Chapitre 25.

Neal finit par s'endormir alors que la nuit était déjà bien avancée. Ils avaient décidé de faire une pause dans leurs recherches pour laisser au jeune homme un peu de temps pour se remettre des dernières heures. Peter était assis à la table de la cuisine, son ordinateur allumé devant lui. Cela faisait quelques minutes qu'il regardait son ami paisiblement endormi, la couverture relevée sur ses épaules. Ses yeux étaient agités de légers tremblements mais son agitation restait sous contrôle... Enfin pour le moment.

Peter reporta son attention sur l'écran devant lui et reprit la lecture du rapport de police qu'on venait de lui envoyer. Contrairement à ce que Neal avait cru, les agents auxquels il avait raconté son histoire avaient écrit un rapport signalant qu'un jeune homme était venu se plaindre d'agissements douteux et de violence de la part de son père adoptif. Le rapport avait été transmis aux services sociaux qui, semble-t-il, s'étaient contentés de passer un coup de téléphone à l'organisme chargé du placement des enfants dans les différentes familles d'accueil.

Neal n'avait pas vraiment besoin de savoir tout ça, il valait mieux le ménager un peu. Peter avait contacté les hôpitaux les plus proches de l'adresse de Patrick Frey, leur donnant les renseignements en sa possession concernant Charlie. La plupart lui avait répondu que, leurs fichiers n'étant pas numérisés pour les dates indiquées, la recherche risquait de prendre du temps. Mais tous avaient bien compris que l'homme qu'ils avaient au bout du fil ne les lâcherait pas. Ils avaient promis de procéder à des recherches dans leurs archives et qu'ils le contacteraient s'ils trouvaient quelque chose.

Ça non plus il n'en avait pas parlé avec Neal. Peter avait essayé de lui reparler de cet épisode afin de tenter de retrouver quel nom il avait donné au moment de l'enregistrement de son frère à l'hôpital. Mais Neal avait commencé à s'agiter et la colère avait pris le dessus. Peter avait alors choisi de ne pas insister et de commencer ses recherches sans ce renseignement.

Après quelques heures de recherches infructueuses, Peter finit par renoncer et alla s'allonger sur le canapé. Il tenta de se plonger dans la lecture de son roman mais ses paupières étaient trop lourdes et il sentait le sommeil le gagner. Il sursauta en sentant une main sur son épaule.
-Peter, tu ne devrais pas dormir sur ce vieux canapé. Ce n'est pas bon pour ton dos.
L'invitation de son ami était claire mais Peter hésitait encore. Il ne voulait pas que, dans sa confusion, Neal se sente menacé par sa présence à ses côtés à son réveil.

-Que va penser Nicholas s'il se réveille à côté de moi?
-Peter, il faut que tu arrêtes de parler de Nicholas comme s'il s'agissait d'une autre personne que moi.
Peter ne savait pas quels mots choisir pour faire comprendre son hésitation.
-Neal, je sais que Nicholas et toi êtes la même personne. Mais s'il se manifeste, il risque d'être effrayé par ma présence.
-Tout ira bien, Peter. Tu vas finir avec un lumbago...

Il devait admettre que le jeune homme avait raison. Il sentait déjà la tension dans ses lombaires. Il s'assit sur le canapé hésitant encore un moment.
-Peter, s'il te plait...
Quelque chose dans la voix de Neal lui fit lever les yeux vers le jeune homme debout à ses côtés.
-Qu'est-ce qui ne va pas?

Neal inspira profondément avant de répondre. Il avait promis de ne pas cacher ses sentiments et il avait bien l'intention de s'en tenir à sa promesse.
-Quand je ferme les yeux, je vois des ombres... Quand tu es près de moi, les ombres s'éloignent.
La confession avait été faite dans un souffle et Peter pouvait entendre que ces simples mots avaient été douloureux à formuler pour lui.

Peter lui prit la main et l'accompagna jusqu'au lit. Neal était vêtu d'un simple t-shirt et d'un boxer et quand il se blotti contre lui, Peter le sentit frissonner. Il passa ses bras autour de sa taille et caressa doucement son dos pour essayer de le réchauffer.
-Tu aurais dû me dire que tu avais froid...
-J'ai toujours froid... Depuis que je suis sorti de l'hôpital...
-Comment ça?
-C'est comme si le froid s'était glissé à l'intérieur. J'ai toujours l'impression d'être frigorifié.

