CHAPITRE 24
2013
Janvier, Paris, France
6h30
Biiiip biiiip biiiip biiiscrouiiik !
Mon poing s'écrase sur mon réveil. Je crois qu'il est décédé. Je m'extirpe péniblement de mon lit, mal réveillée et déjà ronchon.
Il pleut.
Carlisle boude.
Zolpi boude.
Barbichu boude.
Quinze heures d'avion avec un vampire qui boude, qui dit qu'il ne boude pas, mais qui, bel et bien, boude, c'est long. Il ne tolère visiblement pas la frustration sexuelle. Il n'a pas passé une seule nuit avec moi. D'ailleurs, je ne l'ai quasiment pas vu depuis que je suis rentrée. Je suis persuadée qu'il m'espionne en douce, rapport au lien d'Ame Sœur tout ça tout ça…Mais le fait est que moi, je ne le vois pas et que ça commence à faire mal là, sous le plexus solaire en bas à gauche. J'en viens à me coucher la larme à l'œil et à me lever les yeux bouffis…
Un accueil glacial de mon chat et un plaid aussi odorant que ruiné, ça fait plaisir aussi…
La nouvelle de ma mutation a fait le tour de l'agence le lendemain de l'annonce, Barbichu me fait la misère depuis que je suis rentrée. Ils me font tous la misère en vérité…
Ma vie craint.
Je sors de l'immeuble l'esprit embrumé de sommeil. Toujours de noir vêtue, ma fidèle jupe crayon noire et un cache-cœur sous ma veste moumoutée. J'ai opté pour des bottes ce matin. L'humidité ambiante fait frizouiller mes cheveux, j'ai eu le plus grand mal à mettre ma frange en place…Donc pour le reste on a fait simple.
Estelle m'accueille avec un air mélancolique au fond des yeux :
- « T'inquiète pas ma belle, je ne suis pas encore partie ! »
Le traditionnel paquet de Spritz apparaît près de sa tasse de thé et elle me sourit plus chaleureusement. Je me rends ensuite à mon bureau.
Pour une fois je suis la première. Je vais de bureau en bureau déposer quelques friandises. Non, je n'essaie pas de les acheter avec de la nourriture…
La matinée est plus guillerette ( l'effet chocolat ?). Barbichu est même venu me faire un bisou délicat…
Bon en vrai il m'a taclée et a essayé de me rouler une galoche, mais en langage Barbichu, cela veut dire que nous sommes revenus à la normale.
Midi approche quand mon téléphone sonne :
- « Cyrielle ? Un visiteur pour toi à l'accueil… »
Le cœur battant, je trottine à sa rencontre. J'espère très fort un Grand Blond.
C'est effectivement un grand blond. Frisé.
Je suis un peu déconfite mais je tente de faire bonne figure :
- « Jasper ! Que me vaut le plaisir ? » Evidemment il n'est pas dupe.
- « C'est comme ça qu'on accueille son favori ? Ah ! Je suis blessé ! » Et le voilà qui mime une tragédie. Puis il se reprend :
- « Je suis venue voir si ma punkette préférée voulait de la compagnie pour déjeuner… »
Je lui adresse enfin un vrai sourire et lui prend le bras direction la cuisine.
Nous nous installons dans un coin isolé sous les regards curieux de mes collègues. Personne cependant n'ose nous aborder…L'effet Jasper Whitlock. Celui-ci a d'ailleurs repris sa posture rigide et son air constipé si caractéristique.
Nous échangeons des nouvelles du Clan. Alice et Rosalie préparent mon arrivée dans la maison, des grands travaux il parait. Emmett tient à faire passer le message qu'il aide activement…Hummm rapport à ce qu'il me doit ? Bellouard sont toujours en symbiose. Une négociation a eu lieu avec les Loups concernant mon arrivée dans le Clan. Carlisle m'en parlera.
Je le coupe dans son rapport :
- « Enfin si je le vois… » Jasper hausse les épaules :
- « Il va revenir, laisse-lui le temps de digérer l'affront. Etre avec une compagne Alpha quand on est Alpha soi-même demande quelques ajustements… »
Je pique dans ma salade en guise de réponse. Jasper silencieux, m'observe les bras croisés. Je me décide à changer d'humeur, après tout il n'est pas venu pour me voir bouder. Je lui offre un meilleur visage :
- « Alors toi, comment vas-tu ? » Jasper esquisse un sourire :
- « Bien M'dame ! » Il a l'air assez content de lui en fait, j'attends la suite, il enchaîne dans son pire accent Texan:
- « M'dame, vous avez réussi à châtrer cet ours de McCarty, ma Maîtresse ne jure plus que par vous, ainsi que Nessie et la Reine des Glaces qui se réchauffe peu à peu. Même Chapi et Chapo ont l'air moins emo c'est pour dire ! Bref M'dame, tout ça pour vous dire que votre campagne est un succès. Et que je serai à vos cotés pour la suite des évènements ! » Il ponctue sa tirade d'un hochement de tête.
