Je remercie TaTchou pour ses relectures.


Puisque nous sommes le 21 mars et que ce récit porte le titre qu'il porte, je vous souhaite à tous une très joyeuse fête de Nawroz.

« Pour qu'après les ténèbres renaisse la lumière. »

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CHAPITRE XXIV


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Une grande effervescence régna soudain dans le camp. Des cris et des rires retentirent, mais rien ne pouvait apparemment distraire la jeune femme plongée dans la relecture de ses notes et leur mise au propre. Malgré son excellente mémoire, elle avait pris l'habitude de toujours avoir sur elle un carnet sur lequel elle notait des observations, des bribes de conversations, des idées, des questions qu'elle devrait poser ou dont elle s'attacherait plus tard à trouver des réponses, des chiffres, des pourcentages. Il lui arrivait même de dessiner des croquis, des plans, n'importe quoi qui éveillait son intérêt, qui semblait pouvoir lui être utile de se rappeler. Elle utilisait aussi habituellement un dictaphone, mais elle n'avait pu l'emporter dans la jungle. Chaque soir, elle s'isolait, revoyait ses notes, transcrivait ses enregistrements, rédigeait des comptes-rendus, qu'elle remettait au propre quand elle arrivait à se ménager un peu de temps libre.

Son assistant lui servait de pense-bête. Elle l'avait connu au Mexique et l'avait recruté quand elle était juge. Il l'avait suivie quand elle avait été élue députée, mais elle s'était résolue ensuite à le congédier quand elle avait commencé à recevoir des menaces de mort. Elle avait remarqué qu'il avait peur. Elle ne lui en avait pas gardé rancune, elle comprenait et quand elle avait intégré la Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme, elle l'avait recontacté. Juan Ibanez était un homme intègre, extrêmement compétent, discret et loyal. Quand elle l'avait rappelé, ses enfants avaient quitté son foyer, sa fille suivait des études de psychologie à l'université, l'un de ses fils des études de droit et les deux autres plus âgés, travaillaient l'un comme conseiller financier, l'autre comme ingénieur. Elle avait proposé à Juan Ibanez de venir s'installer à Washington, elle lui assurerait un confortable salaire et lui fournirait un logement de fonction. Il avait accepté.

Malheureusement, son assistant très à l'aise dans les tribunaux, au parlement, dans les quartiers populaires ou huppés des grandes ou petites villes mexicaines, dans les couloirs des institutions internationales, supportait beaucoup moins bien la jungle. La forêt l'inquiétait. Pourtant, le camp par certains aspects ne se différenciait pas beaucoup de certains petits villages mexicains, même de leur région d'origine à tous deux. Elle avait essayé de le rassurer, de savoir ce qui l'inquiétait, mais il n'avait su vraiment lui répondre. La jeune femme soupçonnait une phobie. Pourtant la saison sèche, la Belle saison comme l'appelaient les Kayapos, débutait. Il ne pleuvait presque plus, les insectes commençaient à se faire plus discrets, même si les moustiques n'avaient pas encore abandonné le territoire.

Juan Ibanez ne se montrait donc pas très utile auprès d'elle. Il restait le plus souvent dans la hutte que les Indiens avaient aménagée pour la jeune femme et sa fille, ou traînait aux abords du centre du village, près de la maison des hommes ou autour du foyer central. Elle avait renoncé à ce qu'il l'accompagnât quand elle se rendait aux champs avec les femmes ou en expédition sur les rivières ou dans la forêt. Elle lui confiait alors sa fille. Alma le regardait comme s'il avait été son grand-père et Juan s'en occupait très bien.

Le séjour apportait beaucoup de satisfaction à la jeune membre de la Commission. Pilotée par les Kayapos, elle rassemblait beaucoup de données, de photos, d'entretiens. Elle avait rejoint le campement en compagnie de six Kayapos dont un chef, Na, et durant les six jours qu'avait duré la navigation, elle avait déjà commencé à travailler. Elle apprenait à mieux connaître la culture des gens qui l'accueillaient, pour mieux évaluer l'impact du barrage de Belo Monte, celui des orpailleurs, des compagnies minières et des compagnies d'exploitation forestière sur les populations et leur environnement.

Elle était venue pour rassembler des éléments et tenter de faire la lumière sur l'affaire qui opposait les Kayapos à la Compagnie forestière, mais elle en profiterait pour compléter son travail commencé à Washington, puis à Altamira. Elle s'était rendue dans de grands villages proches de la ville, elle avait été accueillie avec beaucoup d'égards, mais comme une Blanche de plus. Les grands villages l'avaient étonnée. Elle ne s'était pas attendue aux constructions en brique, aux télévisions, aux nouvelles technologies omniprésentes. Les habitants semblaient jouir avec délectation des biens de consommation apportés par les Blancs et elle n'avait pas compris, su, où commençait et où s'arrêtait la culture Kayapo. On l'avait aussi emmenée dans des villages qui avaient accepté les compensations offertes par le consortium en charge de la construction du barrage. Elle avait parfois senti un malaise chez les Indiens qu'elle avait rencontrés, mais elle n'avait pas su le dépasser. Elle n'inspirait pas confiance.

Ce voyage lui offrait l'opportunité de changer les choses. Les Kayapos avaient accepté de la recevoir, elle ferait tout pour qu'ils ne le regrettassent pas.

Depuis son arrivée au campement, elle avait attentivement écouté les chefs, le chaman, mais aussi des hommes et des femmes, qui lui exposèrent leurs griefs et surtout qui lui apportèrent des preuves de ce qu'ils affirmaient. Les Kayapos savaient qu'elle ne pourrait défendre leur cause si elle ne les connaissait pas, si elle ne comprenait pas leur environnement, leurs besoins, leurs aspirations, leur culture. Elle avait une connaissance encyclopédique des lois qui régissaient le droit international des peuples, du travail, elle connaissait le code civil brésilien sur le bout des doigts, mais les chefs Kayapos pensaient tout comme elle, qu'elle devait savoir pour quoi et pour qui, elle se battait. C'était ce qui avait motivé leur décision de la recevoir, de lui faire confiance. Peut-être aussi de tester sa bonne foi.

Elle avait été un peu étonnée de se retrouver au fin fond de la jungle, dans un petit village aux allures provisoires. Elle avait pensé se rendre dans l'un des gros villages Kayapos, regroupant plusieurs centaines d'individus, semblable à ceux qu'elle avait visités auparavant, s'en différenciant seulement parce que plus attaché aux valeurs traditionnelles de la culture Kayapo.

Quand elle en avait parlé au chef qui lui avait servi de guide et l'avait conduite au village, il l'avait invité à d'abord comprendre la forêt. Il l'emmènerait ensuite dans un grand village, mais pas maintenant. Elle devait apprendre avant. Elle n'y vit pas d'inconvénient et se félicita plutôt de l'initiative des chefs Kayapos, de l'opportunité qu'ils lui offraient de partager leur expérience. Depuis le jour de son départ, les notes s'amoncelaient dans ses carnets. Elle pensait souvent à Manuel. Si de son côté, il travaillait aussi bien qu'elle, non seulement ils traîneraient la compagnie d'exploitation forestière devant les tribunaux, mais ils pourraient ensuite en profiter pour donner un magnifique coup de pied dans la fourmilière des magouilles en tout genre. Dénoncer la violation des lois, la corruption, les meurtres, les spoliations abusives, la liste serait aussi longue qu'un jour sans pain.

Elle savait qu'elle ne changerait pas la face du monde, mais s'ils réussissaient à envoyer quelques politiciens véreux en prison, suivis de près par des escrocs et des administrateurs corrompus, à salir l'image de marque de quelques grandes compagnies internationales, s'ils éveillaient l'intérêt de journalistes intègres et idéalistes, si grâce à eux de nouvelles lois étaient votées, des anciennes mieux respectées, la jeune juriste estimerait qu'elle aurait fait son travail.

Elle n'oubliait jamais un nom, une affaire, elle excellait à dresser des murs, ménager des chausse-trappes. Quand elle avait un homme ou une femme dans son collimateur, elle pouvait le suivre à la trace pendant des années. Il subissait des contrôles de police, des enquêtes financières s'ouvraient. Il voulait conclure une affaire ? Un article jetait le discrédit sur son honnêteté, un scandale surgissait. Elle était tenace, retorse et impitoyable. L'échec ne l'arrêtait pas, elle se savait dans le camp des faibles, dans celui de ceux qu'on retrouvait morts et torturés dans le désert, mais elle avait la loi pour elle. Elle ne renoncerait jamais. Qu'importait le combat, elle en trouverait toujours un à mener.

Juan Ibanez surgit soudain devant elle. Elle s'était installée devant leur hutte sur une espèce de mini- transat fabriqué en bois et sanglé de fibres de rotin.

« Vous devriez venir Madame.

- Je suis occupée, répliqua-t-elle, contrariée qu'on la dérange.

- Il y a de nouveaux arrivants.

- Mmm, répondit distraitement Maria.

- Ce sont des femmes, deux Blanches, des Américaines.

- Elles viennent faire quoi ici ? demanda Maria sans lever la tête de ses notes.

- Euh, je ne sais pas.

- Juan ! Qu'est-ce qui vous prend ? fit Maria en relevant la tête.

- Euh, je suis désolé, je vais me renseigner.

- Mmm, je les verrai bien de toute façon. On risque de les loger avec nous. Assurez-vous seulement qu'elles ne travaillent pas pour une compagnie quelconque. Sinon, nous risquons de ne pas faire bon ménage…

- Oh… Vous voulez un rapport ?

- Juan…

- J'y vais.

- Où est Alma ?

- Avec les enfants de… des femmes avec qui vous vous rendez aux champs… Regardez, elle est là-bas. »

Maria leva la tête. De l'autre côté de la place centrale, des enfants s'ébattaient joyeusement et se couraient les uns derrière les autres. Des grands. Maria remarqua un groupe plus calme, qui jouait par terre. Elle eut un peu de mal à repérer sa fille. Les femmes l'avaient adoptée et comme avec leurs enfants, elles avaient exercé leurs talents picturaux sur son corps. En rentrant d'une expédition en forêt, alors qu'elle avait laissé Alma à leurs soins, elle l'avait retrouvée nue et peinte pratiquement de la tête aux pieds. L'enfant avait adoré servir de modèle. Juan lui avait raconté qu'elle s'était laissé peindre le corps pendant plus de deux heures sans protester. Quand elle avait aperçu sa mère, Alma était accourue lui montrer avec fierté comment elle était devenue belle. Le troisième jour de leur arrivée, la petite fille arborait des brassards de perles aux motifs géométriques noirs et rouges sur fond blanc. Deux jours après, s'était ajouté un large bracelet. Maria s'était inquiétée. Peut-être fallait-il retourner des faveurs, pour la peinture, les bracelets, l'attention qu'on portait à sa fille. Elle savait aussi que les peintures corporelles, même si elles avaient une signification sociale ou magique, servaient aussi à protéger celui qui les portait des insectes incommodés par l'odeur des substances utilisées. L'attention dont avait bénéficié sa fille était donc sociale et médicale. Les femmes avaient proposé à la jeune Mexicaine de la peindre elle aussi, mais elle avait gentiment refusé. Elle doutait que passer des heures entre les mains douces des femmes sans pouvoir bouger, s'avérât une expérience agréable. Elle ne sentait surtout pas assez patiente pour supporter cette épreuve. Le chef auprès de qui Maria avait exprimé ses inquiétudes, lui avait rétorqué qu'elle devait seulement s'acquitter de la tâche dont elle avait la responsabilité, que c'était là, sa contribution à la vie du village.

Les plus grands des enfants s'enfuirent soudain, ils interpellèrent les petits qui tournèrent la tête vers eux et répondirent à leur appel par des exclamations enthousiastes. Ils se levèrent, joignirent leurs cris à ceux des grands et participèrent à l'agitation qui avait pris possession des adultes un peu plus tôt.

« J'y vais, déclara Juan Ibanez.

- Mmm. »

Maria oublia instantanément ce que lui avait annoncé son assistant et se remit à écrire en marmonnant.