Peter posa une main sur son front cherchant des signes de fièvre mais il ne nota rien d'anormal. Neal avait fermé les yeux, maintenant totalement détendu dans les bras de son ami. Le reste de la nuit se passa calmement et Peter fut accueilli par un large sourire à son réveil le lendemain matin.
-Clark Erikson...
Peter, à demi réveillé, mit quelques secondes avant de réaliser que Neal s'adressait à lui.

-Tu peux répéter, s'il te plait...
-Clark Erikson...
Peter avait bien entendu mais il ne comprenait toujours pas et il eut un instant peur que ce nom soit, à nouveau une mauvaise nouvelle. Mais en finissant d'ouvrir les yeux, il vit que le sourire qui illuminait le visage de son ami était sincère.
-Excuse-moi, Neal mais je crois que j'ai besoin de quelques secondes pour faire surface... Ensuite, tu m'expliqueras qui est ce Clark...

Peter se leva et se dirigea vers la salle de bains avant que Neal puisse lui répondre. Il l'entendit seulement marmonner dans son dos mais il décida d'ignorer les commentaires désobligeants du jeune homme quant à son manque de réactivité au saut du lit. Quand il revint dans la pièce principale, Peter trouva Neal à la cuisine, une douce odeur de la cakes embaumait l'air.
-J'ai pensé que tu réfléchirais mieux l'estomac plein...
-Bonne idée.

Peter s'assit et ils dégustèrent leur petit déjeuner dans un paisible silence. Une fois sa deuxième tasse de café remplie, Peter se redressa et regarda Neal qui ne l'avait pas quitté des yeux. Il n'avait rien avalé mais il avait déjà englouti deux tasses de café.
-Tu devrais manger un peu plus.
-Plus tard.
Peter s'apprêtait à argumenter mais la moue de son ami le stoppa net. Neal avait usé de nombreuses mimiques auparavant. Il était même devenu, lui-même, spécialiste dans le décryptage de la signification de ces divers grimaces mais celle-ci était plutôt nouvelle.

-Non, Neal... Tu n'as pas le droit. La moue boudeuse d'un enfant de 6 ans, ça ne convient pas à un adulte et arrête d'essayer de profiter de la situation pour m'amadouer. Tu n'as plus 6ans et je ne t'écouterai que lorsque tu auras fini d'avaler ce que tu as devant toi et que tu en auras entamé un autre.
Le jeune homme ne fit aucun commentaire et avala docilement sa crêpe. Peter pouvait voir qu'il faisait un gros effort pour avaler chaque bouchée. Neal n'avait jamais été un gros mangeur, il lui arrivait souvent de sauter un repas sans même s'en rendre compte. Il pouvait passer une journée entière à ne se nourrir que de café mais Peter était bien résolu à le voir se refaire une santé et le régime liquide ne serait certainement pas suffisant.

En entamant une seconde crêpe, Neal leva un regard suppliant vers Peter.
-Vraiment, là je ne peux pas en avaler plus...
-Très bien. Ne vas pas te rendre malade.
Neal reposa son gâteau et sa tasse.
-Merci, Peter.
L'agent du FBI retint la remarque qui lui brûlait les lèvres mais il se rendit compte que s'il avait un peu insisté, Neal se serait forcer à manger jusqu'à ce qu'il l'autorise à s'arrêter. Une nouvelle fois, il se dit qu'il venait d'avoir un aperçu de ce que devait être la vie de Nicholas.

-Alors qui est ce Clark...?
-C'est le nom que j'ai donné à l'hôpital quand j'ai amené Charlie.
-Tu en es certain?
-Oui, le nom m'est revenu cette nuit. Quand je l'ai laissé là-bas, il était à peine conscient. Je lui ai dit qu'il ne devait pas leur donner son vrai nom mais je ne suis pas sûr qu'il m'ait entendu.
-En tout cas, ça nous donne un point de départ pour nos recherches. J'ai contacté les hôpitaux mais quand on s'est couché, aucun n'avait répondu. Avec un nom, ça accélèrera certainement les réponses.

Sans attendre plus longtemps, Peter se leva pour vérifier ses mails. Aucune nouveauté depuis la veille mais il devait rappeler tous les hôpitaux pour leur donner ce nom.
-Pourquoi ce nom?
-Aucune idée... J'ai dû improviser.
Ça se tenait. Le jeune garçon aux abois n'avait certainement pas eu le temps de réfléchir à toutes les étapes de leur fuite. Peter imaginait à quel point Nicholas avait dû avoir peur...peur pour son frère qui était gravement malade...peur que Paddy les rattrape et leur fasse payer leur évasion...peur que les autres adultes ne les croient pas... Ce qui malheureusement avait été le cas.

