24. Recommencer
« Repartir de zéro » ça ne veut rien dire. On ne repart jamais de zéro. Notre passé, nos rencontres, nos victoires et nos défaites ne sont jamais totalement effacés. Nous ne faisons que « recommencer ».
Les fêtes de fin d'année avaient pris fin. Après cette soirée de Nouvel-an, je m'accordais le droit de voir William de temps en temps, aussi discrètement que possible. Rares avaient été nos rencontres et souvent dans des lieux publics, n'échangeant même pas un baiser où une chaste caresse. Eh puis, un jour que nous déjeunions dans un restaurant, je lui parlais de mon départ très prochain. Une semaine plus tard, je partais pour l'Europe, Vienne plus précisément.
Je vis son regard s'assombrir et ne pu m'empêcher de lui pendre tendrement la main qu'il avait posé sur la table.
-Je ne pars que pour trois ou quatre mois et rien ne changera entre nous, dis-je pour le rassurer, vous n'allez plus me perdre William je vous le promets.
-Je comprends que c'est pour votre carrière Julia et que c'est d'une grande importance pour vous mais…
Il ne termina pas sa phrase et je sentis me cœur se serrer dans ma poitrine. Je ne voulais pas le perdre, pas une fois encore, et je craignais que cela allait se produire si je partais. S'il doutait.
-Vous allez terriblement me manquer, dit-il simplement en liant ses doigts aux miens, chaque jour en vous sachant loin de moi aura de quoi ébranler mon moral.
-Nous nous écrirons chaque jour jusqu'à mon retour, dis-je en souriant.
-J'y comptais bien, répond William de la même façon, et laissez-moi vous féliciter pour cette chance. Je ne doute pas que vous ferez une excellente psychologue.
Je lui adressais mon plus beau sourire. Jamais personne ne m'avait soutenu comme William le faisait, comme il l'avait fait dès notre rencontre.
Le jour du départ était arrivé et je me tenais tremblante sur le quai de la gare. Port Hope. J'étais partie de là pour me rendre à Buffalo. Je fermais les yeux quelques instants, tout était différent cette fois, du moins je l'espérais. J'allais m'avancer vers le train lorsque j'entendis une voix familière derrière moi.
-Julia.
Je me retournais et vis arriver William. Sans un mot, il se dirigea vers moi et prit mes mains dans les siennes avant d'ancrer son regard dans le mien.
-William, que faites-vous ici?
-Je ne pouvais me résoudre à vous laisser partir sans vous dire au-revoir. Pas cette fois.
Je fus touchée par cette attention et voulus caresser sa joue avant de déposer un baiser sur ses lèvres. Mais je croisais son regard inquiet et il reprit la parole timidement.
-Nous sommes en public Julia et vous êtes toujours mariée.
Cette dure réalité me sauta au visage une fois encore. Mais cette fois, j'entendais bien n'y prêter aucune attention. Je lui souris et regardais tout autour de nous avant de voir un amoncellement de bagages un peu plus loin. Sans lui laisser le temps de me répondre, je l'entrainais avec moi et nous nous cachâmes de la vue de tous. Aussitôt, mes mains prirent le chemin de sa nuque et j'attirais son visage contre le mien, l'embrassant avec toute la passion que je retenais depuis si longtemps. William ne bougea d'abords pas, avant de presser son corps contre le mien, me plaquant ainsi contre le mur en bois derrière nous sans briser notre baiser, l'intensifiant même un peu plus. Puis, lorsqu'il fut nécessaire de reprendre notre souffle, nous nous séparâmes un peu. Je gardais toujours mes bras autour de son cou et je sentais encore ses doigts sur mes hanches.
-Julia c'est…
-Je n'allais pas partir sans vous dire au-revoir comme il se doit Inspecteur, dis-je sur ses lèvres.
Le Chef de gare siffla et je vis William sourire avant de déposer un autre baiser sur mes lèvres.
-Prenez soin de vous, je vous en prie.
-C'est à moi de vous demander ça William, c'est vous qui risquez votre vie chaque jour.
-Surtout si le plus doué des Docteurs n'est pas en ville.
Je rougis doucement à son compliment et il se pressa contre moi pour me prendre dans ses bras. Je savourais cet instant, fermant les yeux en sentant son corps contre le mien.
