Chapitre 24
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Effectivement, John était très certainement énervé. Et légitimement, merci bien.
Légitimement ?
Le médecin se plia en deux dans le fauteuil, ses bras reposant sur ses cuisses, et attrapa ses cheveux pour gémir sa frustration.
Le champ était libre : s'il voulait sortir sans avoir à s'engueuler avec l'autre habitant de la maison, c'était maintenant. Pourtant, si son cerveau fut effleuré de cette pensée une seconde, il ne la considéra même pas vraiment. C'était hors de question. Ce n'était pas le moment.
John tendit une main tremblante vers son téléphone portable. Il avait ouvert l'application de ses SMS sur la conversation avec Sherlock et observait l'espace blanc dans lequel il était censé écrire ce qu'il avait à dire. Mais rien ne venait. « Excuse-moi » ? « Je ne regrette pas de t'avoir rencontré » ?
Pourquoi Sherlock rendait-il tout ça encore plus compliqué en emmêlant leur rencontre et les événements concernant les loups ? Pourquoi était-ce si important pour lui que John ne regrette pas d'avoir sauvé cette fillette, comme si ce fait remettait également le demi-loup en question ?
C'était ridicule. Sherlock n'était jamais aussi sentimental. Il n'était pas vexé par ce genre de stupidité, il ne prenait pas en considération la notion romantique à souhait affirmant que Je ne regrette rien de ce qui m'a mené jusqu'à toi puisque sans ça, nous ne nous serions pas rencontrés.
John avait eu le temps de se lever et de commettre des cent pas rageurs dans le salon, à défaut d'avoir autre chose à faire. Il s'arrêta net quand cette pensée lui tomba dessus.
Sherlock n'était pas sentimental. Sherlock était logique. Logique d'une façon tout exaspérante.
Sherlock n'était pas vexé. Sherlock était blessé. Il l'avait vu dans son regard, il avait vu le fatalisme qui s'était refermé sur lui quand John n'avait pas su dire « Non, je ne regrette pas de t'avoir rencontré. »
Pourquoi John n'avait-il pas su prononcer ces mots ? Ils étaient vrais, pourtant. Jamais rien dans sa vie ne pourrait lui faire regretter d'avoir rencontré Sherlock. Lorsqu'il s'était cru globalement libéré de la pression des loups et avait enquêté avec lui, il avait eu l'impression de vivre les deux mois les plus intenses de sa vie. Rien aujourd'hui n'aurait pu lui faire dire « Il aurait mieux valu que je ne le croise pas. »
Mais Sherlock avait raison. Leur rencontre et leur vie commune étaient intimement liées à la mort de ce premier loup, puis à toutes les agressions et pressions qui avaient suivi. John n'avait pas pu dire qu'il ne regrettait en rien leur rencontre parce que Sherlock, comme toujours, avait parfaitement raison en affirmant que John ne pouvait pas séparer un élément de tous les autres. Il était impossible de dire « Je n'en reviens pas de ma chance de t'avoir rencontré » s'il disait en même temps « je regrette ce qui a mené à ce que tu croises ma route. » Soit très exactement ce que son coup de sang passager lui avait fait cracher.
« Merde ! » cria-t-il à travers l'appartement.
Merde. Il regarda son portable dans sa main. Puis l'abandonna au profit de son ordinateur qu'il tira sur ses genoux avec une colère et une détermination d'un tout nouveau genre.
Non, toute cette comédie ne pouvait plus durer. Il devait trouver le moyen d'y mettre un terme. Mycroft pensait qu'il y avait quelque chose de suspect dans son blog, il pensait qu'écrire un nouvel article aurait un impact sur Moriarty… John le croirait jusqu'au bout. Sherlock lui-même semblait y croire, de son inquiétude première à l'idée que John se jette à nouveau dans les griffes du loup à sa compulsion frénétique des nouveaux commentaires de l'article depuis qu'il était en ligne.