Après de nombreux coups de fil, Peter finit par tomber sur le bon hôpital. On lui promit qu'un responsable le rappellerait dans la matinée mais qu'ils avaient bien traité un jeune garçon nommé Clark Erikson en 1997. Peter sentit qu'il y avait quelque chose qui dérangeait la personne qu'il avait au bout du fil. Il n'insista pas et ils durent se résoudre à patienter en attendant qu'un médecin les appelle.

Neal semblait nerveux. Il attendait impatiemment cet appel tout en le redoutant. Il craignait d'apprendre que Charlie n'avait pas survécu ou qu'ils se retrouvent à nouveau dans une impasse sans aucune piste. Le jeune homme finit par prendre ses pinceaux et s'installer devant la baie vitrée. Il aimait ces moments paisibles peu après le lever du jour. Le soleil inondait la ville de lumière et il s'appliquait à rendre ces nuances sur la toile posée devant lui. Totalement concentré sur la tâche, il n'était absolument pas conscient du regard intense de Peter posé sur lui.

Peter adorait voir son ami peindre. Au début de leur collaboration, il ne pouvait retenir un sentiment d'appréhension à chaque fois qu'il lui voyait un pinceau en main. Il le lui avait fait comprendre à plusieurs reprises et dans certaines situations, ses doutes avaient entaché leur amitié et mit ses nerfs à rude épreuve. Mais petit à petit, ses sentiments avaient évolué et, dans le même temps, il avait compris qu'il admirait le talent de son ami plus qu'il ne le craignait. Neal avait cette capacité à rendre vivantes des émotions sur une toile, avec des couleurs, des gestes précis... Comme un écrivain dessine des sentiments avec des mots, Neal s'exprimait dans sa peinture.

Rien qu'en voyant le résultat sur la toile aujourd'hui, Peter pouvait décrire chaque émotion qui tourmentait son esprit. Ce qui dominait était manifestement la peur... Malgré les couleurs claires, le ciel restait tourmenté et des nuages projetaient des ombres menaçantes sur les passants. Mais l'espoir était là aussi. Peter s'avança pour se placer juste derrière lui.
-Qui est-ce?
Peter avait pointé du doigt deux personnages qui semblaient se tenir la main et profiter ensemble de ce début de journée.

Neal ne le regarda pas mais Peter comprit sa réponse avant même qu'il ne parle. Le jeune homme saisit sa main tendue et la posa sur son cœur.
-C'est nous... Enfin, dans mon rêve...
Peter déposa un baiser dans son cou. Il aimait ces moments de tendresse partagée en toute simplicité.
-Je fais ce rêve là aussi...

Ils restèrent enlacés un long moment, le regard de Peter plongé dans la peinture que Neal était en train de réaliser. Le pinceau allait et venait entre la palette et la toile et Peter était admiratif de voir avec quelle facilité il parvenait à rendre son œuvre vivante et émouvante.
-Qui t'a appris à peindre?
Il avait posé la question sans vraiment réfléchir et il s'en voulut presque immédiatement en sentant la tension dans les épaules de Neal.
-Désolé... Tu n'es pas obligé de répondre...

Le jeune homme sembla réfléchir quelques instants mais quand il parla sa voix était claire et sans hésitation.
-Je n'ai pas vraiment appris... C'est pour ça que je n'ai jamais envisagé de faire autre chose que des...reproductions.
-Tu veux dire que tu n'as jamais suivi de cours?
-Peter, je n'ai jamais beaucoup fréquenté l'école. La peinture ou le dessin étaient juste des passe-temps, un moyen de s'évader un peu d'une réalité pas vraiment glorieuse. Mon premier crime à été de voler un livre de reproductions de peintures dans une librairie.
-Dois-je considérer ça comme un aveu?

Neal se mit à rire tout en hochant la tête.
-Si tu veux. Quand cette affaire sera terminée je crois que tu auras suffisamment de données pour me renvoyer derrière les barreaux...alors le vol d'un livre...
Peter s'écarta et fit pivoter le tabouret sur lequel il était assis. Plaçant une main sous le menton de son ami il le força à le regarder.
-De quoi parles-tu, Neal?

