux les cherchent... et Bill aussi... » Arthur a presque un sourire en nous expliquant ça, « J'ai bien peur que s'ils les trouvent ils veuillent les aider plutôt que les ramener ! »
« Quelle bande de morveux prétentieux ! » s'énerve brusquement Dora.
Arthur et moi n'arrivons pas à cacher notre surprise – elle ne nous a pas habitué à critiquer l'impulsivité de la jeunesse.
« Enfin quoi ? » elle s'offusque, en croisant nos regards, « Se rendent-ils compte de ce à quoi ils s'attaquent ? »
Je me demande si ce qui la gêne n'est pas qu'elle ne soit pas de la quête. N'est-ce pas ce qui me gêne, moi, finalement ?
« Je crois que Harry, malheureusement, ne le sait que trop », j'objecte très doucement. Les mots me sont venus comme ça, et en les attendant je suis sûr de leur justesse, au point de presque m'étonner de ne pas en avoir au précédent pesé toutes les implications.
« Et Ron et Hermione... » renchérit Arthur avec un peu de lassitude dans la voix. « Je pense qu'ils savent aussi les risques qu'ils prennent... Même si, évidemment, j'aurais préféré qu'ils partagent leur décision avec nous... »
« Et que leur auriez-vous conseillé, Arthur ? » je lui demande sérieusement. Qu'aurait conseillé un père ?
« Comme Tonks, Remus, j'aurais voulu qu'ils ne croient pas que l'Ordre est mort avec Dumbledore. »
Comme c'est ce que nous aurions tous souhaité, personne ne trouve rien à redire à cette affirmation. Pourtant, un petit bout de mon coeur doute que nous aurions été bien crédibles.
« Molly doit être effondrée », commente Dora.
Arthur soupire.
« Je crois que... qu'après notre dispute avec Percy, et après Bill... ça fait beaucoup pour elle... » il reconnaît presque à regret. « Toute sa vie, je l'ai vue se battre... Elle n'a jamais voulu se laisser décourager par quoi que ce soit – un coffre vide, sept enfants, la guerre... Rien n'a jamais semblé la déstabiliser ... Mais là, son monde, ses défenses, s'écroulent une à une... »
« J'irai la voir », promet Dora.
« Et les Granger ? » je demande.
« Je ne sais pas. Je suis allé les voir dès que j'ai trouvé cette lettre, mais ils ne semblaient pas réellement inquiets... Pour eux, Hermione est avec son fiancé et son meilleur ami... Elle ne risque pas grand-chose... Je crois qu'ils ont une confiance aveugle en la magie », explique Arthur partagé entre sa sympathie pour les Moldus et un brin d'agacement pour leur insouciance.
« Mais que leur fille laisse tomber ses études ne les étonne pas ? » interroge Dora.
« Eh bien, à vrai dire, ils semblent penser que c'est une bonne chose qu'elle sorte de ses bouquins », nous apprend Arthur. Il est clair à son expression que la situation l'amuse, et je le suivrais sur cette voie si, par un de ces détours inexplicables de l'esprit, une intuition soudaine ne me saisissait. Je ne peux m'empêcher de penser qu'Hermione doit plutôt être engloutie sous une masse de livres supérieure à celle que représenteraient tous les livres qu'elle a lus depuis qu'elle est entrée à Poudlard. Que pourrait-elle faire d'autre ?
« Les bibliothèques », je murmure, et Dora et Arthur me dévisagent. « Ils vont devoir faire des recherches », j'explique. « A Poudlard ou ailleurs... Je ne sais pas ce que Dumbledore avait transmis à Harry comme informations mais... je suis sûr qu'ils vont devoir faire des recherches... pour le trouver ce...ou ces.. Horcruxes... »
J'ai toujours tenu pour vrai l'opinion de Dumbledore qui voulait que refuser de nommer les choses qui nous font peur leur donne un pouvoir sur nous. Pourtant, parler d'Horcruxe me laisse un goût de sang dans la bouche... Il me semble que c'est au-delà de toute humanité de diviser son âme, n'est-ce pas le propre de la condition humaine que de mourir ? Mais, loin de ma dérive intime, les actifs rationnels qui heureusement m'entourent tirent des conclusions :
« Je vais le dire à Kingsley ; on va mettre sur pied une surveillance des bibliothèques », propose immédiatement Dora. Elle s'est même levée en disant ça.
« Et quoi ? Arrêter trois sorciers adultes parce qu'ils consultent de vieux grimoires », je demande sans doute plus acide qu'il ne faudrait.
« Et les suivre », elle propose encore, imperturbable.
« Je croyais Shacklebolt persuadé qu'il y avait des espions à la Division », j'objecte encore. « Nous ne pouvons pas faire ça à Harry. »
« L'Ordre peut le faire », remarque Arthur.
« Surveiller toutes les bibliothèques magiques... » je commente – je suis désolé de briser leurs élans, mais notre impuissance me saute aux yeux.
« Ils ne vont pas trouver ce qu'ils cherchent dans n'importe quelle bibliothèque », objecte patiemment Dora. « Ça ne coûte pas grand-chose d'envoyer quelqu'un dans les principales... »
« Dans celles qui ont les archives les plus anciennes et le meilleure département de magie noire », je rajoute, réduisant la liste à trois ou quatre lieux et donnant aussi du même coup mon assentiment. Il ne me reste sans doute plus qu'à me déclarer volontaire – ce que je fais quelques secondes plus tard. Que la piste bibliophile nous conduise ou non à Harry et ses amis, il me semble soudain absolument nécessaire que nous cherchions à nous faire notre propre idée de ce qui les attend.