Le médecin avait laissé Sherlock s'en occuper par facilité, par malaise. Par certitude, aussi, que le détective verrait forcément plus de choses que lui. Et si Sherlock était aveuglé par ses sentiments à son égard ? S'il y avait bien eu quelque chose mais que le détective n'avait pas voulu le voir par peur de mettre John en danger ?
Aujourd'hui, décida ce dernier, il arrêterait d'attendre que les personnes qui gravitaient autour de lui s'occupent de son cas.
Son navigateur internet était chargé sur la première page de son blog, laquelle mettait en avant son dernier article. Exactement tel que Sherlock l'avait laissé ces derniers jours. Les commentaires qui le suivaient étaient nombreux. John rafraîchit la connexion et s'employa à lire chacun d'entre eux. Ce fut long et fastidieux. Il fronça les sourcils, cependant, et se laissa distraire par le nombre de loups et d'humains qui ne se contentaient pas de donner leur avis sur le texte en soi ou de saluer son retour en ligne, mais qui les encourageaient également, Sherlock et lui. Qui les élevaient au rang d'icône dans l'acceptation des loups par les hommes et vice-versa. Leur nombre était étrangement élevé. Et ce qui en ressortissait… Bordel, John réalisa soudain que Sherlock et lui avaient pris la forme d'emblèmes pour cette… cause, cette cause dont il n'avait même pas réellement eu conscience de l'existence. À force de voir loups et humains à travers le prisme de ceux qui l'entouraient et/ou le menaçaient, il en avait oublié qu'une masse bien plus large existait au dehors. Cette masse avait apparemment assimilé leur cohabitation et leurs aventures à une bataille contre les crétins trop étroits d'esprit pour s'imaginer côtoyer ouvertement l'autre espèce.
Et, oui, songea-t-il. Oui, il voulait bien s'en emparer, de cette cause. S'en draper avec Sherlock. Si le faire pouvait éviter les commentaires désagréables que Sally Donovan et d'autres avaient pu prononcer, si ça lui permettait d'enrayer le racisme latent des loups envers les humains, en ce qui concernait les relations intimes, bien sûr qu'il le ferait avec joie. Ça n'avait jamais été son but, il ne s'était pas rendu compte avant aujourd'hui qu'on lui collait cette image, quelque part décalée par rapport à ce qu'il était vraiment mais… puisqu'elle existait, cette image, il l'utiliserait avec joie.
Pas aujourd'hui, cependant. Aujourd'hui, il y avait plus important. Il mit de côté la Cause qu'on leur assignait pour reprendre sa lecture. Des commentaires d'inconnus qui ne semblaient pas avoir le moindre lien avec Moriarty, des pseudos impossibles, Molly parmi quelques noms connus… Mais rien qui semblait déplacé, entre les louanges, les critiques sur l'enquête relatée, sur sa propre prose…
John se mordit la lèvre inférieure, prêt à hurler de frustration à nouveau. Mais, avant de s'y autoriser, il s'obligea à relire tous les autres commentaires de tous ses autres articles. Par acquît de conscience. Parce qu'il refusait de s'admettre vaincu. D'admettre les frères Holmes vaincus sur un terrain en lequel ils avaient cru.
Et c'est ainsi qu'après plus d'une heure de lecture, il tomba sur ce qu'il cherchait. C'était là, entre deux commentaires parfaitement inoffensifs. En caractères Arial, comme les autres, un simple :
« Je m'ennuie, aujourd'hui. Je vais peut-être venir vous rendre une petite visite. »
Pour dire la vérité, John avait menti dans son dernier article. Il n'avait pas lu tous les nouveaux commentaires qui étaient arrivés entre l'attaque de Moriarty et sa nouvelle publication. Loin de là. Il y avait eu le manque de courage, la soudaine perte d'intérêt, comme il l'avait expliqué à Mycroft et Sherlock, la semaine précédente... De la même façon, les commentaires arrivés ce fameux jour n'avaient pas été consultés non plus. Il n'avait donc jamais vu que quelqu'un avait eu l'ambition de leur rendre visite. Ian Oliver Ussher, disait le pseudo, et 15 novembre, disait la date. Cette dernière correspondait parfaitement.
