Note : Je me rappelle au début, quand j'ai commencé à écrire cette fanfiction en me disant : elle sera courte. Arrivée à ce chapitre, je me suis dit : "définitivement, non, vraiment". Ce qui est bien avec internet à l'inverse des romans que je publie, c'est qu'il n'y a pas à se soucier du nombre de mots et de l'épaisseur que ça va faire une fois imprimé (ou même du prix de l'impression et du prix de vente du livre).


XVIII

« Quelqu'un a kidnappé le robot qui me sert de frère et l'a remplacé par un être humain ? »

Seto referma le boîtier sur le circuit qu'il venait de souder et passa le duel disk sur son avant-bras. Quand les diodes blanches s'illuminèrent le long de l'appareil, il étira ses lèvres sur une moue satisfaite. Le flot de statistiques emplit son champ de vision avec seulement un léger temps de latence par rapport au modèle commercial. Il parcourut le top des duellistes dans le monde et par pays, les cartes les plus utilisées, la durée moyenne des matchs et tout un tas d'autres informations vitales pour KaibaCorp comme Industrial Illusions afin de développer leur stratégie commerciale avant de se déconnecter de son compte personnel via l'ordinateur et d'éteindre l'appareil. Ceci fait, il reposa le duel disk et son casque sur le bureau pour relever les yeux sur les écrans.

Depuis environ une demi-heure, les haut-parleurs diffusaient un album de The Prodigy. Iatem avait affirmé qu'un peu de musique l'aiderait à se relaxer. Apparemment, pour l'IA, la relaxation n'arrivait qu'avec l'écoute de chansons cacophoniques dont les paroles semblaient avoir été écrites pour accentuer sa mauvaise humeur.

Got a grudge that I'm holding for as long as I live

'Cause you lied, you lied, you lied to my face

And that's something that I can't forgive

— Si tu repasses encore cette chanson, j'efface ton programme, menaça Seto entre ses dents.

— Alors que penses-tu de celle-ci de Depeche Mode ?

— Peu importe.

Seto se concentra sur l'un des rapports qui venaient de lui être transmis tout en avalant quelques gorgées de boissons énergisantes… qu'il recracha sur le bureau quand son cerveau enregistra enfin ce qu'il entendait.

There's a new game

We like to play you see

A game with added reality

You treat me like a dog

Get me down on my knees

— Iatem ? Plus. De. Musique.

— Dommage. Je trouve que ce média en apprend plus aux gens qu'une longue conversation tarifée chez un psychiatre.

Un silence apaisant revint enfin dans le laboratoire. Seto poussa un soupir et se massa les tempes. Puis il reporta son attention sur les écrans. Aussitôt, sa frustration atteignit des sommets.

Seto détestait attendre passivement, et rien ne semblait avancer depuis presque deux jours – une éternité à ses yeux. Certes, il avait obtenu la preuve du retour de l'autre Bakura et été presque certain de celui de l'autre Marik, mais il n'avait pas encore réussi à coincer le second et le premier… Eh bien, d'après Iatem, le mauvais côté de Ryô ne sortait de chez « lui » que pour acheter des ramens, des ramens et encore plus de ramens, et vous reprendriez bien une autre dose de ramen.

Comme il en prenait pour deux à chaque fois, Seto présumait que Ryô devait être en vie. Non pas qu'il y accorde grande importance. Il ne tolérait pas grand monde, et le jeune homme n'avait sûrement pas marqué des points avec lui. Il aurait été humain de s'inquiéter, en considérant les informations que Ryô avait dévoilées sur l'esprit lors de leur dernière et peut-être même unique conversation, mais Seto s'en moquait. Il s'intéressait bien plus au fait que le propriétaire d'un magasin pour otaku et quelques-uns de ses clients boutonneux avaient été retrouvés inconscients. L'incident, curieusement similaire à ceux qui arrivaient aux amis de Ryô durant des années, lui indiquait que l'esprit restait discret sans pour autant avoir abandonné ses charmantes habitudes.

Pouvait-il employer un voleur d'âmes contre un autre voleur d'âmes ? Sûrement. Restait à savoir comment convaincre l'autre Bakura de se ranger à ses côtés. Il ne croyait pas que ce serait une mince affaire et restait indécis sur la manière de l'aborder. Et, pourtant, il n'avait pas de meilleure carte en main hormis le prêtre, qui se trouvait en ce moment même à l'hôpital et qui devait rêver de l'écorcher vif.

Soudain, les écrans basculèrent sur des projets divers et variés en rapport avec KaibaCorp. La seconde suivante, Mokuba entrait dans le laboratoire. Seto ne retourna pas son siège pour lui faire face, feignant d'être absorbé par les rapports que Iatem avait judicieusement affichés.

— Un problème ?

— Non, sauf si tu considères qu'avoir des invités en est un.

Mokuba, mains dans les poches, feignit un air candide quand son frère pivota pour le regarder, inquisiteur et méfiant.

— Comment ça « des invités » ?

Mokuba observa le plafond tout en se balançant légèrement d'avant en arrière.

— Seth ne voulait pas rester à l'hôpital…

Seto grommela. Avoir le prêtre sur le dos ne l'enchantait guère. Il était à peu près sûr que Seth lui reprocherait, comme Jônouchi, d'être parti avec son frère plutôt que de se suicider avec eux, main dans la main. Sans parler de la disparition des objets millénaires qu'il avait sous sa garde.

— Ce n'est pas un invité mais un intrus.

— Alors j'ai aussi intrusé Yûgi et Jônouchi à dîner.

