« Tu crois qu'ils vont se débrouiller ? » demanda-t-elle mentalement à Markus, qui vint la prendre dans ses bras avant de répondre.
« Je l'espère. Je ne souhaiterais à personne la solitude que nous avons tous les trois connue. Il mérite de ne plus être seul. » répondit-il en un murmure, observant les deux wraiths figés, le regard vague.
« Tu peux remercier Tom pour moi ? »
« Bien sûr. Il est heureux d'avoir pu rendre service et nous souhaite une bonne nuit. »
« Bon, je ne sais pas combien de temps ça va prendre. On ferait peut-être bien de surveiller les écrans pendant ce temps. » suggéra-t-elle, tout en partant s'installer dans un des fauteuils, bientôt rejointe par Markus qui commença à lui tresser habilement les cheveux.
Il lança un avertissement frémissant à l'intrus. Il n'était pas le bienvenu dans son esprit !
Le traqueur, plutôt que de se hérisser, se fit tout petit, insignifiant et inoffensif.
« On est pareils. » lança-t-il, comme une offre de paix.
Il l'observa, méfiant et prêt à se défendre.
« Je suis très jeune. Je n'ai même pas un demi-millénaire. Je sais que ce n'est rien comparé à toute votre expérience, mais je sais ce que c'est que de n'être jamais assez. D'être trop peu. J'ai toujours été trop petit, trop faible. Pas assez grand, pas assez impressionnant. J'ai mes deux bras, mais je n'ai jamais été jugé digne d'estime ! Pas avant de rencontrer Rosanna Gady. Elle a beaucoup de défauts, mais elle sait voir au-delà des apparences. Elle a su voir pour moi, et j'ai confiance en ce qu'elle a vu en vous .»
« En quoi les problèmes de taille d'un traqueur me concernent-ils ? » persifla-t-il, pressé de chasser l'importun de son esprit.
« Vous savez, j'aurais pu les capturer. Plus d'une fois, j'ai été en position de force. Je n'aurais eu qu'à tirer, et ils auraient été à ma merci. Savez-vous pourquoi je ne l'ai pas fait ? » demanda-t-il en retour.
« Non, je ne sais pas ! »
« Parce que je les voyais interagir. Je voyais leurs sourires, je voyais cette confiance qu'il y a entre eux, et je les enviais de ne pas être seuls. Même renégats, même coureurs, ils n'étaient pas perdus, pas seuls. Je ne comprenais pas, mais j'enviais mon frère. Je ne comprends toujours pas, mais je l'envie toujours.»
Il baissa un peu sa garde. Le traqueur avait raison. C'était cette certitude tranquille que le wraith la protégerait quoiqu'il arrive qui avait d'abord piqué sa curiosité. Ça, et l'offre de ne plus jamais être seul et inutile.
« Seul et inutile .» murmura-t-il.
L'autre acquiesça lentement.
C'était un fait, le traqueur était très jeune. Sauvage, inexpérimenté de bien des manières, mais incontestablement, par leurs expériences passées, ils se ressemblaient.
Une solitude et une détresse qui les rapprochaient.
Durant près d'une heure, les deux aliens restèrent figés en plein milieu de la pièce, à trois pas l'un de l'autre. Puis, par le lien, Rosanna sentit la modeste toile qui reliait les trois wraiths originaires de Silla s'agiter et se tordre, semblant se vriller sur elle-même tandis que les filins invisibles qui les reliaient se réorganisaient pour accueillir une nouvelle conscience. C'était subtil, mais l'âme de l'ingénieur, plutôt que de flotter seule dans l'Esprit, non loin d'eux, était maintenant solidement liée aux leurs, par un échange discret mais constant de pensées et de sensations.
Lorsqu'il se retrouva à nouveau seul dans son esprit, avec une joie immense il se rendit compte qu'il n'était plus isolé. Par vagues délicates, il sentit l'approbation et le bonheur de ses nouveaux frères. La ruche s'agrandissait, devant plus forte, plus puissante, et il en faisait partie. C'était grisant ! Depuis plus d'une décennie, il n'avait plus ressenti cette sensation bienfaisante de faire partie d'un tout. Cette certitude absolue d'être à sa place. De ne jamais être seul.
