1996.

C'était la première fois qu'elle revenait ici, dans leur maison. Enfin, dans leur appartement, mais elle avait toujours tenu à l'appeler "maison". Pour quelqu'un qui n'avait jamais connu la félicité procurée par un vrai foyer, ces quelques pièces étaient dignes du plus grand et du plus beau des palais.

Passant doucement ses doigts sur la poussière accumulées depuis toutes ces années, elle sentit les larmes envahir ses paupières et se força à les ravaler. Cela faisait trop longtemps qu'elle n'avait pas pleuré et les larmes étaient pour elle synonymes de trop de mauvais souvenirs. Il n'aurait pas aimé qu'elle le pleure, ou même qu'elle pleure qui que ce soit, lui qui avait toujours tout fait pour attiser son rire ou ses colères. Tout, sauf les larmes.

Mais elle se sentait trop vidée pour être en colère, trop molle, trop solitaire. Elle pouvait se mettre en colère pour protéger quelqu'un, pour se protéger elle-même, pour défendre ce en quoi elle croyait, mais en qui croyait-elle désormais ?

C'était ici que reposaient les quelques rares photos qu'elle avait bien voulu prendre, elle qui détestait poser. La moue boudeuse devant un gâteau et une bougie pour enfant alors qu'elle venait de fêter ses dix-huit ans. Les premières neiges anglaises de leur fenêtre, loin de Poudlard. Leur emménagement, après une lutte sans merci pour laquelle elle eut finalement gain de cause. Elle était persuadée qu'il n'avait créé cette mise en scène que par pur plaisir de la voir s'énerver.

Il avait toujours été comme ça.

Mais elle l'aimait comme ça.

Oui, elle l'aimait. Elle avait mis du temps à le lui dire, après avoir réussi à le lui montrer. Elle l'aimait, et il l'aimait. Mais ce n'était pas un conte de fée. D'ailleurs, elle n'y croyait pas et n'y avait jamais cru. Parce que la période n'était ni à la tendresse, ni à l'amour. Les partisans du Seigneur des Ténèbres grossissaient, enflaient telle une vague qui peu à peu menaçait de tous vous engloutir. James, celui qu'elle avait appelé si souvent le binoclard, avec qui elle avait partagé une chambre et quelques coups, était mort. Et Lily...

De nouveau, elle ferma les yeux pour éviter de pleurer. Elle se ramollissait, avec le temps. L'âge, sans doute. Pourtant elle n'était pas si vieille, n'est-ce pas ? Mais elle avait l'impression d'avoir vécu tellement de choses. Lily était morte, elle aussi. Sa plus vieille amie, peut-être la seule qu'elle eut jamais eu, et pourtant Merlin savait à quel point elle l'avait malmenée. Et un fils, Harry - Harry, quel nom commun - dont elle ne savait pas grand-chose jusqu'à aujourd'hui.

Harry Potter. Bien sûr qu'elle en avait entendu parler.

Il était fou de cet enfant qui suivait les traces de son père. Pour un peu, elle lui aurait demandé si lui aussi ronflait dans son sommeil. Mais elle s'était abstenue, parce qu'une vie avec un maître du tact avait réussi à déteindre un peu sur son caractère. L'imaginer en spécialiste de la diplomatie la fit sourire, il n'avait jamais mâché ses mots ; ni avec elle, ni avec personne.

Il lui avait fait promettre de l'oublier, une fois qu'il ne serait plus là. Il n'avait pas de pulsions suicidaires, mais sans doute sentait-il ce qui allait arriver. Une vie avec lui... En réalité, cela n'avait été que quelques précieuses années.

Elle était arrivée dans la chambre, vide et silencieuse, alors que tant d'éclats de rire avaient traversé ces murs et dérangé les voisins. Des cris, également, des luttes qui donnaient du piment à leur relation. Aucun d'eux n'avait un très bon caractère et ils possédaient chacun une bonne dose d'orgueil. Elle retrouva le coin où elle notait, à même le mur, les fois où elle gagnait la bataille après des jours de bouderies. Cinq barres pour elle, et dix pour lui. Il avait un don pour la faire craquer. Il suffisait simplement qu'il lui fasse un sourire.

Quel manipulateur.

