Thorin termina son conseil. Les émissaires de Bard quittèrent la salle, emportant avec eux de nombreuses notes. Alors que la porte venait de se refermer, Oin se glissa à l'intérieur de la pièce. Cela faisait deux jours que Thranduil avait repris connaissance et il en avait profité pour prendre un peu de distance avec l'infirmerie improvisée.
« Thranduil est fou ! s'exclama Oin. Il veut renvoyer Legolas !
— C'est son problème ! s'exclama Thorin, encore plongé dans ses notes.
— C'est le nôtre si notre allié meurt, rappela Dwalin. Thranduil est notre plus puissant voisin. Les Bardides deviendront forts mais ils sont encore jeunes. Il faudra attendre dix ans que les enfants soient en âge de porter une épée. Epée qu'il faudra fabriquer avant : cela nécessitera du bois pour les forges, de l'acier, des compétences de forgeron, de la nourriture…Les elfes sont déjà aptes au combat. Sans compter que notre flanc d'ouest serait vulnérable.
— D'accord, d'accord ! marmonna Thorin. Mais cela ne nous concerne pas ! Thranduil doit avoir ses raisons. Peut-être qu'il ne veut pas que son royaume reste sans régent.
— Non ! Thranduil chasse Legolas dans le Nord !
— Le nord ? C'est de la folie, il a besoin de lui dans leur royaume !
— C'est ce que je dit ! s'exclama Oin. Tout ce que j'ai entendu, c'est qu'il ne veut pas que Legolas retourne à la Forêt Noire. Thranduil veut attraper le traître lui-même.
— Je ne saurais le lui reprocher, déclara pensivement Thorin. A sa place, j'en ferais une affaire personnelle aussi. Je vais voir ça avec lui… »
Malgré son mauvais pressentiment –pourquoi était-ce à lui de discuter avec l'elfe ? Il détestait Thranduil !- le roi d'Erebor se dirigea d'un pas lourd vers ses quartiers. Il avait espéré profiter de quelques heures de répit dans son travail et voilà qu'il allait discuter avec le roi des elfes de la forêt noire ! Il secoua la tête pour chasser ses souvenirs désagréables. Ce n'était pas le moment de ressasser le passé.
Thorin arriva rapidement devant la lourde porte. Le clic métallique de la serrure résonna dans le grand couloir vide. A sa grande surprise, Thranduil était seul pour la première fois depuis son arrivée à Erebor. Oin avait quitté les appartements pour trouver Thorin, laissant les deux elfes ensembles, puis Thranduil avait congédié Legolas. A présent, le roi des elfes tentait de se redresser. Un bras autour de la poitrine, l'autre appuyé sur le matelas pour le soutenir, il respirait bruyamment et de la sueur couvrait sa peau blanche. Il flottait dans les vêtements trop grands. L'épais coton grossier de la veste ne masquait pas ses os saillants.
Lorsque Thorin pénétra dans la chambre, le visage de Thranduil se ferma. L'elfe cessa de lutter et se recoucha sur les oreilles. Il se détourna du spectacle du nain, engoncé dans son lourd manteau de cérémonie, sa couronne sur la tête, impeccablement coiffé et peigné. Comme un témoignage de la bonne santé d'Erebor, Thorin arborait plusieurs joyaux incrustés dans sa barbe et dans ses vêtements. A l'inverse, Thranduil se sentait particulièrement négligé, avec sa tunique trop simple, l'absence de bijoux et ses cheveux en désordre.
Thorin resta à l'écart, près de la porte. Tous deux s'observèrent longuement avant que Thranduil ne détourne le regard, trop conscient de son infériorité. Être à la merci d'un nain était une expérience dont il se passerait bien. Encore plus de Thorin en personne ! Les rôles s'étaient échangés et cela lui déplaisait profondément. L'humiliation lui apportait quelques couleurs aux joues qui tranchaient avec la lividité de son teint.
« Venez-vous admirer le spectacle ? ricana Thranduil avec amertume.
— Je venais voir comment vous alliez.
— Mieux. Je suppose que je dois vous en remercier. »
Thorin n'obtiendrait pas plus de remerciement de sa part, il faudrait qu'il s'en contente. Thranduil avait trop souffert aux mains des nains. D'abord le meurtre de Thingol, le roi qu'il servait dans sa jeunesse, puis la chute de Doriath et enfin une menace perpétuelle de Smaug, attiré par la folie de Thrain et la bataille des cinq armées. Thranduil aimait, profondément et inconsidérément. Il aimait sa famille, il aimait son peuple et il aimait ses terres. Tout cela avait été mis à mal par les nains. Il en fallait plus que quelques années de paix avec Thorin Ecu-de-Chêne pour lui faire oublier leurs antécédents. Pour le bien de son royaume et de son peuple, Thranduil pouvait mettre de côté sa profonde rancœur contre eux pour forger une alliance comme celle des temps anciens mais jamais, jamais il ne les aimerait.