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C'est étonnant comme ça ne change pas grand-chose. On touche du doigt le fond de la guerre qui oppose Voldemort et le monde magique depuis près de vingt ans. On a découvert des choses impensables, et ça ne change rien, ou presque. Les questions sont toujours plus nombreuses que les réponses.
Ça nous donne bien sûr des destinations de vacances un peu curieuses. Mais, comme nous l'avions prévu, il n'y a pas quarante bibliothèques magiques qui correspondent à nos critères en Grande-Bretagne. Il y a Poudlard, le Département des Mystères, une collection privée près d'Oxford et une bibliothèque semi moldue, semi privée près de Stonehenge. Nous visitons les deux dernières – nous déplaçant la nuit avec une propulsion un peu modifiée et que le Ministère désapprouverait. Mais les bibliothécaires n'ont vu personne répondant à la description d'Harry et de ses amis. Il est bien sûr possible qu'ils se soient déguisés pour le faire, mais même l'étude des dernières fiches d'emprunt ne permet pas d'imaginer que quelqu'un cherchant des Horcruxes soit passé par là. Kingsley s'est occupé du Département des Mystères avec aussi peu de résultats – mais il aurait été étonnant que Harry ait l'estomac d'y retourner sauf en dernier recours. Reste Poudlard.
Nous y serons demain.
« On devrait en profiter pour leur acheter d'autres jeux, non ? » me chuchote Dora lovée contre moi – Nous lisons ; dehors il pleut – cette pluie chaude et lourde de fin d'été. Nous roulerons plus tard ; quand les yeux moldus seront rares.
« Des jeux ? » je marmonne sans lever les yeux du livre sur la fondation de Poudlard que Maugrey a envoyé à ma demande – c'est le quatrième que je lis sur le sujet ; je cherche des symboles que Voldemort aurait pu juger dignes d'abriter une portion de son âme ou des objets ayant cette fonction. Des symboles historiques qu'il aurait pu juger digne de sa « grandeur » - Dora a eu la gentillesse de sembler trouver cela une bonne idée.
Le résultat est que j'hésite toujours entre des objets presque trop connus comme la coupe de Poufsouffle des pistes plus farfelues comme la maison de naissance de Salazar Serpentard, ou le plus total découragement. Comment se mettre dans la peau de Voldemort ? Qui le connaît suffisamment en dehors de son image de monstre sanguinaire pour comprendre où se trouvent ses faiblesses ? Je me demande si Bellatrix ou Rogue pourraient répondre. La vérité est que j'en doute. Sans relâche, je me demande par où Harry et ses amis comptent commencer. Est-ce qu'Albus leur a donné une meilleure piste ?
« Des jeux magiques », précise Dora, et je dois un effort pour revenir au présent et ses questions prosaïques. Je sais que Hope comme Mel ont bien apprécié les cartes explosives de Thelma et que des objets magiques sont à même de susciter leurs pouvoirs, de les réveiller, maintenant qu'ils en ont presque accepté l'existence. Ça plusieurs fois que nous évoquons l'idée et que je refuse tout net de mettre un seul orteil sur le Chemin de Traverse. Et quand Dora m'accuse de paranoïa, j'ai beau jeu de rétorquer : « Si ce ne sont pas tes charmants collègues, ce seront mes ex petits copains qui seront intéressés par mes activités et ceux qui les accompagnent ! »
Ce qui est merveilleux avec Dora, c'est son incroyable capacité à ne pas se formaliser de la manière dont je lui transmets mes opinions. Elle semble totalement résistante à mon amertume, comme si elle était trempée d'un métal incorruptible. C'est sans doute ce qui rend notre relation possible.
« Tes petits copains n'ont pas encore ouvert de bureau à Pré-au-lard ? » elle demande comme si elle avait suivi le fil tortueux de mes pensées, et le gentil sarcasme me fait sourire.
« Le défaut des Aurors, c'est de se croire tellement impressionnants qu'ils n'envisagent pas qu'on puisse les contourner », je rétorque, pas plus méchamment.
Hope et Mel, qui font semblant de faire des dessins sans nous écouter, rient sous cape. Dora me lance une bourrade. Je me défends comme je peux : « Un partout ? »
« Tu crois vraiment que des garous peuvent se cacher à Pré-au-Lard ? » elle demande sérieusement, signifiant que l'armistice.
C'est comme ça – le nom de Pré-au-Lard amène toujours dans mon esprit l'image d'un petit village hors du temps et des fracas du monde ; un truc de contes de fées moldus... Je n'ai pas besoin de chercher beaucoup pour penser à la chaleur des Trois-Balais, à la magie de la neige, à nos vols de bonbons à Honeydukes... à cette parenthèse incroyable de sécurité qui m'a été offerte sept ans dans ma vie. Malgré ce qu'il s'est passé en juin, je n'arrive pas à voir en Pré-au-Lard un lieu de conflits. Encore moins comme un repère de garous.
« Et de ton côté, pas de contrôle ? » je demande malgré tout.
Elle hausse les épaules.
