Chapitre 24 : Lincoln, Nixon et Obama autour d'un thé
Les hommes goûtaient une quiétude rêveuse lorsqu'en contemplant la peau éclatante et lisse de l'Océan, ils oubliaient le cœur de tigre qui battait dessous et se refusaient à se souvenir que cette patte de velours cachait des griffes impitoyables.
« Oh merde ! Oh la merde ! balbutia Vi, mortifiée. Oh putain, j'ai dégommé une grand-mère ! »
La vieille dame était roulée en boule par terre et poussait des cris perçants, le visage caché dans ses mains.
Elle était absolument minuscule, aussi ridée qu'une noix, et portait un châle en laine, un capuchon sur la tête et des chaussons aux pieds.
Merle s'accroupit et la fouilla rapidement, constatant avec surprise qu'elle n'avait absolument aucune arme, même pas un canif. Elle glapit de terreur à son contact.
« Arrête, tu vois bien qu'tu lui fous la trouille ! protesta Vi.
- Oh mon Dieu ayez pitié ! supplia la vieille. Pitié seigneur, ne me tuez pas ! Jésus ! Mon Dieu, je vous en supplie !
- Mais non, vous inquiétez pas, tenta de la rassurer la jeune fille en l'aidant à se mettre assise. On voulait pas vous faire de mal, on s'excuse, c'était un accident. On vous fera aucun mal. »
La grand-mère retira prudemment les mains de son visage et les dévisagea tour à tour, l'air terrorisé.
Merle rigola.
« J'y crois pas, tu t'es fait maitriser par une mémé de quatre-vingt-dix ans !
- Putain arrête, c'est pas marrant, ronchonna Vi. Aide-moi plutôt à vérifier qu'elle a rien de cassé.
- Elle a même réussi à te menotter dis donc, plutôt couillue l'ancêtre. »
La vieille dame avisa le revolver que Merle avait remis dans son pantalon et sanglota de plus belle en joignant les mains.
« Ne tirez pas ! Jésus Marie, oh mon Dieu ! Ne me tirez plus dessus, pitié, ne tirez plus !
- On vous a pas tiré dessus, c'était juste une boite », répondit Vi.
Mais la petite mamie continua à pleurer.
« Ne tirez plus ! Oh mon Dieu, mon Dieu ! Jésus ! Ils m'ont tiré dessus, Jésus, Marie !
- Mais non, j'vous ai lancé une boite, c'était juste une boite de conserve, j'vous ai pas tiré dessus ! » essaya-t-elle désespérément d'expliquer.
La vieille femme ne paraissait pas comprendre, elle continuait à marmotter des Jésus et des Marie, toujours aussi apeurée.
Merle vint prêter main forte à Vi.
« C'était une boite ! Une boite !
- Quoi ? Comment ? fit la vieille.
- Une boite ! hurla Merle. Boite ! De ! Conserve ! Pois chiches !
- Une balle ? Oh Jésus !
- Mais non pas une balle, une boite ! Bé ho hi té euh ! Boite ! s'époumona Vi.
- Mon Dieu !
- Laisse tomber, j'crois bien qu'elle est sourde comme un pot », fit Merle.
Il ramassa la conserve par terre et la lui agita sous le nez, puis fit mine de la lancer et pointa la vieille du doigt.
« Ohhhh ! fit-elle, soudain ébahie. Mais c'est ma boite ! Vous me l'avez ramenée ! »
Merle et Vi se regardèrent, incrédules.
« Vous n'allez pas me tuer, dites ? reprit-elle avec un air suppliant.
- Mais non », répondit Merle en secouant la tête.
Vi lui adressa un sourire rassurant.
« Oh ! Jésus ! J'ai eu tellement peur ! J'ai cru que vous étiez des malandrins ! Mais en fait vous avez l'air de braves jeunes gens, merci Seigneur ! » s'exclama la grand-mère en croisant ses mains sur sa poitrine, paraissant extrêmement soulagée.
Elle se releva avec peine, immédiatement aidée par Vi. Cette dernière était totalement penaude et couvait la petite vieille d'un regard inquiet. Pas besoin d'être devin pour comprendre qu'elle était dévorée de culpabilité à l'idée d'avoir dégommée une quasi centenaire toute rabougrie avec une boite de conserve.
