Encore une fois, je vais commencer mon blabla par des excuses. Je ne sais plus en quelle langue le dire, mais sachez que je suis désolée pour vous avoir laissées si longtemps sans nouvelles. Au-delà des aléas de ma vie perso, je dois avouer que j'ai eu un mal fou à écrire quelque chose après le 13 novembre. Écrire, me semble-t-il, c'est affirmer et même revendiquer son humanité : écrire et rire, voilà ce qui nous distingue des animaux. Habituellement, quand quelque chose me bouleverse, l'écriture est un merveilleux exutoire, pourtant, cette fois-ci, écrire dans un monde aussi déshumanisé m'a paru terriblement vain ; ce que j'aurais voulu dire se trouvait au-delà des mots, et je n'avais ni la force, ni la foi d'inventer un nouveau langage.
J'espère que vous m'excuserez cette parenthèse un peu solennelle : l'essentiel reste, comme toujours, que je n'abandonne pas cette histoire. La preuve.
Je voudrais remercier mes fabuleuses lectrices pour leurs commentaires si précieux : Cocochon, blupou, allersia, Math'L, Nadra, Nathea, Farless, Noumea, Zeugma412, Mrs Elizabeth Darcy31, Lu, Daenerys P, chizuru300, Oroszlan, APicSousZero et Nustesiasama.
Merci également à Lasiurys qui relit et corrige toujours aussi gentiment cette histoire.
J'en profite pour vous souhaiter à toutes une très belle année 2016... en espérant qu'elle soit meilleure que la précédente!
Bonne lecture,
Lundi 20 mars 1815
De longues semaines se sont écoulées sans que je n'écrive un mot, si bien que je ne sais par où commencer. Par moment, certaines choses me semblent de la plus haute importance, et l'instant d'après, tout me paraît vain. À quoi bon écrire, alors, ce que mon cœur ne saurait dire ?
C'est d'autant plus étrange que je devine souvent en mon for intérieur le désir latent de reprendre la plume, et lorsqu'enfin, je m'empare de mon journal et m'assieds sagement, la vue d'une nouvelle page blanche me procure une sensation d'inconfort doublée d'une curieuse impuissance.
Je suis si lasse ! Je ne me reconnais plus.
J'étais avec Giovanni cet après-midi – ou plutôt devrais-je dire mon futur époux, bien que ces mots soient teintés d'amertume – et alors que je sentais mon sang bouillir et que j'aurais voulu crier au monde sa forfaiture, je me suis contentée d'afficher un sourire tranquille en écoutant le vicaire jaspiner. Suis-je déjà en train de devenir ce monstre d'hypocrisie que seule l'aristocratie peut façonner ?
Le saint homme nous a accueillis à grand renfort de courbettes – la signora Controni est l'une des plus riches donatrices du duché (comprendre : elle affiche ses œuvres de bienfaisance comme autant de médailles militaires) – et il s'est longuement félicité que « Madama la Marchesa ait choisi, dans sa grande clairvoyance, de renouer avec la tradition en célébrant les noces de son fils bien-aimé dans cette somptueuse cathédrale. » Giovanni a tressailli (parler aussi imprudemment de « fils bien-aimé » !) et moi-même suis restée coite devant tant d'obséquiosité. Je suppose qu'il faudra m'y habituer : il y aura ceux qui me conspueront et ceux qui s'aplatiront plus bas que terre. J'ignore ce qui me révulse le plus.
Du reste, je suis persuadée que le choix de la signora Controni tient beaucoup plus de la stratégie que de la tradition – mais je n'ai point voulu détromper le prêtre de son admiration aveugle.
Bien sûr, elle vénère l'étiquette presque autant que les tables de la Loi, mais elle sait passer outre la tradition si cela sert ses intérêts – ce mariage en est la preuve. Elle a habilement tourné la situation à son avantage, et plutôt qu'une cérémonie discrète dans la chapelle du palais qui aurait alimenté les railleries, elle a orchestré une messe grandiose afin de montrer à tous la puissance des Controni ; si puissants, en vérité, qu'ils peuvent se permettre une mésalliance sans écorner leur prestige. Je pourrais presque admirer son intelligence retorse de politicienne si elle ne m'était pas aussi odieuse.