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Root et Shaw observaient avec un certain étonnement l'effervescence qui régnait sur la rive et qui s'intensifia quand leur pirogue accosta. Deux gamins pataugeaient dans l'eau, quand leur embarcation un peu plus tôt, était arrivée en vue de la petite plage qui accueillait une dizaine de pirogues à moteur qui, pour plus de la moitié, étaient construites en aluminium. Les deux enfants avaient levé la tête et commencé à leur adresser de grands signes amicaux de bienvenue. Arrivé à porter de voix, Meikâre leur avait crié un long discours dans leur langue natale. Les deux enfants avaient sauté de joie et avaient aussitôt disparu en courant. Meikâre paraissait particulièrement fier et heureux. Il remarqua les mines intriguées de ses deux passagères.

« Je leur ai annoncé que je ramenais trois pécaris. Ce sont de gros gibiers qu'on n'a pas toujours la chance de croiser près de nos grands villages. Mes prises seront dignement fêtées. Peut-être y aura-t-il une soirée organisée ce soir, sinon elle aura lieu demain, ou... aujourd'hui et demain !

- Vous partagez le gibier ? demanda Shaw.

- Oui, nous chassons pour notre famille, mais n'oublions jamais les autres, peut-être moins chanceux. Personne ne manque jamais de manger. Un des aspects les plus importants de notre culture est l'échange, l'échange de cadeaux, de services, il crée les liens entre chaque membre du village, il donne sa place à chacun d'entre nous. »

Meikâre fut accueilli comme il l'avait espéré et il rayonnait de joie. Ce jour-là, il avait tenu son rôle de chasseur, de chef de clan avec honneur. Il donna quelques recommandations à des villageois et s'excusa en riant auprès des deux jeunes femmes de les abandonner. Il leur promit de les retrouver un peu plus tard. La pirogue fut tirée sur la rive, les pécaris prestement emportés, un cortège se forma et les deux jeunes femmes se retrouvèrent soudain seules. Elles avaient été entourées par une foule rieuse de femmes et d'hommes plus dénudés qu'habillés. Les femmes portaient toutes des brassards et de larges bracelets en perles de couleurs vives. Elles avaient été brusquement plongées après cinq jours de navigation au milieu des cris et des rires humains. La jungle était bruyante, mais rien ne s'apparentait aux éclats de voix des humains. Elles restèrent un moment immobiles, un peu sonnées, la foule les avait submergées comme une vague pour se retirer presque aussi soudainement qu'elle était venue.

« Euh... on les suit ? demanda Root.

- Ouais, qu'est-ce qu'on fait de nos bagages ?

- Prenons nos affaires personnelles et laissons le reste.

- C'est-à-dire ?

- Les armes, la pharmacie, tes appareils photos.

- Pff...

- Quoi ?

- Ça ne me dérange pas de prendre en photo la nature, mais... je n'aime pas prendre les gens en photo...

- Tu n'aimes pas les jeux de rôles, observa Root.

- Ça dépend, mais non, c'est vrai, je n'aime pas trop ça.

- Pour les photos, je te comprends. J'ai visité des pays où les gens adorent se faire prendre en photos, c'est d'ailleurs assez sympa, et d'autres...

- Où ils détestent, finit Shaw.

- Oui. Si tu veux je peux me charger des photos de scènes de vie ou des portraits. On ne peut pas se dispenser d'en prendre si on veut garder un minimum de crédibilité comme journalistes.

- D'ac, accepta Shaw heureuse de cet accord. Je me charge des plantes et des animaux, toi des gens.

- Parfait, tu me montreras le matériel que t'a fourni Athéna, je n'ai pas regardé. C'est toi qui, dès le début t'es attribuée le rôle de photoreporter, du coup, je ne m'en suis pas souciée. »

Elles rassemblèrent leurs affaires personnelles et s'apprêtaient à suivre le chemin emprunté par la foule un peu plus tôt, quand surgirent une demi-douzaine de villageois.

« Nous venons vous aider à monter vos affaires au village, dit l'un des hommes en portugais. »

Root les remercia et elle les aida avec Shaw à vider la pirogue.

Le village qu'elles allaient découvrir était construit en hauteur. Il avait l'aspect traditionnel des villages Kayapos, un disque au milieu de la forêt. Les habitations étaient disposées circulairement autour d'une grande place centrale au milieu de laquelle se dressait la hutte réservée aux hommes. Éloigné des routes et destiné à être abandonné dans quelques mois, ses constructions répondaient aux critères traditionnels qu'on trouvait de moins en moins présents dans les villages plus modernes : de plus ou moins longues huttes rectangulaires faites d'une structure en bois souple, entièrement recouvertes de feuilles de palmier, du toit jusqu'au sol. Une seule ouverture, la porte. À l'intérieur, des hamacs suspendus, les réserves de nourriture et parfois de longues flûtes de cérémonie soigneusement rangées.

Sur le chemin, ils croisèrent un groupe d'enfants, certains d'entre eux devaient être à peine âgés de deux ans. Les deux jeunes femmes se souvenaient en avoir aperçu quelques-uns quand elles avaient abordé. Apparemment, le village n'était pas situé à cinquante mètres de la rivière et les plus petits peinaient à remonter au village. Cinq surtout qui s'étaient laissé distancer et qu'ils trouvèrent assis au milieu de la piste. Les villageois s'arrêtèrent et leur parlèrent. Ils rirent à la réplique de l'un des enfants. Trois hommes soulevèrent de terre trois des enfants, les plus gros. Les autres adultes étaient chargés. Ils jetèrent un coup d'œil aux deux Blanches. Root sourit et s'approcha d'un petit garçon, un villageois lui lança trois mots et l'enfant sourit béatement à la jeune femme en lui tendant les bras. Il restait une petite fille. Elle jetait nerveusement autour d'elle des regards inquiets.

« Hé ! l'interpella Shaw. »

L'enfant se retourna, Shaw se baissa et l'attrapa. Elle resta un moment embarrassée, ne sachant comment l'installer pour la porter. À gauche, tout son poids reposerait sur son bras droit, il était encore douloureux, même si la blessure avait guéri. À droite, si les pieds de la gamine heurtaient sa cuisse Shaw savait qu'elle hurlerait. Elle la reposa. Le visage de la petite se décomposa.

« Chiale pas ou je t'étrangle, grommela Shaw. Monte sur mon dos. »

Elle se retourna en lui désignant son épaule pour que l'enfant comprît son intention. Un sourire s'épanouit sur les lèvres de la petite. Elle passa derrière Shaw et grimpa sur son dos, Shaw l'aida d'une main. Quand la petite passa ses bras autour de son cou, Shaw les lui attrapa et la hissa plus confortablement sur elle. Elle avait mis le genou droit en terre, elle s'appuya d'une main sur le sol et de l'autre sur son genou gauche pour se relever.

« En avant ! s'écria joyeusement Root. »

Le petit garçon que portait Root joua avec ses cheveux, fasciné par leur texture et leur couleur, et lui parla durant tout le trajet, Root ne comprenait rien à ce qu'il lui disait et elle se contentait de sourire gentiment, ce qui semblait satisfaire l'enfant. La petite fille sur le dos de Shaw resta silencieuse. Le trajet dura à peine un quart d'heure. En arrivant, les enfants demandèrent à être posés à terre sauf deux d'entre eux. Un garçon que portait l'un des hommes du village et la petite fille accrochée au cou de Shaw. Le garçon s'était endormi et la petite fille, si elle était bien éveillée, n'avait pas manifesté le désir de descendre. Shaw perdue dans ses pensées avait oublié sa présence. Le petit garçon avait serré Root dans ses bras avant de partir en courant et Root lui avait souri en le saluant de la main, mais quand elle se releva son visage prit un air soucieux. La même appréhension habitait les deux jeunes femmes.

« Suivez-moi, leur dit un de leur porteur. Je vais vous montrer votre hutte. Vous avez des hamacs ? »

Root hocha la tête. L'homme s'en félicita et leur proposa son aide si elles rencontraient des difficultés à les fixer à l'intérieur de leur habitation.

« Mama, cria soudain l'enfant que portait Shaw. »

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Maria Alvarez leva la tête. Un groupe d'hommes passa devant elle et s'introduisit avec des bagages dans la hutte, pour en ressortir aussitôt. Derrière, venaient deux femmes, deux Blanches. Les Américaines. Où était Juan ? Elle les détailla de la tête aux pieds.

Premier constat : elles marchaient toutes deux la tête baissée et arboraient, d'après ce qu'elle pouvait voir de leur visage, une expression aussi sombre l'une que l'autre. Mâchoires crispées, lèvres serrées, sourcils froncés. La vie ne se présentait sans doute pas comme elles le voulaient... Étaient-elles en colère ou contrariées ? Difficile à dire. Leur voyage avait aussi laissé des traces. Maria aimaient bien le style baroudeur et elle sourit, il leur seyait parfaitement. Elle tiqua cependant quand ses yeux se posèrent sur le crâne rasé de la plus petite des deux femmes. Elle gardait de mauvais souvenirs de femmes rasées. Des souvenirs de violence et de haine. Elle remarqua qu'elle boitait légèrement de la jambe droite. Elle découvrit soudain que Crâne Rasé portait sa fille sur son dos. Alma lui adressait des grands signes de la main en s'accrochant fermement au cou de sa porteuse.

« Tu peux me poser s'il te plaît ? demanda en espagnol la petite fille à Shaw. »

Un pur accent mexicain du nord. Shaw sentit son estomac se contracter. Elle fit glisser l'enfant de son dos, s'efforçant de ne pas regarder devant elle, pestant contre le hasard qui lui avait placé entre les mains la fille de celle qu'elle redoutait de revoir.

« Muchas Gracias ! lui lança la petite avant de courir vers sa mère. Maman, elles sont arrivées sur le bateau avec de gros whams.

- Des whams ? l'interrogea Maria.

- Oui, pour manger.

- Ah !

- Je peux aller jouer ? demanda Alma en désignant le groupe des enfants qui s'était reformé de l'autre côté de la place centrale. Ils s'ébattaient à proximité des femmes en train de préparer le repas du soir.

« Vas-y, je reste ici. »

Maria l'observa traverser la place en courant à petits pas, les jambes écartées, puis elle retourna son attention vers les deux nouvelles arrivantes. Elles se comportaient vraiment d'une étrange façon. Aucune des deux n'avait bougé. L'une regardait à droite et à gauche comme si elle cherchait quelqu'un tout en évitant clairement de croiser son regard et Crâne Rasé s'arrachait frénétiquement la peau des doigts en regardant ses pieds. Le juge qui se tenait toujours en alerte chez Maria Alvarez, rendit sa sentence : elles cachaient quelque chose. Elles n'avaient pas la conscience tranquille. Elle sourit avec condescendance. Elles étaient aussi nulles l'une que l'autre à dissimuler leurs sentiments, des proies faciles, amusantes.

« Bonjour, qu'est-ce que vous venez faire par ici ? Du tourisme ? »

Aucune ne répondit. Crâne Rasé s'excita plus encore sur ses doigts, mais la deuxième tourna lentement son regard vers elle et se mordit la lèvre inférieure en pâlissant.

« Vous vous attendiez à quoi en venant ici ? continua Alvarez d'un ton narquois. Un lodge grand confort dans la jungle ? Vous êtes un peu âgées pour avoir fugué de chez vos parents. Donc, je suppose que vous êtes venues jouer aux aventurières... et que vous déchantez. Vous avez essayé les asticots ou les larves de je sais quoi vivants au repas ? Mais... si j'ai bien compris ce que m'a raconté Alma, vous allez y échapper, vous avez ramené de la viande.

- …

- Vous voulez aller aux toilettes ? continua-t-elle moqueuse. Vous n'avez peut-être pas de papier, ici ce...

- Putain, mais c'est pas vrai ! cracha Shaw hargneuse.

- Oh ! Je vous ai offensée, je suis désolée, s'excusa Maria pleine d'ironie, très satisfaite de son effet. »

Shaw leva la tête furieuse et croisa le regard de la jeune Mexicaine. Maria se figea, une incroyable pâleur venait d'envahir les traits de la femme qui lui faisait face. Elle surprit ses poings se contracter. Elle fronça les sourcils. Elle lisait des émotions contradictoires dans son regard. De la colère, de la haine même, de la tristesse, de l'angoisse. Mais ce qui la médusa, c'est qu'elle eut la désagréable et fulgurante impression que la jeune femme la connaissait, la reconnaissait. Maria Alvarez savait qu'elle ne l'avait jamais rencontrée, elle ne l'aurait jamais oubliée, pas un visage comme le sien, pas un regard comme le sien. Qui était-ce ? Pourtant... si. Ses traits ne lui semblaient pas si inconnus. Mais où aurait-elle pu bien la croiser ? Maria commença à lister les possibilités, mais l'autre jeune femme la détourna de son inventaire.