« J'ai très mal au dos, constata la vieille dame avec surprise. J'ai dû tomber sur quelque chose de dur, Jésus. »
Le visage de Vi se décomposa.
« Je suis désolée, j'voulais pas… balbutia-t-elle.
- Vous allez venir à la maison, n'est-ce pas ? poursuivit l'ancêtre, ignorant totalement la jeune fille. Je vais vous rendre vos affaires, et puis je vais vous faire un thé pour me faire pardonner, vous aimez le thé ?
- Non, fit Merle.
- Oh, alors c'est parfait, parfait ! s'enthousiasma-t-elle. Vous allez voir, j'ai un Earl Grey très bon.
- S'il est aussi bon qu'votre ouïe, ça promet, grommela-t-il.
- Oui bien sûr, j'ai du sucre, mais pas de lait, je suis navrée. Oh mais Seigneur ! Je ne me suis même pas présentée ! Jésus ! Quel manque de savoir-vivre ! Je m'appelle Susan Lincoln, Lincoln comme le président Lincoln, mais je ne suis pas de la famille du président, n'est-ce pas, et vous ?
- Merle Dixon.
- Pardon ?
- Merle, répéta-t-il plus fort.
- Mark ?
- Merle ! Merle !
- Oh, c'est très… original. J'ai toujours pensé que c'était un prénom féminin, je ne savais pas qu'on pouvait le donner à un homme. Mais j'aime beaucoup, ça vous va très bien. » Elle lui serra la main avec enthousiasme. « Enchantée de vous connaitre, Meryl. »
Vi éclata de rire et son compagnon lui lança un regard noir.
« Et, pardon mais, votre nom de famille ? »
Merle soupira.
« Dixon ! cria-t-il en détachant soigneusement chaque syllabe.
- Vraiment ? Nixon, comme Richard Nixon ? Ça alors, quelle coïncidence, nous portons tous les deux un nom de président, c'est plutôt cocasse.
- Totalement ! approuva Vi, hilare. C'est parfaitement cocasse ! Moi c'est Vi, dit-elle en tendant la main.
- Pardon ?
- Vi !
- Faye ?
- Oui, voilà.
- Oh, c'est charmant ! Charmant ! Et votre nom ?
- Obama ! » répondit-elle en rigolant.
Merle roula des yeux exaspérés.
« Tu veux m'faire plaisir, Boucles d'or ? La prochaine fois qu'tu lances une boite de pois chiches sur une grand-mère, arrange-toi pour la tuer sur le coup ! »
Une poignée de minutes plus tard, Merle et Vi étaient assis devant une table recouverte d'une nappe blanche brodée de fleurs, dans la petite salle à manger d'une maison en bois juste au bord du lac. Une pendule en forme de chat égrenait bruyamment les secondes, sa queue faisant office de balancier.
Un fourneau réchauffait la pièce, et une bouilloire en cuivre était posée dessus.
La vieille dame les avait invités de force, visiblement ravie d'avoir de la compagnie, et paraissant avoir totalement oublié les circonstances de leur rencontre. Elle était toute joyeuse, empressée comme un petit hamster dans sa roue, et terriblement gentille. Elle les avait fait assoir et malgré tous les efforts de Vi, n'avait accepté aucune aide pour préparer quoi que ce soit.
Ils pouvaient l'entendre depuis la cuisine faire du bruit tout en radotant des Jésus, Marie et autres mon Dieu.
« Qu'est-ce qu'on fout ici ? » demanda Merle.
Son amie haussa les épaules en souriant.
« On prend le thé.
- J'en ai rien à foutre de prendre le thé.
- Oh allez, ça lui fait super plaisir, tu peux bien faire un p'tit effort. »
Susan revint à ce moment avec une assiette sur laquelle étaient disposés des petits gâteaux secs.
« Ne m'attendez pas, faites comme chez vous, prenez un biscuit ! gazouilla-t-elle en retournant à la cuisine. J'arrive tout de suite. »
Les deux amis se regardèrent, et finirent par prendre un gâteau.
Ils mordirent dedans en même temps, mâchèrent quelques secondes et se dévisagèrent avec une grimace éloquente. Le biscuit avait un goût de poussière et une consistance d'éponge humide. Vi jeta un coup d'œil pour s'assurer que leur hôtesse avait le dos tourné et fit un signe de tête à Merle. Ils fourrèrent simultanément leur gâteau entamé dans leur poche.
