Chronique IX : Catharsis (1/2)
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2004, 19 h 35 (May. 29, 5:05 PM GMT +2 :00)
Temple de Sounion
Regardant à droite puis à gauche, Bàlint n'aperçut âme qui vive, ni même trace d'un immortel. Seul le ressac des vagues se jetant contre les roches en bas du temple rompait le silence. Rassuré, il sortit du souterrain et se faufila à l'intérieur.
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Apollon regarda la silhouette se détacher des murs gris, émergeant du passage secret. Il se trouvait à bonne distance de lui, caché derrière l'une des colonnes d'une galerie au troisième étage. Il se tourna vers la personne qui l'accompagnait : une femme vêtue d'une toge sombre, dont le visage était dissimulé par un voile noir de veuve.
« Êtes-vous prête, ma chère tante ? » demanda-t-il suavement.
Un silence se fit avant que Perséphone ne réponde.
« J'ai pris les dispositions nécessaires bien avant vous, mon cher neveu. »
Apollon fut légèrement surpris par le ton employé par la maîtresse des Enfers : toute trace d'hésitation en avait été lavée, remplacée par une pointe de cruauté. Il s'approcha d'elle dans le but évident de soulever son voile, mais la déesse éleva une main, lui faisant signe de se garder de ce geste.
« Et quelles sont donc ces dispositions ? » s'enquit-il tout en reculant prudemment.
« Je me suis assurée d'utiliser les armes adéquates pour infliger la punition qu'il se doit à un vampire millénaire comme Bàlint, répondit Perséphone en levant un bras drapé de jais pour pointer à la galerie en face d'eux.
Apollon plissa les yeux en apercevant la silhouette de cinq hommes vêtus de noir qui les observaient avec attention. Quoique, réflexion faîte… Le Dieu du Soleil nota sans peine l'aura sombre et inquiétante qui se dégageait de chacun d'entre eux. Le plus puissant devait être le jeune homme blond aux cheveux courts qui le toisait de son regard marron aux reflets dorés. L'Oriental à sa gauche fit flamber son cosmos avec une violence qui l'intéressa également. À sa droite, l'homme aux cheveux si blonds qu'ils paraissaient blancs semblait être entouré de fils flottants dans les airs. Les deux autres, plus en retrait, étaient moins puissants, mais nul doute qu'ils ne devaient pas être sous-estimés.
« Des Spectres… Vous comptez les utiliser contre Bàlint, s'étonna Apollon. Je les croyais en enfer !
– Pas n'importe quels Spectres, mon neveu, mais les trois Juges des Enfers et leurs serviteurs, rétorqua Perséphone d'une voix tranchante.
– N'est-ce point risqué de les avoir détournés de leurs tâches pour cela ?
– Ceci ne regarde que moi, répliqua Perséphone. Nous devrions nous hâter aux premières loges : le spectacle va commencer. »
Apollon sembla hésiter légèrement puis finalement tourna le dos aux cinq inquiétants personnages. Après tout, ils obéissaient à Perséphone : il n'avait rien à craindre d'eux.
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Minos exultait intérieurement à l'idée d'utiliser à nouveau ses fils meurtriers pour châtier l'odieux vampire qui s'était attaqué à son procureur. Il aurait aimé que Rune soit là, mais il avait pris la bonne décision en consignant son subordonné dans ses quartiers. Bien qu'investi de ses pouvoirs, le Balrog était encore trop fragile pour participer à cette opération punitive.
« Rappelez-vous bien : la femme vampire qui se trouvera un niveau plus bas doit subir le même sort que Bàlint. »
La voix de Perséphone fit écho dans sa tête : la déesse, dont la fine silhouette suivait celle plus imposante d'Apollon, donnait ses derniers ordres. Il baissa les yeux en signe de soumission et d'acceptation, imité par ses camarades. Son enthousiasme s'émoussa cependant lorsqu'il vit l'inquiétude se peindre sur le visage de Rhadamanthe.
« Que se passe-t-il ? Ne me dis pas que tu regrettes d'avoir provoqué tout cela ? s'enquit-il.
– Ce n'est pas ça qui me tracasse, mais Perséphone. »
Minos dévisagea Rhadamanthe, ne sachant où la Vouivre voulant en venir.
« Que veux-tu dire ?
– Elle semble différente de la dernière entrevue. Beaucoup plus agressive… J'ai du mal à définir cette impression. »
Le Griffon laissa échapper un petit ricanement moqueur.
« Agressive ? N'est-ce point normal ? C'est l'épouse de l'Empereur des Enfers, après tout. »
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Ishara se hâtait du mieux qu'elle le pouvait dans les tunnels. Elle évita une roche qui émergeait du sol en sautant par-dessus tout en prenant garde de ne pas laisser échapper le pli de sa longue tunique qu'elle tenait à la main.
« Apollon, je dois retourner à son Palais... Là, je serai en sécurité. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 30 mai 2004, 2 h 15 (May 30, 5:15 PM GMT +9 :00)
Pavillon Bishamonten, les caves
Ils ne voyaient rien, mais entendaient distinctement les murs, les malles et les meubles craquer autour d'eux.
« Milo ? s'inquiéta Aphrodite.
– Garde ton calme ! » lui enjoint Milo, sentant le jeune Suédois au bord de la rupture nerveuse.
« Mais elle est en train de soulever tous les objets autour de nous… Elle veut certainement nous écraser !
– Du calme, je te dis ! Tiens-toi plutôt prêt à défoncer la porte.
– Milo, elle se tient devant la porte !
– C'est un fantôme : on la traversera !
– Si tu le dis… » concéda Aphrodite d'une voix peu rassurée.
Les deux hommes tendirent leurs muscles, prêts à s'élancer contre la porte, ne se retournant même pas lorsqu'une étagère s'écroula avec fracas derrière eux. Ce fut en fait le signal de l'assaut contre l'obstacle en fer... Milo et Aphrodite se précipitèrent en même temps contre la porte. Ils virent les yeux noirs de la petite fille s'écarquiller, non pas de surprise, mais plutôt comme si elle voulait les engloutir dans les marais noirs de ses deux iris sans vie.
« Aphrodite, ne la regarde pas ! »
Le Suédois fit ce que Milo lui dit. La porte gémit lorsque les deux hommes s'abattirent sur elle, leurs poids forçant ses gongs. Un craquement suivit puis Aphrodite sentit la porte basculer en avant, en même temps que son propre corps. Le bruit métallique du battant tombant à terre fut vite couvert par celui des malles qui s'effondraient les unes sur les autres.
« Allez, ne restons pas là ! » hurla Milo en se relevant d'un bond.
Aphrodite acquiesça sans un mot et se remit lui aussi promptement debout. Il s'élança dans le couloir sur les talons de Milo lorsqu'un souffle chaud le souleva pratiquement de terre.
« Aphrodite, attention ! »
La voix de Milo lui parvint trop tard : Aphrodite sentit sa tête heurter violemment la surface dure et froide du mur. Puis la douleur, vive au début, fit progressivement place à la sensation agréable qu'il s'enfonçait dans du coton. Épais, profond, doux... et noir.
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« Aphrodite ! Réponds-moi… »
Milo se mordit les lèvres : le Suédois avait heurté le mur de plein fouet et un léger filet de sang coulait de son front. Il dodelinait de la tête, prêt à perdre définitivement connaissance. Ce n'était vraiment pas du tout le bon moment pour cela ! Il regarda par-dessus son épaule, en direction de là où était venu le souffle brûlant qui les avait soulevés et envoyés voler comme de vulgaires feuilles mortes. Un nuage de fumée pourpre s'élevait dans les ténèbres, dessinant les traits de cette maudite gamine des Enfers. Un bruit de craquement sinistre accompagnait chacune des ondulations de cette terrifiante apparition. Aphrodite gémit, tirant Milo de son observation.
« Désolé vieux, tu ne me laisses pas le choix ! »
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Une violente gifle cingla sa joue, laissant une trace brûlante.
« Oh ! La Suède ! C'est le moment de se réveiller si tu veux sauver tes fesses ! »
« La voix de Milo… » Aphrodite ouvrit les yeux et aperçut un nuage de fumée qui se dirigeait vers eux, faisant valser les lattes de bois et le carrelage, tel un requin fendant l'eau, prêt à dévorer sa proie. Au travers du nuage, le visage enfantin souriait. Aphrodite se souvint n'avoir vu ce genre de sourire qu'à un seul endroit : l'Enfer. Il sentit que son corps se tendait, reprenait un peu de vie. Ses jambes recouvrèrent d'elles-mêmes leur faculté. Sa vision était trouble, mais il pouvait deviner le relief de ce qui l'entourait, comme s'il visionnait un film en trois dimensions sans les lunettes adéquates. Ne cherchant pas à réfléchir davantage, il suivit Milo, boitant plus qu'il ne courut réellement.
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Milo claqua la porte de l'escalier et bloqua le battant en plaquant une petite console contre. La porte frémit et craqua lorsque le nuage vint lécher sa surface côté couloir. Puis le silence se fit.
« On devrait avoir la paix comme ça ! annonça Milo avec une pointe de satisfaction dans la voix.
– Milo ! » appela Aphrodite.
Milo se retourna et regarda le Suédois, qui s'était affalé dans l'escalier. À quelques marches au-dessus de lui, la petite fille se tenait droite, les toisant avec un sourire cruel peint sur ses lèvres.
« On ne va jamais la semer ! » soupira Milo en attrapant Aphrodite par les épaules et l'entraînant en arrière.
Ils reculèrent jusqu'à se retrouver dos à la porte.
« À trois, on ressort ! » annonça le Grec.
Pavillon Bishamonten, quatrième étage
« Vous avez entendu ? demanda Camus.
– Non... Quoi ? »
De Grandfort s'arrêta au niveau de Camus, qui scrutait l'obscurité avec inquiétude.
« Nous sommes suivis, j'en suis certain !
– Jeune homme, vous êtes trop nerveux ! Il n'y a personne ici, vous... »
Un grognement interrompit le Comte. Ce grondement, les deux hommes l'avaient déjà entendu plus tôt dans la soirée... Deux fentes jaunes apparurent dans l'obscurité du couloir, suivies d'une gueule entre-ouverte sur une mâchoire aux dents pointues et à la langue pendante. Enfin, le corps efflanqué à la fourrure gris sale se dessina complètement sous le clair de lune qui filtrait à travers la fenêtre.
« C'est une illusion. