Emma broyait du noir - activité qui lui devenait récurrente, par la grâce de dame Regina Mills.
Elle avait été raisonnable les deux premiers jours, et puis elle avait été saisie de peur à l'idée que, peut-être, Regina ne la rappellerait jamais.
Elle n'avait pas encore pu se dire Cette femme est mienne, que déjà elle songeait Elle ne l'est plus.
— Aïe ! jeta-t-elle, surprise, alors que Ruby venait de lui taper violemment sur l'épaule.
— Ne t'accoude pas comme ça, intima celle-ci, et prends un air moins lugubre.
— Depuis quand diable te soucies-tu de...
Elle n'eut pas le loisir de terminer sa phrase qu'une inconnue entrait dans le restaurant et que Ruby, avec un sourire nerveux et empressé qu'elle ne lui avait encore jamais vu, l'accueillait d'un ton plus artificiel encore que son sourire :
— Bonjour, madame. J'espère que vous avez fait bon voyage.
La nouvelle venue, une brune pincée entre deux âges, ne s'embarrassa pas de civilités.
— Eh bien, mademoiselle Lucas, toujours derrière ce bar ?
Le sous-entendu suintait littéralement du ton qu'elle avait employé. Je vois que l'ambition ne vous a pas étouffée.
Déjà, elle déplaisait à Emma, et elle ne l'avait pas seulement regardée encore.
— Comme vous pouvez le constater. Je vous sers quelque chose ?
— Auriez-vous enfin dans ce bouge quelque chose à manger qui ne risque pas de faire monter en flèche mon diabète et mon cholestérol tout en me laissant sur ma faim ?
Emma forma un sourire ironique et intervint, griffonnant sur son calepin :
— Bien, une salade verte sans sauce et un grand verre d'eau pour madame.
Les yeux de l'inconnue coururent se poser sur elle, la toisant avec un mépris qui lui rappela quelque chose.
— Vous êtes ?
— Emma Swan, pour vous servir.
Elle ne s'était pas départie de son inflexion ironique, et Ruby, les jambes cachées derrière le comptoir, lui envoya un léger coup de pied.
— Je vous donne la carte s'empressa-t-elle d'ajouter avec juste assez de servilité pour satisfaire Ruby sans duper une seconde l'inconnue, qui n'avait ni les yeux, ni la cervelle dans sa poche, estima-t-elle.
— Nous prendrons déjà une grande bouteille d'eau plate et une bouteille de Bordeaux, dit la femme en s'adressant directement à Ruby.
De toute évidence, Emma avait échoué à l'examen.
— Bien, madame Mills, je vous apporte ça tout de suite.
Madame Mills ?
Évidemment. Les chiens ne font pas des chats, pensa Emma, mi-amusée, mi-contrariée.
— — — —
Nous prendrons, avait dit la mère de Regina, et dix minutes plus tard, Regina elle-même l'avait rejointe, sans même gratifier Emma du signe de tête impersonnel qu'elle lui adressait d'ordinaire en public.
Malgré la frustration que Regina lui infligeait par son injonction de se tenir à distance, elle lui avait obéi, et n'avait marqué d'aucune façon l'intérêt qu'elle lui inspirait - elle commençait à deviner que l'arrivée de Cora Mills au même moment que ladite injonction n'avait rien d'une coïncidence.
Dévorée de curiosité, elle se montrait une serveuse plus zélée que de coutume, et se découvrit le besoin impérieux de nettoyer sur le champ toutes les tables alentours. Les deux femmes parlaient bas, aussi peu démonstratives de nature l'une que l'autre, et même en tendant l'oreille, Emma ne pouvait surprendre une miette de leur conversation depuis le comptoir.
Elle s'aperçut rapidement que, des deux, Cora était la plus loquace - mais d'une loquacité lapidaire, à l'efficacité plus brutale que celle de Regina, qui pourtant ne déméritait pas dans ce domaine.