Il prit quelques instants pour sonder cette toile qui le liait à nouveau. Un esprit de ruche sans reine. Sans conscience centrale écrasante et despotique. Une toile invisible reliant chaque esprit sans injustice ni asservissement. C'était étrange, mais il eu la certitude qu'il s'y ferait très vite.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, ce fut pour rencontrer ceux, brillants de joie, de son nouveau frère.
Le petit traqueur lui sourit, envoyant une onde douce de compréhension à son attention. Il lui avait fait confiance, et le jeune mâle s'en était montré digne. L'échange avait été intense, puissant et épuisant. Il chancela un peu.
« Allez vous couchez, tous les deux. On va finir le tour de garde avec Markus. » offrit l'humaine.
« Non, je ne peux pas accepter, Madame ! » protesta-t-il.
« Je n'ai pas envie que vous vous endormiez à votre poste, Léonard. Et je crois que vous avez vécu assez d'émotions fortes pour aujourd'hui. Filez. »
Capitulant, il sortit en les saluant de la tête, accompagné du jeune traqueur, qui semblait aussi épuisé que lui.
Rosanna regarda les deux wraiths sortir, toujours blottie dans son fauteuil.
« C'est bien.» murmura-t-elle, satisfaite.
« Oui.» approuva Markus.
« Tu crois que Jin'shi pourrait rejoindre l'Esprit ? » demanda-t-elle après quelques instants.
« L'esprit des Iräns est différent de celui des wraiths, je n'en suis pas certain. »
« Mais Tom a dit qu'il était plus proche d'elle que de vous. Alors peut-être que par son intermédiaire... comme moi par toi. »
« Peut-être, mais je doute que les autres apprécient. »
«Ce n'est qu'en oubliant de telles dissensions que nous pourrons vraiment progresser. »
« Rosanna, ma douce humaine, je le sais. Et je sais que Jin'shi est quelqu'un de bien, mais tu l'as bien vu : pour les autres, elle reste une hiiigthaghan, une créature plus proche de la bête que de l'être intelligent. »
« Mais toi, tu pourrais... » murmura-t-elle
« Je pourrais quoi ? » demanda-t-il, penchant la tête pour l'observer.
« Leur montrer l'exemple ? »
Le wraith feula, mi-dédaigneux, mi-amusé.
« Rosanna, je leur montre déjà bien assez l'exemple en te prenant pour compagne, crois-moi ! »
L'artiste soupira, dépitée.
D'un geste souple, l'alien quitta le fauteuil dans lequel il s'était lové, et vint l'embrasser doucement.
« Donne du temps au temps, mon impatiente humaine. Changer des habitudes millénaires ne se fera pas en quelques mois, ni même en années, mais en décennies et en siècles. »
« Tu as sans doute raison. » capitula-t-elle, le laissant lui caresser la tête.
Lorsqu'elle se réveilla ce matin-là, elle sut d'emblée que quelque chose avait changé. A la place de la petite constellation de consciences indépendantes flottant dans l'Esprit, il ne restait que deux toiles, solidement liées : la sienne, réduite à peau de chagrin, et celle, étrange et perturbante formée par les autres wraiths.
C'était très dérangeant. Aucune reine n'aurait autorisé deux esprits de ruche à s'effleurer de si près, et pourtant, elle sentait les pensées des alphas flotter à portée de sa conscience.
Elle étudia cette étrange structure, toute horizontale, sans aucune hiérarchie, sans aucun lien de puissance. Comment pouvaient-ils imaginer que cela fonctionnerait ? Aucun groupe ne pouvait fonctionner sans une hiérarchie claire et puissante !
Un tiraillement sur le lien qui la reliait à son commandant attira son attention. Le mâle appuyait sur le fin filin mental, semblant en tester la qualité.
Que fabriquait-il encore ?
Elle tendit ses perceptions vers lui, sentant la conscience du mâle aller de ce lien à la toile de l'Esprit des renégats.
A l'instant où elle comprit ce qui se passait, Zil'reyn tira brutalement sur le lien, en arrachant à grands coups de pensées enfiévrées des constituants, qui se délitaient doucement dans la Toile de l'esprit.