Le jeune homme eut ce sourire en coin que Peter l'avait déjà vu utiliser quand il essayait de détourner l'attention de son interlocuteur...en particulier quand il s'agissait de Peter. Mais il redevint vite sérieux.
-Paddy ne nous utilisait pas seulement comme distraction sexuelle pour vieux pervers...
Peter grimaçant, mal à l'aise face à une description aussi crue de la réalité.
-Il nous a vite appris comment ouvrir les coffres, dérober discrètement les bijoux dans les commodes. Nos "clients" ne se méfiaient pas et on devait profiter de la nuit pour augmenter les bénéfices de la soirée.

Peter était sidéré par cet aveu et plus encore par le fait que Neal puisse penser que ces informations puissent servir à le renvoyer en prison.
-Neal, vous n'étiez que des enfants. Quoi que cet homme vous ait obligé à faire, cela ne pourra pas être retenu contre vous.
-Ça m'a bien servi par la suite...
-Ça par contre...

Peter sourit essayant de détendre un peu l'atmosphère.
-Je n'ai rien avoué...
-Je sais mais je ne désespère pas...
Ils rirent de bon cœur mais la sonnerie du téléphone de Peter les interrompit. L'agent du FBI sortit sur la terrasse pour répondre. Neal faillit le retenir, lui dire qu'il avait aussi le droit d'entendre ce que ce médecin avait à dire mais il n'en eut pas le courage.

Peter faisait les cent pas sur la terrasse tout en parlant à voix basse avec son interlocuteur. Neal essayait de se concentrer sur son tableau, de faire abstraction des bribes de phrases qu'il pouvait entendre de là. Il avait du mal à déterminer s'il voulait vraiment connaître la vérité où s'il voulait juste continuer à croire que Charlie était près de lui, que c'était bien sa voix qu'il entendait. Il était toujours perdu dans ses pensées quand il entendit Peter refermer la baie vitrée.

Il ferma les yeux et sentit Peter s'approcher dans son dos. Les bras qui l'enlaçaient quelques minutes plus tôt retrouvèrent leur place. La chaleur du corps de Peter contre le sien le réconforta même s'il sentait que son ami se demandait comment lui annoncer une nouvelle pas forcément très bonne.
-Qu'as-tu découvert?
-Ton frère a bien été soigné dans un hôpital non loin du domicile de Patrick Frey sous le nom de Clark Erikson. Son état était sérieux...d'après le médecin qui s'est occupé de lui, il était très faible et il montrait des signes évidents de mauvais traitements.

Neal était particulièrement tendu et Peter pouvait le sentir trembler.
-Il s'en est sorti, Neal. Après de longues semaines de soins, il a pu quitter l'hôpital. Comme il était mineur, il a été placé dans un foyer. J'ai l'adresse...le médecin n'a pas pu m'en dire plus.
Un soupir de soulagement s'échappa des lèvres du jeune homme.
-Il est vivant...
-C'est plus que probable, en effet... Après une petite visite dans ce foyer, on devait pouvoir obtenir des renseignements plus précis.

Neal était soulagé même s'il pouvait encore sentir une certaine appréhension. Que pourrait-il dire à Charlie quand il le verrait? Il l'avait laissé dans cet hôpital et Charlie n'avait aucun moyen de savoir ce qui s'était passé. Peut-être avait-il cru que son frère l'avait abandonné. Il lui en voulait peut-être.
-Que dirais-tu d'aller voir ce qu'ils peuvent nous apprendre là-bas? Le foyer n'est pas très loin.
-Oui, bien sûr...

Le jeune homme se leva pour aller se préparer laissant Peter perplexe. Il s'était attendu à plus d'enthousiasme de la part de son ami même s'il comprenait que celui-ci puisse être nerveux. Ils prirent la direction du foyer pour jeunes en difficultés situé un peu à l'extérieur de la ville. Les services sociaux avaient décidé d'éloigner le jeune garçon de l'endroit où il avait été retrouvé et où il disait avoir vécu. Le médecin avait confié à Peter qu'il avait eu des doutes sur l'histoire que lui avait raconté son patient. Il en avait fait part à l'assistante sociale qui l'avait pris en charge.

En arrivant sur place, Neal fut le premier à sortir de la voiture et marcher vers l'entrée du bâtiment. Il observait attentivement autour de lui comme s'il pensait voir son frère parmi les jeunes gens discutant sur les pelouses. Peter posa une main dans son dos pour l'encourager à entrer dans le bâtiment. Il s'adressèrent directement à l'hôtesse d'accueil qui les orienta vers le bureau du directeur.