« Oin dit que Legolas va partir, relata Thorin.
— Il n'a plus de raison de rester.
— J'en vois quelques-unes !
— Je vais me remettre. Ce n'est qu'une question de temps.
— Vous oubliez un peu vite l'étendue de vos blessures ! »
Une ombre fugace passa sur le visage de l'elfe. Son visage se ferma.
« Oin dit aussi que vous chassez Legolas.
— En quoi est-ce vos affaires ? s'offusqua Thranduil avec colère. Vous, la lignée empreinte de folie, qui chérissez davantage l'or que vos propres enfants ! Qu'en savez-vous ? »
Sans le savoir, dans sa colère, Thranduil avait visé juste. L'expression de Thorin se renfrogna terriblement. Ses yeux noirs étincelèrent de colère à peine contenue. Il plongea les mains dans ses poches, sans quoi il aurait été capable de frapper l'elfe. Fili et Kili ne disparaissaient pas de ses cauchemars. Chaque nuit, son esprit traitre se souvenait de leurs derniers instants lors de la bataille des cinq armées.
« Alors c'est ça ? Protéger Legolas sans lui dire ? Il vous détestera !
— Cela m'indiffère. Qu'il me haïsse tant qu'il reste en vie ! »
Thorin dévisagea ouvertement l'elfe alité.
« J'aurais aimé pouvoir en dire autant, murmura le nain. J'ai raconté des années durant des histoires d'Erebor à mes jeunes neveux. Quand fut venue l'heure de partir reconquérir la montagne, je n'ai pas eu le courage de les laisser derrière moi. J'ai été égoïste…aveugle ! La folie s'est emparée de moi et j'ai perdu ma famille.
— Je n'ai que faire de l'avis d'un nain ! » siffla Thranduil.
La folie de Thorin lui avait coûté de nombreux elfes. Elle lui avait coûté son fils, d'une certaine façon car leurs divergences d'opinion avaient atteint leur point culminant lors de cette bataille.
Thorin et Thranduil s'affrontèrent du regard un long moment, tous deux furieux contre l'autre pour leurs propres raisons. Leurs visages reflétaient une terrible fureur.
Oin entra sans frapper. Il s'avança de quatre pas avant de remarquer Thorin.
« Je vous dérange ? demanda le guérisseur nain.
— Non, assura froidement Thranduil. Il allait partir. Vous aussi, nain guérisseur. »
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Tauriel formait quelques médecins hommes aux premiers soins. Elle logeait au-dessus de la maison de santé dans un deux pièces petit et peu pratique. La maison avait été l'une des premières construite après la chute du dragon. En conséquence, elle avait été bâtie rapidement en bois et présentait plusieurs défauts d'isolation. Pour elle, qui ne ressentait pas le froid et passait la plupart de son temps en dehors de ces deux pièces. C'était la raison pour laquelle elle n'avait pas pleinement investi les lieux : les murs étaient vierges, vides de tableaux. Les meubles étaient fonctionnels, sans aucun bibelot pour égayer la pièce ou apporter un peu de couleur.
A la fin d'une nouvelle journée de dur labeur, alternant recherche d'herbes dans les prairies sauvages à une heure de cheval de Dale et soins des malades. Les hommes du Val étaient un peuple encore jeune sur leurs terres. En conséquence, ils commettaient un certain nombre d'impairs : accidents lors de la rénovation des habitations, accidents de chasse ou lors des défrichages des terres et de l'entretien des champs. Sans oublier les blessés lors de la chute de Smaug et de la bataille des cinq armées : nombreux étaient les hommes à avoir été blessés et à nécessitaient des soins des années après. Résultat, avec le faible nombre de médecins humains, Tauriel était toujours occupée.
Elle était passée acheter un poisson avant de remonter chez elle. Il cuisait lentement dans une marmite posée sur le feu. L'elfe rajoutait du thym dans le bouillon lorsque des coups discrets furent frappés à la porte. Elle sursauta : d'ordinaire, elle entendait n'importe qui s'approchant de sa porte car les marches de l'escalier en bois grinçaient. Ce fut donc sans réelle surprise qu'elle découvrit Legolas sur le pas de la porte.