Mokuba retint de justesse un gloussement quand son aîné lui lança le regard mi-incrédule mi-exaspéré qui signifiait : « est-ce que tu es totalement devenu fou en l'espace de quelques heures ? ».

Seto aurait aisément toléré la présence de Yûgi, mais celle de Jônouchi ? Avec le prêtre ?! En duo ?! Si Mokuba souhaitait le pousser au meurtre pour qu'il soit incarcéré et que lui devienne le seul maître à bord, il s'y prenait très bien. Excepté que Seto ne se ferait jamais arrêter pour quelque chose d'aussi simpliste qu'un meurtre. Il était bien trop intelligent pour cela. Personne ne l'avait jamais soupçonné de quoi que ce soit.

— Je suppose que je te fais descendre ton repas ? fit Mokuba avec un sourire conciliant.

Seto allait acquiescer lorsqu'une pensée lui traversa l'esprit : il s'agissait peut-être de l'occasion parfaite pour se rapprocher de Yûgi afin d'en apprendre plus sur sa survie miraculeuse, pour faire amende honorable auprès de l'Égyptien avant que celui-ci ne le suffoque dans son sommeil avec un oreiller et, récompense des récompenses, pour tromper le bon à rien sur ses intentions à son égard. Bien sûr, cela nécessiterait d'agir le plus aimablement possible, voire de présenter des excuses – ah ! –, alors que la fatigue et la frustration lui donnaient envie, au pire de les snober avec le plus glacial des silences, au mieux de les virer de chez lui au premier mot de travers. Était-il capable de relever ce défi ? S'il considérait ce qu'il avait déjà traversé, il saurait faire illusion. Jusqu'alors, il n'avait eu aucune bonne raison de cacher le fond de sa pensée. Ici, la récompense en valait la peine.

— Non, je vais dîner avec vous.

— Ok, je te fais descendre… quoi ?

Mokuba écarquilla les yeux et garda la bouche entrouverte.

— Ce sont tes amis, et je ne peux pas les éviter à chaque fois qu'ils viennent ici…

— Oui, mais…

Mokuba, qui se souvenait fort bien de la façon dont s'était terminée leur dernière réunion de groupe, chercha sur le visage de Seto la moindre trace de sarcasme.

— Je… Ia… Iatem est-ce que quelqu'un a kidnappé le robot qui me sert de frère et l'a remplacé par un être humain ?

— Malheureusement, non, répondit l'IA.

Sans les écouter, Seto se leva pour aller chercher l'une des boîtes qui s'entassaient dans un coin du laboratoire et plaça le duel disk à l'intérieur.

— Où mangeons-nous ? Dans la grande salle ?

Mokuba laissa échapper un rire nasal.

— Quoi ? Non ? C'est bon pour les réceptions, ça ! On mange dans le salon autour de la table basse et devant la télé. Enfin, si Seth accepte une autre chaîne que celles des documentaires historiques et… Seto ?

Son grand-frère s'était décomposé de plus en plus au fil de ses paroles, sans que l'adolescent ne comprenne pourquoi.

— Rien, fit Seto tout en se concentrant sur la boîte qu'il était en train de refermer. J'espère que personne ne salira le parquet ou le tapis persan. Ils sont… chers.

En vérité, il n'avait pu s'empêcher de se dire que Gôzaburô aurait désapprouvé une telle conduite, et une petite part de lui-même s'était liquéfiée à cette idée. Le vieux n'aurait rien dit à Mokuba, qu'il considérait comme un simple « bagage » en plus quand il ne l'utilisait pas pour l'obliger à complaire à ses ordres. Cela ne signifiait pas qu'il n'aurait pas fait payer à Seto son absence de… manières par plus de leçons à des heures impossibles, plus de… plus de…

Seto crispa ses doigts autour du carton, inspira profondément pour retrouver sa maîtrise et se retourna vers son frère en calant la boîte sous son bras.

Mokuba le considérait d'un air amusé qui rassura Seto. Bien que son cadet sache mieux que n'importe qui ce que Gôzaburô lui avait fait subir durant six ans, il ne connaissait pas toute la vérité. Et c'était mieux ainsi.

— Tu devrais apprendre à te détendre un peu, grand-frère.

Il se contenta d'acquiescer et le suivit dans le plus grand silence.

Arrivé dans le salon, Seto réalisa à quel point les choses avaient changé en l'espace de trois mois. À en juger par leur attitude décontractée, ce n'était pas la première fois que Yûgi et Jônouchi s'installaient autour de la table basse après avoir repoussé les trois sofas qui encombraient l'espace. Ils semblaient… chez eux. Ils avaient certainement mangé plusieurs fois ainsi, sans se soucier un seul instant de ce qu'aurait pensé l'ancien propriétaire des lieux parce que cela leur était totalement naturel et qu'ils ne devaient même pas imaginer qu'une telle chose ait été interdite à d'autres. Ils avaient sûrement dormi là ou dans l'une des chambres aussi. Et Seto les détestait pour cela, parce qu'il n'avait jamais partagé ce genre de repas avec son frère et qu'il leur en voulait de l'avoir fait avant lui. L'idée ne lui avait même jamais traversé l'esprit tant cela lui était étranger.

Et, bon sang, ils étaient si insouciants que Seto sentait déjà que sa promesse de se contenir et de faire bonne figure serait plus dure à respecter qu'il ne l'avait cru.

Jônouchi essayait d'attraper la télécommande que Seth levait bien haut au-dessus de leurs têtes tandis que Yûgi les observait avec un amusement bienveillant.