Le sifflet se fit entendre une fois encore et je repris la parole en brisant notre étreinte.
-Je me dois d'y aller, à bientôt.
-A bientôt.
Je déposais encore un baiser sur ses lèvres et quittais rapidement notre cachette pour ne pas risquer de rater mon train et continuer de l'embrasser pendant des heures. Cette idée ne le déplaisait pas, loin de là, mais elle était tout sauf bien sage. Je montais dans le train sans me retourner et une fois à ma place, je le vis sur le quai, m'adressant un immense sourire.
-Je vous écrirais dès mon arrivée, lui lançais-je.
-Il me tarde.
-Au revoir William.
-Au revoir Julia.
Le train se mit en route et je pris place. Je soupirais de soulagement. Ce fut la première fois de ma vie que je prenais un train le cœur léger. William allait me manquer, je n'en doutais pas une seule seconde, mais je savais que ce départ n'avait été qu'un « au revoir » et non un « adieux » comme tous les autres. J'étais en paix, j'allais commencer une autre partie de ma vie et à mon retour William serait là, et c'était tout ce qui comptait.
J'avais vécu des instants incroyables à Vienne. Par de nombreux aspects la ville me rappelait Prague et je ne pouvais que me remémorer ces merveilleux souvenirs. Hélas, cette fois, j'étais seule. Mais je ne m'en plaignais pas tant que ça. Je passais le plus clair de mon temps auprès du Docteur Freud que je trouvais tout bonnement fascinant. Je rencontrais d'imminents psychologues qui tous m'apportaient leur aide et leur soutient. J'appris énormément auprès de ces hommes compétents. Et lorsque je rentrais dans le tout petit appartement que je louais, je me précipitais chez la concierge, lui demandant si j'avais eu du courrier. Et comme tous les soirs, elle me tendait une enveloppe où j'y reconnu l'écriture de William. Je me précipitais telle une adolescente dans ma chambre et m'asseyais sur mon lit pour la lire immédiatement. Je lus chaque lettre au moins trois fois, avant de lui en écrire une à mon tour et de relire la sienne avant d'aller me coucher souvent tard. William avait tenu sa promesse de m'écrire chaque jour, je fus même étonnée de voir qu'à peine installée je reçu un petit paquet qui en contenait une pour chaque jour où j'étais partie de Toronto avec ce mot :
« Ma chère Julia,
Je ne peux m'empêcher d'attendre que vous soyez arrivée à Vienne pour vous écrire. Ainsi, vous trouverez dans ce paquet toutes les lettres que je n'ai pu vous envoyer plus tôt. J'espère que le voyage s'est bien passé.
Je vous embrasse
Bien à vous.
William. »
William m'avait manqué pendant ces mois loin de lui, mais ses lettres me réchauffaient le cœur. Et je fus enfin heureuse de le retrouver à mon retour, comme si nous ne nous étions jamais quittés. Je savourais cette nouvelle intimité qui nous liait. Et même s'il nous était encore impossible de vivre notre amour au grand jour, s'il nous était interdit ne serait-ce que de nous serrez la main, je me sentais incroyablement proche de lui.
J'avais mis en marche mon divorce avec Darcy, sans lui évoquer ouvertement que William en était la raison. Je crois que Darcy s'en doutait, mais qu'il était incapable d'admettre que j'aimais un autre homme de classe « inférieure » à la sienne, et que je l'aimais bien plus que je ne l'avais jamais aimé lui. Je changeais de logement, trouvant une petite maison dans un quartier calme. Je pris mes fonctions à l'hôpital pour incurables et passais le temps que j'avais de libre à peindre, à lire, à me promener au bord du lac. J'avais même intégré une colonie de nudistes. Je savais que William n'aurait jamais approuvé cette idée, mais moi, cette façon de vivre me correspondait bien. En harmonie avec la nature, sans la moindre idée du passé de chacun, totalement libre de ressentir chaque souffle de vent, et manger une nourriture saine. Je menais la vie dont je rêvais.
On recommence souvent à faire plusieurs choses, on recommence à vivre, à lire, à manger, à rire, mais on ne recommence jamais à aimer. On ne cesse jamais d'aimer.
à suivre...