La bouilloire siffla et Vi la retira du fourneau.
Susan revint peu de temps après avec un plateau contenant une dizaine de boites en fer, une théière, un sucrier et des tasses sur des coupelles accompagnées de leurs petites cuillères, le tout en porcelaine et assorti. Elle avait visiblement choisi son plus beau service à thé et paraissait toute fière.
Le contenu du plateau s'entrechoquait dangereusement, la vieille peinant visiblement à le porter.
Merle vint à son secours en l'attrapant d'une main et en le posant sur la table avant qu'il ait eu l'occasion de finir par terre.
« Oh merci, merci, vous êtes bien aimable ! »
Elle ouvrit chaque boite l'une après l'autre pour faire choisir le thé à Vi, qui respira chaque type en affichant un air très intéressé.
La jeune fille en choisit un et la vieille dame tendit obligeamment la boite à Merle pour qu'il puisse le sentir.
« C'est à votre goût ? »
Il haussa les épaules avec son expression de « j'en ai strictement rien à foutre » la plus éloquente.
Vi le regarda en fronçant les sourcils avec un air de reproche, alors que la petite mamie prenait un air désolé.
« Oh, je suis navrée, navrée, s'excusa-t-elle. Peut-être que vous auriez préféré du café, Meryl ? Mais je n'en ai pas, je n'en bois jamais, c'est mauvais pour ma tension, n'est-ce pas, j'en avais une boite pour les jours où le docteur venait me faire ma visite, mais je l'ai terminée, et je n'ai pas pu aller en racheter, je suis vraiment désolée.
- Pas grave, marmonna Merle.
- Mais peut-être que vous aimeriez un digestif pour accompagner votre thé ? J'ai de la poire William si vous voulez.
- Pourquoi pas ? répondit-il avec un petit sourire.
- Moi aussi ! » fit Vi en levant la main.
Susan alla chercher trois petits verres et une bouteille élégante dans laquelle baignait une grosse poire.
« Je n'ai pas le droit d'en boire normalement, le docteur me le défend, mais on peut bien se faire plaisir de temps en temps, n'est-ce pas, ça ne fera de mal à personne, et puis le docteur n'est pas là, n'est-ce pas ? »
Elle lutta pour ouvrir le bouchon, sans succès.
« Oh Jésus, je suis navrée, ça fait bien longtemps qu'elle n'a pas été ouverte. »
Merle prit la bouteille, la cala contre lui du bras droit et retira le bouchon.
Sa première lampée d'eau de vie de poire le réconcilia un peu avec l'existence. La situation était merdique, mais la liqueur était fameuse.
Autour du thé s'engagea alors une véritable conversation du troisième type, ou plutôt, du troisième âge.
Merle et Vi découvrirent que Susan était non seulement sourde comme un pot, mais aussi légèrement sénile, et sacrément désorientée. Communiquer avec elle était un véritable challenge, elle ne comprenait pas un dixième de ce qu'on lui disait. Ils se fatiguèrent rapidement de lui crier dessus pour se faire entendre (Vi parce qu'elle avait les sinus en feu et Merle parce qu'il s'en fichait profondément) et la laissèrent papoter à sa guise, ce qu'elle fit avec joie, visiblement ravie d'avoir de la compagnie.
Au fil de son discours un peu décousu mais enthousiaste, qu'elle parsemait de très nombreux Jésus, Marie, mon Dieu et n'est-ce pas, ils finirent par connaître son histoire et la façon dont elle avait vécu l'apocalypse.
Ils apprirent qu'elle avait quatre-vingt-huit ans, qu'elle survivait toute seule ici depuis le tout début, et qu'elle s'imaginait que les États-Unis étaient en guerre.
Elle n'était pas bien fixée sur l'identité de l'ennemi de la nation, s'il s'agissait d'Allemands, de Chinois ou de communistes, ou même, pire encore, de musulmans (Susan paraissait penser que le Communistan et la Musulmanie étaient des pays lointains, à l'instar de l'Allemagne et de la Chine) mais de ce qu'elle avait compris, l'état d'urgence avait été déclaré, et le pays était dans une situation critique, ce qui expliquait toutes ces restrictions énergétiques et les conditions de vie médiocres qu'elle subissait.