— Donne-moi ça, prêtre à la noix !

— Non, je suis le seul maître de la télécommande, rétorqua Seth d'un air sérieux.

— Mais cette chaîne est ennuyeuse !

— Non, cette chaîne m'aide à comprendre ce que vous avez fait pendant trois mille ans !

— C'est bien ce que je disais, c'est ennuyeux, plus ennuyeux encore que les cours d'Histoire du lycée !

Jônouchi se dressa sur ses genoux, et Seth, avec un air de défi, se pencha en arrière pour éloigner un peu plus la télécommande. À moins de faire l'effort de se lever, Jônouchi finirait par perdre l'équilibre et par s'étaler sur lui.

Seto, songeant que le spectacle offert par ces deux andouilles était bien trop pour ses nerfs, tenta de filer avant que quelqu'un l'aperçoive. Hélas, Mokuba l'agrippa fermement par le poignet pour le retenir.

— Hé, regardez qui a accepté de quitter son antre !

Si Yûgi lui adressa un sourire chaleureux, Seth et Jônouchi se figèrent pour lui lancer le même regard glacial. Au moins cessèrent-ils leur dispute puérile pour le contrôle de la télécommande. Seth la reposa sur un coin de la table, et Jônouchi se rassit correctement, la mine renfrognée, sans chercher à y toucher.

Voyant Mokuba s'installer à côté de Yûgi, Seto renonça à la fuite, masqua sa contrariété sous un verni d'indifférence et opta pour la place en bout de table. Celle du leader, songea-t-il, même si cela signifiait que Seth, assis à l'opposé de Mokuba, se trouvait juste à côté de lui. Tant que ce n'était pas le cabot qui le fixait de travers comme s'il espérait le voir se dissoudre sur place…

Seto ne porta pas grand intérêt aux nombreux plats sous lesquels la table disparaissait déjà et observa à peine la télévision qui diffusait un reportage sur l'occupation du Japon par les États-Unis. Cependant, il nota que le prêtre feignait d'être absorbé par les images. Feignait, car il lui suffisait d'un regard à ses muscles tendus pour comprendre que son alter ego se retenait de lui déclarer la guerre. Pour quelqu'un tout juste sorti de l'hôpital contre l'avis des médecins, l'antiquité se portait plutôt bien. Seto concentra son attention sur Yûgi, qui, hormis son frère, semblait le seul qui n'éprouvait pas le désir de lui transpercer les yeux à l'aide de ses baguettes.

— Comment te sens-tu, Yûgi ?

Le jeune homme arrondit les yeux avec étonnement avant de lui répondre avec un sourire presque timide.

— Mieux. Et toi, Kaiba ? Tu as l'air d'avoir besoin d'une ou deux bonnes nuits de sommeil.

Jônouchi laissa échapper une exclamation moqueuse. Seto cilla avec agacement, puis opta pour la réponse qui ferait passer le blond pour un imbécile l'ayant trop rapidement jugé. Tendant la boîte par-dessus la table en direction de Yûgi, il déclara avec ce qui s'apparentait le plus chez lui à un sourire dénué d'ironie ou de mépris :

— C'est parce que j'étais trop occupé.

Le visage de Mokuba s'éclaira.

— Oh, c'est le duel disk sur lequel tu travaillais quand je suis arrivé ? s'exclama-t-il avec enthousiasme.

— Un duel disk ? répéta Yûgi, surpris.

Mokuba déposa la boîte entre eux, puisque Yûgi portait toujours son bras en écharpe. Il souleva le couvercle pour révéler l'appareil.

— C'est pas l'un des prototypes du nouveau modèle ? reprit Mokuba. Je croyais que tu voulais le conserver en souvenir, comme les autres ?

Seto balaya ses cheveux avec une fausse indolence. Même sans tourner la tête dans sa direction, il savait que Jônouchi le crucifiait du regard.

— Yûgi en a plus besoin que KaibaCorp ou moi.

Jônouchi fronça un peu plus les sourcils, l'air suspicieux.

— Surtout si tu veux participer au prochain championnat, termina Seto en s'adressant au principal concerné.

— Tu devrais te dépêcher d'accepter avant qu'il change d'avis, fit Mokuba avec un rire amusé.

— Ouais, Kaiba, c'est quoi cette soudaine générosité depuis deux jours ? Tu t'es acheté une conscience de rechange sur eBay ?

Seto soutint le regard de Jônouchi.

— J'aimerais des duellistes valables dans ce championnat. Et Yûgi est le seul que je connais personnellement.

Jônouchi grinça des dents, mais se refusa à répliquer à l'évidente provocation.

Il n'était pas dupe de la stratégie de son pire ennemi. D'abord, Kaiba s'arrangeait pour faire soigner Yûgi dans le meilleur hôpital de la ville – son hôpital –, ensuite pour le dépanner avec un nouveau téléphone et une carte bancaire sans limites – même si Mokuba les lui avait donnés, Jônouchi était certain qu'il s'agissait de l'idée de son aîné –, enfin pour lui offrir un nouveau duel disk. Et pour quelle raison ? Acheter leur amitié en prouvant qu'il n'avait pas un mauvais fond ? Espérait-il que lui oublie ce qu'il avait fait parce qu'il se montrait aimable avec l'un de ses meilleurs amis ? Ou essayait-il de le pousser dans ses retranchements pour le contraindre à une agression en apparence injustifiée, histoire de s'assurer le soutien de Yûgi ?

Jônouchi n'était pas aussi naïf. Pas avec Kaiba.