John fronça les sourcils. Etait-ce paranoïaque d'associer ce commentaire à Moriarty ? Ian, réfléchit-il… Où avait-il vu ce nom ? Probablement dans les retours sur son nouvel article. Ou bien… Il ne se souvenait pas des cinq cent pseudos qu'il avait vu passer, mais… mais cette impression diffuse d'avoir croisé ces trois lettres était plus récente. C'était lorsqu'il avait relu les commentaires plus anciens. C'était il y a quelques minutes à peine...
Il contracta brièvement ses sourcils avant d'écarquiller subitement les yeux,lorsque la réponse le frappa, aussi soudaine que surprenante. Il se pencha en avant vers l'écran pour remonter dans la page en sachant ce qu'il cherchait, cette fois, scrutant les messages précédents. Ce n'était pas très loin, il le savait, de toute façon son blog n'avait été actif que quelques semaines à peine, deux mois tout au plus et…
Là.
« Salut vous deux ! Cette enquête était vraiment intéressante, c'est vrai, et la relire sous votre plume, John, la rend encore plus dramatique ! Ça doit plaire à Sherlock. C'est ce que j'ai dit à Ian quand j'ai découvert ce blog la semaine dernière. (Ian est mon petit-ami) »
Et ici, sur l'article suivant :
« Ian et moi sommes fans de ce blog ! Oui, je l'ai déjà dit, mais c'est pour être sûre que vous êtes au courant ;) Ian veut tout le temps le lire, c'est devenu une vraie obsession. Je crois qu'il est plus amoureux de Sherlock que de moi, en vérité ! ;) »
Les deux commentaires étaient signés par Molly.
John leva les yeux droit devant lui, fixant sans la voir la fenêtre qui ne lui laissait apparaître qu'un rectangle du ciel gris de Londres. Il se laissa retomber en arrière dans le fauteuil avec l'impression de manquer quelque chose à nouveau. S'obligeant à se redresser, il revint aux cinq cents commentaires de son dernier article. Ses yeux se fermèrent quelques secondes pour se donner du courage, puis il parcourut chaque page de commentaires en cherchant un pseudonyme qui pourrait lui faire penser à ce Ian. Ce ne fut même pas compliqué à trouver. Un simple IOU. Les initiales, les stupides initiales de Ian Oliver Ussher. Une identité qui n'avait manifestement été créée que pour pouvoir atteindre Sherlock à travers Molly.
Ce stupide IOU qui disait :
« Je vous en dois une. »
Tout à l'heure, John l'avait pris pour un commentaire concernant l'enquête qu'il avait écrite. Ça n'aurait pas été la première fois qu'un message laissé par un lecteur était étrangement décalé, commentant un morceau de l'article sans remettre le contexte exact et laissant à John le soin d'essayer de le comprendre – s'il avait envie de prendre du temps à cela. Il n'avait pas eu envie de perdre son temps avec ça, tout à l'heure. Il n'aurait de toute façon rien pu comprendre. Maintenant qu'il savait ce qu'il cherchait, cependant, tout était clair.
Cette fois, John ne prit pas le temps de se reposer dans le fauteuil.
« Sherlock ! appela-t-il avant de se souvenir que le génie était sorti près de deux heures plus tôt. Merde. »
Parce que, oui, Sherlock lui faisait toujours la tête. John hésita et prit son téléphone en se levant. Il allait appuyer sur le bouton d'appel de son contact Holmes Sherlock, hésita en remontant vers Holmes Mycroft, puis appuya finalement sur Hooper Molly juste en-dessous.
Elle décrocha presque immédiatement.
« John ? demanda-t-elle, audiblement surprise de recevoir son appel.
– Oui, salut Molly. Écoutez, je n'ai pas vraiment le temps d'y aller par quatre chemins : est-ce que vous sortez toujours avec un Ian ?
– Je… Euh… C'est compliqué.
– Vous avez toujours son numéro ?