« Sam... »

Root posa la main sur l'épaule de Shaw. Maria n'avait pas manqué son entrée, Root savait très bien ce que Shaw ressentait. De l'exaspération et de la frustration. Maria venait de se montrer odieuse et Shaw était restée désespérément et stupidement muette. Shaw aimait Maria et n'avait jamais su lui exprimer son affection. Elle lui avait offert son couteau et son geste, même si elle ne le regrettait pas, lui avait toujours semblé un peu ridicule et enfantin, elle aurait pourtant voulu que Maria comprît ce qu'il signifiait. Mais Shaw avait fui comme une idiote après le lui avoir glissé dans la main sans même la regarder et n'avait pas su avec certitude si la jeune femme avait compris son message. Et maintenant, elle se sentait horriblement mal à l'aise. Elle ne maîtrisait absolument pas la situation, n'avait aucune idée de comment se comporter et qu'une seule envie : gifler cette fichue insupportable Mexicaine si sûre d'elle-même.

Root comprenait, elle ressentait la même chose. Non, elle ne pouvait pas. Avoir les souvenirs de Shaw et les sentiments qui allaient avec, oui. Mais pas maintenant. Maintenant, elle vivait sa propre vie, se forgeait ses propres souvenirs. Elle expira longuement, croisa pour la deuxième fois le regard d'Alvarez et réalisa que se débarrasser de ce que Shaw avait pensé de la jeune juge et ressenti pour elle, ne serait pas si aisé.

« Bonjour, excusez notre arrivée... euh... notre impolitesse. Le voyage a été long et difficile. Nous sommes journalistes, nous travaillons pour le National Geographic, ils ...

- Ah oui ? fit Alvarez sur un ton plus que dubitatif avec un petit sourire en coin qui montrait qu'elle n'était pas dupe des mensonges éhontés que lui servait Root. »

Et elle ne prit même pas le soin d'écouter ce que Root allait rajouter.

« Vous n'êtes pas des blogueuses plutôt ?

- Je v... fulmina soudain Shaw.

- Sam ! la coupa précipitamment Root en la poussant sans ménagement vers l'entrée de la hutte. Il faut qu'on s'installe avant la nuit ou le dîner... Et il faut que je refasse ton bandage.

- Ouais, dans le noir, super idée !

- Avance ! »

Les deux jeunes femmes rentrèrent, laissant une Maria Alvarez sidérée. Elle maniait d'une main de maître l'art de déstabiliser ses interlocuteurs. Elle s'était forgée ses armes au cours de ses études de droit, les avait aiguisées sur le banc des tribunaux et dans son bureau de juge, puis au cours de ses meetings politiques, au micro de l'assemblée, mais la victoire qu'elle venait de remporter sur les deux femmes qu'elle ne connaissait même pas, la facilité avec laquelle elle venait de les déstabiliser, de faire sortir de ses gonds la plus petite des deux, la surprenait. C'était curieux. Elle consulta sa montre. La nuit allait tomber dans un peu plus de deux heures, elle relut ce qu'elle avait écrit avant d'être dérangée, vérifia ses notes et chassa toute autre pensée parasite de son esprit.

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À l'intérieur de la hutte, Shaw rageait. Elle lâcha brutalement son sac sur le sol et répondit à toutes les demandes et les observations de Root en maugréant des borborygmes incompréhensibles. Root finit par ne plus rien dire.

« Je vais la tuer... Avec ou sans gosse, c'est la même emmerdeuse insupportable, l'entendit seulement marmonner Root. »

Elles suspendirent leur hamac chacune de leur côté, Root n'avait aucune envie que Shaw ne s'en prît à elle et qu'elle détournât sa frustration sur sa propre personne.

« Merde, on ne voit rien, râla Shaw.

- Bon Sam, viens avec moi dehors, on va regarder où en sont tes petits chirurgiens.

- Root... »

Shaw s'était soudain immobilisée et regardait fixement un hamac suspendu dans un coin de la hutte.

« Sam… ?

- Elle... On ne va pas dormir avec elle ?

- Euh... »

Maria Alvarez installée devant la hutte ? Trois hamacs suspendus en plus des deux leurs… ? Shaw arriva à la même conclusion qu'elle.

« Je ne dors pas ici, décida Shaw.

- Sam...

- C'est hors de question ! »

Elle tourna les talons et sortit. Root soupira et décida de laisser à Shaw le temps de se calmer toute seule. Elle partirait à sa recherche un peu plus tard. Elle finit de ranger leurs affaires tout en réfléchissant à la façon dont elle pourrait ramener Shaw, elle et Maria à partager de meilleurs sentiments. Root savait par expérience que les conflits conduisaient immanquablement toute opération de sauvetage à la catastrophe. Si elles voulaient protéger et sauver Maria Alvarez des mains de Samaritain, il faudrait amener la jeune femme à collaborer. Plaisamment.

La jeune juge avait toujours excellé à énerver Shaw. Dès leur première rencontre, dès leurs premiers échanges. Maria savait instinctivement où taper. Elle avait été parfois capable de mettre Shaw aussi mal à l'aise, aussi en colère que Root elle-même en était capable. Et la seule défense de Shaw consistait dans ses moments-là, à se fermer comme une huître, à fuir ou à répondre violemment à sa contrariété. Si la frustration menaçait de la submerger, elle frappait. L'affection qu'elle éprouvait pour la jeune Mexicaine ne l'arrêterait pas, il y avait même des chances pour que ce fût le contraire. Shaw exerçait sa violence contre tous ceux qui l'énervaient et ses réactions s'avéraient souvent proportionnelles aux sentiments qu'elle éprouvait pour l'objet de son exaspération. Plus ils étaient affirmés, plus elle se lâchait. Si on voulait échapper à la dureté de ses poings, il ne fallait pas avoir le privilège d'être l'un de ses ennemis jurés ou un élu de son cœur. Elle n'irait pas jusqu'à tuer ceux qui appartenaient à la seconde catégorie, mais elle n'hésitait pas à les frapper. Root en savait quelque chose : elle en avait plusieurs fois fait la douloureuse expérience.

Shaw avait le défaut de ne pas savoir ou de ne pas chercher à vouloir contrôler ses émotions, d'exiger beaucoup de ceux qu'elle aimait, d'aspirer à ce qu'ils soient proches d'elle, qu'ils la comprennent sans qu'elle ait besoin de s'expliquer et qu'ils la laissent tranquille. Si ce n'était pas le cas, dans les situations extrêmes, elle réagissait violemment ou se conduisait comme une brute. C'était une façon inconsciente chez elle d'attirer l'attention, de déclarer son affection, une tentative pour communiquer quand elle se heurtait à un mur d'incompréhension, au mur de son incapacité à communiquer verbalement, à montrer son affection. Root songea à l'enfance de Shaw et se demanda dans quelle mesure son comportement était lié à celle-ci ou à sa propre personnalité.

Elle était pourtant capable de juguler ses pulsions agressives, les missions d'apaisement qu'on lui avait confiées en Irak, puis en Afghanistan le prouvaient. Mais Root n'avait jamais trop remarqué que Shaw fît beaucoup d'efforts dans ce sens. Peut-être parce qu'elle n'en avait pas reçu l'ordre ou que ses aptitudes de négociatrice s'annihilaient quand une situation la touchait trop personnellement. Intimement. Les conflits entre des populations et l'armée américaine ne l'entraînaient pas à vraiment s'impliquer émotionnellement, elle savait dans ces conditions garder ses distances et menait avec compétence et beaucoup de finesse les négociations, même si elle n'en retirait aucun plaisir. Par contre, elle se retrouvait le plus souvent incapable de gérer les conflits qui l'opposaient à des gens dont elle voulait se faire entendre. Se faire comprendre. Shaw recelait des trésors de tendresse, mais elle ne savait pas les exprimer, sauf si elle se sentait en sécurité. Dans le cas contraire, elle se montrait réservée, renfermée et taciturne. Et si pour une raison ou pour une autre, elle tentait une interaction amicale, elle commençait souvent par se montrer désagréable, bourrue et brutale, et sous chaque querelle, chaque différent, couvait un feu de violence qu'un regard mal interprété ou une parole trop blessante suffisaient à embraser.

Elle avait changé, s'était sensiblement ouverte, laissée apprivoiser, redoutait moins les relations affectives, mais vivre avec Shaw, l'aimer et surtout être aimé par Shaw s'apparentait souvent à devoir manier une bonbonne de nitroglycérine. Tant qu'elle restait incolore, elle était totalement inoffensive, parfaitement stable, mais si elle prenait tout à coup une teinte verdâtre, si la teinte s'assombrissait, elle devenait dangereusement instable et tout dépendait ensuite du détonateur qui déclencherait l'explosion : l'énergie provoquée par celle-ci pouvait passer du simple au triple, de la simple colère à la rage la plus incontrôlable.

Sans le savoir, Maria Alvarez jouait avec le feu. Elle ne connaissait pas Shaw et si celle-ci l'agressait, Root doutait que la jeune juge se montrât aussi indulgente que Root ne l'était envers l'affection brutale que lui témoignerait Shaw.

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Root changeait de chemise quand Maria se glissa dans la hutte. Elle se dirigea vers son hamac et rangea ses carnets de note dans l'un de ses sacs. Elle se retourna ensuite vers Root.

« Vous êtes vraiment journaliste ? lui demanda-t-elle d'un ton plus cordial.

- En tout cas, il ne fait pas de doute que vous travaillez pour la justice, répliqua Root décidée à oublier les souvenirs de Shaw et à rétablir un équilibre de force plus avantageux en sa faveur.

- Vous trouvez ?

- Oui.

- Vous me connaissez ?

- Notre guide nous a parlé de vous.

- Avec qui êtes-vous venues ?

- Avec un chef, il s'appelle Meikâre.

- On m'a parlé de lui. C'est donc vous qu'il est allé chercher ?

- Oui, pas de doute là-dessus, répondit ironiquement Root.

- Vous m'avez parues… »

Maria referma la bouche.

« Allez-y, l'encouragea Root. Vu les amabilités dont vous vous êtes fendue tout à l'heure, vous ne risquez pas d'aggraver votre cas.

- Vous m'avez parues louches.

- Vous étiez comment en arrivant ici ? »

La jeune juge se mit à rire.

« Vous avez raison, mais votre collègue a eu un comportement tellement bizarre...

- Elle est spéciale.

- C'est-à-dire ?

- Elle est soupe au lait.

- Mmm... »

Root n'avait clairement pas réussi à convaincre Maria Alvarez.

« Nous sommes venues pour le National Geographic, nous avons entendu parler des tensions qui ont eu lieu dernièrement. Ni moi, ni Sam, n'aimons ce qui se passe dans la région. Elle pour des raisons scientifiques, moi pour des raisons légales.

- Vous vous y connaissez en droit ? »

Root sourit, elle avait enfin trouvé un moyen de ferrer la jeune Mexicaine. Maria l'entraîna dehors et l'invita à s'asseoir avec elle devant la hutte. Elle commença par lui poser des questions, incapable de pas chercher le mensonge derrière ses affirmations. Root joua un instant le jeu de la présumée coupable, puis reprit la main et se lança dans une véritable discussion, mais elle évita les sujets qu'elle ne maîtrisait pas sur le bout des doigts parce qu'elle n'avait plus accès au savoir d'Athéna pour combler ses possibles lacunes.

Au bout de dix minutes, Maria Alvarez laissa de côté tout ce qui pouvait la rendre insupportable, ses sarcasmes, ses insinuations désagréables, ses doutes et Root prit plaisir à discuter avec elle. C'était une passionnée, une femme intègre, intelligente et courageuse, Shaw l'avait très bien jugée. Elle sourit inconsciemment. Maria la regarda avec insistance d'un air curieux et s'arrêta de parler. Root rougit.

Oh, non ! s'affola-t-elle soudain. Elle n'allait pas commencer à se sentir troublée. Elle revit le regard plein de désir que Maria Alvarez avait posé sur elle à Chihuahua, ses mains, son corps, sa bouche, ses paroles crues... Maria se fendit d'un sourire en coin.

« Merde, jura Root à voix basse.

- Quelque chose ne va pas ? susurra la jeune juge.