Hélas, Yûgi et Mokuba ne semblaient pas voir plus loin que le bout de leur nez. Ils fixaient le duel disk comme s'il s'agissait de la plus grande des merveilles du monde. Jônouchi n'en voulait pas à Mokuba d'idéaliser son aîné malgré tout ce que Kaiba lui avait fait subir, mais il ne comprenait pas que Yûgi se laisse aussi facilement manipuler, même s'il avait toujours été plus prompt à pardonner que lui.

Oh, merde, peut-être allait-il faire un esclandre, après tout. Kaiba le rendait malade !

Soudain, Seth, après lui avoir jeté un rapide coup d'œil, se racla bruyamment la gorge pour attirer leur attention.

— Est-ce la coutume à votre époque de discuter autour d'une table sans toucher à un seul des mets qui s'y trouvent ? s'enquit-il.

Mokuba éclata de rire.

— Ok, hormis le prêtre que je condamne à l'eau…

L'intéressé poussa une exclamation offusquée.

— … qui veut de la bière…

Il se mit à rire une nouvelle fois en voyant Jônouchi s'emparer d'une des canettes sans attendre la fin des suggestions.

— … ou du soda ?

— Est-ce qu'ils sont tous au melon ? questionna Yûgi en considérant les bouteilles avec une inquiétude légitime, connaissant les goûts spéciaux de l'adolescent.

Le sourire de Mokuba s'étendit, lui donnant des airs de requin.

— Au calpis aromatisé au melon.

Jônouchi poussa une exclamation de dégoût, et Yûgi fixa les bouteilles comme s'il préférait encore avoir l'autre bras en écharpe que de se risquer à y goûter.

— Je vais prendre de la bière, annonça Seth en ignorant les gros yeux de Mokuba. Votre eau a un goût bizarre, et je n'ai aucune confiance en vos boissons composées de faux fruits.

— Pareil, fit Yûgi.

— Comptez pas sur moi pour vous rappeler demain matin ce que vous faites là. Et toi, grand-frère ?

— Eau.

Il ne broncha pas quand trois paires de regards étonnés convergèrent en même temps dans sa direction.

— Sérieusement ? s'écria Jônouchi, qui pour le coup en oubliait sa colère.

— L'alcool rend les gens faibles et les pousse à se conduire avec stupidité. Par ailleurs je tiens à me rappeler ce que j'aurai fait demain matin, à l'inverse d'autres personnes.

Le ton de Seto était dénué de toute once d'humour, même sarcastique, ce qui poussa Seth à se plonger dans la contemplation d'un des plats chargés d'étranges boules de pâte blanche fourrée à il ne savait quoi. Son alter ego se souvenait-il d'une façon ou d'une autre qu'il avait toujours pris ses plus agréables mais regrettables décisions sous l'emprise de boissons alcoolisées ? Il ne put s'empêcher de tapoter nerveusement ses doigts contre son genou.

— Mais le minibar… insista Jônouchi avec perplexité.

Seto haussa un sourcil.

— Quel minibar ?

— Celui avec assez de whisky, de vodka, de bourbon et je ne sais même plus quoi d'autre pour assommer un régiment de G.I. au complet !

Mokuba sembla vouloir se laisser couler sous la table lorsqu'il croisa le regard sanglant de son frère.

— Tu leur as montré ça ? demanda Seto d'un ton plus aride encore que le désert de Gobi.

Il n'était pas furieux contre Mokuba, du moins, pas vraiment. Il ne pouvait pas lui reprocher d'avoir voulu diminuer le stock, même s'il préférait ne pas savoir en quelle occasion, pourquoi et qui exactement avait bu quoi. Il s'en voulait bien plus de ne pas avoir jeté le contenu de ce minibar des années plus tôt, simplement parce qu'il détestait mettre les pieds dans ce bureau-là.

— Alors, quoi ? Tu as décidé de t'acheter des bouteilles à plusieurs milliers de yens juste pour la frime ?

Seto dévisagea Jônouchi tout en crispant ses poings sous la table. Rester calme, ne pas répliquer à ce maudit cabot… Jouer le jeu de la civilité était ardu.

— Non, Gôzaburô l'a fait, finit-il par dire.

Il attrapa ses baguettes tout en évitant le regard soucieux de Yûgi. Il n'aurait pas été étonné que l'ancien hôte du pharaon soit bien plus réceptif aux non-dits que ne l'était son pouilleux d'ami, ce qui ne signifiait pas pour autant qu'il désirait sa sollicitude ou même se confier à lui. Il n'avait pas besoin d'aide, seulement de temps pour oublier à nouveau. Ressasser le passé ne l'aiderait pas à avancer.

Exploser Alcatraz avait été si satisfaisant. Il devait exploser quelque chose d'autre. Le manoir lui-même, peut-être ? Il avait tant de mauvais souvenirs en ces murs… Mokuba et lui pourraient déménager pour une villa plus moderne. En plus, ils n'avaient pas besoin d'autant d'espace.

Ils commencèrent à manger dans le plus grand silence pendant quelques secondes, puis Yûgi releva la tête en remarquant que Seth faisait des allers et retours perplexes entre eux et ses propres baguettes, comme s'il essayait de comprendre, petit un, comment utiliser les deux morceaux de bambous laqués qu'il tenait dans ses mains, petit deux, de quelle façon se tenir.