Lorsque, son calepin à la main, elle vint s'enquérir de leurs choix d'entrées, elle coula un regard discret en direction de Regina qui, le dos droit et le menton haut comme toujours, lui offrait un profil impénétrable et lui semblait néanmoins plus guindée qu'à l'accoutumée. Les deux mains posées sur ses genoux, les cheveux épinglés sobrement en chignon bas sur son cou gracile, elle avait l'air... le mot qui lui vint à l'esprit fut sage, et bien que Regina sache se tenir correctement en toutes circonstances, sage n'avait jamais jusqu'à présent été un mot qu'elle aurait songé à associer à sa personne - trop de feu qui perçait, trop de volonté dans la mâchoire, trop de provocation dans le sourire si souvent carnassier.
— Une salade au poulet, l'informa Regina sans la regarder.
Cora haussa un sourcil - un haussement de sourcil diablement familier.
— Vraiment, ma chérie ? Dieu seul sait comment sont nourris les malheureux poulets de la vieille Lucas. Vous nous mettrez plutôt deux assortiments de crudités.
Au second passage, lorsqu'elle leur déposa leurs deux assiettes - un assortiment de crudités pour Cora, une salade au poulet pour Regina - et qu'elle feignit d'avoir complètement oublié le changement d'instruction, Regina lui jeta un bref regard perçant qui paraissait lui dire Tenez-vous tranquille. Elle fut enchantée d'être parvenue à la forcer à la regarder sans enfreindre aucune des règles qu'elle lui avait fixées.
Mais elle était nerveuse - c'est à dire qu'elle sentait Regina nerveuse, et que cette nervosité sous-jacente se répercutait sur elle, passait de l'une à l'autre comme si le secret qu'elles partageaient lui faisait office de pont.
Lorsqu'elle revint une troisième fois pour débarrasser les assiettes, la rigidité de Regina s'était encore accentuée. Ses gestes étaient contenus, dénués de la moindre souplesse - et elle n'avait pas mangé le quart de sa salade. En revanche, elle avait plié et replié sa serviette jusqu'à en faire un cygne plutôt réussi.
— C'est une couleur agressive, disait Cora, sans prêter à Emma la moindre intention.
Regina ne desserra pas les dents, tandis que sa mère poursuivait :
— Et vulgaire, si tu veux mon avis. Je ne crois pas que ce soit le genre de message que tu veuilles faire passer, ma chérie.
— Je ne cherche à faire passer aucun message, mère. Cette couleur me plait, voilà tout.
— Voyons, ne te fais pas passer pour plus bête que tu ne l'es. On cherche toujours à faire passer un message. Et puisque tu me forces à le dire, c'est une couleur de catin. Tu n'attireras ainsi aucun homme qui vaille la peine d'être épousé.
Machinalement, Regina porta la main à ses lèvres d'un rouge vénéneux, et Emma eut envie d'embrasser cette main et ces lèvres.
Elle aurait pu tirer plaisir du spectacle qu'offrait Regina subissant ce qu'elle-même faisait quotidiennement subir aux autres, victime du mépris qui était - cela ne faisait plus aucun doute pour Emma - sa langue maternelle, infusé dans ses biberons, distillé dans une éducation dont il était aisé de deviner les grandes lignes. Oui, elle aurait pu jouir du renversement de situation qui voyait Regina faire face à son maître en la matière, redevenir comme tout un chacun et trébucher sous les coups. Mais elle n'aurait pas été Emma, alors.
Elle avait du cœur. Jamais évidemment elle-même ne l'aurait formulé en ces termes - elle avait parfois douté d'en posséder un en état de fonctionnement normal. Eût-elle haï Regina qu'elle aurait compati. Mais elle l'aimait follement, et elle souffrit dans sa chair de l'humiliation méthodique à laquelle sa mère la soumettait en la morigénant comme une adolescente.
Et c'était donc là la fameuse Reine Cora qui inspirait de l'effroi à tout Storybrooke. Eh bien, elle, n'était pas impressionnée et ne lèverait pas le moindre petit doigt pour lui plaire.
Au quatrième passage, elle réussit à croiser le regard de Regina une seconde fois, mais ne parvint pas à le déchiffrer.
— Léopold ne t'en tient pas rigueur, expliquait Cora avec un petit sourire qui lui déplut souverainement.
