213 bis Baker Street, je me répète mentalement. 213 bis Baker Street.
Le papier où était écrite cette adresse s'est enflammé immédiatement après ma lecture. C'est un sortilège de protection vieux comme le monde, mais néanmoins très sûr. Pourtant, l'Ordre ne me paraît pas dénué de précautions. Baker Street est situé en plein cœur du Londres moldu. De surcroît, la rue est si fréquentée à cause d'un musée sur je ne sais pas trop quoi que personne ne penserait qu'un sorcier habiterait dans le coin. Pire, qu'un groupe de sorciers aurait établi là son quartier général.
J'ignore qui je vais trouver sur place. Arthus ne m'a pas donné d'énormes précisions. Tout ce que je sais est que Galadriel – il faudra que je lui dise deux mots à celui-là d'ailleurs – et le professeur Dumbledore en sont membres. C'est tout.
Mais pour l'heure, je ne pense pas à cela. Vêtue comme une Moldue, ma valise réduite dans la poche, je tente de me frayer un passage au milieu des badauds qui me regardent avec des yeux ronds sans me laisser distraire par les odeurs. Facile, rien n'est captivant chez les Moldus. Rien sauf leurs pensées, et là se trouve justement l'erreur que je ne dois pas commettre.
Il me suffit – comme pour tous les Furiens – de toucher quelqu'un avec la main pour aussitôt avoir accès à son esprit. C'est un petit peu gênant, mais rien d'insurmontable. Je n'ai qu'à me constituer une barrière mentale pour échapper au flot de pensées qui m'assaille. L'occlumancie n'est pas mon fort, mais je me débrouille suffisamment pour ne pas me trahir. Cependant, ma concentration doit être permanente, si bien que la moindre inattention peut me mener à ma perte. Ce pouvoir – des plus inutiles également – est le moins discret de ma collection. Si j'écoute les pensées de quelqu'un, cette personne le sait.
C'est donc armée de gants remontant jusqu'au coude que je valse entre les différents badauds pour passer devant le 211, puis atteindre le 213. Le 213 bis est incartable. Je m'attendais à devoir attendre son apparition, mais il est déjà là.
Jolie maison. C'est la copie du 221 bis, ce qui n'est pas pour me déplaire. Sur la porte sont gravés quelques animaux, représentant je crois une partie de chasse au loup. Je détourne aussitôt mon regard. Certes, je suis en Angleterre. Et alors ? Sept ans se sont écoulés, et malgré la dernière scène je n'ose avoir encore des espoirs. Non, j'ai tout fait pour oublier, je ferais mieux de continuer. Le pays est grand, les sorciers sont nombreux, il n'y a pratiquement aucun risque.
Je soulève le lourd loquet et frappe trois coups. J'ignore si je suis attendue. Probablement pas à cette heure-ci. Arthus m'a dit qu'il avait répondu de manière très imprécise, annonçant la venue prochaine d'une Furie en renfort. J'ai la vague impression – quoique pourquoi vague ? – qu'il prend un malin plaisir à vouloir déclencher une crise cardiaque chez Galadriel (il va m'entendre celui-là. Une lettre tous les trois mois ! Pfff…)
L'attente me paraît durer une éternité. Heureusement que personne ne me voit, j'aurais eu l'air maline sinon. Lorsqu'enfin la porte s'ouvre, je reste tétanisée. La personne qui est devant moi n'est ni Galadriel, ni le professeur Dumbledore, ni Mac Gonagall.
…
…
…
C'est Sirius.
Je ne me laisse pas submerger par l'odeur. Pourtant, la sentir après tout ce temps remonte en moi une foule de souvenirs que je me dépêche de reléguer à l'arrière plan.
Il a à peine changé. Il est plus âgé, sept ans font tout de même une différence. C'est un homme et non plus un adolescent.
Sirius ouvre de grands yeux et recule de quelques pas, comme si j'étais une vision surréelle. Je ne vois pas pourtant ce qui peut l'étonner. Est-ce ma beauté ? Il me connaît pourtant. A moins que ce ne soit tout simplement moi… Oui, c'est cela. Ça doit être moi.
Il faut que j'y repense.
Sept ans. Sept ans depuis mon départ précipité. Sept ans durant lesquels je n'ai pas envoyé la moindre lettre. C'était peut-être un peu goujat de ma part – quoique la bonne réponse devrait être trouillard – mais la première personne qui s'en offusque se retrouvera au tapis en une minute. S'ils tenaient tellement à moi, alors pourquoi aucun ne m'a écrit ? Non, la faute n'est pas mienne.
