Jayma-crikette : merci de ta review :)

Bonne lecture à tous ! :)

Chapitre 25 : Je préfère un futur imprévisible à un futur imposteur [Maurice Schumann]

L'hiver engourdissait le château et ses occupants. L'absence de neige pesait de plus en plus, et les deux enfants passaient du stade « pile électrique » à « léthargique », dans la même journée, au grand dam de la santé mentale de Merlin. Ils se réveillaient un matin surexcités, avec une énergie exceptionnelle, prêt à commettre les pires bêtises du monde, avec l'envie de courir dehors et dedans à toute vitesse, faisait tourner en bourrique leur pauvre gardien qui ne savait plus où donner de la tête... Puis s'arrêtaient brusquement, et s'ennuyaient ferme, indifférents à toutes les propositions de Merlin pour les distraire, et rien ne pouvait les intéresser. C'est assez agaçant, et mettait les nerfs du jeune homme à rude épreuve. Bien sûr, il ne pouvait pas vraiment le reprocher aux deux petits, qui avaient de bonnes raisons de se comporter ainsi : le bref passage de Gwen dans leur vie, à la manière d'une comète, qui leur manquait, le premier chagrin d'amour d'Arthur, le père de Morgana qui lui manquait, l'enfermement, un Uther distant, plus encore que d'habitude...

Mais il avait parfois des difficultés à ne pas s'emporter lui aussi, et à crier sur les enfants. Aussi prit-il la résolution de faire une garde alternée avec Aéléïde. La vieille femme n'avait pas la forme physique de Merlin, elle ne pouvait pas courir après les petits, jouer à cache-cache avec eux, faire des batailles de coussins ou des cabanes. Elle ne pouvait pas crapahuter dans le château des cuisines aux chambres pour répondre aux moindres désirs exigeants de sales gosses affamés. Mais pour quelques heures dans la journée, elle accepta d'offrir la liberté à Merlin. Elle veillerait sur eux, et Morgana et Arthur acceptaient de ne pas se comporter en terreur en échange.

Quant à Merlin, il gagnait un peu de temps pour respirer. Mais pas pour se reposer. Il retournait dans la tour. Les leçons d'Arthur suivaient les saisons : plus de cours d'épée, d'équitation, plus de leçons sur la nature avec applications à la clé... Ses cours théoriques prenaient également bien moins de temps qu'auparavant, et donc parallèlement offraient moins de possibilité à Merlin de progresser dans son ménage de la tour. Vu combien il avait failli devenir fou, il avait choisi de faire une pause en restant loin des mystères qu'elle recelait, en attendant de retrouver sa lucidité. Trois jours plus tôt, cependant, Uther l'avait croisé dans les couloirs, portant le linge du prince à la blanchisserie, et lui avait demandé avec un sourire cruel comment se passait ce travail annexe.

Stupéfait que le roi s'en souvienne, car il n'avait pas eu l'air de s'y intéresser jusque-là, il n'avait pu que balbutier des banalités, précisant que la zone sur laquelle il travaillait était difficile d'accès. Uther n'avait rien dit en retour, mais son regard pénétrant avait été plus clair que n'importe quels mots qu'il aurait pu prononcer. Le souverain n'avait absolument aucun intérêt dans le déblayage de la tour, mais c'était une punition. Une punition qui blessait Merlin, et le maintenait loin d'Arthur, même si c'était pendant une ou deux heures par jour. C'était tout ce que le roi désirait. Empêcher cet idiot de gagner la place d'un père dans le cœur de son fils. Il ne voyait pas que la partie était perdue d'avance.

Mais obéissant, et finalement content de s'échapper un peu de la surveillance des petits, Merlin rejoignit avec une presque gaieté la tour Nord. Il refusa de se laisser aller au pessimisme en voyant sur le mur de gravats les traces de sa folie : les pierres marquées de ses poings, la poussière, le sang sur le sol. Instinctivement, il caressa ses phalanges qui avaient été abimées dans l'entreprise.