- Ma collègue, dit Root précipitamment. Il est tard, il faut que je lui parle. Excusez-moi.

- Mais je vous en prie, dit d'une voix excessivement polie la Mexicaine. »

Root se leva.

« Elle est partie en direction de la rivière, je crois. Saluez-la pour moi… conclut ironiquement Maria Alvarez. »

Root ne répliqua rien. Elle partit à grands pas en se morigénant sans indulgence. Elle avait relâché son contrôle pendant la discussion et... Pourquoi avait-elle pensé à cet épisode pathétique, et troublant. Non, pathétique, la suite avait été ridicule, et aussi bien elle, enfin... aussi bien Shaw que Maria s'en étaient ensuite voulu. Et où était passée cette tête de lard de Shaw !

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Elle la retrouva assise dans la pirogue qui les avait transportées pendant six jours. Elle observait la rivière en s'arrachant la peau des doigts. Shaw n'avait pas osé monter dans une autre. En souiller une autre peut-être, elle ne connaissait pas assez les croyances et les usages de leurs hôtes pour risquer de commettre un impair, elle en commettrait bien assez comme cela au cours de leur séjour. Root monta.

« Laisse-moi, lui demanda sourdement Shaw.

- Tu vas rester toute la soirée ici ? Tu vas dormir ici Sameen ?

- Je ne peux pas... je suis trop... »

Shaw n'arrivait pas vraiment à s'expliquer, elle avait surtout peur d'exploser. Si cela n'avait été Root, elle se serait déjà mise à hurler. Elle se tendit et sa respiration devint laborieuse.

« Tu veux une séance de relaxation ? lui proposa Root.

- Je ne peux pas...

- Je n'ai pas parlé de méditation. »

Shaw se retourna vivement vers elle, attendant la suite.

« Ni d'une activité plus... intime. L'environnement me plaît moyen. Je n'ai pas envie de me faire dévorer par des fourmis ou je ne sais quoi d'autre. J'aime bien être en paix quand je suis avec toi. Quant à toi, tu aimes te concentrer, te focaliser sur ce que tu fais, ou... ce que je te fais, et...

- Root, gronda Shaw.

- J'arrête, bref, je ne veux pas mourir et toi, tu ne veux pas te retrouver sous les yeux d'un public.

- Root...

- Un petit entraînement ? Ça ne te dirait pas ?

- Tu veux qu'on se batte ?!

- Qu'on s'entraîne Sam. Ça te détendra.

- Ce n'est pas une bonne idée, décréta Shaw.

- Pourquoi ?

- Je suis trop énervée.

- Aucune importance, je prends le risque.

- Non.

- Écoute, premièrement, je te trouve bien présomptueuse et deuxièmement, tu as besoin de décompresser... et pour être franche moi aussi.

- … ?

- Alvarez... c'est...

- Une véritable emmerdeuse, cracha Shaw.

- Je ne le dirais peut-être pas comme ça... Mais...

- C'est d'accord Root, se décida Shaw qui n'avait aucune envie de parler de Maria Alvarez. Mais...

- Mais... ?

- Je ne suis pas présomptueuse, laissa tomber Shaw sérieusement.

- C'est ce qu'on verra, la défia Root en lui dédiant une grimace provocante.

- Amène-toi ! fit Shaw en se levant »

Root sourit et sortit de la pirogue. Shaw sauta à terre et dégagea une zone de combat qu'elle vérifia minutieusement, balayant ce qui pourrait les blesser, s'assurant qu'aucun danger végétal ou animal ne les guetterait une fois qu'elles se seraient engagées dans leur combat. Elles retirèrent ensuite leurs chaussures et leur chemise, ne gardant que leur pantalon et leur tee-shirt .

« Tu veux qu'on commence par des attaques/réponses ciblées ? proposa Shaw.

- Non, combat libre, mais on alterne les attaques et on ne s'affronte pas façon combat de boxe. On enchaîne. En ju wasa.

- Sûre ?

- Tu veux te détendre ou pas ?

- Okay, comme tu veux. Tu es prête ? »

Root vint se placer en face de Shaw, déjà en garde et elles commencèrent à se déplacer lentement. La jeune femme espérait qu'elle n'avait pas commis une erreur en défiant Shaw.

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« Sauriez-vous où sont passées les deux jeunes Blanches ? demanda Meikâre à Maria qui avait rejoint les femmes en train de préparer le repas.

- C'est vous qui les avez amenées ? s'enquit la jeune juge.

- Oui, je suis venu avec elles.

- Elles sont vraiment journalistes ?

- Elles vont écrire un article, répondit le chef prudemment. Je suis heureux de vous rencontrer, j'espère que vos intentions sont aussi pures que les leurs.

- Pures ?

- Oui, pures. »

Maria resta sans voix, ce qui lui arrivait très rarement. Ces femmes étaient venues avec de pures intentions ? Sa conversation avec Root, drôle de nom d'ailleurs, l'avait agréablement surprise et elle s'était plu à discuter avec elle, bien que leur échange se fût fini d'une façon qu'elle n'avait pas prévue. Maria l'avait troublée sans qu'elle ne sût pourquoi. La jeune juge s'accordait à la trouver séduisante, elle aimait aussi charmer ses interlocuteurs, mais elle n'avait pas joué cette carte avec elle, elle ne comprenait pourquoi elle avait soudain souri, puis rougi, pour fuir ensuite comme une biche effarouchée. Elle n'avait pourtant pas le profil de quelqu'un de timide. Étrange.

« Vous voulez venir avec moi ? lui demanda soudain Meikâre.

- Moi ? Pourquoi ? s'étonna Maria de sa requête.

- Vous êtes liées, votre chemin se confond avec le leur. Elles sont aussi là pour vous, Maria. Je peux vous tutoyer ?

- Euh oui, répondit Maria qui s'interrogeait sur le sens de ses paroles.

- Il est plus séant que tu sois avec moi.

- Ah ! Je viens, accepta-t-elle. Alma ! cria-t-elle à sa fille. Je pars avec... avec ?

- Meikâre.

- Je pars avec Meikâre.

- Je peux venir ? »

Maria tourna un regard interrogateur vers le Kayapo. Il secoua la tête.

« Non, reste ici. »

La petite fille crispa ses traits, contrariée, Meikâre s'adressa aux femmes présentes et l'une d'entre elles se mit à rire et appela Alma. Elle la plaça entre ses jambes et lui montra comment réaliser des petits pâtés et les rouler ensuite dans des feuilles de bananier. L'enfant se concentra sur sa tâche et quand Maria la salua, elle lui renvoya un petit signe de la main distrait.

« Merci, dit-elle à Meikâre.

- J'ai des enfants, lui apprit-il. »

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Il s'inquiétait pour ses protégées. En arrivant, ils avaient été séparés parce que son retour se devait d'être dignement fêté par les villageois. Mais quand il avait pris place avec les hommes devant leur maison, pour raconter son périple, exposé son choix d'avoir accordé sa confiance aux deux jeunes Blanches, de les avoir amenées au campement et, longuement écouté ce qu'il avait à savoir, il avait gardé un œil sur elles. Il avait remarqué leur comportement emprunté lors de leurs échanges avec la troisième Blanche qui ne s'était pas levée à leur arrivée pour leur souhaiter la bienvenue. La façon dont Root avait poussé en catastrophe Shaw dans la hutte et comment celle-ci en était ressortie furieuse peu de temps après, comment elle s'était enfuie.

Il avait perçu son esprit troublé, son essence vitale vacillante, son être social en pleine rébellion, prêt à retourner à l'état sauvage. Il avait hésité à la suivre et puis Root était sortie et avait discuté avec la jeune femme qui les avait tant déstabilisées. La discussion avait été paisible jusqu'à ce que, pour une raison inconnue, Root perdît soudain pied. Il eût l'impression qu'un piège qu'elle n'avait pas remarqué s'était ouvert sous ses pas. Et elle avait à son tour prit la fuite.

Il porta une attention discrète sur la jeune femme qui marchait à ses côtés. Un esprit droit, fort, une essence vitale vigoureuse, un être social affirmé et puissant. Affamé. Des faiblesses et des douleurs se tapissaient dans l'ombre, mais la jeune femme luttait pour les tenir en respect, pour ne pas les laisser la distraire. Root et Sameen étaient venues pour elle. Elles le lui avaient plus ou moins avoué. Elles voulaient la garder d'un danger. D'un ennemi qu'elles combattaient et qu'elles redoutaient.

Leur ennemi ne se confondait pas avec les Compagnies et leurs hommes de main, il était autre, plus puissant, plus dangereux. Peut-être celui ou ceux qui avaient voulu arracher une partie de son humanité à Sameen. Il ne connaissait pas leurs adversaires comme ne les connaissait pas non plus la jeune membre de la Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme. Elle ne devait même pas être consciente qu'un tel danger la guettait.

Ils descendirent lentement sur le chemin en discutant. Maria s'informait de la fonction de Meikâre au sein de la tribu, de ses voyages, de sa famille, de son opinion sur le barrage, sur l'affaire qui l'avait menée dans la jungle. Le chef répondait affablement à ses questions, s'amusant de sa curiosité parfois indiscrète, de son esprit vif. Au détour d'une courbe, ils découvrirent la rivière, ses eaux boueuses et filantes, les pirogues et sur la rive, dressées l'une face à l'autre, les deux jeunes femmes qu'ils venaient chercher.

Son éducation de Kayapos, de Mebêngôkre pour être exact, ne l'avait pas préparé à rencontrer des guerrières. Seuls les hommes occupaient cette fonction au sein de leur société. Il savait qu'au-delà des frontières, des femmes combattaient armes à la main. Il avait rencontré des policières lors de ses séjours sur le territoire des Blancs, mais elles ne s'apparentaient pas aux guerriers. Pour les Blancs, elles représentaient la loi, mais elles ne combattaient pas pour défendre un territoire ou pour en conquérir un. D'ailleurs, même les soldats qu'il avait pu croiser ne ressemblaient en rien à des guerriers. Ils n'en possédaient pas l'esprit, pas l'énergie vitale.

Les mœurs étrangères le déroutaient parfois, le heurtaient souvent, particulièrement si elles entraient en conflit avec ce en quoi il croyait. Chacune de celle qu'il avait découverte l'avait intrigué. C'était la première fois, qu'il rencontrait des femmes-guerrières, Root et Sameen appartenaient à cette caste. Elles étaient fascinantes. Il repensait aux esprits qui se démenaient à les garder ensemble, à les dresser unies contre leurs ennemis, quand Maria laissa échapper une remarque narquoise.

« Comme par hasard... »

Il la retint par le bras, l'empêchant d'aller plus loin.

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Les deux jeunes femmes s'affrontaient depuis plus de vingt minutes. Shaw avait exigé une pause après seulement dix minutes de combat. Elles étaient trempées. Elle avait levé sa main pour prévenir Root qui l'avait regardée d'un œil interrogateur. Son expression avait vite glissé. Shaw avait attrapé le bas de son tee-shirt et l'avait vivement passé par-dessus sa tête pour le jeter sur sa chemise posée par terre. Quand elle se retourna vers Root celle-ci haussa les sourcils d'un air appréciateur.

« Il fait trop chaud, se justifia Shaw en levant les yeux au ciel.

- Tu n'as pas tort. »

Root l'imita et elles replongèrent dans leur entraînement. Car leur lutte avait gardé cette dimension, contrairement à ce que Root avait d'abord redouté. Shaw l'avait invitée à commencer, à lancer la première attaque. Root avait cherché une ouverture, jusqu'à ce que Shaw s'impatientât et lui demandât de foncer, d'arrêter de tempérer.

« Avance, rentre dans mon espace, lance-toi, sinon on est encore là demain. Tu sais très bien que c'est moi qui choisirai comment je veux que tu m'attaques une fois que tu te montreras menaçante. »

Root s'était avancée, Shaw avait légèrement bougé, c'était presque imperceptible, mais Root avait suffisamment acquis d'expérience pour s'en rendre compte et y répondre. Si elle ne réagissait pas comme Shaw l'avait décidé, elle se recevrait un coup et elle l'avait attaquée comme Shaw l'avait programmé parce que Root n'avait plus eu d'autre choix. C'était tout le plaisir de s'entraîner avec elle. Chaque mouvement, chaque déplacement en appelait un autre. Une lutte pour contrôler son adversaire. Elles ne s'étaient pas lancées dans un combat de boxe, mais dans un jeu bien plus subtil, les attaques appelaient une réaction dont le but était d'annihiler celles-ci. Si la réaction s'avérait efficace, l'attaquant n'avait d'autre choix que de s'esquiver pour réattaquer derrière. L'ultime esquive consistait en une roulade, soit en avant, soit en arrière, elles permettaient ainsi au combattant de se retrouver promptement sur ses pieds, de refaire face à son adversaire, de parer un coup ou de repartir à l'attaque. De ne jamais s'extraire du combat, de redevenir disponible dans un laps de temps très court.