Par chance (en est-ce vraiment une ?), ma future belle-mère n'a pas ouï-dire de ma fuite avortée : je suis quelque peu étonnée – les rumeurs sont habituellement si promptes à se répandre ! – mais nul doute qu'elle m'aurait déjà exécutée en place publique si c'était le cas. Mafalda a sûrement raison, quarante-huit heures dans la vie d'une gouvernante peuvent encore passer inaperçues hélas, il n'en sera plus de même lorsque je serai marquise.
Puisque j'ai commencé à pérorer, voici une nouvelle extraordinairement futile : depuis une dizaine d'heures, l'émeraude des Controni orne mon annulaire. (Giovanni me l'avait offerte lors de nos fiançailles, mais la bague devait être ajustée et elle n'a été livrée que ce matin.)
C'est une merveille de raffinement, je ne saurais mentir sur ce point : la gemme est d'une taille inouïe et le soleil lui-même semble être prisonnier de ses facettes étincelantes ; pourtant, plus je la contemple, plus je sens à quel point je suis illégitime.
De quel droit pourrais-je alors donner tort à tous ceux qui penseront de même ? À tous ceux qui, la semaine prochaine, me dévisageront, les yeux étincelants de mépris et de haine lorsque je remonterai la nef au bras de Giovanni ?
J'appréhende l'instant où il me faudra affronter ces visages agglutinés, demeurer la tête haute et afficher un maintien impeccable pendant que l'aristocratie guettera avidement mes moindres gestes. Dieu merci, Mademoiselle de Fontdouce sera à mes côtés lors de cette épreuve ; je m'inquiète d'ailleurs que tout cela puisse lui être douloureux, elle dont les espoirs de mariage semblent si incertains. (Elle m'a confié ce matin que Lord Malfoy semblait se rembrunir au fil des jours et, à sa grande consternation, qu'il n'envisageait plus de s'établir à Firenze l'hiver prochain, bien qu'ils aient tous deux été séduits par divers palais lors de leur visite le mois dernier.)
Par dessus tout, il me sera sûrement reproché d'avoir choisi une Française comme témoin : les aristocrates ont tendance à voir le diable seulement où cela leur sied, et comme ils ne pourront blâmer son rang, ils verront en elle un suppôt de Napoléon ; et parbleu, il est probablement l'homme le plus honni de la région (d'ailleurs, la rumeur court qu'il aurait de nouveau débarqué en France et marcherait actuellement sur Paris*...).
Parmi tout ce marasme, une seule éclaircie : j'ai eu la joie de retrouver ce matin mes trois pupilles qui m'ont accompagnée durant ma promenade : quoique très pudiques habituellement, ils se sont montrés particulièrement chaleureux à mon égard, et j'ose croire qu'ils me portent la plus sincère affection. Je ne peux hélas en dire autant de Severus qui demeure invisible, et quoique cela ne soit point raisonnable à plus d'un titre, je vais me rendre à la bibliothèque dès que j'aurai posé cette plume. (Il faut de toute façon que j'emprunte un conte de Voltaire : puisque je quitterai cette demeure mardi prochain, je ne vois guère l'intérêt de me conformer aux consignes de Lady Snape ; ainsi, j'ai la ferme intention que Christopher lise cet ouvrage prohibé maintenant qu'il maîtrise parfaitement le français.)
(Seigneur ! Suis-je vraiment en train de me justifier dans mon propre journal ?)
Bien moins cordiale que ses enfants, Lady Snape nous a accueillies hier soir avec toute la hauteur qu'on peut imaginer. Elle a lâché quelque chose qui ressemblait à « je savais qu'une petite arriviste de votre espèce ne manquerait jamais une telle opportunité », ce à quoi je n'ai rien répondu. C'est étrange, car en la revoyant, j'ai eu l'impression de l'avoir quittée pendant des mois : elle m'a paru amaigrie et fort pâle, mais faisant preuve d'une telle férocité que si je ne la connaissais point, j'en aurais conçu la plus grande crainte. Il s'en est ensuivi une conversation délicieusement piquante lorsque Mafalda, voyant mon malaise, a sonné une camériste et l'a priée de monter mes bagages jusqu'à mon ancienne chambre Lady Snape a rétorqué qu'elle n'appréciait guère que l'on donne des ordres sous son propre toit, et Mafalda lui a asséné avec le plus grand dédain « qu'il fallait pourtant qu'une personne sensée le fasse avant que cette maison ne tombe en ruines. »
Se réjouir du malheur d'autrui est un bien vilain péché, mais Seigneur !, il m'a fallu toute ma maîtrise pour ne pas esquisser un de ces rictus dont Lord Snape a le secret...