– Oui, bien sûr, pourquoi ?
– Je vais en avoir besoin. Vous pouvez me l'envoyer par SMS juste après ? Ah, et je vais sûrement avoir besoin de vous dans la journée ou dans les jours à venir, aussi, c'est très, très important. Ça concerne Sherlock, ajouta John après une seconde d'hésitation, s'en voulant d'appuyer sur ce nerf pour s'assurer d'avoir sa réponse positive, sans mentir pour autant. J'aimerais que vous restiez joignable en permanence, s'il vous plaît. Désolé de vous demander ça.
– Je… d'accord, John, mais je ne comprends pas…
– Je vous promets que je vous expliquerai. Juste une chose, Molly, avant de raccrocher : est-ce que vous connaissez le nom complet de Mo… de Ian ?
– Oui, bien sûr. C'est Ian Ussher. Pourquoi ?
– Parce que j'avais besoin d'en être sûr. Merci. Je vous rappelle bientôt. »
John n'attendit pas d'entendre les salutations de Molly pour raccrocher. Il avait pris son manteau, senti que son arme n'était plus dans la poche – il était pourtant certain qu'elle y était, quand il avait sorti les poubelles quelques jours plus tôt. Sherlock l'avait certainement prise avant de descendre tout à l'heure. John jura, en même temps qu'il félicita intérieurement le demi-loup pour sa prudence.
Il n'avait pas le temps d'attendre Sherlock, cependant. Sherlock ferait tout pour l'écarter. Il allait se mettre en colère si John émettait la simple idée d'essayer de l'aider à trouver Moriarty. Sherlock… Sherlock était bien trop vulnérable quand ses sentiments étaient en jeu pour que John ne profite pas purement et simplement de son absence.
Il enfila le manteau et dévala les escaliers en ouvrant à nouveau son répertoire téléphonique. Il avait atteint Holmes Mycroft dans ses numéros quand il sortit dans l'air frais de la rue. Son pouce n'appuya pas sur le contact, cependant. Parce que lorsqu'il jeta un coup d'œil alentour, il vit une belle voiture noire aux vitres teintées glisser juste devant lui et s'arrêter à sa hauteur.
John ricana intérieurement.
« J'aurais dû me douter que vous aviez mis mon portable sur écoute, Mycroft, » dit-il dans son plus beau rictus, en même temps qu'il montait dans la voiture et claquait la porte derrière lui, sans même prendre la peine de regarder qui l'attendait dans l'habitacle.
La soirée était bien avancée quand Sherlock rentra finalement chez lui. Chez eux.
Il fronça les sourcils dès qu'il posa la main sur la poignée de la porte d'entrée, cependant. Il tourna la clé et ouvrit à la volée en fouillant frénétiquement la pièce des yeux, mais il savait déjà. John n'était pas là. John n'était plus dans l'appartement. Il n'avait même pas besoin de réellement chercher, l'odeur active de l'humain s'était bien trop estompée pour qu'il soit dans une des pièces adjacentes. Il était sans le moindre doute possible sorti il y a plusieurs heures.
Peut-être était-il allé faire un tour… Pendant si longtemps ? Non, improbable. Peut-être qu'il avait décidé de quitter l'appartement... Non, il n'était pas parti définitivement. Toutes ses affaires étaient ici, jusqu'au livre inepte qui n'avait pas bougé du canapé depuis ce matin.
Alors quoi ? Quoi ?
Les pensées filaient à toute vitesse sous son crâne. Il appela le numéro de portable de l'humain et tomba immédiatement sur la messagerie. John n'aurait pas été assez stupide pour sortir avec son portable éteint ou déchargé dans ces circonstances. Bon sang. D'autres pensées lui traversèrent l'esprit… Avant d'en avoir vraiment décidé ainsi, il eut de nouveau son portable collé à son oreille. Cette fois, la tonalité aboutit à une voix qui demanda :
« Sherlock ?