- Tout va bien se passer, cette fois, se murmura-t-il à lui même.

Il fallait juste qu'il réfléchisse. Au début, tout avait été simple. Juste dégager les pierres effondrées, les meubles brisés. Rien de tout cela n'était vraiment solide. Mais là, c'était le cœur, le nœud du problème. Un effondrement, qui formait un véritable mur. Il avait essayé comme un butor de foncer dans le tas, de taper jusqu'à créer une ouverture. Mauvaise solution. Il devait progresser lentement, pierre par pierre, sans forcer quoi que ce soit, et surtout faire attention à ce qu'il déplaçait. Ou il risquait de tout faire tomber, sur ses pieds.

Armé de ses nouvelles certitudes, et d'un calme tranquille, il s'arrima à la tâche. Il avait ressenti sentiment de plénitude en revenant dans ce lieu, comme si la magie qui l'imprégnait encore le reconnaissait et le saluait doucement. Il laissa faire ses mains sans focaliser son esprit dessus. A son grand étonnement, cela fonctionna. Au delà de ses espérances. Ses mains devinaient où aller, elles effleuraient les pierres, sentaient celles qui branlaient de celles qui étaient trop fermement accrochées. Il les caressait, et tranquillement, les dés-emboitaient de l'écheveau mural d'éboulis. Et progressait doucement. Et jamais sans vraiment y penser. La seule chose à laquelle pensait son esprit était la lettre de Gorlois.

..

Il n'en avait toujours pas parlé à Morgana, toujours incertain de la marche à suivre. Il n'avait pas de doute sur la réaction de la fillette : elle sauterait de joie, passerait des vêtements chauds, empaquetterait ses affaires préférées et courrait rejoindre son père. Arthur, lui serait maussade, car il perdrait sa compagne de jeu. Gaius ne dirait rien des implications de Merlin dans cette affaire. Restait la réaction d'Uther à prévoir.

Techniquement, il semblait possible de faire sortir Morgana du château sans qu'Uther ne s'en aperçoive. Le problème était plutôt l'après. En combien de temps le roi s'apercevrait-il de la disparition de sa filleule ? Un jour ? Deux ? Une semaine ? Jamais il ne venait visiter les deux enfants, jamais il ne se mêlait à leurs jeux. Mais parfois, de loin en loin, il convoquait l'un des deux, ou les deux, et demandait un compte rendu de leur journée. Pour les féliciter sur leurs progrès en grammaire ou en calcul mental. Ou les conviait à dîner avec lui un soir, essayant le temps d'un repas de se comporter en père aimant et attentif, qui n'ignore rien de la vie de son enfant. Il échouait assez lamentablement, du point de vue de Merlin, mais Arthur buvait chacun des mots de son père comme s'ils avaient été paroles divines. C'était les seuls moments où Uther voyait les enfants. Malheureusement pour Merlin, c'était très irrégulier. Il ne prévenait pas une semaine à l'avance, il convoquait dans l'heure qui suivait.

Gorlois promettait de récupérer sa fille, de faire le voyage vers Tintagel au grand galop, pendant trois jours. Et d'écrire à Uther dès l'arrivée dans leur demeure pour lui annoncer ce qu'il avait fait. Il fallait compter trois à quatre jours de voyage minimum, entre Tintagel et Camelot, pour un coursier normal, dans des conditions climatiques clémentes. Le temps pour les Tintagel de faire le voyage, puis la lettre de parvenir à Camelot, cela faisait presque une semaine, donc, où il faudrait dissimuler l'absence de la petite fille au suzerain. S'il y avait convocation, Merlin pouvait toujours provoquer une faiblesse passagère de la gamine, un rhume, n'importe quoi. Sauf si Uther s'en apercevait. Merlin serait alors doublement puni. Pour sa collaboration avec Gorlois, et pour son mensonge.