« Je peux m'en assurer avant », elle me rappelle. « Au pire, j'irai acheter ce qu'il faut moi. »
C'est comme cela que nous arrivons le lendemain dans notre Ford Anglia, notre petite caravane en remorque, jusqu'au plus proche village moldu. Nous avons pris un panier de pique-nique et nous nous enfonçons dans la forêt comme une famille en vacances. Les enfants courent partout ; moi et Dora, on se tient la main ; J'ai presque envie de siffloter et de croire que toutes nos craintes ne sont que des cauchemars – que la vie a trop à nous offrir pour se laisser menacer par un mage noir autoritaire ou quelques dizaines de Lycaons désespérés.
D'abord, on suit le chemin sablonneux que les Moldus ont agrémenté de panneaux de direction et d'indications sur la flore. On croise d'autres familles, toutes moldues, puis quelques promeneurs isolés et sportifs, puis plus personne. Je retrouve sans trop de mal la grosse pierre taillée qui sert de repère. Après nous être assurés que nous sommes bien seuls, je m'enfonce dans les fourrés en dépit des ronces féroces qui les composent. Je me retourne et fais signe aux enfants de me rejoindre ; Dora ferme la marche. Il faut dire que ces buissons magiques se sont obligeamment écartés pour nous laisser passer.
« Pourquoi ils font ça ? » demande Mel avec sa suspicion habituelle.
« Parce que nous sommes magiques comme eux », répond Dora.
Comme à chaque fois, ils reçoivent cette affirmation avec un mélange d'émerveillement et d'incrédulité. Mais des buissons qui s'écartent, pour eux qui avaient vécu dans la forêt, c'est quand même un signal fort.
« Magiques...comme nous ? » demande Hope avec l'air de penser qu'on va la détromper.
« Cesseras-tu d'en douter ? » je lui demande, mi sérieux, mi moqueur.
Elle préfère partir en courant sur le sentier plutôt que de me répondre. Très vite nous sommes arrivés sur le sentier qui mène les éventuels courageux qui veulent se rendre à pied à Pré-au-Lard.
« Je ne crois pas avoir jamais fait le chemin dans ce sens-là », murmure Dora.
« Moi, non plus », je reconnais.
Il ne faut pas très longtemps pour que nous distinguions dans des trouées les tours de Poudlard, et nous nous arrêtons pour les montrer aux enfants – même si la probabilité qu'ils s'y rendent eux-même un jour reste de l'ordre de l'infime. Leur admiration ne nous déçoit pas.
« Et les gens... les Moldus... ils ne les voient pas ? » me demande pour la énième fois Hope.
« Non, si par hasard, ils arrivaient jusque là, ils ne distinguent que des ruines et des vols de corbeaux... une décharge aussi m'a t-on dit », je réponds.
« En fait, ce qu'ils voient dépend d'eux-mêmes – ce qu'ils n'aiment pas. Sans compter les messages que leur cerveau reçoit : qu'il va pleuvoir, qu'ils doivent rentrer, qu'ils n'ont pas fermé la fenêtre de leur chambre... des choses comme ça », précise Dora, car nous sommes malgré tout dans le domaine de la protection publique magique – son rayon.
« Le Ministère ne laisse rien au hasard », moitié je me moque, moitié je m'incline devant la précision de ses connaissances.
« Ça dépend des sujets », elle répond platement – elle a ses propres obsessions, et l'inefficacité du Ministère y arrive en bonne place.
Nous continuons silencieusement notre chemin jusqu'à l'entrée du village qui ne dépare en rien à l'image idyllique de mes souvenirs. Pourtant, je me sens immédiatement nerveux.
« Même s'il n'y a pas de contrôles, je ne crois pas que ce soit une bonne idée... » je lui souffle à l'oreille parce que je n'ai pas envie de partager ma paranoïa avec les gosses. « Imagine qu'on me reconnaisse... Pire encore qu'un garou traîne par là et qu'il reconnaisse les enfants... »
« Remus, tu ne vas pas recommencer... » soupire Dora.
« Ce serait trop stupide de tout gâcher maintenant, non ? »
Je ne sais pas si le fond de mon argumentation répétée depuis une semaine a fini par teinter son optimisme constitutionnel d'un film de pessimisme ou si elle est simplement lasse d'essayer de me rassurer, mais elle cède.
« Bien, puisque tu ne veux pas venir, je vais acheter les jeux et les bonbons toute seule et je vous retrouve », elle décide. « Minerva nous attend pour déjeuner ».
« On sera à la Cabane Hurlante », je réponds, et sans vraiment lui laisser le temps d'insister, j'entraîne Mel et Hope. Ils sont un peu déçus, je crois, de ne pas aller faire le tour promis dans les boutiques mais ils se laissent guider, toujours étonnamment obéissants, vers la Cabane Hurlante. Parfois, je me demande si leur bonne volonté n'est pas inquiétante, si elle ne cache pas une attente envers moi que je ne suis pas en position de satisfaire, mais aujourd'hui, en l'occurrence, elle m'arrange.
« La Cabane Hurlante », répète Hope après moi, « ça, c'est un drôle de nom ! »
Je ne peux pas m'empêcher de leur expliquer que je suis indirectement responsable de cette appellation en effet curieuse. Ça plaît beaucoup aux enfants, peut-être parce que l'histoire dit que des sorciers ont été ici les complices d'un jeune garou. Et, comme on en est à une présentation positive des choses, je leur raconte comment la Cabane a été le refuge de quatre copains qui avaient décidé de se moquer des contraintes, des préjugés et des traditions.
Au beau milieu d'une longue évocation de James transformé en cerf, mes yeux tombent sur un morceau de pantalon, un jean et des baskets éculées. Ils ne sont visibles que quelques secondes, comme si une main rapide avait rabattu fermement le décor sur eux. Immédiatement, mon cœur bat plus vite. Parce qu'il n'y a qu'une explication tenable, je le sais. Attiré mieux qu'un aimant, je m'approche. Et, je sens un frémissement devant moi, comme si quelqu'un se recroquevillait sous tissu. Un bruissement accompagne le mouvement invisible. Comme une preuve supplémentaire, je distingue encore l'herbe aplatie par le poids. A mon insu, je souris.
« On sent quelqu'un », murmure Mel derrière moi telle une confirmation inutile.
« On sent Harry », je réponds – et le frémissement est encore plus sensible. Trop tard pour fuir pourtant – il semble d'accord avec moi et ne bouge pas. Je n'hésite qu'un quart de seconde. Je ne peux pas le laisser tranquille – comme ma première impulsion m'y conduirait. Dora puis Kingsley m'ont convaincu qu'on ne peut pas totalement se désintéresser de ce qu'il a en tête, qu'on ne peut pas le laisser à son envie de disparaître sans nous donner de ses nouvelles le lendemain de ses dix-sept ans. Maintenant, suis-je celui à qui il dira ce qu'il a en tête, à qui il livrera son plan de bataille ? Je n'en suis pas sûr – plutôt l'inverse – mais je vais tout de même m'asseoir à côté de lui, les mômes intrigués en remorque.
« Bonjour Harry », je le salue.
« Bonjour Remus », il souffle en retour, avec cette hésitation dans la voix quand il s'adresse à moi que j'associe toujours à lui.
« Il est où ? » chuchote Hope, très intimidée.
« Sous une cape d'invisibilité », je réponds comme si rien n'était plus normal.
J'ai l'impression d'entendre Harry retenir un soupir agacé.
« Je ne peux pas trop me montrer, Remus... Je suis trop... connu, ici », il s'excuse presque.
« Et ça fait presque deux semaines que tu évites les gens qui te connaissent », je commente.
Son silence est embarrassé et c'est mon tour d'avoir envie de m'excuser. Mon insistance est sans doute presque parentale – un rôle qui me va bien mal.
« Mme... Molly ne doit pas s'inquiéter », il finit par reprendre, confirmant immédiatement le registre de notre conversation.
« Je lui dirai. Même si je doute que ça change quoi que ce soit à son inquiétude », je réponds le plus gentiment que je peux. Je voudrais lui dire que je le juge moins qu'il ne croie, que je peux même le comprendre d'avoir décidé que la meilleure solution était d'aller à l'affrontement, quelque soit son niveau de préparation. Je voudrais qu'il sache que je lui reconnais le droit de choisir – et sans doute plus que Molly ne peut le faire. Mais visiblement, ce n'est pas le sentiment que je lui transmets. Harry soupire plus bruyamment ; je le sens s'agiter sous la cape qui est presque trop petite pour lui. Je ne réussis qu'à le mettre mal à l'aise.
« Remus, vous devez nous faire confiance », il essaie avec un effort de conviction qui me fait sourire. « Vous... vous devez leur dire de nous faire confiance. »
«Vous faire confiance à propos de quoi ? » je m'enquière en retenant tout jugement dans ma voix.
« On ne peux pas... Je ne peux pas rester les bras croisés à attendre... que... Voldemort ait trouvé le moyen imparable d'en finir avec moi... » Il a du mal à ne pas laisser transparaître sa colère. Je la sens, bouillonnante et jeune, et en même temps étouffée. Il voudrait sans doute paraître posé et calme.
« Certes », je reconnais facilement.
« Attendre, c'est trop dangereux, et pas seulement pour moi », il développe avec animation – et je suis ému de la confiance qu'il me fait. « Il cherchera à m'attirer, il s'en prendra à ceux qui me sont... chers... ils... Personne ne mourra plus à cause de moi », il conclut, farouche.
« Donc, tu veux l'affronter ? » je demande malgré tout.
Les enfants écoutent notre échange comme ils écouteraient une de ces histoires moldues grecques qu'eux et moi adorons. Il faut dire qu'il y a pas mal de thèmes en commun : la destinée, le choix, le sacrifice... Et que les personnages leur sont finalement plus familiers. Ils savent qui sont Harry Potter et Voldemort.
« Je ne sais pas encore... » murmure Harry, notablement plus sobre. « Enfin, si », il reprend avec décision. « Je veux l'affronter... Mais pour pouvoir l'affronter, je dois, je dois avoir détruit les Horcruxes qui lui permettraient de revenir... comme la dernière fois... quand j'étais bébé... »
Il est ému et coléreux en disant ça. On le serait à moins, mais ce n'est pas ce que je retiens le plus.
« Les ? » je répète parce que même si la lettre de Ron le disait déjà, même si nous en sommes arrivés à trouver ça possible, l'information est saisissante. « Combien y en a-t-il Harry, tu le sais ? » je le presse.
« Pas avec certitudes », il regrette. « Dumbledore pensait qu'il en avait créé sept... à cause du pouvoir symbolique du nombre, si j'ai bien compris : ça lui ferait sept vies en quelque sorte –... Il pensait aussi qu'un certain nombre avait déjà disparu : le journal, l'anneau, le médaillon... » il ajoute aussitôt comme pour me rassurer.