– Est-ce que tu sais où est John ? demanda-t-il à Mycroft, sentant sa propre voix tremblante d'anxiété alors que trop d'images qu'il refusait de voir passaient néanmoins sur l'écran de son cerveau, impliquant toutes John et Moriarty dans la même pièce.
Un silence d'une demi-seconde lui répondit.
– Pardon ? demanda ensuite la voix de son frère.
– Ne me fais pas répéter pour rien, Mycroft ! hurla soudain Sherlock dans l'appareil en même temps qu'il tournait en rond dans l'appartement sans pouvoir s'en empêcher. Où est John ?!
– Je ne sais pas, Sherlock ! répondit son frère en haussant la voix, sans pour autant le reprendre sur son ton, signe qu'il avait bien saisi toute la gravité de la situation. Il n'est pas à l'appartement ?
– Tu devrais le savoir ! Tu n'as pas au moins trois caméras de sécurité pointées sur notre porte d'entrée ?
– J'ai été averti de ta sortie ce matin. Rien depuis. John n'est pas sorti. Pas sur mes enregistrements, en tout cas. »
Sherlock ne répondit pas. Il avait stoppé net ses cent pas, comme s'il venait de foncer dans un mur. C'était l'exact ressenti de cette expérience, à vrai dire. Ce moment où Mycroft lui affirmait que ses agents n'avaient pas vu sortir John alors que tout, dans cet appartement, lui disait qu'aucun être vivant autre que lui-même n'y était présent.
Le demi-loup raccrocha, indifférent aux « Sherlock ? Sherlock ! » qui provenaient de l'appareil. Il le laissa tomber par terre et eut soudain l'impression que la Terre avait cessé de tourner. Mycroft ne savait pas où était John. Lui-même ne savait pas où était John. Le portable de John était éteint.
Sherlock, avec une très, très grande lenteur proportionnelle à sa sensation de choc, regarda l'appartement autour de lui.
Le canapé, avec le livre que John avait terminé ce matin… L'humain s'était ensuite levé, immédiatement désoeuvré. Sherlock… Sherlock avait alors été dans la cuisine. John lui avait adressé la parole… s'était écroulé dans son fauteuil avant de s'en relever quand ils s'étaient disputés…
Il y avait l'ordinateur de John dans son fauteuil. John n'avait pas utilisé son ordinateur, ce matin. Pas quand Sherlock était encore dans l'appartement.
Le demi-loup traversa la pièce comme dans un rêve, avec l'impression que le sol n'était pas totalement concret sous ses pieds. Il se laissa tomber dans le fauteuil de John après en avoir prélevé l'ordinateur qu'il posa alors sur ses genoux.
La page qui s'ouvrit quand l'appareil sortit de sa veille était la dernière compulsée par John. C'était son blog. C'était la section des commentaires et Sherlock vit immédiatement :
« IOU :
Je vous en dois une »
De la glace remplaçait le sang dans les veines du demi-loup, c'était indubitable. Comment avait-il pu passer à côté de ça ?
Comment John avait-il pu le voir et pas lui ?
Il grogna sa frustration, geignit sa peur et… Mais qu'est-ce que John avait fait après ça ?
Il se sentit terriblement stupide et inutile, soudain. Voir ce genre d'indice était la seule chose qu'il pouvait faire pour John. La seule chose et il avait échoué et John s'était emparé de l'information et était vraisemblablement sorti de l'appartement et… Mais était-il véritablement sorti de son plein gré ? Si les caméras de Mycroft n'avaient rien enregistré, cela signifiait que quelqu'un avait réussi à détourner le système de son frère à ce moment précis, en toute discrétion, pour que personne ne sache ce qu'il était advenu de John Watson.
Sherlock fulminait. Rien autour de lui ne pouvait faire penser qu'une lutte avait eu lieu. Le manteau de John n'était pas accroché à la patère. Ses ravisseurs auraient eu la courtoisie de le laisser prendre un vêtement chaud avant de sortir, s'il avait été enlevé ? Ça ne cadrait pas. De toute façon, aucune empreinte olfactive si faible soit-elle ne venait troubler la quiétude de leurs deux odeurs imprégnées dans chaque centimètre carré du lieu. Rien ne cadrait.