Il y avait trop de risques, trop d'inconnues dans cette affaire : le temps de trajet jusqu'à Tintagel. Savoir si Morgana, bien que bonne cavalière, supporterait un voyage au galop non stop pendant trois jours, alors qu'elle était habituée au faste d'un carrosse. Savoir quand Uther s'en apercevrait. Sans compter tous les gens qui croisaient et saluaient Merlin et les deux enfants tous les jours. Tous ces nobles, chevaliers, gardes, serviteurs, qui s'amusaient des piaillements des petits, dans les pieds de Merlin. Le jeune sorcier leur souriait toujours à tous chaleureusement. Merlin n'avait pas de contrôle sur eux. Aéléïde ne dirait rien. Gaius non plus. Arthur tiendrait également sa langue si on le lui demandait, même s'il allait ronchonner. Mais Dame Blanche de Castille (1), qui passait toujours une main chaleureuse sur les boucles blondes d'Arthur et effleurait le front de Morgana quand ils la croisaient, ne risquait-elle pas de se rendre compte qu'il manquait brusquement quelqu'un ? A partir de là, comment prévoir ce qui se passerait ? Au hasard d'une conversation, elle mentionnait au roi qu'elle avait croisé Arthur sans Morgana. Avant hier. Et puis hier aussi. Et ah tiens, même ce matin. Uther n'était pas idiot. Il croiserait les informations, découvrirait le pot aux roses. Se vengerait sur Merlin avec colère.

Restait une solution pour Merlin : permettre l'évasion de Morgana, mais tout de suite après, aller se livrer au roi. Se jeter à ses pieds, expliquer que Gorlois lui avait forcé la main, qu'il n'avait pas eu d'autre choix... Uther ne pourrait lui en vouloir pour trahison. Le seul chef d'accusation qu'il aurait contre Merlin serait la désobéissance, mais limitée par le repentir immédiat. S'il n'y avait eu que lui même dans la balance, le sorcier n'aurait pas hésité. La solution était la plus sure pour lui. Mais deux inconvénients se présentaient également : La relation Uther-Gorlois s'en trouverait profondément entachée, mais également celle entre Gorlois et Merlin, alors que le noble avait toujours estimé le gardien de sa fille. Deuxième problème, si Merlin disait tout trop tôt, Uther jetterait sur les talons des fugitifs une petite armée, qui les rattraperait peut être. Et s'il laissait volontairement s'écouler du temps pour permettre à Gorlois de chevaucher à bonne distance, Uther se méfierait de son brusque repentir. Pourquoi si tard après la trahison ? Merlin danserait alors sur un fil en équilibre à plus de quinze mètres de hauteur. Dangereux.

Il avait beau retourner le problème dans tous les sens depuis quelques jours, en même temps qu'il travaillait dans la tour, tout cela lui paraissait insoluble. La lettre, qu'il gardait toujours sur lui de peur que Morgana et Arthur fouille dans sa chambre en son absence (les deux garnements n'en étaient pas à leur coup d'essai. Ils avaient un jour fouiné dans les affaires de Galahad, après une leçon d'escrime. Le maître d'arme n'avait pas apprécié) le brûlait dans sa poche. Il la sentait pulser contre lui comme une marque au fer rouge.

Prends une décision, se morigéna-t-il. Et tiens-toi y. Prends une décision.

...