Elle ne savait pas trop où étaient partis tous ses voisins, s'ils avaient fui poussés par la crainte d'éventuels bombardements, ou bien s'ils s'étaient tous enrôlés. Elle avait été très effrayée au début, parce que, les jeunes d'aujourd'hui ne faisaient pas la guerre comme on la faisait autrefois, n'est-ce pas, maintenant ils utilisaient ces choses horribles, la bombe atomique, et les armes chimiques, Jésus !
Mais heureusement, grâce au ciel, l'holocauste atomique ne s'était pas abattue sur la région, et Susan avait pu rester chez elle tranquillement, pas comme tous ces pauvres gens qu'elle avait vu à la télévision et qui devaient quitter leur foyer, Jésus Marie, c'était affreux, pour rien au monde elle n'aurait voulu partir de sa maison, Seigneur, elle y avait vécu toute sa vie, où serait-elle allée ?
Elle avoua avec honte qu'elle en avait été réduite à voler de la nourriture chez ses voisins, elle espérait que ces derniers ne seraient pas trop fâchés contre elle lorsqu'ils rentreraient, elle n'avait pas pu faire autrement, n'est-ce pas, la ville la plus proche et son petit supermarché était bien trop loin pour elle, et puis elle avait si peur d'y aller, mais elle rembourserait tout ce qu'elle avait pris.
Elle s'excusa longuement auprès de Merle et Vi (enfin, de Meryl et Faye plutôt) pour leur avoir volé leurs provisions, expliquant que lorsqu'elle les avait vu, deux étrangers « armés jusqu'aux dents », elle avait eue une peur bleue, Jésus Marie. En temps de guerre, ce n'était jamais bon signe de voir des civils armés, n'est-ce pas, cela pouvait être des pillards, des bandits, des malandrins, des assassins même peut-être, et puis une jeune femme avec une arme à feu, mon Dieu, quelle horreur. Elle les avait épié longuement, terrifiée à l'idée de se montrer… mais elle n'avait presque plus rien à manger, et, Jésus, même si elle avait eu le courage de se présenter pour leur demander de la nourriture, elle n'avait pas d'argent pour les payer.
Et puis surtout, lorsqu'elle avait aperçu Vi se bourrer sa pipe près du feu de camp, son addiction au tabac s'était réveillée d'un seul coup, après presque deux mois de privation. Susan avait toujours été une très grosse fumeuse, et l'idée de pouvoir refaire le plein de nicotine était bien trop alléchante.
Alors elle avait attendu le moment propice et, prenant son courage à deux mains, s'en était prise à celle des deux qui lui avait semblé la moins dangereuse, utilisant une fronde pour lancer la conserve, et une paire de menottes appartenant à son défunt mari, qui était policier.
Susan était si mortifiée et honteuse de son geste qu'elle se mit à pleurer, et Vi dût la rassurer longuement en lui assurant qu'elle n'avait presque pas eu mal et qu'elle ne lui en voulait pas.
Incroyablement, la vieille dame n'avait pas vu une seule fois un rôdeur de près.
Elle n'avait pas eu d'enfants, et vivait seule depuis la mort de son mari quelques vingt ans auparavant. A cause de son grand âge, elle avait vu mourir tous les gens de sa génération, ses frères et sœurs, ses anciens collègues, ses amis. Les maisons au bord du lac étaient isolées les unes des autres et peu de personnes y résidaient à l'année, c'était surtout des maisons de vacances, ainsi elle avait très peu de contacts avec ses voisins.
Les seules personnes qu'elle voyait régulièrement étaient le médecin qui venait faire sa visite de contrôle tous les mois, et une jeune fille qui se présentait chaque samedi pour faire les courses et un peu de ménage, mais elle avait subitement cessé de venir, et le téléphone avait sonné dans le vide lorsque Susan avait tenté de l'appeler. C'était fâcheux, mais la vieille dame ne lui en avait pas voulu, Jésus Marie, avec cette guerre et toutes ces horreurs, c'était bien normal qu'elle ne puisse plus assurer son service, elle avait sans aucun doute des choses plus importantes à faire, la pauvre.
Susan était tellement installée dans sa solitude, depuis tant d'années, les jours passant et se ressemblant, paisibles, un peu mélancolique mais pas tristes pour autant, au bord de ce lac tranquille, que la fin du monde était arrivée et s'était installée discrètement, à pas de velours, sans que l'octogénaire n'ait tout d'abord rien remarqué d'inhabituel.
