Le premier obus tomba moins d'une minute plus tard, et aucune de leurs armes n'était encore à portée. Si Zarya put se protéger sous son bouclier énergétique, Poda et ses hommes ne durent leur intégrité qu'à ses réflexes, alors qu'elle générait un mur de glace entre eux et le point d'impact.

Les Junkers réglèrent ça à leur manière : avec Roadhog faisant bouclier de son corps. Zarya hurla des ordres en russes et, même si elle n'avait rien compris, elle emboîta le pas à la soldate qui partit sur la gauche alors que les deux Australiens partaient sur la droite.

Zarya n'avait pas menti. Cette araignée là n'avait rien à voir avec les petites bêtes mécaniques qu'elle avait affronté deux nuits plus tôt. C'était un véritable tank sur pattes, doté d'une tourelle et de capteurs visuels rouges qui luisaient comme autant d'yeux au milieu de l'acier couleur terre.

Elle sentit la peur se loger au creux de son ventre. Mais elle l'ignora. La peur pouvait tuer. Durant l'ascension d'un pic, en traversant l'Antarctique ou en affrontant un de ces monstres.

Elle savait gérer les deux premiers cas. Elle allait devoir gérer le troisième.

Après avoir tenté de courir dans la couche de neige encore vierge avec sa prothèse, Junkrat avait rapidement renoncé et s'était accroché sur le dos de Roadhog, qui chargeait tel un bœuf.

Dès que le duo fut à portée, les grenades se mirent à pleuvoir, et l'omnic concentra ses attaques sur eux.

« Neutralise les capteurs ! » hurla Zarya, se laissant tomber à genou pour stabiliser sa position avant de commencer à tirer également sur le monstre de métal.
Elle acquiesça, continuant à courir.

Elle avait la plus courte portée et devait encore s'approcher pour pouvoir tirer.

La machine semblait l'avoir totalement oubliée, balançant sa tourelle de gauche à droite pour tirer alternativement sur Zarya ou sur les Junkers.

A moins de cinq mètres du monstre, tirant sur le levier de son pistolet, elle fit feu, noyant les diodes sous une épaisse couche de glace.

L'araignée se figea, émettant un son terrifiant avant de commencer à tourner frénétiquement sa tourelle en une vaine tentative de se débarrasser de la glace qui l'aveuglait.

« Mei, recule ! » beugla Zarya à l'instant exact où une grenade tombait beaucoup trop près d'elle. Elle courait déjà avant d'avoir fait totalement demi-tour.

Il y eut un bruit de tôle qui explose, deux rires déments et un cri de joie, puis un bruit terrifiant. Le bruit d'un mécanisme qui se déplie et qui s'active. Épouvantée, elle jeta un coup d'œil derrière elle. Sortis tout droit du ventre de l'araignée, quatre plus petits omnics, composés basiquement de mitrailleuses sur pattes, se détachaient de leur support pour se lancer à sa poursuite comme des sortes de mini-vélociraptors couleur sable.

Resserrant un peu l'ouverture de son pistolet, elle tira au jugé derrière elle, espérant toucher quelque chose. Sans résultat.

Un mouvement à sa gauche. Un autre à sa droite. Finalement, elle tourna un peu la tête. Roadhog, tirant avec son canon à shrapnel d'une main et lui faisant signe de regarder de l'autre côté de l'autre.

Elle tourna la tête. Zarya s'époumonait, lui hurlant de venir vers elle.

Virant à angle droit, elle repartit de plus belle, alors qu'une salve de mitrailleuse déchirait la couche de neige là où elle s'était trouvée un instant plus tôt.

Zarya l'encourageait, sans pour autant cesser de tirer sur le tank qui, toujours aveugle, faisait pleuvoir une pluie d'obus sur toute la zone.

A la seconde où elle atteignait la hauteur de la soldate, cette dernière fit un quart de tour, plantant solidement ses bottes à crampons dans le sol avant de tirer une orbe sombre juste derrière elle.

Un instant, Mei se ruait en avant, et celui d'après, une force titanesque la tirait en arrière, la faisant décoller du sol. Seule la poigne de fer de la Russe - qui l'avait attrapée par la sangle de son conteneur cryogénique - l'empêcha de partir en arrière, attirée par le graviton.

Des pas lourds et un rire de malade lui apprirent que les Junkers s'approchaient car, ballottée comme un fanion dans le vent, elle ne voyait que le ciel embrasé et parfois les traînées blanches laissées par les obus du tank.

Soudain, la force disparut comme elle était apparue et, dans un grand mouvement de balancier, Zarya la jeta au loin. Elle entra douloureusement en contact avec le sol alors que le monde explosait dans son dos.

Elle se redressa, un peu sonnée et résolument endolorie pour découvrir une scène apocalyptique.