Puis vint LE jour. Un grand jour. A un quadruple niveau. Il allait se produire aujourd'hui quatre grands évènements, mais au matin Merlin n'en envisageait alors qu'un seul : la fuite de Morgana le soir même, d'après la date de la lettre de Gorlois. La petite n'en savait toujours rien. Merlin avait rassemblé à sa place quelques affaires, et préparé des vêtements très chauds qu'elle pourrait mettre rapidement au milieu de la nuit, quand Merlin viendrait la tirer de son sommeil. Il avait enfin pris sa décision, le cœur lourd : Morgana partirait. Et il irait prévenir Uther au matin. Il laisserait ainsi un délai raisonnable à Gorlois, prétextant que ce dernier l'avait assommé pour justifier au roi le temps qu'il avait mis à rapporter l'incident. Lorsqu'il rendrait Morgana à son père, il informait également Gorlois de son plan, et lui donnerait le choix de l'accepter ou de laisser sa fille ici. Merlin ne faisait pas ça par égoïsme, pour se protéger. Il faisait ça pour les deux seules choses importantes qui existaient dans ce monde. Deux bouts d'innocence aux yeux si clairs que le soleil d'hiver éclairait leurs pupilles d'un éclat particulier. Morgana et Arthur. Ils étaient l'unique priorité de Merlin. Rendre les bouts de chou heureux. Morgana le serait en retrouvait son papa. Et Arthur le resterait si son gardien-meilleur ami était à ses côtés, et ne se faisait pas brutaliser par son père. Merlin protégeait ce qu'il avait de plus cher au monde : son prince. Comme toujours.

Mais pour l'heure, il était tôt le matin, et Merlin ignorait encore comment allait se dérouler cette journée. Les deux petits étant dans une phase léthargique, en mode grognon qui ne voulaient rien d'autre que bouder pour montrer leur mécontentement à la face du monde, il haussa les épaules et sortit chercher Aéléïde. Elle accepta immédiatement la surveillance des gamins. Elle avait du tricot à terminer, mais elle pouvait tout aussi bien le faire en veillant sur eux, lorsqu'ils étaient dans cet état de maussaderie. Merlin se promit de leur proposer quelque chose de drôle cet après-midi. En attendant, il se dirigea vers « sa » tour comme il aimait l'appeler, avec un pas presque guilleret.

Comme d'habitude, il laissa ses pensées dériver tandis que ses mains s'activaient. Il se sentait bien. Rasséréné par le fait d'avoir enfin pris une décision définitive pour Morgana, son esprit était libre. Il se sentait heureux. Il avait même oublié pourquoi il était là, pourquoi il cherchait autant à pénétrer dans la tour. Le retour chez lui lui paraissait annexe. C'était étrange, d'ailleurs, cette alternance des périodes. Des instants où la volonté de retrouver son foyer le brûlait tant qu'il en souffrait et d'autres où il oubliait complètement son ancienne vie. Il en était là de ses réflexions lorsqu'un rai de lumière pure et blanche s'accrocha à sa pupille, manquait de le brûler.

Il cligna plusieurs fois des yeux pour s'habituer à la crue lumière. Dans la première partie de la tour, il n'y avait pas de fenêtre. Juste des trous dans la toiture, qui laissait passer le soleil froid de l'hiver, et lui offrait de quoi voir. Mais ces nombreux trous étaient tous minuscules, et obscurcis par la poussière, la charpente en morceau, le bois des poutres qui traversaient le plafond... C'était donc assez sombre, ce qui expliquait pourquoi la tour était un tel repère de chauve souris et de chouettes. Mais Merlin s'était habitué à la semi obscurité, et ça ne lui faisait rien. Mais là... Il venait de creuser le premier trou, la première ouverture dans le mur d'éboulis. Un trou tout petit, de la taille d'un poing fermé à peine. Pile à hauteur d'yeux de Merlin, et pile en face d'une immense fenêtre, expliquant la blanche lumière qui l'éblouissait.

La tour Nord était beaucoup plus haute que la chambre d'Arthur, l'une des plus hautes du château. Ne la disputait en hauteur que la Tour Sud, et le Donjon, mais tous deux comportaient à leur sommet des greniers, donc pas percés de fenêtre. Jamais il n'avait eu pièce plus illuminée dans toute la citadelle. Merlin resta muet à contempler la lumière, s'y habituant progressivement. La fenêtre prenant un pan entier de mur, deux fois plus large que celles de la chambre d'Arthur, pourtant la plus belle du château. Il se souvint soudain des mots de Cléora « Connaissez-vous plus belle pièce, plus éclairée, que la chambre d'Arthur ? ». Sur le moment, sa seule réponse avait été non. Il venait de faire démentir sa propre réponse. Du peu qu'il en voyait, la pièce était magnifique. Uther avait offert à sa femme et la meilleure amie de celle-ci un écrin splendide, probablement le seul capable de protéger la beauté des deux femmes.

