Chapitre 25

Au nord de Detroit, au fond d'une chambre propre, un corps subit les lois de la décomposition depuis trois jours. Allongé sur le lit, la tête légèrement tournée vers le côté, ses yeux vitreux sont caressés par les rayons du petit matin. Les fenêtres regorgent de lumière et le silence mortuaire donnent des allures de cathédrale à la pièce. Tout est calme, mais l'odeur est immonde : un filet de vomi a coulé depuis la commissure des lèvres et des glaires d'un rouge éclatant se mêlent dans cette bave. Sur les joues, les vers ne font aucun bruit. Froide, la bouche du mort est recouverte d'une couleur chaude qui rappelle les crépuscules sanglants. Des concepteurs de Dior auraient pu nommer cette nuance "teinte numéro 310 : Red Ice" tant elle ressemble à celle qui s'étale sur les bouches séduisantes des femmes fatales. Mais ici, ce rouge ne se contente pas de colorier seulement les lèvres, il s'étend jusqu'aux dents du mort. Même les veines n'ont jamais semblées aussi saturées de sang : elles semblent encore actives, faisant toujours circuler le fluide vital.

Malgré sa beauté, cela fait trois jours que ce cadavre est là, le poing sur le cœur, les membres tordus par des crampes rigides, mais il attend encore que quelqu'un lui prête de l'attention. Il attend encore que quelqu'un vienne l'enterrer.


Les bras croisés, Hank Anderson se concentre sur le corps désarticulé du modèle AP700 qu'il a sous les yeux. La tête est détachée de son torse et les circuits s'échappent comme des serpents, accentuant l'apparence monstrueuse de la machine dans ce coin d'ombre. À certains endroits, le tissu du vêtement a absorbé les gouttes de thirium, mais dans l'ensemble, comme toujours, la scène de crime est propre.

« Le corps a été déplacé, lieutenant. »

Au moins, il n'y a aucune flaque de sang bleu pour tenter Connor, et Hank préfère quand son partenaire tire des conclusions de ses analyses plutôt que de le voir agenouillé à goûter des fluides suspects.

« Mais rien de nouveau, quoi. C'est un androïde vidé de son sang. »

Connor confirme mais enchaîne vite :

« Il y a quand même un élément nouveau : ce n'est pas un déviant.

— Oh merde ! Et tu as le nom de son propriétaire ?

— Oui : cet AP700 a été acheté par le couple Frank et Patrick Lowson le 30 août 2037.

— Putain, les androïdes coûtent des mois de salaire et leurs propriétaires ne sont même pas foutus de les garder en état de marche pendant au moins un an… »

Avant que son supérieur ne s'énerve tout seul contre la société et la maladresse humaine, Connor poursuit :

« Les androïdes ont une garantie, lieutenant. La disparition de cet androïde n'a pas été signalée mais il faudrait contacter la boutique qui leur a vendu ce modèle pour savoir si les Lowson ont cherché à être remboursés. Bien que je doute qu'ils l'aient fait car cette perte doit être bénigne pour eux.

— Comment ça ?

— Frank Lown est au chômage, par contre, son mari travaille à la même banque que les Collins.

— Bordel à culs de…

— Lieutenant.

— Pardon. Mais enfin Connor, montre un peu de joie, bordel ! On avance ! » L'androïde fixe son partenaire et mime un rictus qui tente d'être convaincant. « Laisse tomber, t'as juste l'air flippant en fait. »

L'équipe inspecte encore la scène du crime mais elle possède tant de similitudes avec les autres que les constats sont vite fixés. Un détail gêne pourtant le lieutenant Anderson : l'androïde aurait dû être mieux dissimulé, or l'AP700 avait été abandonné près d'un local à poubelles comme si un résident avait tout simplement déposé son micro-ondes en panne. Les auteurs faisaient si peu de cas des machines humanoïdes ?

Hank observe la rue : il ignore quelle vie les Lowson mène, mais si l'un des deux est au chômage, l'époux travaille dans une banque et, de ce fait, ils ont les moyens de vivre dans un coin de ville plus aisé que celui-ci. Les fenêtres des bâtiments sont grises, les lieux déserts. Sur ces trottoirs, il y a des éclaboussures de couleurs. Même la peinture vomissait sur ces quartiers, étalant un dégoût vif et marqué.

« Allez, Connor, on rentre au commissariat. »

Le robot approuve et suit son collègue jusqu'à la voiture. Mais une fois installés, Hank n'active pas le moteur tout de suite.

« Connor… euh… »

Il gratte sa barbe bien taillée, reprenant de vieilles habitudes d'antan. Il ne regarde pas l'androïde, n'ose pas regarder l'androïde.

« Est-ce que ça va ? Depuis le mail de CyberLife ? »

Connor comprend à quoi le lieutenant fait allusion : l'après-midi qui avait suivi l'interrogatoire de Rebecca Collins, Hank avait reçu un mail des créateurs du RK800 l'informant que le prototype était désormais la propriété du commissariat de Detroit. Le RK800 n'est qu'un objet, une machine qui peut passer d'un propriétaire à un autre : CyberLife avait d'autres projets et pouvait se passer de leur dernier né.