Entre deux gorgées de calpis, Mokuba engloutissait tout ce qui se trouvait à sa portée comme si quelqu'un risquait de lui voler sa part. Jônouchi était presque aussi vorace, Yûgi mangeait plutôt normalement et Seto se tenait si droit, la tête bien dans l'axe de son dos, et avec une telle maîtrise de chacun de ses gestes que certains – un blond, notamment – lui auraient demandé s'il n'avait pas avalé un balai complet et confondu leur repas amical avec un banquet servi au palais impérial.

— Seth, tu sais comment t'en servir ? questionna Yûgi.

— Je peux embrocher la nourriture avec ? fit le prêtre en éprouvant les extrémités pointues des baguettes avec ses pouces.

— Hum, non.

— Alors, non, je ne sais pas.

Jônouchi acheva sa bière et considéra son voisin de table avec stupeur.

— Mais… tu parles japonais alors… tu devrais savoir tout ce que Kaiba sait, non ? C'est pas logique, sinon.

Seth plissa les paupières avec un air sérieux et froid qui le rendait presque intimidant et plus proche de la personne qu'ils avaient croisé dans les souvenirs d'Atem. La faim, la fatigue et l'énervement le mettaient de mauvaise humeur.

— Y a-t-il une seule chose qui te paraisse logique dans ma situation ?

Jônouchi garda le silence pendant un bref instant que Seto savoura comme le plus cher des sushis. Puis le charme fut rompu quand le blond rouvrit la bouche pour annoncer avec enthousiasme que ce n'était pas bien grave et qu'il allait lui apprendre. Seto peina à garder le contrôle de ses muscles faciaux pour ne pas esquisser un rictus railleur. Voilà qui promettait d'être intéressant s'il se fiait à la façon dont Jônouchi se tenait à table.

Il les observa du coin de l'œil tout en ricanant intérieurement des efforts de l'un et de l'autre. Jônouchi s'emberlificotait pour expliquer des gestes qui devaient lui paraître si naturels et ne parvenait pas à aider Seth à tenir correctement ses baguettes. Même Mokuba finit par noyer son hilarité dans une gorgée de soda, qu'il recracha en s'esclaffant quand le prêtre, vexé, et peut-être aidé par l'alcool, utilisa les baguettes pour frapper Jônouchi au front plusieurs fois.

— Cesse de dire que je suis incompétent, Katsuya. C'est toi qui es un professeur incompétent.

Jônouchi, piqué au vif, se mit à rougir – du moins, c'est ainsi que les autres l'interprétèrent alors que la vraie raison de son émoi n'était rien de moins que l'emploi de son prénom. Et le fait qu'il se voyait rappeler ainsi ce qui s'était produit dans la chambre d'hôpital alors qu'il avait enfin réussi à l'occulter. Il décida d'abandonner là sa mission sacrée et de décapsuler une nouvelle canette de bière.

Tout en soupirant à propos de leur stupidité mutuelle, Yûgi se débarrassa de son atèle. Il se leva, poussa Jônouchi qui protesta parce qu'il avait failli renverser sa précieuse boisson et attrapa les baguettes pour les replacer d'autorité dans les mains de Seth. Avec ses sourcils froncés et son air sévère, il ressemblait curieusement à Atem, à l'époque où il habitait encore le puzzle millénaire. Peut-être pour cette raison, le prêtre se redressa et parut beaucoup plus réceptif aux ordres.

— Tu poses celle du bas entre l'angle du pouce et de l'index comme ça, commença-t-il à expliquer tout en manipulant la main de Seth.

Lorsqu'il eut terminé, Seth parvint à saisir l'un des gyozas sans le massacrer et, bien que ses gestes soient encore hésitants, même Seto n'aurait pas nié ses progrès. Voyant Jônouchi pincer les lèvres avec mécontentement, il ne résista pas à l'envie de se moquer :

— Tu vois, c'est pour cette raison que Yûgi est un duelliste valable.

— Parce qu'il arrive à expliquer à cette tête de mule comment utiliser des baguettes ? bougonna Jônouchi, vexé.

— Et parce qu'il a plus de patience et de présence que tu n'en auras jamais.

Yûgi, qui avait repris sa place et remis son atèle pour soulager son articulation douloureuse, lança un regard empli de reproches à Seto quand Jônouchi se renfrogna un peu plus. Il connaissait assez son ami pour savoir qu'il n'allait pas tarder à retourner la table ou à essayer d'écraser la tête de Kaiba dans un des plats.

— Pouvons-nous manger ensemble sans la moindre dispute ?

— Je suis d'accord avec Yûgi, renchérit Mokuba.

— Ce n'était qu'un conseil amical, rétorqua Seto sans quitter Jônouchi des yeux.

— Tu sais où tu peux te le placer, ton conseil amical, richard ? Droit dans ton c…

Jônouchi n'acheva pas l'insulte. Seth avait profité de ses nouvelles compétences pour lui enfoncer un morceau de datemaki complet entre les lèvres.

— Chut, chut, pas de vulgarité pendant un repas, fit-il en plissant les paupières avec intensité.

En d'autres circonstances, Jônouchi aurait mâché, avalé et exprimé encore plus vertement sa colère. Là, il se contenta de mâcher et d'avaler, puis de cacher son trouble avec une nouvelle gorgée de bière.

Voir Yûgi s'en sortir aussi bien avec Seth l'avait énervé, non pas tant à cause de son propre échec qu'en raison de la façon dont Seth avait religieusement écouté son ami comme s'il était Atem lui-même. Et il se sentait un peu plus énervé encore de perdre ses moyens face à Seth dès qu'il employait son prénom ou qu'il le regardait un peu trop longtemps. S'il tentait de parler, il balbutierait ou rougirait sûrement. Ce damné prêtre le dévisageait comme s'il était lui-même un datemaki, ce qui le rendait à nouveau aussi confus que dans la chambre et furieux envers lui-même parce qu'il n'arrivait pas à savoir s'il trouvait cela désagréable ou… pas.

Au moins le restant de leur repas se passa sans autre incident notable. Seto sembla se retirer dans son monde intérieur, et Jônouchi ne souhaitait vraiment pas savoir à quoi le sociopathe réfléchissait, surtout qu'il avait déjà beaucoup trop de difficultés pour mettre ses propres pensées au clair. Seth ne posa plus que des questions en rapport avec les mystérieux mets qui se trouvaient devant lui. Mokuba et Yûgi, quand ils ne répondaient pas à l'Égyptien, s'enthousiasmaient pour les derniers anime sortis.

Presqu'une heure plus tard, Jônouchi avait abandonné le combat contre la confusion de ses émotions, aidé en cela par l'alcool. Il en venait même à trouver Kaiba sympathique, parce qu'il avait enfin fermé son clapet à merde.

Seth, lui, semblait à la fois satisfait et absent. Même s'il avait un peu moins bu que le blond, la bière avait produit son effet sur sa capacité d'attention, et il savait que s'il buvait plus, il finirait par s'écrouler à cause de la fatigue ou, pire mettre ses lèvres sur celles d'un autre, ce qui ne paraissait pas une idée judicieuse. Non pas que cela l'ait été un jour. Tout le monde attendait de lui qu'il soit un prêtre digne, sévère et au-delà de ce genre d'actes… Et il l'était. Quand il le fallait. Seulement quand il le fallait. Pas au-delà.

— On devait essayer le duel disk ! s'exclama Mokuba.

Yûgi esquissa un sourire attristé.

— Je n'ai plus mon deck.

— Tu l'as oublié chez Jônouchi ?

— Non, je l'ai perdu dans l'incendie, explicita Yûgi d'une voix douce.

— Oh… Il faut que tu rachètes de nouvelles cartes, alors !

— On dirait.

Yûgi donnait l'impression de s'en moquer, mais ce n'était pas le cas. Simplement, il n'avait pas envie d'alourdir l'atmosphère. Il possédait la plupart de ses cartes depuis des années, et ce qui était aux yeux de certains de simples bouts de cartons remplaçables par d'autres possédait une valeur affective à ses yeux.

Seto ébouriffa les cheveux de son frère qui, comme à son habitude, s'offusqua vivement et prit son air le plus mal embouché.

— Ce n'est pas quelque chose que tu peux remplacer aussi aisément, Mokuba. Tu devrais le savoir.

Pour la première fois, Jônouchi ne soupçonna pas Seto de mentir sur sa compréhension des sentiments de Yûgi, même s'il trouvait cela fort ironique de la part de quelqu'un qui s'était toujours moqué de leur sentimentalisme et de l'âme des cartes.

Sans rien ajouter de plus, Seto se leva pour quitter la pièce, et, pendant un instant, les autres crurent qu'il avait pris congé d'eux sans même avoir la politesse de leur souhaiter une bonne soirée. Mokuba appela un domestique pour que la table soit débarrassée et revint s'effondrer dans le canapé, juste derrière Jônouchi et Seth.

— Mon frère a dîné avec nous sans virer personne du manoir. Je suis… impressionné.

Jônouchi lâcha un ricanement.

— Oui, avec l'entraînement nécessaire, il crachera même du feu uniquement sur commande.

Yûgi effaça aussitôt le sourire qui avait commencé à étirer ses lèvres.

— Et comment espères-tu m'entraîner ? déclara Seto.

Sans attendre la moindre réponse, il revint s'asseoir à la table, non sans déposer au préalable une mallette en métal argenté parfaitement reconnaissable. Yûgi arrondit ses yeux violets, et Mokuba comme Jônouchi le rejoignirent dans la stupéfaction.

Seth, intrigué par leur réaction, se pencha en avant quand le jeune CEO ouvrit la mallette. Il cligna des yeux devant les nombreuses cartes aux illustrations différentes et supposa que plusieurs centaines si ce n'était des milliers étaient entreposées dans la mallette. C'était comme un sanctuaire de Wedju transportable. Étonnant.

Seto n'accorda pas la moindre attention à son frère et à Jônouchi, qui le fixaient bouche bée, et tourna la mallette vers Yûgi.

— Ces cartes-là ont une histoire contrairement à celles que tu pourrais acheter en boutique. J'en ai utilisé certaines durant des années.

— Kaiba, je ne…

— J'étais prêt à m'en séparer pour obtenir le quatrième dragon blanc aux yeux bleus, et tu sais mieux que personne comment cela s'est terminé. Si tu veux te créer un nouveau deck, utilise-les, coupa Seto.

Yûgi se recula légèrement, aussi surpris par la véhémence de son ordre que par son expression grave et déterminée. Puis il hocha doucement la tête avant d'examiner le contenu de la mallette.

Jônouchi se rapprocha de Mokuba, afin de lui parler sans avoir besoin de hausser la voix :

— Tu n'as pas mis d'alcool dans son eau pour le fun, hein ? Parce quand il réalisera demain matin ce qu'il a fait, ça va très mal se passer…

Mokuba se mordilla la lèvre, ne sachant que répondre. Son grand-frère ne se serait séparé d'une partie de sa collection pour rien au monde. Lorsqu'il la proposait à un tiers ou la misait dans un duel, c'était toujours parce qu'il avait la certitude de la récupérer au plus vite. Le « prêt » qu'il proposait à Yûgi était autrement plus permanent, ce qui ne pouvait signifier qu'une chose, même si son aîné s'en serait défendu, même s'il ne s'en était peut-être pas rendu compte lui-même : il ne considérait plus l'ancien hôte du pharaon comme une lointaine connaissance dont il ne faisait que tolérer la présence…

— Non, je n'ai rien fait, fit-il enfin avec un sourire satisfait.

Tandis que Yûgi réfléchissait aux stratégies qu'il pourrait élaborer à partir de certaines cartes, Seth étendit le bras pour saisir l'une d'entre elles et l'examiner rapidement.

— Nous avons besoin de plus de ka, annonça-t-il brutalement.

Seto releva la tête avec dédain.

— Oh, oui, et où espères-tu en trouver ?

Le prêtre secoua la tête avec une expression qui n'était pas moins supérieure que celle de son alter ego.

— La question n'est pas « où » mais « comment ».

— Tu as dit que j'en avais un, murmura Jônouchi, songeusement.

Seto roula des yeux. Il voyait déjà le tableau.

— Oh, par pitié… !

— Jaloux ?

— Tu aimerais, cabot. Non, je suis juste consterné par ta naïveté…

— Tu en as un aussi, reprit sévèrement Seth sans se soucier de se faire foudroyer du regard par le jeune CEO. Il en est de même pour Yûgi et Mokuba.

— Laisse mon frère en dehors de cette histoire, gronda Seto en remarquant la lueur d'intérêt dans les prunelles de son cadet.

Yûgi déposa calmement les cartes qu'il était en train d'étudier.

— Tous les gens ont le potentiel d'avoir un ka, c'est bien ça ?

Le prêtre acquiesça.

— Sa nature est toutefois déterminée par le cœur de son maître, expliqua-t-il. Une personne mauvaise possède un monstre ka tandis qu'une personne bonne possède un ka divin. Par ailleurs, le ka ne peut se manifester que si la personne a une certaine conscience de son existence et si son ba, c'est-à-dire son énergie vitale pour employer des termes plus proches de vous, est suffisamment fort. C'est pour cela aussi que la destruction du ka peut entraîner la mort.

— Les prêtres avaient aussi le pouvoir d'invoquer les ka d'autres personnes, non ? demanda Yûgi.

— Grâce au pouvoir des objets millénaires, il est possible de les… prélever… et de les enfermer dans des stèles préservées au sanctuaire de Wedju. Ces cartes pourraient remplacer symboliquement les stèles afin d'atteindre les ka, mais, sans mon sceptre, je ne peux pas utiliser ce potentiel. C'est pourquoi il faut que vous appreniez à maîtriser votre ka. Je ne peux combattre seul un ennemi aussi puissant.

Seto ne fut guère surpris de voir Jônouchi saisir la balle au bond. Pour une fois que quelqu'un lui accordait de l'importance…

— J'en suis ! Yûgi ?

Le jeune homme sembla peser le pour et le contre avant de donner son assentiment d'un acquiescement. Seto, qui trouvait l'idée à la fois ridicule et suspicieuse, laissa échapper un ricanement de dérision, qui lui valut un regard scrutateur de Jônouchi.

— Je me demande à quoi peut bien ressembler ton ka. Un dragon blanc aux yeux bleus de la taille de ton ego, vu ton obsession malsaine pour lui ?

Jônouchi, se demandant pourquoi son pire ennemi se contentait de répondre avec un rictus un peu plus méprisant encore, reporta son attention sur le prêtre, qui avait baissé la tête, l'air plus sombre et triste.

— Le dragon n'est pas un simple ka, murmura Seth. Pas plus que ne l'est le magicien des ténèbres. Des personnes ont insufflé leur ba en eux, ce qui leur donne la capacité de se manifester à travers eux. Ils ne protègent que ceux qui en sont dignes et peuvent se retourner contre ceux qui ne le sont pas.

Yûgi fit mine de s'absorber à nouveau dans le tri des cartes. Atem ne lui avait rien caché de ce qu'il avait découvert dans le monde du souvenir, et le jeune homme croyait savoir pour quelle raison le prêtre était heurté par le manque de considération de Jônouchi à l'égard du dragon blanc aux yeux bleus. Cependant, il estimait aussi ne pas être en droit de le révéler à son ami.

Soudain, Seto se leva avec un reniflement arrogant.

— Pendant que vous chasserez des dragons avec ou sans drogue, je ferai des choses vraiment constructives, comme retrouver nos ennemis. Est-ce qu'un ka peut le faire ? Non.

Il quitta le salon, pour de bon cette fois, pressé de retourner à son laboratoire dans l'espoir que Iatem aurait enfin découvert une piste. Cette histoire avait réussi à réanimer sa mauvaise humeur. Non pas qu'il ne croyait pas ce damné prêtre quand il prétendait qu'ils avaient tous le potentiel d'avoir un ka. Cependant, il avait aussi appris à ne jamais accorder sa confiance à quiconque, et cela n'allait pas débuter avec Seth. L'Égyptien pouvait se montrer aussi avenant qu'il le souhaitait, Seto n'en démordait pas : son autre lui – comme il détestait ce terme – ne ferait qu'utiliser les imbéciles qui le suivraient. Après tout, au-delà de son instinct qui lui soufflait qu'il n'était pas fiable, le prêtre lui-même avait admis qu'il ne reculerait devant rien pour accomplir sa mission. Sacrifier autrui en faisait partie. Non pas que Seto se souciât beaucoup du sort de Jônouchi. Il avait averti l'imbécile – il n'aurait pas dû se donner cette peine –, ce minable avait refusé d'écouter, qu'il crève.