La bibliothèque était plongée dans son habituelle torpeur tiède et accueillante, loin des brumes grises qui, flottant dans le jour déclinant, nimbaient la villa d'un voile fantomatique ; et pourtant, lorsque Hermione poussa silencieusement la porte entrebâillée, la mélancolie l'étreignit doucement. Les camaïeux d'or et de rouge, le velours élimé des rideaux, l'Annonciation du Quattrocento fourmillant de détails, les reliures patinées par le temps, la cheminée de marbre – seule témoin de ses premiers émois ! – Lord Snape, dont elle ne distinguait que la chevelure ébène, assis dans son éternel fauteuil... : tout semblait si parfaitement à sa place qu'elle eut l'impression de n'être jamais partie. Pourquoi alors contemplait-elle ce tableau immuable avec la tendresse des dernières fois ?
Humant l'odeur douceâtre du cuir, Hermione lissa machinalement son corsage de popeline grise – quoiqu'elle disposât maintenant d'un magnifique trousseau, elle ne semblait pas vouloir se départir de ses anciennes robes.
Comment allait-il réagir ?
Un mélange d'impatience et de crainte lui chatouillait l'estomac tandis qu'elle s'avançait d'un pas timide vers les derniers rayonnages, là où se côtoyaient dans l'ombre tous les ouvrages qui avaient déjoué la censure.
« Vous daignez enfin nous faire grâce de votre présence ? » siffla Lord Snape en se retournant brusquement. « C'est trop d'honneur, vraiment » ajouta-t-il en fermant sèchement son livre alors qu'elle exécutait une formelle génuflexion. Était-elle sotte au point d'avoir caressé durant quelques secondes l'espoir de retrouvailles émues ? se gourmanda-t-elle, rouge de honte.
« N'ayez crainte, Monsieur » déglutit-elle en refoulant quelques larmes traîtresses, « je n'en ai que pour quelques instants ».
Elle se dirigea vers le fond de la pièce, consciente qu'il épiait chacun de ses mouvements, son regard dardé sur sa nuque dégagée.
« Vous partez sans mot dire et vous revenez en toute impunité ? » reprit-il en reniflant avec humeur. « Vous croyez-vous ici chez vous, Miss Granger ? »
« Non, Monsieur. » Il me déteste, songea-t-elle avec amertume, mais elle soutint courageusement son regard : « Je serais bien présomptueuse de le croire. »
Ayant déniché Candide, elle épousseta le maroquin brun avec un sourire satisfait et alors qu'elle s'apprêtait à regagner la porte, il l'arrêta d'une voix impénétrable :
« Attendez. »
Presque par réflexe, elle acquiesça, figée, tandis que, les yeux froids, le visage insondable, la démarche assurée, il se mouvait jusqu'à elle sans la quitter du regard – et elle pouvait sentir ses paumes devenir un peu plus moites à chacun de ses pas.
« Si vous saviez combien je vous déteste » murmura-t-il en tendant ses mains vers elle avec une lenteur hypnotisante. « Vous avez mis ma vie sans-dessus-dessous » dit-il en s'approchant un peu plus, « vous êtes partie sans la moindre explication » ajouta-t-il en effleurant son châle si vite qu'elle crut avoir rêvé.
« Est-ce un réquisitoire ? » demanda-t-elle, la gorge nouée, saisie par le changement d'atmosphère. Était-il réellement en train de... de quoi, exactement ? De la courtiser ?
« Je vous déteste encore plus pour être revenue » souffla-t-il en ignorant sa question. Il parut hésiter un instant puis resserra doucement ses mains jusqu'à tenir son visage en coupe, ses paumes épousant parfaitement le contour de sa mâchoire.