Pour être certain de ne pas s'être laissé gagner par la paranoïa, il fit le tour de toutes les pièces de l'appartement, jusque dans la chambre de sa mère où il n'avait plus mis les pieds depuis sa mort. Non, John était définitivement absent.
Le demi-loup revint se percher accroupi sur le fauteuil, l'ordinateur devant lui, et il fixa le commentaire avec un regard vide. Comment John avait-il réagi en le lisant avant lui ? Comment va-t-il ? Comment avait-il seulement su que c'était Moriarty ? John n'était pas stupide, mais il n'y avait rien d'évident là-dedans. Et si Moriarty lui avait fait du mal ? Sherlock fixait les pixels sans les voir, incapable de comprendre par où commencer ses recherches, ni même ce qu'il devait chercher. Qu'avait-il raté, bon sang ? Est-ce que John est en vie ? Il devait se bouger, il était rentré depuis plus d'une demi-heure, dont un quart d'heure qu'il avait passé immobile à réfléchir à vide… Mais il tournait en rond – comment va John ? – dans son cerveau, incapable – est-ce qu'il est toujours en vie ? – d'assembler deux pensées cohérentes l'une à la – et si Moriarty l'avait malmené ? – suite de l'autre parce que – JOHN – prenait toute la place sous son crâne et il paniquait. Comme chaque fois qu'il s'était laissé aller à imaginer John face à Moriarty ces derniers jours, il paniquait.
Sherlock regarda un peu plus longtemps le commentaire. Puis rafraîchit la page par instinct. Ce fut à ce moment-là que son regard fut attiré par l'écran de son téléphone qui venait de s'éclairer, lui signalant un appel – il détestait les appels, il n'avait aucune sonnerie ni vibreur censé lui signaler qu'un appel arrivait sur son portable parce qu'il ne décrochait jamais. Là, il eut le temps de s'apercevoir qu'il en avait raté cinq, le temps de son petit tour dans l'appartement. Pour une fois, Sherlock décrocha alors que la page chargeait.
« Sherlock ! » appela la voix de Mycroft qui n'était plus du tout ni froide ni composée.
L'interpellé ne répondit rien, cependant, et il n'entendit absolument pas ce que Mycroft débita à l'autre bout de la ligne alors que sa main qui tenait le téléphone tombait lentement sur le canapé. À vrai dire, ses nerfs, son sang, son liquide céphalo-rachidien, sa lymphe, tout, tout ce qui avait un jour été plus ou moins liquide dans son corps se transforma en un bloc d'effroi. Ce devait être le cas du liquide dans sa cochlée qui permettait de transmettre les sons de son oreille moyenne à son cerveau, également.
Parce que son regard était aspiré par les mots qui venaient d'apparaître sur l'écran :
« IOU :
Je croyais que c'était toi, le plus intelligent des deux. En tout cas, il est là, il t'attend et moi aussi. Alors sois gentil, et viens nous voir. Tu as rendez-vous avec une chute. C'est de la plus haute importance. »
C'était le dernier commentaire, il datait de quelques secondes à peine. Sherlock se sentit stupide, terriblement stupide quand il raccrocha le téléphone, coupant la litanie de mots que son frère s'entêtait encore à prononcer.
Il faisait noir. Il faisait inconfortable. Dans sa tête et dans son corps.
John plissa les paupières. Quelque chose n'allait pas autour de son visage. Beaucoup de choses n'allaient pas. Il faisait horriblement froid. Il tenta de bouger. S'aperçut que ses mains étaient attachées dans son dos. Que quelque chose lui enserrait le crâne.
Merde.
Merde merde merde.
Il n'arriva plus à respirer. Il respirait trop vite, il ne respirait pas assez. En remuant, il sentit une résistance contre son flanc droit – le sol. Froid. Il était couché. Oui, sa tête était contre le sol. Non, pas vraiment, il y avait ce truc qui l'enserrait et qui venait entre le sol et sa tempe… Une douleur pulsait dans son cou.
