Disclaimer : Tous les personnages cités dans cette fanfiction (Deadpool, Spider-Man, Iron Man, etc) sont la propriété de Marvel Comics.
Music : The Neighbourhood — Daddy Issues


« Je suis affamée. »

Je sais que Deadpool a ses propres voix. Même si je prends soin de l'ignorer quand cela arrive, je le surprends souvent à se parler tout seul. C'est bizarre, dérangeant. J'ai juste envie de me boucher les oreilles et de me couvrir les yeux. Je n'aime pas le voir comme ça, autant que je n'aime pas m'avouer lui ressembler. Avec le temps, je suis tombé dans le même genre de travers. Je ne peux plus m'empêcher de répondre à ma petite voix, alors que ce n'est sûrement pas en me disputant avec elle que je vais la faire taire. Elle devient seulement plus réelle. Elle se nourrit de mon attention.

Je sais aussi que ses voix ne sont pas comparables à la mienne. Pas vraiment. Il se réfugie dans sa folie, et moi, je la fuis. Je la déteste. J'aimerais qu'elle crève. Mais rien n'y fait, elle aime sa condition.

— Arrête de bâiller aux corneilles et viens t'asseoir.

L'ordre de l'autre lunatique me décroche un rire jaune et une moue désapprobatrice, ce qui ne lui fait apparemment ni chaud, ni froid. Il gonfle une bulle de chewing-gum entre ses lèvres, allongé de bout en bout dans son canapé. J'hésite à le rejoindre ; je devrais y aller. Je lui ai déjà tout raconté et j'ai rendez-vous à la Tour Stark. Alors, pourquoi ? Pourquoi je me sens plus léger lorsqu'il m'invite maladroitement à rester ?

— Quoi ? T'attends que j'te fasse de la place ? demande-t-il en ricanant. Cours toujours.

Sa bulle éclate et s'étale partout autour de sa bouche. Louchant à moitié dessus, il se met à tirer la langue pour lécher le surplus. Je reste estomaqué. Putain, il est déconcertant, ce type.

— Tu fous les boules, conclus-je, sur la défensive.

Il s'essuie du revers de la main, avant de froncer les sourcils dans ma direction.

— Tu peux parler. T'as vu ta tronche de vampire ?

Je me crispe. Nan, là, c'est trop. Il n'a pas le droit d'aborder ce sujet. Il n'a pas le droit de tout renverser comme ça, d'un coup, sans prévenir. Je ne veux pas y penser. Je ne veux pas y faire face. Je ne peux pas. Je n'en ai pas la force.

— Tais-toi... balbutié-je, aussitôt nerveux. Tais-toi. Ferme-la. Ta gueule. Je...

Quand est-ce que j'ai mangé un vrai repas pour la dernière fois ? Je ne sais pas. Je ne sais pas, et cette réponse me tue. Elle me rend malade. Elle me rappelle ces quasis deux semaines de mensonge, ces treize jours passés dans l'agonie, ces trente-neuf assiettes indigestes. Pleines. À peine entamées. Qui s'entassent les unes sur les autres.

Ma vue se brouille, gagnée par la panique.

« Je suis affam— »

Soudain, le mercenaire me serre contre lui et mes tremblements cessent. Ma respiration se coupe, alors que ses bras s'enroulent autour de moi. Une joue collée au niveau de son torse, mes paupières se ferment. Je n'ose pas le regarder. J'ai l'impression que tout mon corps s'est figé dans le temps et l'espace, entre l'infini et le néant. Tout est noir, comme si quelqu'un venait de m'ôter mes sens jusqu'au dernier. Cette sensation a un goût d'éternité. Je ne suis plus qu'une carapace vide et indifférente. J'ai du mal à y croire, mais après une longue minute, je me rends à l'évidence : ma petite voix s'est arrêtée. Il l'a arrêtée.

Je pince les lèvres pour retenir mes larmes. Il n'y a plus que moi. C'est si peu et pourtant si bon. Si inespéré. Je n'avais pas vécu ça depuis des semaines — même le brouhaha de la ville n'avait pas réussi à m'apaiser. Cela me parait tellement loin désormais.

— Désolé, murmuré-je dans un souffle inaudible.

Puis, je l'entends. À quelques centimètres de mon oreille, juste là, je l'entends pulser. Son cœur. Il me fait brusquement reprendre vie et je lève la tête. Wade m'observe avec une expression stoïque. Il sait. Il a compris. Je ne lui rendrais pas son étreinte.

Et il me relâche, doucement. On se fixe sans prononcer un mot de plus. Plus rien ne compte. Plus rien du tout. J'étais venu pour lui dire au revoir et voilà que c'est fait. C'est fini. Je ne peux plus lutter.

Maintenant, je peux partir.