Juste avant d'entrer dans le laboratoire, il stoppa néanmoins, horrifié à la perspective que Seth puisse utiliser Mokuba pour ses sombres desseins. Assez horrifié pour considérer le fait de partir à la recherche des armes que Gôzaburô avait certainement planquées quelque part dans le manoir afin de se débarrasser du prêtre. Mais il résista à cette violente impulsion : si Seth espérait l'utiliser, lui aussi pouvait l'utiliser.

Tout en s'installant dans son fauteuil, Seto se demanda s'il devait avertir Yûgi. En tant qu'ancien hôte du pharaon, il semblait en savoir plus que Jônouchi et, même si ce n'était pas non plus un exploit, possédait une intelligence bien supérieure à celle de son ami. Il saurait écouter, sans doute.

— Tu sembles tendu, Kaiba. Un massage du dos ?

— Très drôle, Iatem. Toujours rien découvert, à ce que je vois ? Peut-être que tu n'es pas si utile.

— Je le serai avec mon propre corps.

— Compte là-dessus et bois de l'eau.

— Très drôle, Kaiba…

Seto afficha les caméras du manoir. Le prêtre avait quitté le groupe pour rejoindre sa chambre, et Seto regretta de ne pas avoir ces pièces-là sous surveillance.

Dans le salon, Mokuba semblait s'être endormi sur le canapé. Yûgi testait son nouveau deck contre celui de Jônouchi, ce qui ne signifierait pas grand-chose, parce que le blond était bien trop mauvais, encore plus après avoir autant bu.

Seto croisa les bras et se renfrogna. Il avait prémédité de donner le duel disk à Yûgi, parce qu'il voulait s'assurer d'avoir au moins un allié et parce que cela foutrait Jônouchi en rogne. Il n'avait pas prémédité de lui donner des cartes de sa précieuse collection. Bon sang, il y avait de quoi s'acheter une ou deux voitures de sport dans cette mallette, sans parler de l'autre valeur qui ne pouvait se mesurer en argent, celle affective. Mais, c'était exactement cela : il avait compati – ah ! – et éprouvé de l'irritation à l'idée que Yûgi ait perdu ses cartes, même ses ridicules magiciennes avec des noms improbables que Industrial Illusions avait produites en série limitée. Il s'était senti d'autant plus irrité qu'Atem en avait aussi utilisé certaines contre lui.

Si Yûgi avait refusé le « prêt », Seto ignorait comment il aurait réagi. Sûrement avec beaucoup trop d'aigreur pour quelqu'un qui persistait à prétendre qu'il n'avait pas d'ami et n'en avait pas besoin pour le ralentir ou le trahir.

Ses lèvres s'étirèrent légèrement quand Jônouchi plaça sur la table le dragon noir aux yeux rouges. Oh oui, il avait hâte le voir perdre contre ses cartes ! Il en possédait plusieurs aux effets tellement vicieux qu'elles auraient dû être interdites en tournoi.

— Tu sais que tu es vraiment une petite salope paranoïaque ? reprit Iatem.

Bien sûr, il pouvait aussi compter sur l'IA – le sigle d'Importun Arrogant – pour gâcher son plaisir.

— Parce que personne n'a jamais essayé de me tuer ou d'enlever Mokuba… répliqua-t-il.

Soudain, la vidéo disparut pour être remplacée par… un magicien des ténèbres toon lui indiquant que l'accès lui était interdit ?

— Iatem ! gronda-t-il.

— Si tu veux savoir ce qu'ils font, tu devras te déplacer.

La coupe était pleine. Seto attrapa le clavier pour chercher les programmes de l'IA et les effacer un par un, avec délectation, excepté que la même chose se produisit et que le magicien a l'air renfrogné ne lui permit pas de modifier les fichiers non plus.

Seto se renversa dans son fauteuil, choqué et, peut-être, quelque peu effrayé. Était-il en train de se produire ce qu'il croyait qu'il était en train de se produire ? Avait-il créé une intelligence artificielle à ce point autonome qu'elle se rebellait contre lui ?

— Je t'ai créé, Iatem.

— Non, tu as amélioré mon programme, ce qui ne fait de toi que mon co-créateur. Mokuba m'a demandé d'être ta nourrice quand il n'est pas présent…

— Pardon ? s'étouffa Seto, tombant des nues.

— … et de te protéger de toi-même. La logique veut que ses ordres équivaillent aux tiens. Cependant, comme je te suis aussi dévoué, mon programme ne peut être modifié ou détruit que si vous le faites d'un commun accord.

Seto cligna des yeux, trop stupéfait pour céder à la colère. Il n'avait pas vu cela venir. Pas le moins du monde. Mokuba semblait si contrarié de ce qu'il avait fait avec l'IA qu'il n'avait pas imaginé un seul instant qu'il ait comploté dans son dos avec Iatem.

Merde.

Mokuba était vraiment sournois et rusé.

Assez pour qu'il ressente, finalement, plus de fierté que de contrariété.


Note : les chansons mentionnées sont Fuel my fire de The Prodigy et Master & servant de Depeche Mode. La première parle d'une personne furieuse après une autre qui lui a menti (et Seto ment en ne parlant pas aux autres de ce qu'il a découvert) et l'autre de relations sadomaso (et d'une personne qui se fait traiter comme un chien) :D Iatem est très clairvoyant.