Elle n'écoutait pas la radio, ne lisait pas le journal. Elle avait une télévision, mais ne l'allumait jamais, toutes ces images qui défilaient, ça allait trop vite pour elle, Jésus, et elle n'y comprenait rien. C'est seulement lorsque qu'elle remarqua que ses voisins chargeaient leur voiture en toute hâte, et qu'elle aperçut plusieurs hélicoptères de l'armée filer dans le ciel qu'elle se demanda ce qui était en train de se passer. Ce qu'elle vit dans son petit poste de télévision était terrifiant et incompréhensible. Les gens fuyaient les villes, l'armée se déployait partout, la population paniquait, les dirigeants faisaient des discours sans queue ni tête. Elle vit des scènes horribles de pillages et d'agressions, des gens qui paraissaient fous, enragés ou drogués en attaquaient d'autres sauvagement. Jésus, était-ce donc cela dont les gens parlaient parfois, la nouvelle façon de faire la guerre, l'arme bactériologique, comme ils disaient ? Peut-être que les Allemands, ou les communistes, lâchaient des maladies affreuses dans l'air ?
Mais aucun Allemand, aucun communiste, ni aucun de ces horribles monstres malades ne viendraient ici, n'est-ce pas ? Ces choses affreuses, c'était seulement dans les villes, ici, au bord de ce beau lac calme, près de cette eau miroitante, dans ce décor sylvestre qui n'avait jamais changé depuis toutes ces années que Susan y vivait, toutes ces horreurs ne pouvaient pas survenir, mon Dieu !
Et ainsi, tout le monde était parti, avant même que l'épidémie ne puisse se manifester sur les berges du lac… et Susan Lincoln était demeurée seule. Au moment de fuir, personne n'était venu la trouver, aucun voisin, pas une connaissance ne s'était souvenue d'elle. Et elle était restée ici, oubliée, abandonnée.
Un jour, elle avait voulu aller à pied jusqu'à la petite supérette se trouvant à quelques kilomètres de là. Sur la route, elle avait croisé des voitures abandonnées en plein milieu de la chaussée, vision sinistre et effrayante. Lorsqu'elle arriva en vue du magasin, elle les vit de loin, eux, les monstres, les affreuses victimes de cette maladie, cette peste étrange, qui rendait fou et agressif. Elle avait senti une odeur horrible et là, sur cette route, elle avait vu le cadavre d'un jeune garçon, atrocement mutilé, démembré, éventré de la plus barbare des façons. Susan s'était enfuie à toutes jambes, le plus vite qu'elle pouvait, et n'était plus jamais, jamais sortie du périmètre rassurant des hauts arbres du bord du lac.
Elle avait regardé la télévision, transie de peur et effarée, ne comprenant pas ce qu'elle voyait, sa quasi surdité la privant du sens des mots qu'elle entendait, jusqu'au jour où l'électricité avait été coupée, éteignant la télé et coupant Susan du reste du monde, définitivement.
Lorsque Susan eut achevé son récit, la nuit était sur le point de tomber, Merle et Vi avaient descendu presque la moitié de la bouteille de poire William et étaient monté à une hauteur confortable sur le soulomètre, et l'octogénaire essuyait ses larmes au souvenir de la vision terrible qu'elle avait eue ce jour-là lorsqu'elle avait tenté d'aller à la supérette. Vi la réconforta comme elle pouvait, lui frottant le dos gentiment et lui roulant une cigarette qu'elle accepta avec une gratitude émerveillée.
Lorsque Vi respira indirectement les premières volutes de tabac, elle se prit la tête dans les mains avec un gémissement de douleur.
« J'en peux plus, putain ! J'ai la tête qui va exploser ! Assomme-moi, fais quelque chose ! » supplia-t-elle.
Merle eut une sorte de haussement d'épaules traduisant son impuissance.
« Ça ne va pas ? s'enquit Susan, préoccupée. Vous avez mal quelque part ?
- Sinusite, marmonna Vi à travers ses mains.
- Pardon ? »
La jeune fille lança un regard suppliant en direction de Merle.
« Si-nu-si-teuh ! hurla-t-il.