— Et de quoi, je vous prie, pourrait-il me tenir rigueur ? Je ne crois pas lui avoir jamais fait offense.
Cora fit claquer sa langue, réprobatrice. Regina détourna les yeux.
— Ne joue pas à ça avec moi, Regina. Ni avec lui, d'ailleurs. Dieu merci, tu es encore ravissante quand tu veux bien en prendre la peine. Mais tu sais très bien que passé trente ans, une femme peut compter sur les doigts d'une main les chances qui lui restent de...
Elle s'interrompit et esquissa un geste d'agacement en direction d'Emma.
— Eh bien, pourquoi restez-vous plantée là ? Apportez-nous deux cafés.
Puis elle s'en détourna pour s'adresser de nouveau à sa fille.
— Ruby est tout de même moins empotée.
Regina haussa les épaules avec une indifférence qui confinait à la morosité, et Cora reprit le fil de son discours comme si elle ne l'avait jamais interrompu.
— Te faire désirer, ma chérie, est une chose que tu n'as plus le temps de te permettre. Le monde ne t'attendra pas, et j'attends que tu...
Forcée de s'éloigner, Emma n'entendit pas la suite, à son grand regret. Son palais fourmillait de tout ce qu'elle brûlait de dire, et les efforts qu'elle faisait pour ne pas réagir à la violence feutrée - car ce mépris était réellement une violence - de Cora la laissaient fébrile. Elle s'engouffra dans les toilettes, à la recherche d'un instant de silence et du calme qui commençait à lui échapper.
Regina y entra une ou deux minutes plus tard, et bien qu'elle espérât qu'elle n'y entrait que pour la suivre, elle ne lui donna rien qui puisse l'en assurer. Au contraire, elle s'employa à retoucher son maquillage - qui n'en avait guère besoin, remarqua Emma avec un regain d'espoir.
— Léopold ? lâcha-t-elle, l'air de rien, lorsqu'il devint évident que Regina n'avait pas l'intention de parler.
— Léopold White, lui concéda sa compagne, en s'essuyant les mains.
— Le sénateur ? Vous connaissez le sénateur White ?
— Assez pour qu'il me demande en mariage.
Emma ouvrit des yeux effarés.
— Mais il a au moins quatre-vingt-dix ans !
Regina leva les siens au ciel.
— Soixante-quatre. Il a soixante-quatre ans.
— C'est du pareil au même ! Qu'est-ce que vous pourriez bien retirer d'un mariage avec un vieux ?
— Vous êtes parfois d'une naïveté confondante. De l'argent, de l'appui, de l'influence.
— J'ignorais que la prostitution faisait partie de vos compétences, commenta Emma, acerbe.
— N'allez pas trop loin, la mit en garde Regina, qui avait pâli.
— Vous avez peur des mots, maintenant ? Elle vous traitait de catin il y a un instant, mais elle ne répugnerait pas à vous vendre ?
— C'est une tractation comme il s'en fait tous les jours, et encore une fois, vous êtes bien naïve si vous pensez que la politique, sans alliance...
— Je me contrefiche de la politique, la coupa Emma, mais je ne veux pas vous voir l'épouse d'un vieux croulant.
Elle grimaça, et ajouta :
— D'un vieux croulant républicain, qui plus est.
Cette fois, Regina sourit avec une ironie presque palpable.
— Mon dieu, Emma, pour qui au juste croyez-vous que je vote ?
Sa seconde grimace dut être comique, parce que Regina se fendit d'un nouveau sourire, sincèrement amusé.
— Du reste, je n'ai jamais dit que je comptais l'épouser.
— Vous n'avez pas non plus dit le contraire.
Leurs mains s'effleurèrent lorsqu'elle s'éloigna du lavabo, et Emma lut brièvement dans les yeux de Regina quelque chose qui ressemblait à un désir de transgression. Et sans savoir ce qui l'en rendait si certaine, elle ne douta pas qu'elle pourrait l'embrasser, là maintenant, et qu'elle ne l'en empêcherait pas. Mais elle n'en fit rien, et recula encore pour s'en épargner la tentation, faisant ainsi preuve d'une délicatesse qu'elle ne se serait jamais soupçonnée.
— Je vous sauverai, savez-vous ?
Elle avait lancé cette phrase dans l'idée de faire passer cela pour une plaisanterie, mais elle sonna terriblement sérieusement à ses propres oreilles.
Regina ne s'y trompa pas, qui rit - mais d'un rire forcé qu'elle estima probablement nécessaire.
— Qu'est-ce qui vous fait penser que j'en ai besoin ?
— Vous ne me diriez pas tout ça, vous qui ne me dites jamais rien, si vous ne m'appeliez pas à l'aide.
— Quelle présomption ! Vous prendriez-vous donc pour une sauveuse ? Belle sauveuse en vérité ! Vous êtes incapable de vous sauver vous-même.
Elle devenait mordante, lointaine - la Regina des premiers jours. Celle pour qui sauver la face prélavait sur tout le reste.
— Vous devriez y retourner, conseilla Emma.
En elle, le désir de gifler Regina, de la secouer, de la brusquer, et celui de la prendre dans ses bras s'affrontaient dans un combat presque physiquement douloureux.
— Grand merci, railla Regina, que deviendrais-je si vous n'étiez pas là pour me dire ce que je dois faire ?
Et elle quitta la petite pièce sans un regard, l'abandonnant à ses pensées, qu'elle dut à son tour abandonner pour leur apporter les cafés si civilement demandés par Cora. Elle s'accrochait à la maigre consolation d'avoir d'une façon ou d'une autre touché juste, pour susciter une réaction aussi viscérale, un repli sur soi aussi instinctif. Elle devinait qu'il devait être insupportable pour Regina qu'elle ait assisté au numéro de dressage de sa mère. Et pourtant, pourtant, elle savait, elle devait savoir, qu'elle était dans les toilettes lorsqu'elle s'y était rendue - ne savait-elle pas toujours tout ?
Elle mit un point d'honneur à déposer la première tasse devant Regina, qui tendit le bras pour s'emparer du petit carré de chocolat déposé sur le coin de sa soucoupe, davantage pour s'occuper les mains, jugea Emma, que par envie de le manger. Cora lui adressa un regard peu amène.
— Du chocolat, Regina ? Qu'avions-nous dit à propos du chocolat ?
Emma fut prise d'une brutale envie de lui jeter son café à la figure. Au lieu de quoi, se penchant pour le poser sur la table, elle en renversa la moitié sur ses genoux. Cora poussa un cri au contact du liquide brûlant et se leva précipitamment.
Simple maladresse, aurait estimé un spectateur lambda. Mais à en croire les yeux écarquillés de Regina, il ne lui avait pas échappé qu'Emma l'avait fait exprès.
Et elle ne le regrettait pas, malgré les prunelles pleines de rage que Cora dardait sur elle. Jamais, au plus haut de leurs affrontements, Regina n'avait affiché une telle expression, et elle commençait à comprendre que, comme le lui avait dit Ruby des semaines - une éternité ! - auparavant, le courroux de la fille n'était rien mesuré aux foudres de la mère.
Mais Emma n'avait pas grandi à Storybrooke, là où le temps semblait s'être arrêté et où chaque être humain paraissait figé dans un rôle duquel il n'imaginait pas possible de s'extraire. Et si Cora Mills était le croquemitaine du village, Emma avait déjà rencontré de vrais monstres - et les avait déjà vaincus. Aussi se composa-t-elle une moue platement désolée et, par-dessus le visage baissé de Cora qui évaluait les dégâts sur son tailleur, savoura-t-elle l'incrédulité qui colorait celui de Regina.
Surprendre une telle femme valait son pesant d'or.
Cora releva la tête et articula avec hargne :
— Vous pourrez pointer au chômage dès cet après-midi. Comptez sur moi pour m'en assurer.
Si Emma avait espéré le moindre soutien de la part de Regina, et elle n'en espérait aucun, elle en eût été pour ses frais, car celle-ci enfonça vigoureusement le clou, d'une voix égale et glacée :
— Allez-vous encore longtemps jouer les potiches ? Pourquoi vous paie-t-on, au juste ? Apportez-nous des serviettes !
Non, les chiens ne faisaient décidément pas des chats.