L'homme les reçut cordialement mais il eut un moment d'arrêt quand il leva les yeux vers Neal. Il se reprit rapidement mais Peter n'avait pas manqué son hésitation.
-Bonjour, nous sommes à la recherche d'un jeune homme qui a séjourné dans votre établissement en 1997-1998 après sa sortie de l'hôpital.
-Nous voyons passer beaucoup de jeunes gens et ça ne date pas d'hier. J'étais déjà le directeur à l'époque mais il va être difficile de vous renseigner si vous n'avez pas plus de précisions à me donner.
Peter décida de ne pas donner de suite le nom sous lequel Charlie s'était certainement présenté. Il voulait d'abord éclaircir un détail.

-Quand on est arrivé, je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer votre hésitation quand je vous ai présenté Monsieur Caffrey. Pourquoi?
L'homme devant sembla hésiter un instant, poussa un profond soupir et les deux hommes purent lire son émotion quand il leva les yeux vers eux. Le cœur de Neal se serra dans sa poitrine, craignant que cet homme ne soit sur le point de leur annoncer une terrible nouvelle.

-Quand j'ai croisé votre regard, ça m'a rappelé un de nos pensionnaire à qui vous ressemblez beaucoup.
-Clark Erikson...?
Le directeur parut surpris mais il finit par hocher la tête.
-Est-ce à propos de Clark que vous êtes là?
-En effet, que pouvez-vous nous dire sur lui.
L'homme se leva et marcha jusqu'à la fenêtre. Il resta un long moment immobile regardant le jardin qui s'étalait devant ses yeux.

-Monsieur Evans, nous ne sommes pas là pour fouiner dans vos affaires. Nous avons juste besoin de renseignements.
L'homme se tourna vers eux mais garda le silence. Ce qu'il s'apprêtait à leur dire semblait particulièrement douloureux pour lui. Peter ne fut pas étonné d'entendre Neal prendre la parole. Il n'avait pas de moyens légaux pour contraindre cet homme à parler mais Neal pouvait le convaincre de collaborer.

-Vous avez raison, Monsieur Evans, Clark et moi, nous nous ressemblons beaucoup. Ce n'est pas un hasard. Il s'agit de mon frère, mon frère jumeau. Nous avons été séparés et...
Le jeune homme était trop ému pour continuer et quand il lui prit la main, Peter la sentit trembler dans la sienne.
-Vous êtes Nicholas?
Neal sourit et hocha la tête. L'homme se rassit derrière son bureau et commença à raconter ce qu'il savait.

-Clark a été amené chez nous après avoir passé de longues semaines à l'hôpital. Il était physiquement en bonne santé mais on voyait immédiatement que quelque chose n'allait pas. Il parlait très peu, restait à l'écart des autres. J'avais lu le rapport du médecin et j'avais une petite idée de ce qu'il avait vécu. J'ai essayé de parler un peu avec lui mais il persistait à se murer dans le silence.
Neal avait baissé les yeux, son poing gauche calé contre sa tempe. Peter se pencha vers lui, inquiet.

-Neal, tout va bien?
Le jeune homme hocha la tête mais la grimace sur son visage disait le contraire.
-Il faisait la même chose... Souvent je le retrouvais assis sur le sol, dans sa chambre, les poings serrés sur ses tempes. Un jour il a fini par m'expliquer. Il m'a dit qu'il essayait de retrouver Nick, qu'il n'arrivait plus à l'entendre... Inutile de vous dire que j'ai tenté d'en savoir plus mais il a fallu de longues semaines avant qu'il me fasse suffisamment confiance pour me parler.
Neal sentit les larmes couler le long de ses joues. Son frère l'avait cherché aussi, à sa manière.

-Il m'a dit que Nick était son frère jumeau et qu'il lui parlait parfois dans sa tête. Mais il n'arrivait plus à l'entendre.
Neal leva les yeux vers l'homme face à lui qui ne parvint pas à soutenir son regard. La réponse était évidente, l'homme se sentait coupable mais Neal posa quand même la question.
-Qu'avez-vous fait?
-J'ai essayé de l'aider... Je l'ai amené parler à un psychologue. Il persistait à ne pas vouloir nous donner sa véritable identité et nous n'avions aucun moyen de vérifier ce qu'il nous disait.