Furibonde, elle lui envoya l'ordre impérieux d'arrêter. Elle sentit l'esprit du mâle s'arc-bouter et grincer sous l'ordre, puis il reprit son œuvre, arrachant les maigres survivances de son imprégnation qui le liait toujours à elle. Avec un chuintement mauvais, elle l'attaqua d'un tentacule tranchant de pensée, tout en se précipitant en direction de la chambre qu'occupait le mâle plus loin dans le couloir.
Markus l'avait tirée du sommeil d'une vague urgente d'inquiétude, lui laissant voir la lutte qui se déroulait dans l'Esprit.
Tout en maudissant les deux aliens, l'artiste avait rejeté ses couvertures et s'était levée, ouvrant la porte de leurs quartiers juste à temps pour voir une Delleb en pantalon et chemise, pieds nus et cheveux défaits, traverser la coursive au pas de charge.
Elle avait pour politique de ne pas trop interférer dans les conflits entre Delleb et ses subordonnés, mais elle n'avait aucune envie de voir la reine massacrer son commandant. Elle la suivit donc en silence, gardant une bonne distance entre elle et la wraith furieuse. Markus, peu désireux de s'attirer l'ire de la femelle, resta prudemment dans la chambre, continuant à lui retransmettre le déroulement de l'affrontement mental.
Delleb s'arrêta finalement devant la chambre que son commandant avait prise au bout de la travée, et se mit à frapper de grands coups frénétiques dessus, grondant tout en multipliant les ordres furieux dans l'Esprit. Ordres que le wraith ignora tous, malgré la douleur que cela lui causait et malgré les frappes mentales rageuses et brutales de la reine contre son esprit, continuant à dénuder le cœur du lien qui le liait à elle.
Finalement, la porte de la cabine s'ouvrit, à l'instant exact où, dans une dernière poussée mentale, le mâle propulsait son esprit le long de ce lien, jusqu'à se placer sur le même plan que celui de la reine.
Puis la conscience du wraith s'effaça, et Rosanna entendit un bruit sourd en provenance de la cabine.
Le temps qu'elle parcourt les quelques mètres qui la séparaient de la pièce, Delleb s'y était précipitée.
La scène qu'elle découvrit la glaça. Zil'reyn, également pieds nus et sans manteau, gisait dans une flaque du sang vert qui avait abondamment coulé de tous ses orifices faciaux.
Une trace de main sanglante et de nombreuses éclaboussures lui révélèrent que, dans un dernier effort, l'alien s'était levé pour ouvrir la porte de sa chambre avant de s'effondrer.
Pour la première fois depuis qu'elle l'avait rencontrée, elle vit de la culpabilité passer dans les yeux d'or de la reine, qui s'était figée à l'entrée, fixant la scène avec horreur.
Sans prêter d'avantage attention à Delleb, Rosanna s'agenouilla auprès du wraith, lui prenant le pouls. Son cœur battait irrégulièrement, luttant contre l'hémorragie provoquée par le combat mental.
« Faites-lui un don de vie ! » ordonna-t-elle.
La reine ne bougea pas.
«Delleb ! Faites-lui un don de vie, tout de suite ! » répéta-t-elle.
La reine ne bougea toujours pas.
« Delleb ! Il va mourir ! » hurla-t-elle.
Lentement, la reine hocha négativement la tête.
L'instant d'après, Markus se jetait à genoux à côté d'elle, plaquant sa main sur la poitrine de son congénère.
Lentement la reine fit demi-tour, et dans un silence de mort, partit s'enfermer dans sa chambre.
Une minute plus tard, Filymn et Tom arrivaient, suivis de peu par une Azur folle d'inquiétude.
Cinq minutes plus tard, ils déposaient le wraith, toujours évanoui mais en voie de guérison, dans son lit, tandis qu'Azur aidée de Tom nettoyait le carnage.
Rosanna se passa une main sur le visage, tentant d'organiser ses pensées.
« Bon. Tom, tu restes ici et tu surveilles les constantes du commandant avec Azur. Filymn et Markus, allez voir avec Léonard comment vous organiser pour vous répartir les tâches de Zil'reyn et de Delleb. Tous les cours et autres tâches secondaires sont annulées pour tous. Et dites à Sombre et à Strauss de s'occuper de nos passagers, inutile d'avoir des invités en vadrouille sur le vaisseau en plus. » ordonna-t-elle.
« Madame, qu'allez-vous faire ? » demanda Filymn d'une petite voix.