Négligé, était le mot qui désignait le mieux le prince. Il avait passé une cape sur ses vêtements froissés, les mêmes qu'il portait depuis trois jours. C'était surtout son expression perdue qui perturba Tauriel. D'ordinaire, ce guerrier ne montrait aucune trace d'hésitation. Ses gestes comme ses paroles étaient incisifs, tranchant comme son épée.
« Entrez, prince, l'invita Tauriel.
— Je m'excuse de vous déranger.
— Ne soyez pas idiot ! Entrez. Comment va Thranduil ?
— Il reprend des forces. Pas autant qu'il le devrait !
— Il n'a repris connaissance que depuis trois jours, laissez-lui un peu de temps, recommanda Tauriel. Comment vont ses blessures ?
— Les nains pensent retirer la flèche d'ici une semaine, peut-être avant. »
Legolas s'assit en face de Tauriel, qui lui servit d'amblée une part de poisson accompagnée de légumes. Elle sortit une carafe de vin, bien inférieur à ce qui était servi à la table du roi mais Legolas devrait s'en contenter. Comme il ne partageait pas le gout de son père pour les alcools, ce n'était pas plus mal.
« Qu'est-ce qui vous trouble ?
— Mon père souhaite que je retourne dans le nord, expliqua Legolas. Il m'en a parlé hier. Je pensais qu'il était seulement en colère…mais il m'a ordonné de partir i peine une heure.
— Oh, Legolas ! Doutez-vous que Thranduil vous aime ?
— Non, concéda le prince en relevant la tête. Mon père est revenu jusque dans les ruines de Ravenhill, seul et sans escorte, pour s'assurer que j'avais survécu. Mon père m'aime, cela je le sais avec certitude. Seulement j'ai peur de ce que je dois faire ! J'ai bravé la colère de mon père il y a dix ans pour vous. Je dois le braver aujourd'hui pour lui-même. Je crains de ne pouvoir le faire ! J'ai étudié l'arme… »
Legolas sortit le coffret de sous son manteau de voyage. Il déposa l'arbalète sur la table à côté des assiettes. Le modèle des nains brillait plus que l'original, neuf et non terni par les flammes.
« Celui qui a visé mon père sait tirer à l'arc, expliqua Legolas. Moi-même, il m'a fallu de nombreux essais avant de pouvoir toucher ma cible. Un soldat, Tauriel ! Le traitre doit être un soldat ! Vous étiez capitaine de la garde royale mais j'étais…je suis le prince et mon père s'est assuré que je les connaisse tous ! Depuis plus longtemps que vous, j'ai croisé le fer avec chacun d'entre eux, je les ai commandés et je les ai protégés !
— En avez-vous parlé avec Lorthal ? suggéra Tauriel. Il s'occupe du traitre.
— C'est un comptable ! Il ne connait rien de la guerre, hormis le coût et les charges qu'elle impose. Je dois retourner dans la Forêt Noire ! Mon père n'acceptera jamais.
— Les nains vous protégeront, assura Tauriel. Thorin a déjà promis son aide à Thranduil. »
Une once de déception passa sur le visage de Legolas. Il se reprit vite.
« J'ai besoin de votre aide, avoua finalement le prince. Je ne pourrai pas rester sur mes gardes à chaque instant ! Les nains sont trop bruyants, le traitre les entendra venir de loin. Je sais que vous avez votre vie ici…mais je peux lever votre bannissement !
— Le roi a déjà levé mon bannissement. Il y a dix ans. J'ignore comment il a su que j'étais rentrée des Montagnes Bleues mais deux jours après, Feren était devant moi avec un message signé de la main de Thranduil.
— Il vous a banni à cause de moi ! Les elfes n'aiment qu'une fois et ne peuvent décider qui. Mon père connaissait mes sentiments…
— Il ne voulait pas que vous souffriez, confirma doucement Tauriel. Si j'avais su à quel point l'amour faisait souffrir, j'aurais quitté la Forêt Noire bien avant ! Quelle folie a été la mienne de dire au roi qu'il n'y avait pas d'amour en lui ! Avec l'amour vient l'amertume de la séparation, la souffrance immense qu'elle cause et l'inquiétude pour ceux qui restent.