Plus encore que la magnificence du lieu, c'était le calme et la douceur qui s'en dégageait qui fit se stopper Merlin. Il avait inexplicablement envie de pleurer. Un lieu de tendresse et d'amour. Un lieu de recueillement, maintenant que ses propriétaires ne viendraient plus jamais le visiter.

Il finit par enfin sortir de sa torpeur, et continua le travail de ses mains, machinal, jusqu'à dégager un trou assez gros dans lequel il glissa son corps fluide. L'espace n'était pas gros, mais Merlin non plus. D'abord ses mains, puis sa tête, il laissa ensuite y tomber son corps, et passa de l'autre côté. Il avait réussi. Ce fut le premier grand évènement de ce jour.

Longtemps, il resta assis sur le sol à contempler la pièce. Comme il l'avait pressenti, cette partie-là de la tour avait été totalement épargnée. Un demi-cercle de perfection conservée malgré toutes ces années. Deux trous dans la toiture déséquilibraient la beauté du lieu, tout en créant deux puits de lumière dans lesquels la poussière scintillait, comme des éclats de fée.

En face de Merlin, la haute et large fenêtre qui déversait sa lumière froide du soleil d'hiver, qu'aucun obstacle ne venait gêner. Il faisait presque chaud. Le sol était fait d'un parquet de bois sombre, qui avait dû coûter très cher, et qui s'agrémentait de très nombreux tapis épais et désormais décolorés par les années. Les murs, au lieu de la pierre lavée à la chaux, solides mais froids, étaient lambrissés de bois. Blanc, le bois. Accentuant la luminosité de la pièce. Chacun des meubles présents épousaient la forme arrondie de la tour. Deux fauteuils étaient présents, et Merlin voyait les restes d'un troisième à moitié enseveli.

La pièce avait de toute évidence conçue selon les moindres désidératas des deux femmes, et Uther et Gorlois avaient cédé à chacun de leurs caprices. Un temple à la gloire de la magie, mais également de la féminité. Certaines parties du mur s'agrémentaient de lourdes tentures colorées, accordées aux tapis. Tout, des étagères aux coussins des opulents fauteuils, respirait le bon goût et la douceur d'une femme. Ygerne et Vivian y avait insufflé une touche de femme, une touche de grâce. Elles s'étaient créé un cocon de bonheur.

Engourdi d'avoir été assis aussi longtemps, Merlin se redressa, fit un pas... et buta dans quelque chose. Il se pencha. Et ramassa un hochet d'enfant, peint avec de l'or et du rouge. Un minuscule poinçon de dragon était gravé sur le manche. Destiné à Arthur, sans aucun doute. Ses yeux humidifièrent. Il releva la tête.

Il cligna des yeux, croyant subitement devenir fou.

Deux fantômes bien plus consistants qu'ils ne devraient l'être se tenaient devant lui. Blonde Ygerne, assise dans un fauteuil, à peine ronde, jouait avec le hochet que Merlin tenait dans ses mains. Elle souriait tendrement, agitant le jouet près de son ventre.

- Tu aimes les grelots ? sourit-elle en caressant son ventre. Tu entends, mon fils ?

L'objet tintait comme du cristal, faisant résonner dans l'air des notes dont la perfection frôlait la pureté. Merlin, tétanisé, n'osait bouger.

- Ygerne ! s'écria la voix chaleureuse de Vivian. Cesse de croire que c'est un garçon !

Son amie se tenait près de la grande fenêtre, elle laissait les rayons de soleil du printemps la caresser. Sa robe bleue légère soulignait ses formes à merveille. Elle approchait du terme, et bientôt l'éclat de sa beauté et de ses grands yeux noirs se faneraient, dévastés par l'infection contractée le jour de son accouchement. Rester debout semblait lui peser, et elle chuchota quelques mots. Merlin ne fut pas surpris outre mesure de voir s'avancer vers elle un siège dans lequel elle s'assit avec soulagement.