« Avoir une discussion sérieuse avec Delleb. » répondit-elle froidement avant de quitter la pièce.
A sa grande surprise, Markus n'intervint pas, seule une supplique muette, l'appelant à la prudence, transpirant par le lien.
Elle se dirigea donc vers les quartiers de la reine, avant de demander à l'ingénieur, qui entretemps avait rejoint la salle de contrôle, de lui ouvrir la porte. Lorsque le battant s'effaça dans un chuintement, elle se glissa dans la pièce obscure, subtilement imprégnée de l'odeur chaude et dangereuse de la reine.
Clignant des yeux, elle attendit que la faible lumière bleue qui filtrait par le hublot lui permette de distinguer quelque chose. Elle devina la silhouette de la reine, debout à côté du lit, masse plus noire que l'obscurité environnante.
Elle s'avança d'un pas et resta là, en silence.
Une minute s'écoula, puis deux, et avec un hurlement enragé, la reine se jeta sur elle.
Elle vit venir l'alien, mais ne bougea pas, prenant garde à ne pas contracter ses muscles afin de ne pas se blesser lorsque, l'instant d'après, elle heurtait violemment le mur contre lequel la reine l'avait plaquée avec brutalité, sa main gauche sur sa gorge, l'autre, schiithar ouvert, sur sa poitrine.
Un sifflement de rage et de colère pure emplit la pièce, puis lentement, douloureusement, elle sentit sa force vitale lui être arrachée.
C'était presque intolérable, mais elle ne fit rien pour résister, empêchant d'une pensée Markus d'intervenir, avant de se concentrer sur ses propres émotions, luttant sauvagement contre son instinct de survie qui lui commandait de se débattre.
Elle ne chercha pas à retenir sa vie qu'elle sentait quitter son corps de plus en plus sentait presque cette lumière porteuse de joie et de vigueur embraser l'âme noire de haine et de solitude de la reine. Elle lui offrit sa force et son énergie avec bonheur, heureuse de partager cette puissance bienfaisante qui l'emplissait, et qui faisait en cet instant tant défaut à la souveraine.
Cette force, elle la retrouverait toujours, parce qu'elle n'était pas seule, parce qu'elle avait accepté de ne pas être infaillible, de ne pas être toute-puissante. Elle la retrouverait, parce qu'elle avait laissé d'autres êtres se lier à elle, parce qu'elle avait osé leur ouvrir son cœur et leur montrer ses faiblesses, sans craindre qu'ils ne la rejettent. Elle n'avait pas peur alors qu'elle remettait sa vie entre les mains d'un prédateur aveuglé par la rage. Elle n'avait pas peur, non parce qu'elle doutait de la part d'ombre de la reine, mais parce qu'elle avait une foi aveugle en sa part de lumière.
La douleur s'éteignit, et elle s'effondra au sol, tremblante de faiblesse, alors que les mains cruelles qui l'avaient retenue la lâchaient.
Avec un bruit assourdissant dans le silence épais de la chambre, Delleb tomba à genoux à côté d'elle, tout son corps secoué de sanglots muets.
Les minutes s'étaient écoulées, inexorable, et à chaque instant, il sentait la conscience de son humaine brûler, privée de ses années, de sa vie et de son énergie.
D'un commun accord, ils avaient tous désobéi et avaient attendu dans le couloir, devant cette porte, dérisoire barrage les séparant de cet étrange affrontement de volontés.
Ils avaient tous désobéi, mais aucun d'eux n'avait suggéré d'entrer, pas après qu'il eût senti et retransmis la détermination opiniâtre de sa compagne.
Presque brutalement, la porte s'était ouverte, et de l'obscurité profonde au-delà, il avait vu une main frêle, parcourue de veines trop saillantes sous une peau translucide, s'accrocher obstinément au chambranle.
En un pas, il fut à ses côtés, et c'est une femme âgée, au visage gris et délavé, mais aux yeux brillant d'une volonté farouche qu'il tint dans ses bras.
Il sentit la conscience de ses frères, tout près de la sienne. Ils n'étaient plus seuls, tous les deux.
Il fixa ce visage qui semblait avoir vécu un siècle, puis doucement, délicatement, plaqua sa main sur la plaie toute fraîche entre ses deux seins.