Zarya, son manteau rouge de sang frais, une énorme barre de fer dépassant de sa cuisse, se redressait avec peine, tandis que le tank - que le cinquième modèle réduit embarqué avait débarrassé de sa gangue de glace - tentait d'aligner un Junkrat déchaîné, qui se servait autant de ses explosifs pour s'attaquer à son blindage que pour se propulser hors de portée des obus qui pleuvaient presque à bout portant sur lui. Et sous le ventre du monstre, Roadhog, occupé à recharger son arme avec les miettes des quatre petits robots que la mine lancée sous le graviton par le pyromane avait déchiquetés.

Elle ne savait pas quoi faire. Tout se passait trop vite. Il y avait trop de choses à gérer, alors elle resta là, les bras ballants.

Zarya qui s'était relevée, arracha avec un rugissement de douleur la barre de métal plantée dans sa cuisse, puis après l'avoir lancée dans la neige, traçant sur celle-ci un grand arc de cercle carmin, elle épaula son canon à particules et se rua en avant, réactivant son bouclier personnel.

L'omnic, après une nanoseconde d'hésitation, sembla la juger plus dangereuse que Junkrat - dont les grenades ne faisaient guère plus qu'égratigner son blindage - et il se réaligna sur elle.

Mei voulut crier alors que son amie disparaissait dans une gerbe de flammes, mais rien ne sortit de sa bouche. En revanche, Zarya, la chapka fumante, jaillit des flammes, son bouclier dispersé par la force de l'impact, mais intacte et plus furieuse que jamais.

Elle hurla quelque chose que Mei ne comprit pas puis, se jetant à terre entre les pattes du monstre, se mit à tirer sur son ventre, y laissant une longue traînée de métal fondu.

Son dérapage s'interrompit brusquement alors qu'elle devait rouler pour esquiver les terrifiantes pattes de métal, et avec un rugissement de bête fauve, Roadhog - qui avait vidé son arme sur les articulations de la machine - chargea sous le robot, se jetant aussi à terre pour lui passer dessous. Lorsqu'il se releva avec une souplesse étonnante pour sa carrure, son énorme crochet était planté dans le sillon laissé par Zarya, et la Russe se jetait aussi sur la chaîne. Les deux colosses s'arc-boutèrent alors que le robot poursuivait son avancée avant de s'arrêter en sentant la subite résistance. Plantant ses griffes de métal plus profondément dans le sol, il tenta de progresser, et Mei entendit les grognements de douleur des deux guerriers, entraînés en avant malgré eux tandis que la plaque de métal du blindage ventral se déchirait un peu plus en grinçant.

Junkrat tenta de tirer une grenade dans le cœur de la créature, mais l'explosif retomba, détonant au sol sans lui faire de mal. Les quatre grenades suivantes subirent le même sort. L'idée était bonne, mais il allait falloir les faire rester dedans, et vite. Zarya et Roadhog, les mains en sang malgré leurs gants, ne tiendraient plus très longtemps.

Elle fixa la scène, déglutit, et s'élança.

Le tank, qui l'avait jusque là ignorée, braqua son long canon sur elle, et elle se força à faire le vide dans sa tête. Zen, Mei... Zen...

Le souffle d'une explosion manqua de la faucher mais elle continua à courir en titubant.

Elle entendit des hurlements. Plusieurs voix qui criaient son nom. Elle leur répondrait plus tard. Elle était un peu occupée, là.

Une patte de métal se leva, tentant de l'empaler, et fermant les yeux, elle plongea à l'instinct.

Une nouvelle fois, elle s'écrasa durement au sol, et après un long instant d'hésitation, elle rouvrit les yeux. Elle était juste sous le ventre de la machine, juste en dessous de ses circuits exposés.

Le temps sembla ralentir.

« Jamieson ! » hurla-t-elle, levant les bras.

Elle n'aurait le droit qu'à un seul essai.

Si elle se ratait, c'était elle qui allait exploser avec la grenade.

L'aérienne boule rouge apparut, décrivant une élégante courbe en direction du nid de câbles et elle fit feu. Le mélange cryogénique cueillit le petit explosif alors qu'il allait retomber, et le colla au cœur de la plaie béante.

« Lâchez tout ! »

Lentement, la chaîne se détendit, ondulant dans l'air alors que la machine soudain libérée partait en avant en titubant. La seconde d'après, elle avait le souffle coupé alors qu'un corps s'abattait sur elle, l'aveuglant momentanément, et la protégeant de l'explosion qui secoua la machine, ravageant ses organes de métal et l'envoyant bouler comme un jouet de fer blanc inutile.

Secouant la tête pour essayer de chasser les acouphènes, elle rouvrit les yeux pour découvrir ceux de Junkrat, plus noir que or, qui la fixait comme s'il la voyait pour la première fois.

Le temps semblait toujours couler trop lentement, et elle vit clairement le désir dans son regard. Sa volonté alors qu'il approchait ses lèvres des siennes.

Puis brutalement, il reprit son cours normal alors qu'une main gigantesque le cueillait par le cou - lui arrachant un couinement pitoyable - pour le jeter un peu plus loin.

« Ça va, Docteur ? » gronda Rutledge l'air inquiet.

Elle se releva, à moitié sonnée et à moitié défoncée par l'adrénaline. Elle s'examina rapidement puis hocha la tête, mais le Junker ne faisait déjà plus attention, trop occupé à s'assurer que le robot ne pourrait plus nuire.

Elle se releva, et apercevant Zarya qui s'appuyait lourdement sur son canon, elle se précipita vers elle, bafouillant de panique en découvrant l'ampleur de ses blessures.

.

Ils avaient eu très exactement quarante-huit secondes de répit, puis les cris et le crépitements des mitrailleuses de Poda et de ses hommes les firent bondir sur leurs pieds. Mei n'avait même pas eu le temps de commencer à faire un bandage à Zarya.

Le combat contre le monstrueux omnic les avait éloignés de leur petit campement, et le temps qu'ils arrivent, courant et dérapant dans la neige souillée, il était déjà trop tard. Six petites machines, du même modèles que celles transportées par le tank, les avaient contournés et avaient attaqué les soldats. Et le mur de glace qu'elle avait érigé se dressait à présent entre eux et les Russes se battant pour leur vie, les empêchant de leur venir en aide. Non pas que cela aurait pu changer grand-chose. Les armes des Junkers n'étaient pas assez précises pour ne pas déchiqueter autant les machines que les hommes, et sa propre portée était ridicule. Seule Zarya aurait pu faire quelque chose, mais à cause d'elle, à cause de son stupide mur, elle ne pouvait pas, et ils en étaient réduits à courir comme des idiots alors que des cris d'agonie résonnaient entre le staccato des tirs.

Les trois combattants la distancèrent, mais elle ne ralentit pas pour autant. Pourtant, quand finalement elle arriva, contournant la mortelle barrière qu'elle avait elle-même élevé, tout était fini.

Les robots avaient tous été détruits, et Poda, murmurant quelque chose de terrifiant entre ses dents, tenait le cadavre sans tête d'un de ses hommes, ignorant sa propre plaie au bras. Mei reconnut le bandage à la jambe.

Elle s'arrêta, hors d'haleine et nauséeuse, fixant avec horreur le massacre. La carcasse du camion déchiquetée par les balles, les restes des omnics que Zarya et les deux Junkers mettaient en pièces avec une rage systématique, les cinq Russes qui tentaient de se reprendre, couverts de sang et de... de bouts de cervelle de leur compatriote, les deux scientifiques s'extrayant avec peine de leur précaire cachette sous le véhicule.

Elle se pencha en avant et vomit. Et vomit encore. Et encore. Elle n'arrivait pas à détourner ses yeux du spectacle morbide. Mais au bout d'un moment, elle y fut forcée, lorsqu'une main de métal glacé se referma sur son menton et la força à relever la tête.

« Mei ! Oï, Mei ! Regarde-moi ! Regarde-moi ! »

Elle obéit, s'accrochant aux deux pupilles d'or pas tout à fait synchronisées qui la détaillaient avec inquiétude.

« T'es là ? »

Elle hocha vaguement la tête.

« Bien. Parce qu'il faut que tu sois là. C'est pas fini. Tu me comprends, flocon de neige ? C'est pas fini. Y en a d'autres qui arrivent, et on besoin de toi. D'accord ? »

Elle hocha la tête, d'abord de haut en bas, puis de gauche à droite, reculant alors que la panique la gagnait. Elle ne pouvait pas continuer. Elle ne voulait pas continuer.

Elle heurta quelque chose de dur et de froid qui grogna vaguement.

Levant le nez, elle découvrit les traits tirés et éclaboussés de sang de son amie, qui parvint à lui offrir un maigre sourire d'encouragement alors qu'elle posait une de ses grandes mains sur son épaule.

« Je déteste le reconnaître, mais le Junker a raison. On va avoir besoin de toi, Mei. On a besoin de toi et de ta glace, ou on est tous morts.» déclara la géante en lui désignant quelque chose vers l'est. La nuit était presque tombée à présent et Mei dut plisser les yeux, mais elle finit par voir quelque chose. Des silhouettes massives qui avançaient lentement mais sûrement vers eux. Elle les compta.

« Sept... » murmura-t-elle d'une petite voix blanche.

« Nah ! Neuf, y en a deux qui se traînent par là-bas.» répliqua férocement Jamieson en désignant un point plus au nord.

Elle sentit à nouveau son estomac se rebeller.

La main sur son épaule la secoua un peu.

« Allez, Mei, on a besoin de toi, et maintenant ! »

Elle se força à déglutir et acquiesça.

Il y avait déjà eu trop de morts.

« Qu'est-ce que je dois faire ?»