Ce genre d'exercice demandait du souffle, un corps extrêmement détendu, un esprit toujours en alerte et une hyper-conscience de son adversaire. La moindre faute se retournait contre soi, la moindre tension dans un bras, dans une épaule, était tournée à son désavantage. Le moindre déséquilibre en entraînait un plus grand. Un décentrage, un mauvais placement, appelait un atemi, un coup de poing, de coude, de genoux ou de pieds. Et comme Shaw considérait que rien ne devait être négligé et que les règles n'avaient pas lieu d'exister en situation réelle, elle utilisait aussi le front, être à la portée de sa tête n'était pas du tout une bonne idée. On ne devait jamais négliger, avec elle, de garder ses distances, Elle ne laissait rien passer et ne pardonnait aucune erreur.

Root aimait bien ce genre d'exercice très fluide et très tonique. Avoir Shaw comme partenaire le transformait en un jeu passionnant. Elle s'y montrait souple et attentive. Réactive. L'affronter s'avérait hautement réjouissant. D'autant plus qu'elle se déliait, se mouvait avec une rapidité et une grâce incroyable, sans brutalité. Le seul danger que courait Root se limitait à ce qu'elle-même se crispât, qu'elle bloque une technique sur une articulation qui subirait un traumatisme, mais Shaw veillait à ce que cela n'arrivât pas. Dès qu'elle sentait Root se tendre, elle la prévenait, l'appelant à se détendre, nommant le point de tension, secouant ses bras pour qu'elle se décontractât.

L'exercice avait d'autre vertus que des vertus purement martiales, il demandait à ce que les deux partenaires s'harmonisent, il impliquait une communication très active entre elles, une attention jamais relâchée, beaucoup de respect aussi. Les techniques n'étaient pas exemptes de coups, ils servaient principalement à distraire l'adversaire, mais ils pouvaient aussi être portés, faire mal. Conduire au KO, à la mort. Ce n'était pas le but poursuivi, mais le danger existait.

Les deux jeunes femmes communiquaient et leur connexion ne se relâchait que quand l'une d'entre elles roulait pour échapper à une issue fatale, mais elle se réactivait aussitôt qu'elle s'était remise debout.

Shaw adorait. Elle se retrouvait plongée dans une sphère qui ne contenait qu'elle et Root, isolées du reste du monde. Elles échangeaient sans qu'aucune barrière ne se dressât entre elles, aucune ne dominait ou ne se soumettait à l'autre, elles contrôlaient tour à tour la situation, l'échange.

Shaw aimait faire l'amour avec Root parce que là aussi, tout ce qui les séparait finissait par s'effacer. Mais très vite dans ses moments-là, soumise à la puissante attraction que Root exerçait sur elle, elle perdait le contrôle de la situation. Elle se laissait emporter par ses désirs ou des émotions qui la submergeaient sans qu'elle ne pût les combattre. Elle s'en remettait alors entièrement à Root, comptant sur elle pour la guider et la protéger, elle lui abandonnait tout ce qu'elle ne comprenait pas, son corps et son âme.

Shaw prenait alors vertigineusement conscience de sa vulnérabilité et si elle n'avait pas accordé une confiance quasi-aveugle à Root, elle n'aurait jamais supporté de revivre, jour après jour, à chaque fois qu'elles tombaient dans les bras l'une de l'autre ce qu'elle considérait comme une dangereuse épreuve. Root ne l'avait jamais trahie, elle savait ce qu'éprouvait Shaw, mais elle n'en avait jamais retiré avantage et Root pourtant si prompte aux sarcasmes ne l'avait jamais taquinée à ce sujet. Shaw en était parfaitement consciente. Mais ce qui rassurait Shaw, ce qui l'assurait qu'elle ne se retrouverait pas seule, perdue et abandonnée au milieu de la tempête, c'était la capacité que Root avait au cours de leur ébats de ne jamais s'éloigner d'elle. Elle ne dissimulait jamais ses sentiments quand elle était avec Shaw et celle-ci la voyait en miroir plonger avec elle, s'abandonner, renoncer aux masques, aux prétentions, elle lui donnait un accès sans restriction à tout ce qu'elle ressentait, son désir, son plaisir et tout le reste. Shaw pouvait y lire la même confiance, le même abandon, la même vulnérabilité et tout l'amour que Root lui portait. Exposé crûment, sans artifices.

Mais quand elles combattaient ainsi, sans amertume et sans rage, même si elles se retrouvaient en symbiose parfaite, elles ne se livraient pourtant pas l'une à l'autre. Leur connexion atteignait des sommets, mais elle ne les emportait pas, ne les entraînait pas à basculer dans un monde où leurs émotions explosaient, se fracassaient en mille morceaux les unes contre les autres, se mêlaient anarchiquement et les entraînaient dans la tempête au milieu de laquelle elles se perdaient et se retrouvaient accrochées l'une à l'autre. Tout était sous contrôle quand elles combattaient, et fait très rare en ce qui concernait Shaw, elles s'amusaient beaucoup.

Shaw souriait.

Quand elles avaient débuté, Shaw se sentait mal, prête à exploser. Elle avait commencé par se montrer brutale, Root avait aussitôt relevé sa garde et l'avait rappelée à l'ordre. Shaw la surpassait en combat rapproché et Root n'avait pas envie de lui servir de défouloir, seulement de partenaire. Shaw avait pris deux minutes pour se détendre, elle s'était laissée tomber en seiza et s'était astreinte à des exercices respiratoires. Quand elle s'était sentie prête, elle avait repris place au milieu de l'aire qu'elles s'étaient aménagée et Root s'était remise en garde.

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Quand Meikâre et Maria les avaient découvertes, elles luttaient au sol, avec opiniâtreté. Shaw était roulée en boule et Root face à elle et au-dessus d'elle tentait de la retourner. Shaw se redressa petit à petit, Root la ceinturait, collée à son dos, Shaw glissa lentement entre ses bras et prit appuis sur ses cuisses. Elles tournèrent ensemble. Meikâre amateur de lutte et lui-même bon lutteur apprécia en connaisseur. Maria affichait une moue narquoise.

Shaw laissa Root la pousser en arrière et soudain elle se relâcha complètement et Root ne rencontra plus aucune résistance, elle partit en avant, incapable de rétablir son équilibre ou de retenir Shaw qui se laissa tomber à terre. Celle-ci comptait sur la présence d'esprit de Root pour se projeter en avant. Si elle réagissait trop tard ou restait collée à elle, elle s'écraserait au sol et Shaw lui tomberait dessus. Root devait aussi donner une impulsion assez forte pour passer par-dessus Shaw. Si elle ratait son coup, elles risquaient de se blesser toutes les deux. Root plongea, roula loin derrière et se releva aussitôt pour repartir sur Shaw, un sourire épanoui sur les lèvres. Shaw avait roulé en arrière sur une épaule et s'était retournée, mais elle se trouvait toujours à genoux quand Root lui arriva dessus. Elle tendit une main menaçante, Root la saisit pour se protéger, Shaw enserra son poignet avec sa deuxième main et la fit passer sur la pointe des pieds derrière elle et quand ses mains revinrent se placer devant elle comme si elle abattait un sabre, le mouvement projeta Root vers avant. Shaw se releva.

« Pas mal, approuva Root un grand sourire aux lèvres. Arrive Sam ! »

Shaw s'approcha d'un pas ferme, lança un poing, mais Root s'effaça derrière elle juste avant qu'il n'arrivât, elle plaqua une main sur la joue de Shaw et lui colla la tête contre son épaule. Elle effectua un tour complet sur elle-même, puis elle pivota souplement des hanches dans la direction opposée et Shaw emportée par le mouvement, en déséquilibre sur l'avant, la tête coincée sur l'épaule de Root fut brusquement basculée vers l'arrière et partit en chute.

« Okay... viens, la défia-t-elle en se relevant. »

Leur affrontement semblait factice pour un observateur non-initié, Meikâre ne l'était pas et Maria, même si elle n'avait jamais beaucoup apprécié les arts martiaux, avait cependant suivi des cours de self-défense dispensés par des policiers. De narquoise, son expression devint soucieuse. Les deux combattantes possédaient de réels talents martiaux. Elles s'affrontaient amicalement, mais naviguaient aux frontières du combat réel. Quand les poings ou les atemis partaient, elles les retenaient, mais elles étaient rapides et si l'une d'entre elles marquait un temps de retard, elle s'exposait aux coups. Elles ne se ménageaient pas non plus et dans les luttes au corps à corps, elles combattaient âprement, aux limites de la brutalité.

Elles dégageaient aussi beaucoup d'énergie, de sensualité, ne put s'empêcher de penser Maria. À demi-nues, en sueur, les muscles bandés, le souffle court, leurs yeux brillants, leurs sourires, leurs déplacements, tout concourait à leur conférer un charme animal.

« Il est temps de mettre un terme à leur lutte, déclara Meikâre.

- Pourquoi ? C'est plutôt intéressant.

- Oui, mais elles s'abandonnent trop aux esprits sauvages, j'ai peur qu'elles ne les contrôlent plus et qu'ils les transforment. Et puis, la nuit va bientôt tomber, il faut rentrer au village. Il n'est pas bon de rester dans la forêt la nuit.

- Il y a des animaux sauvages ?

- Il y a les esprits. »

Maria avait un peu mal à comprendre le rapport qu'entretenaient les Mebêngôkres, puisque les hommes, mais aussi les femmes lui avaient dit qu'ainsi ils se nommaient, avec les esprits qu'ils vénéraient ou redoutaient le plus souvent. La vie des Mebêngôkres s'organisait en fonction des esprits. Il leur fallait s'en garder, s'en préserver et ne pas les offenser. Les esprits régnaient partout, dans les animaux, dans les plantes, et ceux des morts hantaient la forêt durant la nuit. Si on n'y prenait garde, ils prenaient possession de vous, lui avait-on expliqué. Maria n'était pas étrangère à la notion d'esprit, ils participaient aussi à la vie des Mexicains et l'Église catholique n'avait pu empêcher qu'ils s'introduisent dans les pratiques religieuses. Mais cela n'avait rien de comparable avec ce que vivaient les Mebêngôkres.

Elle emboîta le pas au chef, ses deux congénères Blanches l'intriguaient. La petite surtout. Elle avait la désagréable impression qu'une information importante lui manquait. Son comportement à son arrivée avait été trop particulier... et puis ce sentiment de déjà-vu la perturbait.

Root et Shaw plongées dans leur combat, si elles avaient très vite repéré l'arrivée de Meikâre et de la jeune juge, l'avaient délibérément, et d'un commun accord tacite, ignorée. Mais quand Meikâre frappa dans ses mains, elles s'arrêtèrent tout de suite et se tournèrent vers lui, Shaw contrariée, Root interrogative.

« Les jaguars doivent retrouver le repos. »

Si Maria comprit l'allusion, Root et Shaw froncèrent les sourcils sans comprendre.

« Vous vous oubliez, leur dit Meikâre comme si elles étaient censées comprendre. Vous n'avez même plus conscience de vos corps.

- Oh, que si ! murmura Root en promenant son regard sur Shaw. »

Meikâre ignorant son inconvenance s'approcha d'elle et lui planta un doigt entre deux côtes, Root grimaça.

« Tu ne sens plus les coups, ton esprit s'est déconnecté de ta chair et de tes os. Et toi, dit-il en pointant un doigt sur Shaw. Tu as oublié tes hôtes, tu les as négligés. Crains qu'ils ne t'en veuillent. »

Shaw porta son regard vers sa cuisse et prit un air coupable.

« Je n'ai rien pour te soigner. Vous voulez vous baigner avant de remonter ?

- On peut ? demanda Root.

- Oui. »

Elles se rappelèrent de la présence de Maria et ne bougèrent plus.

« Tu pourrais partager leur bain Maria, proposa Meikâre.

- Quoi ?! laissa échapper Shaw.

- Ne me dites pas que vous êtes pudique ! la provoqua Maria.

- Moi ?!

- Le temps des combats est achevé, intervint Meikâre. Retournez à l'eau et puisez-y la sagesse et la force.

- La sages… commença Shaw

- Bon, assez bavardé, coupa Root. Je suis en eau. Meikâre, il faut une sentinelle ?

- Je veillerai sur vous, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. »

Root se déshabilla, espérant que Shaw suivrait son exemple sans s'attarder sur la présence de Maria Alvarez. Elle l'entendit souffler et maugréer, n'y prêta pas attention et se jeta à l'eau.

« Root est plus sage que toi, remarqua Meikâre à l'attention de Shaw. »

Shaw ne répondit pas, Root plongea et ressortit de l'eau en s'ébrouant. Shaw grimaça et se débarrassa de sa brassière, puis du reste de ses vêtements. Elle sentait le regard de la jeune Mexicaine sur elle. Elle marcha d'un pas assuré et nonchalant jusqu'au bord de l'eau, puis bondit en avant dans la rivière. Maria la suivit du regard, nota les cicatrices, comme elle avait noté celles de Root auparavant, l'arrière de sa tête, le tatouage sur son avant-bras, sa musculature, les courbes de son corps.

« Si tu veux comprendre, tu dois apprendre, lui déclara soudain Meikâre.

- Pardon ?

- Elles t'intriguent, mais tu ne sauras rien si tu te conduis avec grossièreté. Il faut partager. Généreusement. Donne et elles te donneront.

- Sam est un ancien soldat ?

- Demande-le-lui. Gentiment. Elle a bon cœur, elle te répondra si tu ne l'agresses pas.

- Permets-moi d'en douter.

- Va les rejoindre. Va partager. Ne sois pas comme tous ces Blancs qui prennent sans rien offrir en échange. N'as-tu rien appris depuis que tu es parmi nous ?

- Si. »

Maria se déshabilla et entra dans l'eau. Meikâre se retint de les invectiver. Le bain était un acte social, particulièrement quand les femmes s'y adonnaient. Elles en profitaient pour discuter, pour rire. Les trois jeunes femmes se baignaient chacune de leur côté, s'ignorant ou feignant de s'ignorer totalement. Il n'avait jamais surpris Root et Shaw se conduire ainsi depuis qu'il les connaissait. Elles se tournaient carrément le dos. Aussi incertaine l'une que l'autre. La troisième jeune femme se comportait d'une façon plus naturelle et profitait même de la situation pour continuer d'étudier ses deux compagnes. Il doutait que ses protégées prennent soin de leurs corps comme elles en avaient l'habitude, une fois leur bain terminé. À moins qu'elles ne considèrent que leur sécurité n'eût que faire du trouble que provoquait Maria chez elles. Il était curieux de voir si elles sauraient dépasser leur malaise et qui en prendrait alors l'initiative.

Son sourire s'épanouit quand il les vit sortir de l'eau, se regarder un instant en se mordant toutes les deux la lèvre inférieure, jeter un regard à Maria, retourner leur attention l'une sur l'autre. Root pencha légèrement la tête sur le côté, Shaw haussa les épaules et se retourna. Root s'approcha et commença son examen. Meikâre jubila. Elles ne cessaient de lui confirmer leur connexion. Elles s'étaient accordées et la décision de se plier au rituel de leur examen corporel, malgré la présence de Maria, avait été prise d'un commun accord. Elles oublièrent la jeune femme. Maria les observa avec curiosité.

« Elles échangent, prennent soin l'une de l'autre, expliqua Meikâre. »

Maria détourna le regard et se rhabilla. Elle évoqua l'idée de rentrer seule, la complicité des deux jeunes femmes l'oppressait, mais Meikâre s'y opposa. La nuit allait tomber, c'était dangereux.

Il laissa Root et Shaw mener à bien leur examen, puis les pressa de partir.

« Nous avons des lampes Meikâre, ça ira pour ma cuisse.

- J'espère que tu ne les as pas tous tués. »

En arrivant au village, Maria partit rejoindre sa fille, Meikâre entraîna Root et Shaw à sa suite et leur obtint une gamelle d'eau chaude. Il les envoya ensuite prendre soin de la cuisse de Shaw.

Elles s'installèrent à l'intérieur de la hutte. Root étala un duvet sur le sol et Shaw s'assit dessus.

« Tu veux t'en occuper Sam ?

- Mmm... non, vas-y. »

Root défit le pansement détrempé et retira la gaze qui protégeait la plaie infectée de Shaw et ses petits chirurgiens. Une majorité d'asticots avaient succombé à l'entraînement, écrasés, d'autres n'avaient, semblait-il, pas apprécié le bain.

« C'est pas mal, se félicita Root après avoir retiré tous les vers morts et examiné la plaie. C'est presque propre.

- Laisse-moi regarder…

- Dans un ou deux jours, ce sera entièrement nettoyé.

- Ouais, après j'essaierai de faire sécher la plaie.

- Ce ne sera pas très beau sur la plage.

- Elle me rappellera Lepskin, murmura Shaw sombrement.

- As-tu vraiment besoin d'une cicatrice pour t'en rappeler ? lui demanda gentiment Root.

- Non, mais ça me… j'aime bien avoir… ça me… euh… C'est comme une marque, une preuve. Personne ne peut me l'enlever.

- C'est pour ça ton tatouage ?

- Oui.

- …

- J'avais besoin de savoir que… de me sentir appartenir à quelque chose, d'être, essaya d'expliquer Shaw.

- Comment cela ?

- J'étais un bon médecin, un bon officier, répondit Shaw d'une voix plus assurée. Personne n'a jamais remis en doute mes compétences, pas après m'avoir vu exercer mes fonctions, de médecin, de chirurgien, d'officier, de tireuse, de négociatrice. Et euh... je me suis sentie à ma place à l'hôpital, à l'armée aussi. Ils m'ont virée en médecine, mais ils n'ont jamais remis en cause mes compétences.

- Pourquoi alors, tu ne portes pas un tatouage de ton temps à l'ISA ? D'Athéna ?… de moi ? ajouta Root dans un souffle langoureux.

- Pff, t'es con !

- Je n'ai jamais remis en cause tes capacités Sam, et tu as ta place réservé à mes côtés, se défendit Root.

- Je sais. Je pourrais d'ailleurs...

- Ah oui ?! s'écria Root ravie. Tu te ferais tatouer quoi pour moi ?

- Je ne sais pas, une pie ?

- Une pie ?! s'exclama Root déçue.

- Ouais, ça jacasse et c'est insupportable ! rétorqua Shaw narquoise

- Tu n'es pas gentille, bouda Root.

- Et qu'est-ce que tu suggérerais ?

- Je ne suis pas très fan des tatouages, mais euh... ma signature ?

- Ta signature ?

- Oui, de pirate.

- T'as une signature ?

- Oui, chaque pirate en a une. J'en ai changé, il n'y a pas longtemps.

- Et c'est quoi ?

- La racine carrée d'un marteau.

- Un marteau ?

- Toi, Sameen. »

Shaw plongea son regard dans le sien. Root se pencha vers elle, mais Shaw leva la main et lui posa le bout des doigts sur les lèvres.

« S'il te plaît, non, murmura Shaw. »

Root se redressa, sentant la peur de Shaw, celle de se faire surprendre.

« Je n'ai pas besoin de tatouage Root, reprit Shaw cherchant à ce que Root ne se sentît pas blessée d'avoir été repoussée. Je n'ai pas besoin de me rappeler que j'existe pour toi, pour Athéna ou pour l'équipe. Je sais que j'ai ma place avec vous, avec toi. Et… il ne manque rien, conclut Shaw avec conviction.

- Qu'est-ce qui te manquait à cette époque ? décida de lui demander Root. »

Shaw lui semblait prête à la confidence.

« De la reconnaissance, dit Shaw d'une voix sourde en baissant la tête. »

Root fronça les sourcils, Shaw lui avait raconté qu'elle s'était faite tatouer après avoir été nommée Capitaine. Sa déclaration lui sembla complètement illogique.

« Je ne comprends pas…

- J'avais téléphoné chez moi.

- Et… ?

- Elle m'a raccroché au nez. »

Oh… Root resta muette. Elle n'avait pas vraiment besoin de demander plus d'explications à Shaw. Le pronom féminin, la pointe de ressentiment, de peine, les conséquences que cela avait entraînées. Les retrouvailles au lac de la Prune promettaient d'être difficiles.

« Ça ne te fait pas des titis ? demanda soudain une petite voix en espagnol. »

La fille de Maria Alvarez se tenait debout et regardait les yeux grands ouverts, les asticots se tortiller sur la cuisse de Shaw. Elle s'accroupit pour mieux regarder.

« Pourquoi tu as des yecks ? Tu as mal ?

- Des yecks ? demanda Shaw pas très sûre d'avoir compris. »

L'enfant pointa un doigt vers les asticots.

« Non, ils ne font pas mal.

- Ils font quoi ?

- Ils me soignent, c'est infecté, ils mangent les chairs pourries ».

Shaw ne faisait aucune différence entre un enfant de deux ans et un adulte, elle expliquait les choses de la même façon, considérant que quel que soit l'âge, tout le monde était en mesure de comprendre. Root approuvait, elle avait toujours détesté petite qu'on la prît pour une arriérée mentale, Shaw partageait certainement son expérience.

« Ils sont gentils alors ?

- Oui.

- Et ceux-là ? Ils sont morts ? demanda Alma en désignant les vers que Root avait retirés de la plaie de Shaw.

- Oui.

- Il faut les enterrer, déclara solennellement l'enfant.

- …

- Tu peux les enterrer avec moi... proposa la petite fille à Shaw.

- Euh.

- J'ai peur toute seule. Et s'ils sont gentils, il faut les enterrer. C'est gentil.

- Comment tu t'appelles ? demanda Root.

- Alma.

- Alma, il faut que je refasse son pansement à Sam, et euh après vous irez enterrer les vers.

- Quoi ?! râla Shaw

- Sam…

- Mais pourquoi ?

- Par hygiène !

- C'est débi…

- Tu vas aller avec Alma enterrer tes petits chirurgiens parce que c'est gentil… lui dit Root en détachant chaque mot.

- …

- Sam... insista Root l'air entendu.

- Euh, bon d'accord, céda Shaw. Mais je ne vois…

- Tu devrais, la coupa sèchement Root.

- Oh… tu veux dire qu'être gentille avec Alma, dit lentement Shaw. C'est…

- Mieux, oui.

- Okay, mais…

- Tu n'es pas gentille ? demanda la petite fille à Shaw.

- Qui moi ?

- Sam est très gentille Alma, mais elle est très timide, expliqua Root..

- Root !

- Chut ! fit Root l'index sur les lèvres.

- D'accord, je t'attends, déclara Alma, mise en confiance par la déclaration de Root. »

Alma s'assit à côté de Shaw. Root interrogea celle-ci du regard, Shaw soupira et bougea les mains en signe de rémission. Elles ne chassèrent pas l'enfant, elle avait déjà vu le pire avec les asticots et il ne leur restait que le pansement à mettre en place. Root s'exécuta.

« Tu es docteur ? demanda Alma à Root.

- Non, mais Sam, oui.

- Je veux être docteur pour les animaux, déclara Alma.

- Mouais, t'as raison, ils sont moins cons que les humains, bougonna Shaw.

- Sam !

- Pardon, ils sont moins énervants, se corrigea Shaw. »

Alma riait pour le gros mot qu'elle connaissait et parce que Root avait repris Shaw. Quand Root eut finit, elle sortit une gaze propre et plaça les asticots morts dessus.

« À qui je les confie ?

« Moi ! s'écria Alma. »

Root les lui tendit. Shaw renfila un pantalon. La petite l'attendait sagement. Ensuite, elle glissa sa main dans celle de Shaw et la tira. Shaw partit avec l'enfant sous le regard bienveillant de Root. Elle désinfecta les précelles dont elle s'était servie pour retirer les asticots et roula le pansement et la gaze ensemble. Elle demanderait si elle pouvait les jeter dans le feu pour les brûler.

Maria se trouvait assise près du feu, elle avait vu sa fille sortir de la hutte main dans la main avec Crâne Rasé et elle s'apprêtait à se lever quand Root apparut. Elle l'interpella.