Sept Horcruxes ? Ça me coupe le souffle. A bien y réfléchir que certains aient déjà disparu aussi. Comme si une guerre parallèle à celle que je croyais connaître avait été menée depuis des années à mon insu. Une guerre bien plus efficace que la nôtre, je suis tenté de penser. La tête me tourne un peu.
« C'est quoi des Horcr... » demande Mel, curieux.
« De la magie noire », je réponds un peu par automatisme, mes pensées sont sur le lent processus d'émiettement de son âme auquel Voldemort s'est soumis par désir d'éternité, et sur l'ampleur de la tâche qu'il reste à accomplir. « Un moyen de survivre à la mort en mettant une partie de son âme en conserve en quelque sorte... »
Harry sous sa cape a presque un petit rire.
« Je garderai ça en mémoire – je cherche juste des conserves ! » il glousse avec une voix plus compatible avec son âge. « Mais vous, qu'est-ce que vous faites ici, Remus ? »
« Oh... Dora voulait acheter des choses pour Hope et Melyor – tu te souviens d'eux, Harry, tu les as rencontrés au mariage de Bill ? »
« Oui », répond Harry d'une voix qui a du mal à cacher tant sa curiosité que sa gêne. « Ils... ce sont des loups-garous, n'est-ce pas... ?»
« Oui », je reconnais. « Comment as-tu deviné ? »
« Pas moi, Remus. Hermione ! » Harry s'esclaffe et je ris avec lui – et profondément heureux de le faire.
« Hermione, les enfants, est la sorcière la plus intelligente que j'aie jamais rencontrée », je commente. « Je dois t'avouer Harry que la seule chose qui me rassure dans votre entreprise, c'est qu'elle soit à tes côtés. »
Je me voulais proche de lui en disant cela, mais je ressens le résultat inverse. Il est tendu et distant.
« Ils ont fui les camps de Greyback ? » il demande un peu sèchement, comme pour me renvoyer à mes propres secrets, à ma propre mission. Pour le faire, il a sorti une main de la cape et les enfants ont reculé en se voyant désigner.
« Remus nous a emmenés », le corrige quand même Hope, avant que j'ai l'occasion de répondre, et je crois que je rougis bêtement.
« Tonks, Shacklebolt et Maugrey m'ont aidé », j'ajoute – peut-être pour changer de sujet à mon tour.
« C'est bien », commente Harry, plus serein. « Vous êtes la meilleure personne pour... pour les aider à vivre avec leur... problème ».
« Tu crois vraiment ça, Harry ? » je demande sur une impulsion irraisonnée.
« Vous le savez très bien, Remus », il affirme très doucement. « Vous savez bien que tout le monde admire comment vous... résistez au désespoir », il ajoute encore – et je me demande s'il aurait osé le faire à visage découvert. Mais la vérité est que son commentaire me touche.
« Je vais devoir partir... J'ai rendez-vous avec Hermione », Harry ajoute soudain, de nouveau presque nerveux. C'est étonnant combien la mention de ses amis semble le gêner.
« Ron n'est pas là ? » je demande par pur automatisme
« Non, Ron fait... autre chose », il répond, et je le sens sur ses gardes. Bravo Remus pour la démonstration de confiance !
Il se lève ; il va partir, et je le rattrape par le coin de sa cape. Je ne peux pas le laisser partir.
« Harry, juste une chose », je souffle, pressant. Je ravale ma salive avant d'oser le dire – c'est un peu ridicule, comme la prière de vieillards : « Ne nous oublie pas. »
« Pardon ? » il balbutie.
« N'oublie pas l'Ordre, Harry. Je sais que nous n'avons sans doute pas été à la hauteur de ce que tu aurais pu espérer, à la hauteur de la tâche... » je reconnais. « Je peux comprendre ton souci de ne pas mettre plus de vies en danger – encore que cette réserve ne semble pas s'appliquer à Ron et Hermione... »
« Je ne les ai pas forcés à me suivre », il m'interrompt avec colère. « Qu'est-ce que vous imaginez ? Que je vais les sacrifier pour réussir ? »
C'est presque une accusation, et elle me fait mal.
« Je ne sais pas du tout ce que tu seras obligé de faire pour réussir, Harry », je le presse malgré tout, parce qu'il n'y a rien que je puisse moins oublier que mon orgueil. « J'espère pour toi que tu ne seras pas obligé d'y laisser ton âme ou tes amis... Mais justement, je ne voudrais pas que tu oublies que certains ont décidé depuis plus de vingt ans qu'ils ne laisseraient jamais un Voldemort... détruire un certain idéal magique... »
C'est un peu grandiloquent. Il me semble que Sirius ou James auraient levé les yeux au ciel et m'auraient tourné le dos, mais Harry, lui, prend le temps de me répondre.
« Vous croyez que je vais préférer vous sacrifier vous – vous, Tonks ou Maugrey... ? » il demande. « Pourquoi d'autres sacrifices ? Est-ce que le mien ne suffirait pas ? »
L'idée qu'il soit prêt à si simplement donner sa vie me glace.
« Et la vie, Harry ? Et le Quidditch, et tout ce que tu aimes ? » j'énumère un peu maladroitement.
« Est-ce que je pourrais profiter de ce que j'aime tant que Voldemort sera sur cette planète ? » il m'oppose, très calme.