Neal se redressa sur sa chaise. Peter pouvait sentir la colère qui faisait vibrer ses cordes vocales.
-Alors vous lui avez donné plein de petites pilules pour l'aider à oublier...?
-Il allait très mal... Il avait besoin d'aide...
-Pas ce genre d'aide... Vous avez essayé d'anéantir une partie de lui... Où est-il? Qu'est-ce qui s'est passé?
Le directeur de l'établissement regardait fixement ses mains, les serrant l'une contre l'autre pour les empêcher de trembler. Neal se leva et posa violemment ses deux poings sur le bureau devant lui.

-Où est Charlie?
L'homme le regarda et un triste sourire se dessina sur ses lèvres.
-C'est son vrai nom?
-Où est mon...
Neal s'arrêta brusquement comme si une douleur soudaine l'empêchait de continuer. Peter, le voyant vaciller, se leva et le saisit par les épaules. Le jeune homme avait, à nouveau les poings serrés contre ses tempes, le visage déformé par la douleur.
-Neal, qu'est-ce qui ne va pas?
-Charlie est ici... Je veux...le voir...

Evans se leva brusquement surpris par le changement dans la voix du jeune homme.
-Comment pouvez-vous savoir...? Personne n'est au courant.
-Il dit la vérité? Charlie est ici?
Peter aurait aimé secouer l'homme qui se dressait devant lui mais il sentait bien que, s'il lâchait Neal maintenant, celui-ci allait s'effondrer. Il aida son ami à s'asseoir sur un fauteuil près de la fenêtre. Recroquevillé sur ce fauteuil, le jeune homme se balançait lentement d'avant en arrière.

Peter se retourna vers Evans.
-Maintenant, vous allez me faire le plaisir de tout me raconter... Sans rien oublier.
-On a essayé d'aider Clark... Enfin Charlie. Au début, les médicaments semblaient le stabiliser un peu et il est parvenu à se confier un peu plus sans jamais vraiment se livrer totalement. Il a parlé des sévices qu'il avait subi, des jours passés, enfermé dans une cave avec Nicholas.
Peter sentait qu'il n'allait pas aimer la suite. Il s'agenouilla près de Neal et posa une main sur son genou alors qu'Evans poursuivait son récit.

-Je sentais que Charlie ne nous disait pas tout mais je ne parvenais pas à percer les murs qu'il avait dressé autour de lui. Un soir, il est parti se coucher, comme tous les soirs, il a pris ses cachets... On n'a rien vu d'anormal. J'avais l'habitude de faire un tour de vérification avant d'aller me coucher. Nous avons ici des jeunes en grande difficulté psychologique qui ont besoin d'une surveillance constante et rapprochée.
-Je me fous de vos autres pensionnaires... Pour le moment...

Neal se balançait toujours et Peter pouvait entendre les sanglots qu'il tentait d'étouffer. Il savait déjà... Il avait la certitude que son ami savait déjà ce qui était arrivé à son frère.
-Charlie était bien dans sa chambre. Il était étendu sur son lit. Ce n'est que lorsque j'ai vu une boîte de cachets, vide sur le sol que j'ai compris... Il avait avalé la totalité du contenu de la boîte...

Peter ferma les yeux. Il ne pût s'empêcher de faire le lien avec la mort du vrai Neal Caffrey et il comprit, à cet instant ce qui avait rapprocher Nicholas et Neal et ce qui l'avait poussé, sans doute inconsciemment, à s'approprier son histoire.
-On l'a transporté à l'hôpital dans un état critique. Les médecins ont réussi à le sauver mais depuis ce jour-là, il n'est plus le même. Les psychologues qui l'ont vu disent qu'il est absent, que son cerveau fonctionne mais loin de notre monde. Ils n'ont aucun espoir que son état s'améliore.
-Il est ici?

Peter avait murmuré cette question dans un souffle. Il avait peur, une terreur qui lui nouait la gorge et l'empêchait de respirer correctement. Comment Neal allait-il pouvoir faire face à cette nouvelle épreuve?
-Je ne pouvais pas le laisser dans un hôpital... On n'avait aucun moyen de retrouver sa famille alors j'ai décidé de m'occuper de lui. Il occupe une des chambre à l'étage.
Nicholas leva des yeux remplis de larmes vers Peter.
-Je veux voir Charlie...
Peter hocha la tête et fit signe à Evans de leur montrer le chemin. Neal eut besoin de l'aide de son ami pour gravir les quelques marches qui les menèrent à un long couloir. Evans s'arrêta devant une porte entrouverte... Ils restèrent un long moment immobiles dans ce couloir, attendant que Neal fasse les derniers pas qui le ramèneraient vers son frère.