Mais tant que j'y pense… Si Sirius est membre de l'Ordre, est ce que…ses amis en font également partie ? Oh Merlin, je comprends de plus en plus pourquoi Arthus a décidé de m'envoyer à Londres. Aurait-il enfin compris ce qui s'est réellement passé à Poudlard ? Le hasard peut certes bien faire les choses, mais je le trouve ici un peu trop…fortuit. A moins, autre solution, que ce ne soit Galadriel qui lui ait demandé cela dans sa lettre. Ça expliquerait son long silence (il n'empêche que je vais lui passer un savon pour n'avoir donné aucune nouvelle).
- Ambre ? murmure doucement Sirius. Ambre…Potter ? C'est toi ?
Qui d'autre ? Ai-je tellement changé que cela ?
- Puis-je entrer ou me condamnes-tu à vivre dehors ? je lui dis sans répondre à sa question.
Ce n'est pas de ma faute s'il a besoin de lunettes… Mais malgré sa surprise, il s'écarte, me laissant découvrir une immense entrée, illuminée par magie.
Galadriel m'a dit qu'il avait écrit à Brocéliande, mais je n'imaginais pas qu'il t'avait appelée.
Conclusion : Gal a un baobab dans la main.
- J'ai été désignée pour vous aider. Où est Gal ?
- Sorti pour son travail. C'est mon jour de congé aujourd'hui, et j'en profite pour aider l'Ordre avec de la paperasse. Mais alors tu n'as pas choisi de venir ?
- Cela fait longtemps que je ne choisis plus rien.
Là ! Qu'il se débrouille avec cela et en tire les conclusions qu'il faut. Son ton presque agressif commençait à m'agacer. Que croyait-il donc ? Que je dansais autour de feux de joie ? Que je ne faisais rien de mes journées ? Merlin, ce type a vraiment une imagination débordante ! Les trois semaines qui viennent de s'écouler ont été le plus long congé de toute ma carrière.
- Tu comptes rester longtemps ?
Zut ! Encore ce ton colérique qui me déplaît souverainement. Et Gal qui n'est même pas là pour calmer le jeu… tant pis, je dois me débrouiller sans lui. Sirius me reproche ma seule présence ? Très bien, je vais jouer le même jeu que lui. Certes, je n'ai pas d'aussi forts griefs à lui reprocher que les siens, mais il a beau jeu de se croire exempt de tout reproche ! Nous ne nous sommes jamais entendus de toute façon, sans doute à cause de la jalousie que nous nourrissons l'un envers l'autre.
- Aussi longtemps que me l'ordonnera mon supérieur, je rétorque d'un ton glacial. Cela pose un problème ?
- James et Remus sont membres. Sans oublier Peter. Je cherche juste à prévenir les catastrophes.
Compris, c'est moi la cata. Sale toutou ! Je sais qu'il fait exprès. Comme si…comme si j'avais besoin qu'on me répète leurs noms pour que je me souvienne ! Comme si j'avais choisi d'obéir aux ordres.
Tant pis pour le calme, tant pis pour les ordres d'Arthus. En un mouvement de bras, je plaque Sirius contre le mur et place une main sur son cou.
- Ecoute-moi bien une fois pour toutes, je susurre à son oreille. Il me suffirait d'un mouvement pour te tuer, alors reste tranquille. Ce que j'ai fait ne te regarde pas. Je n'ai pas choisi ce que je suis, ni ce que je fais. J'agis pour la Paix, ce que je pense passe après. Ne me blâme pas pour ce que tu ignores. Contente-toi d'oublier le passé.
Sirius me regarde un moment sans répondre. Dans ses yeux, je vois passer tout le fil de sa réflexion. Hésitation, instinct de survie, amitié.
- Monstre sans cœur, finit-il par lâcher.
Sans bien comprendre ce que je fais, je lui assène un violent coup de poing dans le nez, du plus fort qu'il m'a jamais été donné de faire. Un sinistre craquement m'apprend qu'il ne lui reste désormais au milieu du visage qu'une vague chose ensanglantée. Soulageant, en fait.
Je continuerais bien le travail commencé, mais une main s'abat sur mon front et me transmet une vague bienfaisante de fraîcheur. Je me calme aussitôt, et concentre toute mon attention sur la magie qui court dans mes veines. C'est une sensation apaisante, qui a le don de me détourner de toute considération matérielle, y compris de Sirius et de ses derniers mots.
Galadriel est là. Une fois encore, il m'empêche de commettre une énorme bêtise.