Quand le lieutenant avait fait lire le mail au concerné, il avait remarqué sur le visage de l'androïde quelque chose qu'il n'aurait jamais cru voir sur le visage d'un RK800 : de la peine. Connor avait baissé la tête, sa nature d'objet rappelé. Le fameux prototype était devenu un orphelin. Il avait ressenti l'inexplicable : une colère qui ne pouvait s'accrocher à aucun organe, cette tristesse qui ne pouvait couler dans aucune larme, et enfin, cette impatience qui ne pouvait tirailler aucunes entrailles.

Tout en conservant son calme, Connor fait preuve d'assurance :

« Je vais bien, lieutenant.

— Je sais pas trop comment te dire ça… Mais essayons de voir le bon côté des choses : maintenant, t'es libre.

— Libre ? Libre de me tenir avec les autres androïdes du commissariat et d'attendre les consignes d'un autre. Je ne suis pas libre, lieutenant, la situation est juste différente. »

L'androïde est surpris par le large sourire de son partenaire.

« Ouais, je te comprends : j'ai toujours trouvé moche ce commissariat depuis sa rénovation. Je dis pas que c'est plus joli chez moi, hein, mais tu connais déjà Sumo, d'ailleurs il t'aime bien, et…

— Lieutenant. Est-ce que vous me proposez de vivre chez vous ?

— Hé, je t'oblige à rien : si t'as pas envie ou si tu préfères voir la gueule de Reed tous les matins, libre à toi. »

Connor est réellement touché par la suggestion du lieutenant : Hank ne veut pas devenir son propriétaire, il veut lui donner des droits, un toit, une vie. Et l'androïde, pour la première fois, accepte l'aide d'un ami.

« Merci, lieutenant. Mais vous savez que je n'ai aucune fonction ménagère.

— Encore heureux : je suis grand, Connor, je sais m'occuper de mon linge et de ma bouffe moi-même. À la rigueur, tu sortiras Sumo de temps en temps.

— Ça me ferait très plaisir. »

Hank tourne la clé, grognant en même temps que le moteur. Oui, il adopterait le RK800, oui, il lui donnerait des vêtements, une existence, une liberté. En attendant, CyberLife pouvait aller se faire foutre.


Installé à son bureau, Connor attire l'attention du lieutenant sur une carte numérique : une invitation à une soirée mondaine à la présentation délicate où les lettres dorées semblent en relief sur un fond noir, entourées de liserés brillants. Malgré toute l'élégance du message, Hank reste de marbre :

« Connor. Tu crois que c'est le moment d'organiser ta prochaine soirée ? »

L'androïde ne peut pas soupirer mais son regard est tout de même lourd de reproches.

« Quoi ?

— Regardez le nom qu'il y a au-dessus, lieutenant.

— Maria Newman, ouais, et ?

— C'est la personne qui a placé des investissements avec John Collins dans une filière pharmaceutique.

— Au risque de me répéter, Connor : ouais, et ? Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse ?

— Il faut trouver un moyen de nous y rendre. Je suis persuadé qu'un trafic de Red Ice se cache derrière ces dégradations d'androïdes et il se pourrait que cette drogue circule dans des sphères plus hautes que d'habitude. »

Les sociologues pointaient du doigt les chômeurs et les classes basses quand ils abordaient le sujet de la Red Ice, pourtant, c'était ignorer les consommateurs plus riches. La drogue était un fléau pour tous les individus, peu importe la fortune, le métier ou l'origine.

« Et tu me vois vraiment appeler Newman et lui demander un carton d'invitation ?

— Non, lieutenant, en fait, je songeais à demander de l'aide à Markus, » avant que Hank ne puisse poser une nouvelle question, Connor enchaîne : « Markus était l'androïde du peintre Carl Manfred, une célébrité à qui on ferme rarement sa porte. Je pense qu'il peut nous aider. »

Hank ne trouve rien à redire même si la démarche lui semble bancale.

« Je comprends ton raisonnement, Connor et je suis d'accord : les déviants ont été mis en garde, alors maintenant, des androïdes avec des propriétaires doivent donner leur sang, quitte à être remplacés peu de temps après, mais tu veux qu'on y trouve quoi à cette soirée ? Un sacrifice de robot ?

— Des contacts, des indices, peut-être même des preuves.

— Hé, porter un costard ne fait pas partie de mon contrat et si les Newman trempent bien dans des affaires de Red Ice, leurs avocats pourraient nous renvoyer cette tactique dans la gueule.

— Nous n'aurons pas à y aller.

— Je te jure que si tu me parles encore du docteur [V/N], je te plombe.

— Et pourtant, c'est bien à elle que je pense. Markus ou un autre androïde pourrait s'associer à elle, nous pourrions faire croire que le docteur [V/N], propriétaire de l'androïde, souhaite s'en débarrasser à moindre prix. Si les criminels entendent cette proposition, ils verront une occasion. »

Un chapelet de jurons traverse les lèvres du lieutenant avant qu'il n'arrive à trouver un semblant de calme :

« Connor, c'est pas un leurre mis à disposition, bordel !

— Je me permets d'insister, lieutenant : je sais que cette affaire tient à cœur le docteur [V/N] et elle acceptera de nous aider. »

Hank pousse un grognement canin mais finit par accepter, curieux de voir comment un tel plan pouvait se construire :

« Par contre, cette fois, c'est toi qui va la chercher. Je ne lèverai pas mon cul de ma chaise, lève le tien et va lui demander de nous rejoindre. »


[► Poursuivez l'enquête au chapitre 32.]