- Aaaah, elle a une sinusite ? Oh mon Dieu, c'est très douloureux ces choses-là, Jésus ! » Elle posa une main aussi compatissante que ridée sur l'épaule de Vi. « Je suis désolée pour vous, mon petit. Mais vous savez, je vous ai vu vous baigner tout à l'heure dans le lac, il ne faut pas mettre autant la tête sous l'eau quand on est enrhumé, n'est-ce pas ?
- Ah tu vois ? s'exclama Vi. J'te l'avais dit qu'c'était l'eau ! »
Merle leva les yeux au ciel.
« Oh mais attendez, je connais un très bon remède contre ça ! gazouilla la grand-mère. Je vais vous préparer ça, ça va vous faire le plus grand bien ! »
Elle disparut à la cuisine, visiblement très enthousiaste.
Vi et Merle échangèrent un regard incertain.
Lorsqu'elle revint quelques minutes plus tard, elle portait une grande casserole recouverte d'un couvercle, ainsi qu'une serviette.
« Attention, annonça-t-elle en la posant devant Vi. C'est très chaud, l'eau est bouillante là-dedans. »
Elle déplia la serviette et la lui donna.
« Vous devez la mettre sur vous et pencher la tête au dessus de la casserole, expliqua-t-elle.
- Hein ?!
- C'est un mélange de sauge, de thym, de gingembre et de menthe poivrée, ça va vous déboucher les sinus. Mettez-vous juste au dessus et respirez la vapeur bien fort. »
Vi considéra le récipient avec une moue circonspecte.
« J'ai pas confiance.
- Oh allez, c'est naturel, ça peut pas te faire de mal, encouragea Merle.
- C'est pas parce que c'est naturel que c'est forcément sans danger, rétorqua-t-elle. Les champignons de l'autre fois, eux aussi ils étaient naturels.
- Bon d'accord, ça, ok, j'veux bien. Mais là c'est juste des plantes, c'est inoffensif.
- Et si c'était un machin de sorcière pour m'empoisonner, pour se venger de lui avoir lancé la boite ? Peut-être qu'elle a vu que les petits gâteaux périmés avaient pas fonctionné, alors maintenant elle essaie avec ça ? »
Merle rigola. Amusant de voir à quel point une fille qui passait ses journée à se remplir de substances chimiques toutes plus fortes les unes que les autres devenait méfiante à l'idée de s'approcher de quelque chose de naturel. Vi semblait visiblement penser que si un produit n'était pas vendu sur ordonnance, il n'était pas digne de confiance.
« Dites, Faye, rassurez-moi, vous n'êtes pas enceinte ? intervint Susan.
- Bien sûr que non, quelle horreur ! s'exclama Vi.
- Ah, vous me rassurez, parce que la sauge, ce n'est pas bon en cas de grossesse, ça peut provoquer des fausses couches. »
Les yeux de la jeune fille s'agrandirent comme des soucoupes.
« Inoffensif, hein ? fit-elle avec humeur en se tournant vers Merle.
- Oh et puis merde, tu vas pas commencer à casser les couilles ! » déclara-t-il, à bout de patience.
Il retira le couvercle de la casserole, empoigna Vi, la fourra au dessus et rabattit la serviette sur sa tête.
La jeune fille poussa un beuglement étouffé.
« Gardez les yeux fermés et respirez profondément, expliqua aimablement Susan.
- T'entends c'qu'on te dit ? Respire ! » ordonna Merle en lui maintenant la tête baissée.
Vi inspira profondément et poussa des cris haletants, tentant de se débattre, mais il l'en empêcha.
« Putain de nom de Dieu, ça pique !
- C'est de la menthe débile, tu t'attendais à quoi ?
- Mais ça me brûle la tronche, putain de merde !
- Ta gueule et respire ! »
Elle prit quelques inspirations profondes et se mit à tousser.
« Putain, ça arrache, ce machin !
- Vous devez rester quelques minutes comme ça, indiqua Susan. Ça va vous déboucher les sinus, vous vous sentirez mieux ensuite.
- Mais j'suis en train de cuire ! » protesta Vi.
Néanmoins, elle ne paraissait plus avoir l'intention de se sauver, aussi Merle relâcha la pression sur sa tête. Elle resta plusieurs minutes sous la serviette à respirer la vapeur avec application.
« Alors ? Ça marche ? demanda Merle, curieux.