« D'accord, Harry, d'accord... Personne ne nie que tu sois le seul à pouvoir faire... à pouvoir nous sauver tous. Mais ça ne veut pas dire que tu doives le faire seul... »
« Je ne suis pas seul ! »
« Harry, il y a des Aurors parmi nous, un briseur de sorts et moi... », et je ravale ma salive avant de prendre ce nouvel engagement. « Moi, j'en sais plus que tu ne veux t'en souvenir en matière de magie noire... Nous, nous pouvons t'être utiles, Harry... Et pas seulement comme des sacrifices ! »
Il est figé sous sa cape – je le sens. Il cherche l'objection imparable et ne la trouve pas.
« Ok », il répond finalement. « Ok, si j'ai besoin d'une aide technique, je vous le ferai savoir... »
Et sur ses mots, il s'éloigne, sans me serrer la main et sans ajouter un mot. Le cœur lourd, je ne peux pas m'empêcher de me demander si nous avons la moindre chance qu'il se souvienne de cette demi-promesse. Mais il se retourne encore et dégage sa tête pour me lancer avec une certaine malice :
« Vous non plus, Remus, n'oubliez pas, quand vous vous inquiéterez trop. Ce n'est pas ma mort qui vous débarrassera de Voldemort, mais que je lui survive ! »
Il rabat la cape sans attendre de réponse. Je lui souris malgré tout parce que je sais qu'il me voit.
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« Quel petit con ! »
« Dora, il a dix-sept ans ! »
« Parce que ça excuse quoi que ce soit ? »
Je hausse les épaules. On est dehors – les mômes dorment dans la caravane. Les étoiles sont extrêmement visibles, et ça me rend philosophe. J'envie brièvement les centaures.
« Mets-toi à sa place... Imagine tout ce qu'il a encaissé depuis qu'il est né... Qui a été là pour lui ?... Vraiment, je veux dire », et je m'inclus dans la critique.
« Molly et Arthur ont été là », elle m'oppose. « Ils ont mérité qu'ils partent tous les trois comme des voleurs ? Et tu as vu la tête de Minerva quand tu lui as dit ? »
« Je ne crois pas que le mérite ait beaucoup à voir dans la question », j'insiste – On peut plaindre Molly, Arthur ou Minerva, mais n'est-ce pas un peu hypocrite ? En voulant contrôler Harry, voulons-nous croire que nous sommes capables de contrôler nos propres destins ? « Il a peur. Ron et Hermione sont les seules personnes en qui il a totalement confiance. »
« Et Ginny ? »
« Il est amoureux de Ginny, et il veut la protéger - ça n'a rien à voir. »
Immédiatement, je lis dans son regard qu'elle cherche le parallèle là où il n'en ait nul besoin. Je lui prends la main.
« Bon, admettons qu'il n'ait pas confiance », elle finit par répondre, ayant visiblement efficacement dompté ses démons intérieurs. « Nous, on fait quoi ? »
« On fait quelque chose ? » je demande de mon air le plus innocent.
« Non ? »
Et de nouveau, le doute est là. Et je ne peux que m'en vouloir. Si j'étais capable de donner plus d'assurance, elle ne s'interrogerait pas sur le sens d'une boutade – car il y a une faille dans la carapace de Nymphadora Tonks ; c'est la réalité de mon engagement envers elle.
« Je crois que si », je chuchote en souriant, espérant de tout mon coeur la rassurer. « Nous ne pouvons pas... »
« Quand tu dis nous...? » elle m'interrompt.
« Je parle de toi et moi, et de tous ceux qui le voudront...mais... sans toi, Dora, je ne sais pas si je chercherais même à faire quelque chose », j'avoue.
Et elle est à la fois ravie de cet engagement et agacée de mon défaitisme, je peux le lire dans ses yeux.
« Donc, NOUS faisons... quoi ? » elle questionne finalement.
Je hausse les épaules. La tâche est énorme, démesurée. Et, malgré mes assurances à Harry, sommes nous mieux placés que lui ?
« Il... Il faudrait sans doute qu'une cavalerie se tienne prête... » je réfléchis à voix haute. Parce que prendre leur place me semble exclu. « Pas que je ne leur fasse pas confiance... »
« On ne sait même pas ce qu'ils ont en tête ! » me coupe Dora, retournant à son exaspération.
« Si. Ils cherchent des Horcruxes... a priori trois... ou quatre... » Je m'en veux brusquement de ne pas avoir posé plus de questions. Qu'a dit Harry exactement ? Un médaillon ? Un journal ? Je me demande si Minerva nous laisserait fouiller le bureau d'Albus pour retrouver des indices sur leur nature exacte, des pistes qui permettraient de confirmer ou non que mon intuition est juste. Non que je pense que Dumbledore ait osé écrire noir sur blanc des informations aussi explosives – ni même qu'il ait eu besoin de le faire ! - mais peut-être aura-t-il laissé des bribes que nous serons capables d'interpréter maintenant que nous savons quoi chercher. Cet après-midi, j'étais encore trop sous le coup de ma rencontre avec Harry pour même y songer.
La mention des Horcruxes a comme désarmé Dora – et la voir douter autant me fait mal.
« Faut qu'on fasse nous aussi des recherches », je lui propose – je sais combien elle a besoin de faire des projets.
« Des recherches sur quoi ? »
« Sur la vie de Voldemort », je décide – l'idée m'est venue peu de temps avant.
« Alors, nous en revenons aux bibliothèques », elle chuchote presque.