- C'est un garçon, je le sais, ronronna Ygerne avec amour.

- C'est une crevette, répliqua Vivian les yeux pétillants de bonheur.

- Mais une crevette mâle, insista Ygerne, sous l'éclat de rire de son amie.

Un instant le silence régna, calme et tranquille. Exactement la même atmosphère qu'il avait ressenti Merlin en entrant dans la pièce. Ce fut Vivian qui le brisa, en faisant voler vers elle un livre qu'elle commença à feuilleter.

- Tu ne devrais pas faire ça, la morigéna son amie. Je croyais qu'utiliser la magie t'épuisait. Et puis Uther n'aime pas ça.

Nous sommes chez nous ! Dans notre paradis, Ygerne ! Uther nous l'a offert, je compte bien en profiter. Un jour nous remplirons cette pièce de jouets et de jeux pour nos deux fils... En attendant, je peux y pratiquer mon art. Quant à ma magie, elle m'épuisait c'est vrai, mais ces derniers jours, ce n'est plus du tout pareil. Je crois que mon fils me... prête la sienne. Me soutiens. Je...

Merlin avait lâché le hochet. Et d'un coup, la scène disparut. L'odeur de fleurs printanières qui avait accompagné les fantômes et la vision disparut avec elle, la luminosité elle-même changea. Ahuri, le jeune magicien regarda l'objet tombé à terre. La force de la vision l'avait terrassé. Ce n'était pas seulement une illusion de son esprit dérangé, c'était un véritable souvenir. La magie avait tant imprégné les lieux et les objets de cette pièce qu'ils conservaient en eux le souvenir de leurs propriétaires. Qu'à un simple hochet se rapportait une scène de la vie courante des deux femmes qui l'avait hanté.

Son esprit s'emballa. Tout le monde était-il capable de voir les esprits, les souvenirs qui se dessinaient ? Ou était-ce sa magie qui répondait à celle inscrite dans la mémoire du temps ? Si tout le monde le pouvait... Uther retrouverait sa femme. Il lui suffirait de toucher un objet, et il reverrait sa femme, sa vivacité d'esprit, sa beauté et sa tendresse. La magie lui offrirait des souvenirs de sa femme ! Elle offrirait à Arthur l'amour d'une mère ! La perspective fit presque chavirer Merlin.

Il se mit soudain à rêver, trop vite et trop fort : Uther qui pardonnait à la magie… Gorlois et Uther se réconciliaient… Morgana revenait vivre au château pour l'éternité… Merlin débridait ses pouvoirs… Merlin expliquait son hérédité magique à Morgana… Uther le nommait précepteur magique de la petite… Arthur et elle grandissaient en tant que frère et sœur, mais trop proches pour le rester éternellement… Arthur devenait chef des armées… Morgana magicienne de la cour… La douceur de la jeune femme n'avait d'égal que sa beauté, le royaume resplendissait.

Les images se succédaient dans son esprit, sans un mot, si vite qu'il ne parvenait qu'à les capter, sans parvenir à les arrêter.

Gorlois s'éteignait… Uther le suivait de peu dans la tombe, au terme d'une longue vie de règne juste et bonne… Arthur prenait la couronne... Morgana, à ses côtés, était plus belle que jamais... Sans surprise, elle acceptait de devenir sa femme, alliant magie et pouvoir sur le trône... Période de faste de nouveau… Le ventre de la reine s'arrondissait sous le regard amoureux de son époux... Arthur entourait sa femme d'amour et de bonheur... Puis le terme de la grossesse de Morgana, ses cris de douleur dans son lit, et sa délivrance, enfin. Le premier cri du nouveau né. Ses yeux qui s'ouvrent pour la première fois et qui se posent sur le monde. Deux billes d'acier bleuté, froid et tranchant.

- NON ! hurla Merlin de toute la force de ses poumons.

Comme une glace vole en éclats lorsqu'elle est percutée par un objet contondant, le défilement infernal s'arrêta. Merlin haleta, en sueur.

- Mordred, murmura-t-il. (2)

Il ne pouvait ignorer à qui appartenait le regard de glace, même s'il ne l'avait vu que trois fois dans sa vie. Les pupilles du jeune druide, murmurant que jamais il n'oublierait ce que Merlin venait de faire le hantait encore. Jamais il n'oublierait. Mordred, enfant incestueux d'Arthur et Morgana dans cette terrifiante vision de l'avenir.

Des mots flottaient dans l'esprit du sorcier, qui se traîna jusqu'à un mur et se laissa couler contre, pour s'assoir et envelopper ses genoux de ses mains, se recroquevillant en position fœtale. Des mots étranges, sans forme et sans consistance, mais dont il comprenait parfaitement la teneur. Si Uther pardonnait à la magie, le futur que Merlin avait entraperçu se réaliserait. Quinze ou vingt années de faste pour le royaume, puis la naissance de Mordred précipiterait tout dans le chaos le plus total, pour vingt années. Le fils tuerait le père, à Camlann. Merlin ignorait d'où lui venait cette certitude, mais c'était ainsi. Plus puissante que la grotte de cristal elle-même, la vision avait une réalité effarante.

Les mots prirent soudain forme dans l'esprit de Merlin : « Ne change pas le passé. Seul le futur se dessine dans le sable »

Il se recroquevilla davantage et pleura, hébété par l'expérience qu'il venait de vivre. Il pleura pour Arthur, qui supporterait encore des années son père distant. Il pleura pour Morgana, amputée de sa magie et bientôt amputée de son père, ramenée sous le joug d'Uther. Il pleura pour lui-même, l'idiot réprimant son don. Il pleura pour tous les sorciers qu'il connaissait et tous les druides qu'il ne connaissait pas. Il pleura pour les prochaines années sous le règne d'Uther, en attendant la prise de pouvoir d'Arthur. Pour que s'entraperçoive le glorieux futur du plus grand roi de toutes les terres d'Albion.

Longtemps il resta là prostré. Combien de temps, il l'ignora. Lorsqu'enfin il se redressa, il tendit craintivement la main vers le hochet abandonné sur le sol à trois mètres de là. Il avait besoin de retrouver la lumineuse présence des deux femmes enceintes pour retrouver sa paix intérieure. Sa main se referma sur le manche de bois rouge poli.

Il ne se passa rien.

Il se concentra plus fort. Rien. Un immense soulagement étreignit son cœur. Le souvenir avait été libéré par Merlin, et il ne pouvait revenir. Uther ne pourrait jamais revoir sa femme vivre dans ses souvenirs. Uther ne pardonnerait jamais à la magie. Paradoxalement, cela fit plaisir au sorcier. Car jamais sa vision ne se réaliserait.

...

(1) Comment ça c'est historiquement pas juste ? ^^ M'en fous, j'suis pas historienne ! Loin de là, même ! ^^

(2) O_o C'est quoi cette vision ?! Avec Mordred ?! J'avais jamais prévu ça moi ! JAMAIS mon époux ne devait apparaître comme ça, à l'improviste ! J'vous jure que c'est vrai !

Sinon, j'ai parlé de quatre grands évènements : en voilà un, la pénétration de Merlin dans la pièce épargnée de la tour. Vous connaissez le quatrième, la remise de Morgana à Gorlois à l'insu d'Uther. Des propositions pour les évènements deux et trois ? :) Récompense à qui trouvera !

Prochain chapitre le Sa 5 Juillet... Sauf qu'il est plus que probable que, étant à Londres ce jour là, la publication se fasse avant ou après (avant si j'avance dans l'écriture d'ici là, après si ce n'est pas le cas... ^^)

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