Je mets un certain temps comprendre ce qu'il veut dire.
- « Tu parles de quoi exactement, du déménagement, des misères d'Emmett ou du froid entre Carlisle et moi ? »
- « Je parle de tout cela et du reste aussi, Alice l'a vu. »
Je me redresse sur ma chaise.
- « Je n'ai pas encore pris de décision là-dessus… »
- « Les visions d'Alice ne mentent pas. Tu seras des nôtres, tu l'es déjà. Je ressens ce que cela t'évoque. Je serais là pour toi, à chaque étape et le moment venu. Voilà, c'est dit. »
Je serre mon mug de thé entre mes doigts. La peur du changement, en général, me fait frissonner. Je regarde Jasper et laisse filer mes émotions contradictoires vers lui. Il pose ses mains sur les miennes et je sens sa confiance et sa tendresse m'imprégner doucement. Je déballe mes pensées sans retenue :
- « Je n'aime pas le changement Jasper…Penser au futur m'angoisse. La dernière fois que j'ai fais des projets, j'ai tout perdu. Et le dernier chambardement en date m'a laissée seule et au fond du trou…Je l'aime, j'ai envie de ce futur avec lui. Je vous aime tous aussi, parfois je me vois être avec vous et comme vous. Puis le rêve s'évanouit et la réalité revient : Nous supporterons nous toujours dans 10 ans ? M'aime-t'il à ce point là ? Et s'il changeait d'avis ? Une éternité de regrets ? Et si je l'oublie pendant le changement ? Et si…» Je m'arrête. Il reste silencieux. Je réfléchis un instant et conclus :
- « J'ai peur de tout perdre encore. » Il me fixe de ses yeux ambrés, bienveillants.
- « Je sais. Je suis avec toi, ma sœur de cœur. »
La visite de Jasper ce midi m'a donné de quoi réfléchir. Après ce qu'il a subit, il est peut-être temps de réaffirmer ma soumission auprès de mon Alpha. Une idée germe dans mon esprit alors que le métro me ramène chez moi.
A peine rentrée, je fonce me doucher, me raser et tout le tralala. Je prends soin de monter le chauffage de ma chambre pendant mes activités féminines. Une fois sèche et polie comme un sou neuf, j'ouvre en grand les rideaux de ma chambre ainsi que les voilages. J'installe un grand coussin au sol, et m'y agenouille. Face au vitrage, nue, je prends la position de Nadu, les genoux et les pieds protégés par le coussin. Et l'attente commence.
Je ne sais pas s'il est là, ou sorti chasser, ou autre. Je pourrais aussi bien lui envoyer un SMS. Mais maintenant que je suis en position…et si jamais il me regarde…Je ne me sens pas l'envie de bouger. Un frisson me parcoure l'échine. Je suis presque sûre qu'il est là, à la fenêtre de l'immeuble d'en face. Je bombe la poitrine et écarte un peu plus les cuisses. J'imagine mon anneau et ses initiales bien visibles de là où il est.
J'attends. Le jour est tombé depuis longtemps. Parfois je m'étire un peu avant de reprendre la position. Je fixe la nuit derrière la fenêtre. Je commence à avoir mal partout et à me sentir conne. J'ai bien fait de poser un plaid à coté de moi toute à l'heure. Je m'en couvre les épaules, laissant l'avant de mon corps bien visible tout de même.
Il fait maintenant nuit noire, les bruits de la rue se sont estompés. Je n'ose pas voir l'heure qu'il est. Mes muscles me brûlent. Je continue à fixer un point imaginaire par la fenêtre. Mes paupières commencent à tomber contre mon gré.
Sans m'en rendre compte je suis en train de m'affaisser de fatigue, doucement.
Je me réveille quelques heures après, enroulée dans mon plaid et recroquevillée sur le grand coussin.
- « Merde ! »
Je me redresse péniblement, moulue. Je me remets en position tant bien que mal. Les épaules et la tête basse, j'ai envie de tenir quand même. Si ça se trouve il n'est pas là. Si ça se trouve je suis en train de me ruiner les genoux pour rien. Tant pis, c'est idiot, j'ai besoin de le faire pour me prouver à moi-même que mon caractère borné peut aller vers lui et pas contre lui.
Pour ne pas me rendormir, je chantonne Bat for Lashes. Une heure plus tard j'ai la bouche sèche, mes muscles tremblent, ma tête bourdonne d'épuisement. Je glisse un œil vers mon nouveau radio réveil : 4h27. Vaincue, je me sens renoncer.
Je me relève péniblement et vais boire dans la cuisine sans allumer la lumière. Mes pupilles se sont habituées au noir de l'appartement et je le connais par cœur. Je me sers un verre d'eau et l'avale à grandes goulées, les fesses appuyées sur le plan de travail. Je rumine mon échec. Il n'est pas venu, je n'ai pas tenu.
Il n'était même pas là et je n'ai gagné que de la fatigue et de la mélancolie.
C'était une idée stupide.