« Oui, Poudlard en premier, et tous ceux que Voldemort a pu rencontrer... qui ont pu le connaître avant... Slughorn par exemple... », je continue de réfléchir à voix haute.
La suite est logique mais je n'ai pas envie de la dire.
« Même si ça constituait une merveilleuse couverture... je ne crois pas que ce serait très malin de continuer avec les enfants... » je finis par soupirer.
« Ma semaine de vacances est presque terminée, de toute façon », elle me répond sans me regarder.
« Les Penn ne rentrent qu'à la fin du mois. »
« Mes parents les prendront » Dora a balayé la question technique d'un haussement d'épaules. « Mais...est-ce plus 'malin' de te lancer là-dedans tout seul ? » elle demande impérieuse.
Je souris malgré moi de cet aveu. Depuis combien de temps personne ne s'était réellement, en tout temps et en tout lieu, inquiéter de moi comme elle le fait ?
« Bill a accepté de m'aider... » je commence. J'ai envie de lui dire que je préférerais continuer avec elle. Sauf que c'est jouer avec toutes nos faiblesses, nos faiblesses humaines. Et nous avons besoin de force. « Si jamais on trouve quelque chose de tangible... »
« Tu sais que Kingsley et moi, on sera là », elle m'affirme en se retournant vers moi.
« Je n'en ai jamais douté », je promets.
Ses yeux bruns brillent furtivement. Elle me serre la main, à l'écraser.
« Bill, il... il n'était pas parti en lune de miel ? » elle s'inquiète soudain.
« Il rentre », je réponds laconique. Il rentre pour nous, je devrais dire mais la vérité est une nouvelle fois un peu trop douloureuse.
« Putain de lune de miel, elle s'agace. Puis comme je la serre contre moi, elle se niche dans mon épaule pour gronder : « Putain de guerre ! »
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« Tu t'en vas ? » me demande Mel depuis le pallier. Je les ai entendus monter quatre à quatre – sans doute Andromeda a-t-elle vendu la mèche.
« Je ne peux pas rester », je réponds en ramassant les trois affaires personnelles qui sont tout mon bagage. Et c'est la vérité, c'est la guerre, et mes sentiments et mes envies comptent pour rien dans cette affaire. Si je peux aider Harry à y mettre fin, est-ce que je peux même hésiter ?
« Tu t'en vas », il répète incrédule. Il entre dans la chambre et vient à mes côtés. « Déjà ? »
Dora, de l'autre côté du lit, grimace en me regardant. Nous savons tous les deux que Mel est à la fois celui qui attend le plus et celui qui souffre le plus de cette nouvelle vie avec nous.
« Dora reste encore avec vous ce soir, et moi », j'essaie de le rassurer, sans mentir non plus : « Moi, je reviendrais dès... »
« Je ne veux pas », Mel me coupe assez violemment. C'est plus qu'un caprice, c'est un cri de rage et de douleur. J'en frémis. Ressentant sans doute la même urgence, Hope, qui est restée sur le bas de la porte, fait un pas en avant et le geste de l'arrêter mais il se dégage. Il se plante devant moi.
« Tu dois rester ! » il affirme
« Pourquoi ? » je demande aussi gentiment que je peux.
« Tu avais dit... », il s'étrangle de larmes et de colère
« Je n'avais jamais dit que je pourrais rester en permanence, Mel, j'ai... j'ai du travail... »
« C'est pas nous ? Ton travail ? » il interroge sourcilleux.
« Mel, vous êtes bien plus que mon travail », je commence mais il ne m'écoute pas.
« Nous, on est juste bon à être laissés... dans un camp, dans une maison, chez des vieux parents... »
« Andromeda et Ted ne sont... »
« Toujours, toujours ! » il tape du pied, attrape mon sac et le jette par terre. « Tout le monde s'en fiche de nous ! »
« Mel », appelle encore Hope désolée.
« Quoi « Mel » ? » il demande en se tournant vers elle, « T'es contente toi de rester dans cette baraque, peut-être ? »
Hope baisse les yeux. Visiblement la perspective d'attendre le retour des Penn chez les Tonks ne l'emballe pas non plus. Dora se mord les lèvres – sans doute de dépit ; elle était si fière de sa solution – et veut répondre, mais je suis le plus rapide. Ça fait un moment qu'on tourne Mel et moi autour de cette question, autour de ses attentes et de ce qui est possible. Ce n'est pas comme cela que je voulais le faire mais j'ai déjà trop attendu.
« Melyor », je dis en le prenant par les épaules et en m'asseyant sur le lit. « Melyor, je crois qu'il va falloir que tu sois raisonnable... »
Il se raidit en entendant ça, évidemment. Mais je l'attire encore un peu plus près.
« Je sais que les choses ne sont pas comme tu l'aimerais... »
Il hoche presque la tête.
« Tu aimerais que je vous adopte », je reprends, « mais je ne peux pas réellement être un père adoptif pour vous… »
« Pourquoi ? » Ça, c'est Hope qui l'a demandé. Non, visiblement, il est temps que je clarifie les choses.
« Parce que vous avez déjà eu des parents, Hope; que vous ne les avez pas oubliés ; que je ne pourrais jamais prendre leur place dans votre cœur... que ce serait même mal... »
Ça semble les toucher un peu cette idée. J'essaie de ne pas trop réfléchir, de ne pas me laisser attendrir et de continuer.