— Il ne le montre pas, assura faiblement Legolas en gardant son attention sur son assiette à peine entamée. Moi-même, je me suis parfois demandé…Dans ma colère, je l'ai parfois oublié. »
La gêne s'imposa entre eux. Tauriel n'avait pas parlé de Kili depuis la mort de Dis, quand elle racontait à la mère éplorée les dernières journées de ses fils. Hormis elle, l'elfe n'avait parlé de son grand amour à personne d'autre. L'évoquer, même sans le nommer, raviva son immense tristesse. Comment faisait Thranduil après tous ces siècles de séparation ? Elle l'ignorait. Son cœur à elle s'était brisé en même temps que celui du nain s'était arrêté. Depuis, elle n'avait fait qu'errer sans but, véritable fantôme prisonnière d'un monde terne qui ne lui apportait plus joie ni plaisir.
Legolas tritura le poisson du bout de sa fourchette. La discussion avait coupé le peu d'appétit qu'il avait eu. Il garda ses yeux baissés sur son assiette un long moment avant de se redresser.
« J'ai besoin de votre aide, déclara-t-il d'une voix ferme. Si vous ne m'aidez pas, je retournerai quand même chez nous trouver le traitre…et mourir car je doute de pouvoir le découvrir facilement. J'ai besoin de vous pour protéger mes arrières !
— Comptez-vous servir d'appât ? comprit avec stupéfaction Tauriel.
— Y a-t-il seulement une autre solution ? Mon père était sa cible. A présent qu'il est en sécurité dans Erebor, la seule manière de l'atteindre est de me viser, moi. Mon père…je suis sa seule famille. Son cœur s'est brisé à la mort de ma mère. Je sais qu'il ne survivra pas à ma mort. Je dois cependant courir ce risque pour mon royaume ! Un traitre parmi les nôtres…Nous ne pouvons l'accepter ! Ni mon père, ni moi…ni vous, je le sais !
— Vous allez prendre un gros risque, murmura Tauriel.
— Préfériez-vous que je retourne dans le nord comme le souhaite mon père et que je le laisse affronter cela seul, dans son état ? »
Tauriel secoua négativement la tête. Elle comprenait la crainte du prince. Sans compter que le temps jouait contre eux ! Plus il passait, plus le traitre échafaudait de nouveaux plans. S'il était dans une position politique forte, le traitre pourrait ouvrir toutes leurs défenses à Dol Guldur, risquant la vie de tous les elfes sylvains.
Malgré elle, Tauriel se dit qu'en effet, elle pourrait protéger Legolas. Elle connaissait les soldats, elle savait comment ils pensaient. Seulement retourner dans la forêt, arpenter à nouveaux ses chemins sombres, sous les arbres gangrenés par le mal, là où elle avait sauvé Kili, là où elle l'avait enfermé dans les geôles de Thranduil, là…Elle se secoua et sortit de sa rêverie douloureuse.
« Je pourrais vous aider, souffla-t-elle. Mais comment les elfes vont-ils réagir à ma présence ? J'ai trahi leur roi ! J'ai menacé Thranduil de mon arc !
— Mon père en personne vous a pardonné ! Les autres l'accepteront. Vous êtes la seule au-delà de tout soupçon.
— Qu'en pensera le roi Thranduil ?
— Je ne le lui dirai pas. L'inquiétude porterait un coup terrible à sa santé. Il a besoin de sérénité pour se reposer. Je vais lui dire que je retourne dans le Nord.
— Alors informez-en Thorin, recommanda Tauriel avant d'ajouter en sentant l'hésitation de Legolas, vous aurez besoin de son appui. Si les choses tournent mal, il pourrait faire la différence entre votre vie et votre mort et par là, entre la survie ou non du royaume.
— D'accord. Je suivrai votre conseil. »
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Enfin la rencontre Thranduil-Thorin ! Vraiment un sale caractère pour les deux. J'aime bien l'idée d'un retournement de situation par rapport aux films...
Je ne fais pas d'études de médecine, raté ! En fait, je suis juriste salariée en formation continue. Un peu spécial comme cursus mais bon. De temps en temps j'ai le temps d'écrire XD Par contre, quand j'écris une scène avec des choses que je ne connais pas (géographie, médecine...), je fais des recherches sur internet.
Sauron n'en a pas encore fini, loin de là ! Il faudra quelques chapitres avant de voir les dégâts mais ça ne saurait tarder.
Si vous espérez qu'il n'arrive plus à Thranduil, vous risquez d'être déçu. L'histoire n'est pas terminée.
Merci pour vos commentaires ^^
J'espère que ce chapitre vous aura plu également.