« Boss, grogna une voix grave et enrouée derrière lui et il cessa immédiatement tout mouvement.
Sa respiration n'en fut que plus sifflante et il ouvrit les yeux et il vit… rien. Rien du tout. Que du noir. Pas l'obscurité, pas les ombres presque invisibles d'une pièce plongée dans la nuit, mais un noir intense et absolu comme il n'en avait jamais éprouvé de sa vie entière. Son souffle se bloqua dans sa gorge, soudain.
– Oh, parfait, tu es réveillé mon petit Johnny ! sonna une autre voix beaucoup plus aiguë.
Après son souffle dans sa gorge, se furent les pensées sous son crâne qui butèrent face à la réalité avant de devoir l'admettre. Les souvenirs des dernières heures le submergèrent.
La voix de Moriarty. Bien sûr.
– On y va. »
Elle encore, sauf qu'elle était bien plus dure.
Un tumulte de mouvements, de bruits de rues, soudain, et John réalisa qu'il avait été attaché puis entreposé sur le sol d'un véhicule genre camionnette dont on venait d'ouvrir les portes. Il ne vit rien de plus et la panique commença à le submerger. Seule l'absence de douleur au niveau de ses yeux lui permit de ne pas céder totalement à la frayeur incommensurable d'avoir perdu la vision et il tut adéquatement ses cours sur les paires de nerfs crâniens qui voulaient lui rappeler qu'une lésion de ses nerfs optiques pourrait provoquer la cécité sans douleur associée.
Il fut rudement remis sur ses pieds et son réveil trop récent, l'angoisse qui menaçait de se muer en panique à tout moment et la violence des mains qui l'avaient posées le firent tituber jusqu'à ce qu'il cogne contre ce qui devait être un torse compact, lequel l'épargna de sa chute tout en le repoussant rudement dans un grognement.
– Allez Johnny, il va falloir faire un effort pour tenir sur tes jambes. Comment tu pourras sauver Sherlock, sinon ?
Les pensées se bloquèrent à nouveau dans sa tête. Il devait se concentrer. Il ne devait pas céder à la peur. Il devait… Il se redressa et, sans savoir où il était ni ce qui allait se passer, il tenta d'oublier ses mains attachées dans son dos, ses yeux aveugles et ce qui lui enserrait le crâne d'une façon presque douloureuse. Quand il fut poussé légèrement vers l'avant, il suivit le mouvement, effrayé par le noir absolu qui avalait chacun de ses pas et le déséquilibrait par sa simple existence.
Quelques mètres parcourus puis des marches sur ce qui devait être de la pierre ou du béton, dans les bruits de rues et la température rude d'un début de soirée de décembre. Vent et sons furent ensuite étouffés par des portes vraisemblablement automatiques qui les séparèrent de la rue et les enfermèrent dans une cacophonie innommable. Ce qui semblait être une alarme incendie tonnait, des personnes affolées couraient autour d'eux et les percutaient sans manifestement prendre la peine de leur prêter la moindre attention. John marchait de toute sa peur de ne rien voir, convaincu qu'un corps le frapperait et le jetterait au sol et qu'il se ferait piétiner par toutes ces personnes qui se pressaient dans la direction d'où Moriarty, son acolyte et lui venaient. Mais bientôt, ils se furent extraits de la foule et, au contraire, l'endroit sembla intensément calme d'une façon effrayante alors que l'alarme gueulait toujours. Le bruit doux d'une machinerie se fit soudain entendre et John sentit ses entrailles se serrer alors qu'un ding et l'annonce du rez-de-chaussée par une voix de femme robotique résonnaient. Il fut poussé sans ménagement dans un espace réduit – il pouvait le sentir par les pores de sa peau, par l'air qu'il y respirait – et les portes de l'ascenseur se refermèrent. L'alarme continuait de sonner mais cela ne semblait pas empêcher la machine de fonctionner. Alors ils montèrent. Longtemps.
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À suivre