Et puis il y eut Azkaban. Le cœur qui cognait si fort contre sa poitrine lorsqu'elle voyait son visage à la Une de la Gazette et qu'elle voulait hurler à la face du monde qu'il n'était pas comme ça. Elle le savait.

Elle avait gardé l'appartement, pendant un temps. Elle n'avait jamais été mise suffisamment en avant pour que les média s'emparent d'elle. Elle n'avait jamais été mentionnée nulle part, comme si elle n'existait pas. Et, finalement, c'était ce qu'elle voulait. Elle ne désirait pas exister pour ce genre de personnes.

Ian Summers était complètement sorti de son esprit. Sa famille ne l'avait pas reniée mais faisait comme si elle n'existait pas. Et puis un jour sa sœur l'avait contactée. Elle s'était mariée. Avec Ian. Le scénario typique. Mais elle ne pouvait pas revenir dans cet univers, pas maintenant. Pas sans lui pour la protéger.

Et puis elle était partie. Loin. Elle avait abandonné l'appartement et avait décidé de visiter tous ces endroits dont ils avaient parlé ensemble, en cherchant désespérément à le sortir lui aussi de sa mémoire. Abandonné il l'était encore, qui aurait voulu de l'endroit où avait habité le dangereux criminel ?

Elle ne voulait pas lui rendre visite en prison, parce qu'elle savait qu'il ne supporterait pas qu'elle le voit comme ça. Elle savait comment finissaient les gens qui pourrissaient dans ces cachots. Elle était toujours aussi égoïste. Elle préférait se souvenir de tout ce qu'il lui avait apporté, cette impression de prendre une grande inspiration et de vivre une nouvelle fois. Pas une fois elle ne regretta la cage dorée où elle avait toujours grandi.

Et puis il s'était enfui, lui aussi. Son cœur n'y était pas préparé et, même, elle se demandait si elle ne l'avait pas oublié. Après tant d'années. Salut, le gnome, avait été sa première phrase. Et elle l'avait giflé, avant de l'embrasser et de le serrer si fort que même lui sembla un instant étouffer. La colère, et la joie. Il lui semblait que cela faisait une éternité qu'elle ne les avaient pas ressenties. C'était un peu comme avant, à quelques exceptions près, notamment le fait qu'il était recherché par la quasi totalité du monde magique. Mais ce n'était pas grave, il était là.

Mais il était faible et comme noirci par l'obscurité dans laquelle on l'avait forcé à vivre. Faible, si faible, comme un chien abandonné. Méfiant, sombre, agressif. Les rôles étaient inversés et c'était à elle de le transformer.

Mais elle n'était pas un ange et encore moins une bouée de sauvetage. Les disputes étaient plus fréquentes qu'avant, vraies, violentes. En terme de barres, cette fois, sans doute aurait-elle eu l'avantage. Il était devenu trop nerveux pour soutenir une dispute aussi longtemps. Il y avait Harry, aussi. Harry qui faisait mieux que n'importe qui office de pansement à ses plaies.

Harry Potter.

Elle n'avait jamais voulu le rencontrer, non par rancœur mais par peur de ses réactions face aux souvenirs de son adolescence. Elle lui était reconnaissante de donner un peu de chaleur au vide qu'il ressentait depuis qu'il s'était échappé, ce vide qu'elle n'arrivait plus à combler. C'était peut-être ça, une belle histoire : quelques moments merveilleux et la fin, brutale et définitive. C'était peut-être ça, les vrais contes de fées.

Mais parfois il souriait encore, comme avant, et une vague de chaleur l'envahissait. Aucun d'eux n'aurait imaginé, en sentant le Choixpeau sur leurs têtes juvéniles, vivre autant de choses en quelques années. Bonnes, mauvaises, tristes, gaies, c'était aussi ça, la vie. C'était cela et faire des choix. Elle avait mis très longtemps à s'en rendre compte mais elle savait, désormais.

Sirius Black avait été une partie de sa vie et elle devait désormais aller de l'avant. Elle s'était construite avec lui et perdurerait pour lui, sans lui.

Pour la première fois depuis bien longtemps, la jeune femme esquissa un sourire, un vrai.

Tout de même, ils avaient été heureux.