- J'en sais rien. »
Elle sortit un mouchoir usagé de sa poche, le fit disparaître sous la serviette, et il entendit une série de bruits répugnants, sorte de mix entre un évier bouché qui refoule, une trompette désaccordée et un ballon qui se dégonfle, assortie de toute un gamme de halètements, toussotement, raclements de gorge, crachat et bruits visqueux de mucus.
Lorsque Vi se releva et dégagea son visage, elle avait la figure plus rouge qu'un homard, baignée de sueur, les yeux à moitiés ouverts, gonflés et remplis de larmes, et un sourire à la fois soulagé et victorieux.
Merle ne put s'empêcher d'éclater de rire devant cette vision.
« Alors ? Ça va mieux ? » s'enquit Susan.
Vi sortit un autre bout de tissu de ses poches et se moucha longuement, jusqu'à évacuer totalement ce qu'elle avait dans les narines. Elle respira par le nez avec précaution.
« Nom d'une bite, j'suis… j'suis complètement débouchée ! constata-t-elle avec une joie incrédule. C'est un miracle, putain !
- Alléluia », fit Merle, amusé.
Vi se laissa tomber dans le canapé avec un long et profond soupir de soulagement et de félicité.
« Ahhhh, j'me sens revivre ! C'truc-là, c'est plutôt violent, mais putain, c'est foutrement efficace !
- Si vous le faites plusieurs fois par jour pendant un ou deux jours, ça devrait faire passer totalement la sinusite, expliqua Susan. Je vais vous faire une tisane au thym et au miel, restez là.
- Sue, vous êtes ma vieille sorcière sourdingue préférée ! » déclara gaiement Vi.
La petite vieille récupéra sa casserole et retourna dans sa cuisine en se parlant à moitié toute seule.
« Mieux ? s'enquit Merle.
- Putain, tu peux même pas t'imaginer ! J'ai l'impression qu'ma tête vient de s'alléger de cinq kilos !
- Vu toutes les saloperies qu't'as sorti de ton nez, ça me paraît une bonne estimation. »
Elle hocha la tête en souriant.
« Bon… c'est pas tout ça, mais, maintenant qu'je suis débouchée, on fait quoi ? »
Il redoutait précisément cette question. Il soupira.
« On s'tire ? proposa-t-il, sans grande conviction.
- Et on la laisse comme ça, toute seule ? Avec rien à manger ? Après ce qu'elle a fait pour moi, sans même parler du thé et de la poire Willam ? »
Merle roula des yeux, mal à l'aise.
« Bon, ben, j'suppose que je ferais mieux d'aller chercher la voiture », finit-il par déclarer.
Vi sourit et commença à se lever.
« Nan c'est bon, reste là, j'ai pas besoin de toi.
- Sûr ?
- Ouais.
- Bon, alors j'vais tâcher de faire quelque chose à manger pour l'ancêtre, avec tout ce qu'elle nous a piqué, j'devrais réussir à monter un truc correct, elle doit crever de faim.
- Bonne idée, fais aussi à bouffer pour moi.
- Hein ? T'as mangé deux truites entières y a trois heures !
- Justement, rétorqua-t-il, trois heures c'est pile le temps qu'il faut pour digérer. »
Lorsque Susan revint quelques minutes plus tard, une tasse à la main, elle parcourut la pièce des yeux, l'air intrigué.
« Où est Meryl ?
- Parti chercher la voiture.
- Pardon ?
- La voiture !
- Une toiture ?
- Non, voiture ! Voi ! Ture !
- Ah, la voiture ! dit la vieille avec un sourire radieux. Très bien, très bien. Tenez, ma petite Faye, ça fera du bien à votre gorge et à vos sinus, ajouta-t-elle en lui tendant la tasse. Attention, c'est chaud. »
Vi la prit en espérant que son hôtesse n'allait pas lui proposer de nouveau des biscuits pour aller avec.
Alors qu'elle tendait la main, elle se rappela soudain des bracelets de menottes qu'elle portait toujours aux poignets. Elle posa la tisane sur le guéridon à côté d'elle et leva les mains, paumes vers le haut.
« Heu… dites, Susan, vous auriez pas les clefs de ces trucs, par hasard ? »
Et voilà pour cette fois-ci. La prochaine fois, voici ce qui sera au programme : une nouvelle coiffure, une invasion nocturne et une manucure improvisée.