« Elles vont où ?

- Enterrer des yecks. »

Maria la regarda interloquée. Root sourit.

« Elles vont revenir, ne vous inquiétez pas, je sais que Sam vous fait penser à un repris de justice et qu'elle ne vous inspire pas confiance, mais je peux vous assurer que votre fille ne peut pas être plus en sécurité qu'en sa compagnie. »

.


.

Le village avait décidé de fêter la chasse de Meikâre. Deux des pécaris avaient été préparés pour le dîner. Les femmes avaient pillé toutes les réserves de nourriture entreposées dans les huttes. Les hommes s'étaient peints et avaient revêtu des coiffes de plumes multicolores, des ornements de perles. La soirée promettait d'être joyeuse et le dîner abondant.

Danses, chants, musiques animèrent le copieux repas. Shaw apprécia au-delà toute mesure le pécari grillé et quand Meikâre vint lui rappeler qu'il lui avait promis de la viande et qu'il lui souhaita bon appétit, il la mit en garde.

« Ne mange pas trop, crains qu'à force de trop de viande de pécari tu n'en deviennes un toi-même. »

Root éclata de rire et donna un coup d'épaule à Shaw assise à ses côtés.

« Mon petit pécari d'amour !

- Rwaut… râla Shaw la bouche pleine. »

Meikâre sourit.

« Veille sur son esprit Root.

- Comme elle veille sur le mien, lui affirma Root très sérieusement.

- Alors, je ne m'inquiète plus. »

Des hommes l'appelèrent et Meikâre les quitta pour danser.

Le festin se poursuivit une bonne partie de la nuit. Les Mebêngôkres n'invitèrent pas, comme Shaw l'avait d'abord craint, les étrangères à se joindre à leurs danses et elle resta tranquillement assise à manger, à éviter le regard d'Alvarez, à profiter de l'ambiance joyeuse et de la présence discrète de Root à ses côtés. Bien plus tard, Shaw n'ayant manifesté aucune envie de rejoindre la hutte, Root laissa sa tête tomber sur l'épaule de Shaw, elle sentit celle-ci bouger et prévint son mouvement.

« Elle est partie se coucher, la rassura Root. J'ai vérifié. »

Shaw se détendit immédiatement et s'installa confortablement. Root s'endormit très vite, épuisée par sa journée. Il était tard et depuis cinq jours, elles s'étaient réglées sur le soleil et elles s'étaient rarement endormies plus de deux heures après la tombée de la nuit. Meikâre les avait levées aux premières lueurs de l'aube ce matin-là comme tous les précédents. Sa journée de dix-huit heures venait d'avoir raison d'elle. Elle ne voulait pas laisser Shaw seule, ni se quereller avec elle. Il faisait assez chaud pour dormir dehors et Shaw déciderait toute seule de la façon dont elle désirerait finir sa nuit et la réveillerait si elle le jugeait nécessaire. Root savait qu'elle ne l'abandonnerait pas. Shaw la sentit s'alourdir sur elle. Elle resta à regarder les hommes danser, les femmes chanter, le feu les accompagner, les plongeant alternativement dans l'ombre ou la lumière.

Beaucoup de villageois imitèrent Root et s'endormirent à même le sol. Parfois les uns servant d'oreiller aux autres. Shaw déplaça doucement Root et fit glisser sa tête sur ses genoux. La jeune femme gémit et l'appela.

« Sameen... ?

- Shhh, dors.

- Mmm. »

Shaw lui caressa gentiment les cheveux, Root se frotta la joue contre elle et soupira d'aise. Shaw attendit un moment, s'assura qu'elle s'était rendormie et se coucha sur elle. Elle posa sa tête confortablement sur sa hanche, une main sur ses côtes. Elle avait conscience de partager une position très intime avec Root, d'être exposée aux regards des autres, mais Shaw décida que pour une fois, cela n'avait aucune importance parce qu'elles n'étaient pas les seules autour du feu à partager dans leur sommeil de l'affection ou de la complicité, parce que Shaw n'arrivait plus à garder les yeux ouverts, parce qu'elle ne voulait pas dormir dans la hutte avec Alvarez, parce qu'elle se sentait bien auprès de Root, parce qu'elle voulait dormir contre elle et parce qu'elle espérait de cette façon bénéficier d'un sommeil paisible, ce que la nuit ne lui refusa pas.

...

L'aube les trouva dans la même position. Le village commençait à s'éveiller et Shaw ouvrit les yeux. Elle se redressa en prenant soin de ne pas réveiller Root. Elle lui replaça délicatement des mèches de cheveux, les écartant de son visage et surprit le sourire que Root essayait de retenir.

« Tu es réveillée depuis longtemps ? lui demanda Shaw.

- Non, pas trop, mentit Root qui avait profité autant qu'elle en avait pu de la situation.

- …

- Tu es un agréable oreiller et une merveilleuse couverture, Sameen.

- Pff, souffla Shaw.

- Tu as bien dormi ?

- Oui. Tu ne veux pas te relever ? lui demanda Shaw en lui soulevant la tête. »

Root accéda à sa demande sans émettre de commentaires, déjà assez étonnée que Shaw ait accepté de dormir lovée sur elle sur une place publique.

« Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? demanda Shaw

- Je ne sais pas trop, fit Root en s'étirant.

- Tu ne crois pas qu'on peut simplement rester ici à jouer aux journalistes ? À travailler sur le dossier qu'Athéna se chargera de publier dans le National Geographic ou ailleurs ? proposa Shaw. Alvarez est avec nous, il ne peut rien lui arriver. Nous nous sommes enfoncées loin dans la jungle, on ne peut pas se barrer sans explication comme ça avec Alvarez et sa gamine. Mais on peut simplement attendre de rentrer avec elle. Durant le trajet du retour, on pourra lui parler. Qu'est-ce que tu en penses ?

- Que c'est plutôt un bon plan, mais pas si Maria décide de rester un mois. Samaritain risquera de la retrouver.

- Va lui parler. Tu l'aimais bien Root et je crois que c'était réciproque.

- Trop sympa Sam ! »

Shaw se renfrogna. Root faillit lui rappeler qu'elle ne connaissait la jeune Mexicaine qu'à travers ses yeux et qu'elle ne se sentait pas beaucoup plus à l'aise qu'elle en sa compagnie. Elle garda ses réflexions pour elle dès que Shaw commença à se ronger les ongles dans l'attente de sa décision.

« C'est d'accord, acquiesça Root. Nous avons un peu discuté hier. Elle se montre plutôt intéressante quand elle renonce à agresser les gens… »

Shaw sentit le regard amusé de Root peser sur elle.

« Quoi ? fit-elle hargneuse.

- Vous avez des points communs... Toi aussi, tu deviens très intéressante quand tu oublies de jouer à l'ours mal léché.

- Ah, ah, très drôle.

- Ne t'inquiète pas Sameen, je sais bien qu'une fois à l'abri au fond de ta tanière, tu te transformes obligeamment en gros nounours.

- Mais t'es vraiment débile !

- J'ai toujours aimé dormir avec un gros nounours, continua Root. Ils me tiennent chaud, ils sont confortables et je me sens rassurée et aimée quand je dors avec l'un d'eux dans mes bras.

- Ah ouais, tes nounours ? fit Shaw en insistant sur l'adjectif possessif. Pourquoi ? T'en as toute une collection ?

- C'est une façon de parler Sam... Je n'en ai qu'un, chaud, bien rembourré et adorable... »

Root se pencha vers Shaw.

« Très chaud… lui murmura-t-elle à l'oreille en soufflant dedans au passage. »

Shaw fit un bond et vérifia que personne ne les regardait.

« Si tu continues, je t'écrase par terre !

- Sam… soupira Root langoureusement avant de se mettre à rire.

- Abrutie, c'est pas drôle en plus, fit Shaw en lui donnant un coup de poing amical sur le haut du bras.

- Tu as chaud ? plaisanta Root en levant les sourcils. »

Shaw se fendit d'une grimace entendue, mais son regard exprimait de la gêne et de la contrariété.

« Désolée, se reprit Root sincère. »

Shaw avait raison, ce n'était pas drôle. Root savait qu'elle avait éveillé son désir, elle ressentait le même trouble et n'avait aucune chance de pouvoir y succomber avant longtemps, du moins pas d'une manière qui les satisfît vraiment. Root n'avait aucune envie de blesser Shaw, de l'entraîner sur un terrain qui l'avait peut-être laissée indifférente avant, mais sur lequel elle n'avait pas envie de se retrouver maintenant, surtout avec Root. De faire cela à la sauvette selon l'expression qu'avait employée Shaw au Kurdistan.

Root appréciait les exigences de Shaw en matière de confort et d'intimité, elle aimait prendre son temps aussi, même si parfois, les circonstances les avaient jetées dans un lit sans qu'elles ne pussent s'y ébattre aussi longtemps qu'elles l'eussent souhaité.

Elles étaient assez proches, assez complices pour se satisfaire d'une relation exclusivement amicale. Root ne gâcherait pas l'harmonie qu'elles partageaient depuis une semaine, pour dix minutes de sexe qui laisseraient Shaw frustrée et en colère. Et qui la laisserait elle-même insatisfaite. Enfin... Root devait s'avouer qu'elle comptait surtout sur Shaw pour juguler leur attirance réciproque. Elle avait du mal à résister à ses désirs et ce depuis très longtemps, mais Shaw avait toujours su refroidir ses ardeurs ou du moins résister aux siennes. Quand elle avait décidé pour une raison ou pour une autre qu'elle ne céderait pas, il était très difficile à Root de contourner ses défenses, encore plus de les abattre. Même si Shaw mourait littéralement d'envie de lui sauter dessus, sa volonté pliait rarement. Elle analysait froidement les conséquences que cela impliquerait si elle cédait. Si elles s'avéraient négatives et que les bénéfices retirés seraient moindres que les dommages subis, rien ne pouvait la faire plier. Et depuis qu'elle était revenue, Shaw veillait encore plus jalousement qu'avant à sa sécurité et à son intimité. La protection personnelle de son intimité s'étendait à Root. La sécurité, à tous ceux qui se trouvaient mêlés à sa vie, à tous ceux dont elle se sentait responsable.

.

Une femme les appela pour partager un petit déjeuner composé d'un plat de manioc épicé, de fruits frais et de restes de viande de pécaris grillée. Elles vinrent prendre place parmi les villageoises. Maria Alvarez arriva avec sa fille sur la hanche et s'installa en face d'elles.

« Vous n'avez pas dormi dans la hutte, observa-t-elle.

- Pourquoi ? On vous a manqué ? répondit Shaw acerbe.

- Pas spécialement. »

Alma s'approcha de Shaw et s'accroupit à côté d'elle.

« Ils travaillent toujours ?

- Oui, répondit Shaw plus gentiment, comprenant de quoi voulait parler l'enfant.

- Tu les sens ?

- Oui.

- Quand ils auront fini ?

- Aujourd'hui ou demain.

- Tu vas les tuer après ?

- Non.

- Tu vas en faire quoi ?

- Les emmener dans la forêt.

- C'est bien, approuva l'enfant visiblement soulagée. Je pourrais venir avec toi ?

- Oui. »

La petite fille se releva et repartit voir sa mère.

« Elle va les remettre dans la forêt.

- Tu vois, il ne fallait pas t'inquiéter, lui répondit gentiment Maria.

- Mmm. »

Alma avait raconté à sa mère que l'une des dames, avait des yecks dans la jambe, mais qu'elle en avait tué sans faire exprès et qu'elles étaient allées, elle et la dame les enterrer. Maria pourtant habituée aux discours décousus de sa fille, qui comme tous les enfants sautait du coq à l'âne et considérait que leur interlocuteur lisait dans leurs pensées, ne comprit pas à quoi elle faisait allusion, s'interrogeant sur la nature des yecks qui désignait dans le vocabulaire propre à sa fille des insectes ou de très petits animaux. Elle lui avait posé des questions. Qui était la dame ? Comment étaient les yecks ? Que faisaient-ils dans la jambe de la dame ?... et Alma lui avait répété avec la patience d'une enfant qui pense que les adultes ne comprennent jamais rien à rien, ce que Shaw et Root lui avaient expliqué : l'infection, les vers qui mangeait la chair morte, ceux qui étaient morts et qu'elles avaient enterrés. Son vocabulaire était restreint, mais c'est ce que Maria avait interprété du discours d'Alma. L'enfant avait ajouté que Shaw était docteur et qu'elle disait que les animaux étaient moins cons que les hommes. Maria l'avait reprise en entendant le mot grossier et Alma se défendit en désignant Shaw du doigt et en affirmant :

« Elle a dit comme ça. »

Décidément Crâne Rasé multipliait les compétences : journaliste, soldat, médecin, qu'est-ce qu'elle cachait encore ? En tout cas, elle avait fait une forte impression sur sa fille bien que Maria ne fût pas très sûre que le spectacle qu'elle avait offert à Alma était des plus recommandables pour une fillette de deux ans. Pourtant, la jeune mère ne pouvait dénier qu'elle appréciait que la dame ait expliqué sans détour les raisons qui nécessitaient qu'elle ait des yecks dans la cuisse. La scène que Maria imaginait peu ragoûtante avait paru naturelle à l'enfant, en tant que mère Maria approuvait l'attitude de Crâne Rasé. L'enterrement des asticots dénotait aussi une... grande gentillesse et de beaucoup de sensibilité. Une gentillesse et une sensibilité... surprenantes.

« Maria, Alma peut venir avec nous à la rivière ? lui demanda une jeune femme. On emmène les enfants se baigner.

- Oui, bien sûr.

- Tu ne veux pas venir te baigner avec nous ?

- Je ne sais pas.

- Tu es la bienvenue, vous aussi, ajouta la femme en se tournant vers Root et Shaw.

- Merci.

- Vous êtes nos hôtes. »

Seule Alma se joignit aux femmes et aux enfants pour la baignade. Shaw demanda à Meikâre s'il lui serait possible de voir ce que les villageois cultivaient comme plantes médicinales et si quelqu'un pouvait lui parler des usages qu'ils en faisaient. Il lui proposa d'attendre l'après-midi. Les femmes sauraient mieux la guider, la culture, qu'elle soit vivrière ou médicinale, était leur domaine, et certaines connaissaient très bien les plantes médicinales, qu'elles fussent cultivées ou disponibles dans la forêt. Elle pourrait aussi discuter avec leur chaman, mais pas maintenant, Meikâre désirait partir à la chasse. Il restait un pécari, c'était trop peu pour le banquet de ce soir et le chaman ne parlait ni espagnol, ni anglais, Shaw comprenait le portugais, mais elle n'avait pas assez de pratique pour le parler. Meikâre lui servirait de traducteur et de guide.

Shaw le remercia, contrariée.

« La patience est une vertu. N'est-ce pas le temps d'écouter ce que d'autres peuvent partager avec toi ? »

Il tourna les yeux vers Maria Alvarez.

« Vos méthodes diffèrent, ainsi que votre fonction dans la société, mais vos objectifs ne sont-ils pas les mêmes ?

- Et quels sont-ils ? demanda la jeune juge curieuse.

- Dénoncer les crimes, protéger...

- Protéger ? Moi, je veux bien, mais des journalistes ? »

Meikâre sourit sans répondre. Root se demandait ce qu'il savait, ce qu'il avait deviné. Il prit congé et les laissa. Les villageoises s'activèrent soudain et dans un joyeux brouhaha, partirent avec les enfants en direction de la rivière. Alma adressa un signe de la main à sa mère, un autre à Root et Shaw, et s'éloigna. Elle revint soudain en courant vers Shaw.

« Quand ils ont fini, tu n'enlèves pas les yecks sans moi, d'accord ?

- Pff, souffla Shaw.

- S'il te plaît, la supplia l'enfant.

- Okay, je t'appelle quand je regarde. Ce soir avant le coucher du soleil, t'as intérêt à être là, je viendrai te chercher. »

Rassurée, la petite fille, courut rejoindre les femmes et ses camarades.

Maria regarda Shaw interloquée.

« Vous voulez qu'elle assiste à...

- Elle l'a déjà vu et je connais les enfants, dit Shaw d'un ton bourru. Si on n'accède pas à leurs demandes, ils sont capables de vous pourrir la vie. Ils sont chiants. Je déteste les enfants. »

Maria avait d'abord souri à l'affirmation de Shaw, mais son sourire s'effaça avec sa dernière remarque. Elle ouvrit la bouche, mais Root sentant le conflit se profiler, parla avant elle.

« Maria, puisque nous sommes tranquilles et que nous n'avons rien de spécial à faire, vous ne voudriez pas nous éclairer sur la situation ? Vous avez été chargée du dossier du barrage de Belo Monte, vous menez une enquête à Altamira depuis plus d'un mois et demi et vous voudriez mettre fin aux exactions commises dans la région, essayer de changer les choses, n'est-ce pas ?

- Oui, c'est exact.

- Nous pouvons vous aider, vous soutenir, alerter l'opinion publique. Une petite piqûre de rappel ne lui ferait pas de mal, vous ne pensez pas ? »

Maria hocha la tête. Les connaissances que Root avait du dossier, de la situation, des lois et de la politique, l'avaient conquise quand elles avaient commencé à discuter le jour précédent. Elle restait méfiante, mais ne pouvait remettre en cause les compétences de la jeune femme. Root mena essentiellement la conversation, mais Shaw intervint régulièrement pour poser des questions concernant principalement la situation sanitaire ou l'écologie. Le sujet l'intéressait. Maria put constater qu'elle aussi possédait de vastes connaissances, même si elle semblait moins aux faits des affaires légales et politiques. Root et Shaw oublièrent le malaise qu'elles pouvaient ressentir face à la jeune Mexicaine et celle-ci, heureuse de bénéficier d'oreilles attentives et réceptives, partagea avec passion tout ce qu'elle savait et tout ce qu'elle avait appris sans aucune restriction.

.


.

En dix jours, l'équipe de Ballart n'avait obtenu aucun résultat. Ils avaient accumulé des données sur Maria Alvarez, épluché ses agendas, visité son appartement, ses bureaux et ceux de tous ses collaborateurs. Manuel Obrigas avait retrouvé son appartement entièrement retourné en rentrant chez lui un soir et ses bureaux dévastés en s'y rendant un matin. Il ne fut pas le seul. Juan Ibanez ne retrouverait pas lui non plus, son logement dans l'état dans lequel il l'avait laissé en partant.

Samaritain avait envoyé des agents interroger la femme de l'assistant de Maria Alvarez à Washington, mais elle ne put rien leur apprendre d'intéressant. Elle n'avait pas accompagné son mari parce qu'elle détestait les villes violentes et qu'il lui avait assuré ne pas partir pour plus de deux mois. Il l'avait appelée le 11 juin, pour lui annoncer qu'il partait accompagner Maria Alvarez dans la forêt et qu'il ne savait pas s'il pourrait la joindre, mais qu'elle n'avait pas à s'inquiéter.

Elle ne s'était pas inquiétée.

« Pourquoi ? avait demandé l'agent.

- Madame Alvarez ne l'emmènerait jamais avec elle si elle pensait que c'était dangereux. Mon mari travaille avec elle depuis presque dix ans maintenant et elle n'a pas hésité à le licencier quand elle a jugé que sa vie pouvait être en danger. Elle était députée à cette époque et certains Cartels ne l'aimaient pas beaucoup. Elle l'a recontacté quand elle a intégré la Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme. Il ne risque rien. »

Ballart avait même envoyé des hommes enquêter dans des villages Mebêngôkres, mais ils étaient revenus sans avoir obtenu la moindre information.

Alice Ballart continua ses investigations, elle redoutait que son patron pensât qu'elle se montrait incompétente et pestait contre cette Mexicaine, qui semblait avoir été avalée par la forêt.

Samaritain n'avait rien à lui reprocher, il suivait le travail de son équipe et n'y avait décelé aucun manquement, aucun relâchement. De son côté, il déploya tous les moyens mis à sa disposition pour obtenir la moindre bribe d'information utile. Il se heurta à Athéna. Il commença par l'affronter, cherchant à l'éjecter des réseaux, à briser le filet qu'elle avait tendu autour d'Altamira et dans toute la région. Ils luttèrent pied à pied. Athéna avait tissé sa toile avec beaucoup de soin, les mailles étaient serrées et solides. Si Samaritain brisait une défense, une autre plus solide se formait ensuite, une contre-attaque surgissait et il fut parfois forcé de reculer.

Il recalcula sa stratégie. Athéna l'avait précédé, trompé, aveuglé. Elle devait s'être introduite dans les réseaux depuis longtemps, discrètement, prête à agir.

Athéna n'avait pas encore une puissance qui lui permit de contrer celle de de Samaritain partout en même temps. Ses ressources se trouvaient encore limitées, même si chaque jour, elles augmentaient.

Il lança une vaste opération de distraction.

D'abord sur la Canada où lui avait échappé Khatareh Deghati. Ses calculs lui avaient appris qu'il y avait 82,69% de probabilité pour qu'elle soit cachée dans la région.

Ensuite, il s'attaqua aux Russes. Alioukine échappa à l'explosion accidentelle de sa voiture, Anna Borissnova et Borkoof à une fusillade alors qu'ils faisaient des courses dans un supermarché et que des braqueurs avaient ouvert le feu sur les clients.

Probabilité pour que La Machine les protégeât ?

Calcul.

Résultat : 98,28%.

Puis, il s'occupa du Lieutenant Fusco et lança une recherche sans résultats. Le policier avait posé des vacances depuis plus d'un mois et demi, et il avait disparu.

Probabilités pour que le Lieutenant Fusco fût un agent de La Machine ?

Calcul.

Résultat : 67,34%.

Enfin, il s'attaqua aux programmes de la bourse de Tokyo et à tout ce à quoi Samantha Groves ou la Machine avaient travaillé depuis le 23 avril dernier. Depuis que cette dernière avait échappé aux programmes qui la bridaient.

Athéna détecta les attaques aussitôt qu'elles furent lancées. Elle analysa les données, comprit l'intention de Samaritain et lança des simulations. Elle ne pouvait pas continuer de se battre à Altamira et contrer toutes les attaques lancées simultanément par Samaritain.

Fusco avait des amis, il avait demandé à Root s'il était possible qu'Athéna veille sur sa partenaire à Anchorage. Élisabeth Sanders avait de la famille, Shaw n'accepterait pas que les Russes payent encore un tribut à Samaritain par sa faute et le travail que Root avait effectué pour elle ou avec elle, lui avait demandé des efforts et beaucoup d'énergie. Athéna ne pouvait pas non plus permettre qu'il soit perdu, se permettre de reculer. Elle n'avait plus de nouvelles de Shaw et de Root, mais elle les savait ensemble et il y a avait 93,25% de probabilités pour qu'elles eussent rejoint Maria Alvarez.

Athéna choisit de reculer à Altamira, de détourner une partie de sa puissance.

Le jour même Samaritain intercepta un appel téléphonique en provenance d'un village Kayapo.

L'homme qui appelait, demandait à son correspondant des nouvelles d'un homme se nommant Meikâre. On lui répondit qu'il était parti accompagner deux journalistes dans la forêt, dans un village provisoire.

Le jour suivant, une autre conversation lui apprit qu'un chaman se trouvait dans un village provisoire pour prendre soin de sa petite population et que celle-ci accueillait une Blanche qui voulait prendre la défense du Peuple de l'eau contre les entreprises des Blancs. D'autres communications lui apportèrent des éléments qui pouvaient sembler insignifiants. Mais pas pour lui, pas quand ils s'ajoutèrent aux données qu'il possédait déjà.

Analyse.

Résultats :

Un campement provisoire construit dans la forêt aux abords d'un affluent de la rivière Iriri accueillait trois Blanches. Deux journalistes et une femme travaillant pour un organisme international.

Probabilité pour que la femme fût Maria Alvarez ?

Calcul.

Résultat : 87,29%.

Il avait perdu la trace de Sameen Shaw.

Probabilité pour que les journalistes fussent Sameen Shaw et Samantha Groves ?

Calcul.

Résultat : 52,36%.

Il contacta Alice Ballart et affréta un hélicoptère.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Ju wasa : terme japonais traditionnellement utilisé en Aïkido. Le Ju Wasa est une pratique libre destinée à travailler ses techniques de projection (en général le ju wasa exclu toute technique d'immobilisation.). Les attaques sont souvent déterminées à l'avance, mais de bons pratiquants peuvent se libérer de toutes contraintes à l'exemple de Root et de Shaw.