« Et puis que la loi magique l'interdit – même entre garous. Et, enfin, que j'ai une vie bien trop irrégulière pour pouvoir vous construire un foyer stable... »
« Alors qu'est-ce que... tu a dis que tu t'occuperais de nous ! » contredit Mel entre ses larmes.
« Oui, je compte bien m'occuper de vous », je leur assure. Et puis j'ajoute plus pour moi qu'autre chose : « ...comme, comme un parrain plutôt que comme un père...et j'espère déjà que je saurais faire cela... »
Ils ont l'air avant tout surpris – est-ce à cause de mes doutes ? Je devrais sans doute leur dire des choses plus simples – à quel point ils sont importants pour moi, mais ce sont mes démons les plus intimes qui prennent le dessus :
« Un parrain désargenté, pas toujours assez présent mais qui veut profondément faire de vous des êtres humains, dignes... »
J'avale ma salive, parce que j'ai décidément du mal à dire ces choses auxquelles j'ai pourtant tant pensé durant les dernières semaines. Je m'y recolle pourtant, avant qu'aucun des deux n'aient pu dire un mot, ou que Dora finisse par penser qu'elle doit m'aider.
« Je vous promets de tout faire pour que vous n'ayez ni faim, ni froid ; pour que personne ne vous fasse de mal ; pour vous apprendre à utiliser au maximum les dons magiques que vous possédez... ça, je vous le promets... »
Je vois dans les yeux qu'ils se raccrochent à ce monde concret que je décris. Je voudrais leur promettre plus mais je ne peux pas leur offrir une maison ou leur promettre qu'ils iront à Poudlard, ou dans aucune école de magie. Et là, je sens la rage n'est pas loin dans mon cœur mais je la garde pour moi. Je sais que ce sont des choses qui me font plus mal qu'à eux.
« Je ne peux pas vous dire que le monde sera meilleur ou que ce sera facile... », je ne peux m'empêcher de leur avouer. « Je comprends que vous voudriez une famille comme Thelma en a une, mais ça non plus je ne peux pas vous l'apporter... »
Comme ils ont l'air prêts l'un comme l'autre à protester, je leur fais un clin d'oeil et je continue :
« A moins que vous ne pensiez que finalement, moi et Dora », en la nommant, je la regarde et je la remercie de l'incroyable cadeau de sa jeunesse et de sa force qu'elle nous fait, « qu'Andromeda et Ted, qui sont peut-être pas aussi drôles qu'on pourrait le souhaiter, mais qui ont quand même acceptés de s'occuper de deux jeunes garous comme s'ils étaient leurs petits-enfants... nous puissions faire l'affaire », je continue, et il me semble que je marque des points. Pas que Mel se soit arrêté de pleurer, mais son désespoir se transforme insensiblement en chagrin et il s'abandonne sur mon épaule.
« Et vous allez peut-être vous ennuyer un peu, Melyor », je lui chuchote à l'oreille, « mais vous n'aurez pas eu faim ou froid, mais personne ne vous chargera de corvée au-dessus de vos forces... Andromeda vous a offert des livres, des jeux, des vêtements... elle s'est inquiétée de vos joues pâles... », j'essuie de mes doigts les larmes qui dégoulinent sur sa joue. Il renifle.
« Je n'ai que ça à t'offrir petit Mel, un vieux garou, une jeune Auror et leurs amis... » je me désole pour lui. « Et je n'ai même pas un super héros qui va changer le monde à te proposer ; la seule chose un peu approchante que j'ai en magasin est un jeune homme talentueux, mais qui combine le sauvetage du monde magique avec une crise d'adolescence carabinée et qui ne veut pas qu'on l'aide... »
Je ne pense pas que cette dernière phrase ait beaucoup de sens pour lui mais, à la périphérie de ma vision, je vois Dora rire dans ses propres larmes. Hope s'est serrée contre elle. Et mon coeur essaie de trouver un peu de force supplémentaire dans cette image.
« Et c'est tout, Mel », je conclue très doucement.
« C'est déjà ça », il essaie avec tout son courage d'enfant.
« C'est le secret de l'humanité », je réponds en voulant y croire.
FIN
Nous y voilà. J'imagine que je n'ai pas besoin de vous dire que ça me fait quelque chose d'être arrivée au bout de cette histoire.
Encore une
fois, je vous remercie tous de votre fidélité et de vos
encouragements. Rien n'aurait été possible sans Alixe,
Vert, Fée Fléau et La Paumée... faut-il que je le rappelle !?
Bon, on peut toujours postuler que le tome 7 et sa sarabande annoncée de reliques mortes, de cadavériques esprits, ou toute autre traduction qui vous viendra à l'esprit, me donnera l'envie de reprendre les cinq derniers chapitres et continuer à re-raconter cette histoire... mais en attendant, comme il n'a jamais été de mon intention d'explorer les possibilités ouvertes par le six plus que ça, c'est mon dernier mot pour l'instant...
Sinon, et pour la première fois depuis que j'ai commencé à poster sur FFNet, je n'ai aucun projet d'écriture en cours au moment où je finis cette fic.
Quelques idées bien sûr : Reprendre Lune et Etoile dont je n'assume pas tous les développements... Ecrire une fic courte du pov de Tonks... un one-shot sur Peter et Remus... Traduire Misconceptions d'Alphie (encore un Remus/Tonks!) – le plus probable à court terme... Continuer de prêter main forte à l'épique traduction fleuve de La déclaration de guerre (que vous trouverez sur le profil d'Alixe)...
A suivre donc...