Hermione soupira, les yeux mi-clos, prête à défaillir. Il n'y avait plus que ses doigts sur sa peau brûlante, sa chaleur ; elle n'était plus que chair frémissante et, grands dieux !, elle frémissait à faire pâlir les allégories de la Vertu que l'on gravait sur le frontispice des livres licencieux !
Du bout des doigts, Severus caressa ses joues rosées et soupira :
« Pourquoi faut-il toujours que vous soyez là où l'on ne vous attend pas ? »
Elle rit doucement, replaçant distraitement une mèche derrière son oreille.
« J'ai cru mourir d'inquiétude lorsque j'ai compris que vous étiez partie » poursuivit-il péniblement, « mais cette douleur » murmura-t-il tandis que leurs doigts s'enlaçaient désespérément, « cette douleur était mille fois préférable à celle de vous revoir ici, en chair et en os, devant moi. »
« J'eus préféré que vous ne reveniez point » avoua-t-il dans un souffle, son pouce dessinant toujours des myriades de frissons sur ses pommettes rougies.
Éperdue, la jeune femme cligna des yeux, les jambes vacillantes ; et soudain, d'un mouvement vif, elle se saisit de sa main et embrassa avec ferveur ses phalanges pâles.
« J'eus préféré ne point vous aimer » chuchota-t-elle en retour, caressant sa joue d'une main fébrile.
Il la contempla longuement, jamais rassasié, scrutant les moindres nuances de sa carnation, incapable de se repaître d'elle.
« Vous ne savez pas ce que vous dites. »
« Ne me faites pas l'offense de douter de ma parole » répondit-elle, la voix tremblante. « Je ne vous demanderai rien, mais sachez que je ne renoncerai jamais à vous.»
Severus l'étreignit longuement sans mot dire. « Je ne puis rien vous offrir de plus, Hermione... me comprenez-vous ? Une vie faite d'ombres et de commérages ne rendrait pas justice à votre intelligence. »
Elle eut un rire nerveux : « Je serais bien chanceuse si j'échappe aux commérages, au vu du mari qui m'attend. »
Lord Snape haussa un sourcil : « Giovanni vous a-t-il froissée de quelque manière que ce soit ? Est-ce pour cela que vous avez fui ? »
Prenant brusquement conscience de leur proximité, ils se séparèrent, gênés, et retournèrent à pas lents vers la cheminée où le feu se mourait.
« Vous ne devez mon retour qu'à la signora Rossetti » confia-t-elle à mi-voix. « Je ne voulais pas d'un mariage basé sur une monstrueuse hypocrisie, de ma part comme de la sienne... » Voyant son regard interrogateur, elle ajouta : « Ses penchants ne sont pas ceux qu'une femme pourrait... espérer. » Elle se sentit rougir. « Cela n'a plus d'importance maintenant, n'est-ce pas ? »
Pour toute réponse, le carillon sonna la demie de sept heures, annonçant le souper de ces quatre âmes esseulées que pas même le bruit des couverts ne parviendrait à égayer.
Arrivé sur le seuil de la porte, Lord Snape réajusta son gilet de soie noire et conclut à voix basse :
« Cette émeraude vous va à ravir, Miss Granger. »
« Ego conjungo vos in matrimonium. In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, Amen. »
D'un geste solennel, l'archevêque bénit les époux puis consacra l'anneau* nuptial que Giovanni glissa doucement à l'annulaire de sa femme. Avec un regard interrogateur, il releva le voile de dentelle, et, semblant attendre son accord, hésita une fraction de seconde avant de déposer un chaste baiser sur ses lèvres. Hermione n'en éprouva qu'un léger ennui.
C'était comme s'engouffrer dans le néant, songea-t-elle tandis que son époux lui tendait galamment le bras. La gorge sèche – c'est à peine si l'on avait entendu son consentement – elle nicha sa main au creux de son avant-bras, inspira fébrilement et afficha un sourire crispé quand l'orchestre, installé dans le transept nord, entama un fameux air du Water Music*.
L'étourdissante clameur des trompettes annihilait son esprit : elle ne ressentait plus rien, ni bonheur, ni peine, et même l'angoisse de se tenir debout, face à cette assemblée de soie et de pierreries, semblait s'être dissipée. De lourdes tentures aux armoiries des Controni avaient été déployées depuis le triforium* (si l'usage était d'afficher ostensiblement les blasons des deux familles, il avait fallu ici se contenter d'un seul écusson), et masquant ainsi le haut des arches de la travée principale, elles dessinaient un écrin de velours vert où étincelaient les prunelles envieuses et les sourires crispés comme autant de joyaux hors de prix.
D'un pas lent, le couple chemina depuis l'autel jusqu'au portail ouest de sorte que chacun put admirer les somptueux atours de la mariée et la prestance du jeune marquis. N'en déplaise aux esprits chagrins, Hermione n'avait jamais été aussi éblouissante, avec sa robe de brocart opaline passementée d'or, son voile en dentelle vénitienne et sa couronne surmontée de perles – et malgré son visage digne, et malgré la tristesse qui se noyait dans le fond de ses yeux, tous purent constater que la richesse lui allait comme un gant.
L'Hermione aux chemises de calicot* semblait bien loin, et s'ils n'avaient eu vent de ses modestes origines, ceux qui la voyaient ainsi pour la première fois – les épaules basses et le port altier – auraient aisément pu croire qu'elle avait porté de la soie et de l'hermine toute sa vie.
Discrètement, la jeune épousée chercha du regard quelques silhouettes familières, se languissant d'un visage amical, mais les portes de la cathédrale s'ouvrirent avant que son vœu ne soit exaucé, et le soleil, à son zénith, l'aveugla un instant.
Une foule grouillante s'était amassée sur le parvis : de toute évidence, nombreux étaient les curieux qui désiraient voir la roturière ou la petite française, réalisa-t-elle avec une pointe d'agacement.
Apercevant Becky au milieu des autres domestiques, elle lui adressa un sourire timide, presque soulagée de voir une figure connue, mais la camériste détourna les yeux avec impudence, laissant Hermione amère et désemparée. Et alors que les cloches sonnaient à la volée, que les badauds lançaient des fleurs d'orangers sous un ciel radieux, que les viva résonnaient dans l'air printanier, elle se sentit envahie par un indicible sentiment de solitude.
Tel un automate, elle se saisit de la main que lui tendait Giovanni et grimpa dans le coupé*, ses yeux scrutant le flot d'invités qui se pressait à l'extérieur du Duomo, et durant une fraction de seconde, elle crut voir Lord Snape donnant le bras à son épouse. Son cœur se serra, mais par chance, la calèche démarra dans une secousse et personne ne vit ses yeux brillants. Les chevaux avançant au pas, la foule, qui ne faiblissait point, eut le loisir d'admirer et d'acclamer les jeunes mariés tout le long du trajet, et lorsqu'ils atteignirent le palazzo où les domestiques avaient formé une haie d'honneur, Hermione constata que la signora Controni avait réellement pensé à tout.
Comme si ce mariage l'avait dépouillée de toute volonté propre, la suite se déroula sans qu'on la consulte un seul instant : un essaim de caméristes l'attendait dans ce qui était désormais ses appartements, où on la débarrassa prestement de son voile devenu encombrant puis l'on réajusta son chignon, on lui enduit les joues de poudre d'amidon* et on lui tapota la gorge d'un mouchoir imprégné d'essence de bergamote.
Quand tout cela fut fait, on la conduisit dans le grand salon où patientait son époux, et commença alors la fastidieuse tâche d'accueillir chacun des invités.
C'était un défilé ininterrompu de comtes dégarnis, de duchesses grisonnantes, de baronnes replètes, de jeunes héritiers aux dents jaunies par le cigare et de futures ladies à l'œil avide. À chaque nouveau nom qu'annonçait le chambellan, la nouvelle marquise s'efforçait de ne rien laisser paraître de son trouble, enchaînant les révérences et les remerciements avec grâce.
Le grand-duc de Toscane, qui avait répondu à l'invitation de la signora Controni (la fierté ne tarderait pas à l'étouffer !), leur avait offert une somptueuse paire de potiches en porcelaine de Chine ; la signora Orsini, qui promenait son mari comme un petit épagneul, leur avait fait présent d'un service à liqueur en verre flint*, tandis que la comtesse de Mansfeld, qui s'enorgueillissait de ses relations avec le royaume de Prusse, avait choisi une tabatière en or ciselé de Johann C. Neuber*, et Hermione contint difficilement son émerveillement devant la fine marqueterie de pierres.
Restez impassible, lui avait alors soufflé Giovanni, laissez l'étonnement aux petits-bourgeois – et elle avait levé les yeux au ciel.
Il lui avait fallu aussi tendre sa main, encore et encore, si bien que de fébrile, celle-ci était devenue moite ; elle avait fait preuve de maladresse au début, obligeant le bedonnant prince de Modène à se courber en deux, arrachant une grimace au baron Durazzo, mais, gagnant en assurance à chaque nouveau visage, elle était vite parvenue à tendre une main affirmée, ni trop haute, ni trop basse, et Giovanni avait esquissé un sourire encourageant.
Peu à peu, le ressentiment qu'elle éprouvait pour son époux se dissolvait dans l'air saturé d'effluves et lorsque vint le centième couple d'invités, elle était presque reconnaissante qu'il se tienne à ses côtés.
Dire qu'il n'avait même pas idée de sa fuite ! Une longue discussion s'imposait dès qu'on leur offrirait un peu d'intimité – ce n'était peut-être qu'un mariage de convenance mais il lui sembla que l'honnêteté serait un fondement appréciable s'ils devaient partager un toit durant les trente prochaines années.
La vision de Lord Snape venant vers elle la tira de ses pensées et elle se sentit rougir sous son regard... approbateur ? Il faut dire que sa robe opaline rebrodée d'or, garnie d'une double ruche de dentelle aux poignets et à l'encolure, mettait particulièrement en valeur sa peau laiteuse.
« Marchesa » murmura-t-il en se saisissant de sa main tendue. Il l'approcha si près de ses lèvres qu'elle put sentir son souffle tiède sur son épiderme. Ciel ! C'était incontestablement le baise-main le plus indécent qui lui ait été donné, et sans doute le plus dangereux et le plus enivrant qu'elle ne connaîtrait jamais.
« Mon épouse vous prie de ne pas lui tenir rigueur de son absence » entama Lord Snape à l'intention du jeune homme. « Elle s'est sentie faiblir durant la cérémonie » ajouta-t-il d'un ton neutre, « elle a préféré rentrer s'aliter. »
« Rien de trop sérieux, j'espère ? » s'enquit poliment Giovanni.
« L'avenir nous le dira » répondit Lord Snape, pragmatique.
« Souhaitez-lui de notre part un prompt rétablissement » dit-il avec un sourire qui semblait sincère. C'était son monde, constata Hermione, il en connaissait tous les rouages. Il pouvait frayer au milieu des sourires de façade sans sourciller, rire lorsque la situation l'exigeait, se montrer affable tout en serrant les dents.
Arriverait-elle un jour à un tel degré de maîtrise ?
« Nous projetons d'aller en Angleterre après notre séjour à Corfou » ajouta Giovanni, « je sais combien Hermione se languit de sa terre natale. »
Elle eut un sourire gêné.
« Je ne me languis pas » contesta-t-elle, « c'est simplement que... »
« Mon épouse et moi-même seront heureux de vous recevoir » coupa Lord Snape avec le plus grand naturel. « Marchese, Marchesa » conclut-il en s'inclinant légèrement, et sitôt qu'il eut disparu, Hermione renifla, contrariée :
« Je ne tiens pas particulièrement à retourner en Angleterre » dit-elle du bout des lèvres à son mari, songeant à la douleur que ce serait d'être l'invitée de Lord Snape. « Y a-t-il d'autres projets dont je doive être informée ? »
Giovanni se tourna vers elle, visiblement surpris.
« Je pensais vous faire plaisir », répondit-il, les sourcils froncés, et elle ressentit immédiatement une pointe de culpabilité. « Rien ne nous oblige à y aller, si vous nous le souhaitez pas », ajouta-t-il conciliant.
La jeune femme s'efforça de sourire : « Je voudrais simplement que nous passions quelques temps en France, j'aimerais beaucoup revoir ma tante » lui confia-t-elle, « et puis, l'été en Angleterre est bien trop triste. »
Le majordome les interrompit, glissant au marquis que le service du dîner* était imminent, avant de présenter à la jeune femme une petite note sur un plateau d'argent. Une main inconnue avait soigneusement écrit Hermione Granger sur l'enveloppe non cachetée et l'intéressée fut intriguée.
S'éloignant de quelques pas pour respirer un peu d'air frais – le musc se mêlait aux bouquets de roses et à l'eau de Cologne, produisant un mélange entêtant – Hermione l'ouvrit rapidement.
Alle Dinge sind ein Gift und nichts ist ohne Gift. Allein die Dosis macht, daß ein Ding kein Gift ist.
Ce n'était point signé, étrangement, et cela ne ressemblait guère à des vœux de félicité. Elle plissa la bouche, irritée, et partit discrètement à la recherche de Lord Snape, non sans avoir adressé d'abord un signe rassurant à son époux.
Les hommes s'étaient dispersés dans l'attente du dîner, certains fumaient le cigare sur la terrasse, d'autres se promenaient dans l'enfilade de salons en admirant l'impressionnante collection de tableaux ; un peu plus loin, les femmes s'éventaient en ergotant sur l'allure si commune de la mariée, mais Hermione passa auprès d'elles sans y porter la moindre attention.
Sans surprise, Lord Snape s'était retranché dans un coin isolé, contemplant ses pairs avec une profonde moue de dédain, haussant juste un sourcil flegmatique lorsqu'elle se coula près de lui.
« Je ne comprends pas l'allemand » avoua-t-elle, honteuse, en jetant de nombreux coups d'œil.
Elle lui tendit l'enveloppe d'une main un peu tremblante – leurs doigts s'effleurèrent mais ni l'un ni l'autre n'osèrent lever les yeux. Il lut rapidement la note.
« Qu'est ce que cela signifie ? » le pressa-t-elle.
« Tout est poison, rien est poison. La dose fait le poison » déclara-t-il, lugubre. « C'est un célèbre aphorisme de Paracelse, un méd-... »
« Je sais qui est Paracelse* » le coupa-t-elle.
Il la regarda intensément. « De toute évidence, ceci est une menace que vous devriez prendre au sérieux. Votre mariage a fait beaucoup d'envieux et je ne serais pas étonné que certains préféreraient vous voir... écartée. »
Hermione écarquilla les yeux.
« Je sais que beaucoup me considèrent comme une parvenue, mais... de là à vouloir me nuire de la sorte ? »
« Ne soyez pas naïve » dit-il sans dureté. « La moitié des aristocrates réunis ici descend des Borgia, l'autre moitié les admire. »
« Nous ne vivons plus au quinzième siècle ! » s'insurgea-t-elle à voix basse.
« Hermione » murmura-t-il avec – de la tendresse ? – « ne croyez pas que l'homme se civilise avec le temps. Il apprend simplement à mieux cacher sa cruauté. »
« Venant de vous, j'aurais été sotte d'espérer une réponse plus... optimiste. » Elle le regarda avec un sourire fané. « Soit », soupira-t-elle, stoïque. « Il faut que j'aille retrouver mon époux, avant que l'on » – elle eut un geste vague de la main – « ne jase encore plus à mon propos. »
Il acquiesça sobrement, mémorisant sa silhouette gracile, ses yeux si doux, son visage si expressif.
Elle allait partir quand il la retint brusquement par le poignet : « Miss – » il s'interrompit, prenant soudainement conscience qu'elle ne serait plus jamais Miss Granger. « Ne buvez rien, ne mangez rien qui vous soit expressément destiné » reprit-il, morose.
« Merveilleux » maugréa-t-elle. « Et dire qu'ils me croient tous insolemment chanceuse ! »
*Bien qu'exilé sur l'île d'Elbe depuis mai 1814, Napoléon débarque avec ses troupes dans le sud de la France à Golfe-Juan le 1er mars 1815 et marche sur Paris où il chasse momentanément Louis XVIII : cette période dite des « Cent-Jours » prendra fin avec l'échec cuisant de Waterloo, le 18 juin 1815. Il abdique pour la seconde fois le 22 juin et est alors exilé sur l'île de Sainte-Hélène où il mourra six ans plus tard.
*C'est seulement au début du XXè siècle, et surtout après la seconde guerre mondiale que l'échange d'alliances se répand en Europe. Auparavant, seule la femme en portait une – je crois d'ailleurs que cette tradition est toujours en vigueur dans certaines « grandes » familles aristocratiques, les hommes mariés portent volontiers une chevalière mais plus rarement une alliance.
*Le Water Music de G. F. Handel (1685 - 1759) comporte plusieurs suites, notamment une créée en 1736 à l'occasion du mariage du prince de Galles. Comme la signora Controni voit plutôt les choses en grand, cette référence musicale me semblait toute désignée.
*Le triforium est un terme d'architecture religieuse qui provient du latin transforare, soit 'percer à jour'. Il désigne un passage pratiqué en hauteur et dans l'épaisseur du mur, sorte de petite galerie qui ouvre sur l'intérieur de l'église. Il est donc possible d'y suspendre des tentures ou des draperies.
*Le calicot est une toile de coton assez grossière.
*Le coupé est une voiture légère qui possède seulement deux roues et deux places côte à côte à l'intérieur.
*Par chance pour Hermione, la poudre à base de céruse (et donc de plomb), très prisée durant l'Ancien Régime pour se blanchir la peau, est reconnue pour sa toxicité dès la fin du XVIIIè siècle. Si son usage reste encore courant au XIXè (notamment le blanc de céruse, en peinture), en cosmétique, elle est remplacée progressivement par la poudre d'amidon, de riz ou de talc, beaucoup moins nocives.
*Le verre flint est un cristal d'une très grande pureté en raison de l'usage de la silice issue du silex (flint en anglais) dans sa fabrication. Du fait de son indice de réfraction élevé, c'est un verre extrêmement brillant.
*Johan Christian Neuber (1736 – 1808), surnommé le « maître de Dresde » est un orfèvre célèbre dans toute l'Europe pour ses tabatières, boîtes et divers étuis marquetés et sertis de pierres. Je vous invite à jeter un œil à sa « Table de Teschen », un véritable chef-d'œuvre qui vient d'être acquis par le Louvre pour la bagatelle de 12,5 millions d'euros.
*Le dîner correspond alors à notre déjeuner actuel (on parle de souper pour le repas du soir). Au cours du XIXè siècle, un glissement de sens s'est opéré, les dîners étant pris de plus en plus tard (Flaubert dira : « Dîner, si tard que ça, ne s'appelle pas dîner mais souper!) au détriment du souper qui disparaît, ou se transforme alors en un medianoche, littéralement un repas pris au milieu de la nuit, par exemple en rentrant du théâtre ou de l'opéra.
Je ne veux pas dire de bêtises, mais je crois que les Belges, les Suisses et les Québecois ont gardé l'acceptation première de dîner comme repas du midi.
*Paracelse (1493 – 1531) est un médecin, alchimiste et astrologue suisse. Il a laissé de nombreux ouvrages médicaux, fruit de ses voyages et études dans toute l'Europe. L'aphorisme est réellement de lui, je n'ai rien inventé.
Alors, que dites-vous de ce mariage ? Il n'y a pas eu d'interruption hollywoodienne au moment de l'échange des consentements : j'espère que vous n'êtes pas déçues ?
Comment trouvez-vous Giovanni ? Comme vous pouvez le voir, je ne veux surtout pas en faire un bouc-émissaire, en fait, je le trouve même assez attachant.
Quant à la petite note énigmatique que reçoit Hermione, je me permets de vous rappeler que Lady Snape aussi bien que la signora Controni maîtrisent l'allemand puisqu'elles sont toutes deux d'origine prussienne. Et puis, bien sûr, il y a de nombreux germanophones parmi les invités...les paris sont ouverts !
J'espère que la scène – sans bisou, oui oui oui, j'ai osé faire ça – entre Hermione et Severus vous a plu à défaut de vous donner des bouffées de chaleur... ?
Je n'ose pas trop m'avancer sur la date d'une prochaine publication, partiels obligent, mais je lirai tous vos petits mots avec grand plaisir: à vos claviers donc !
D'avance merci à toutes celles qui seront au rendez-vous ; et que les nouvelles lectrices n'hésitent pas à se manifester, elles seront accueillies à bras ouverts!
Ilda
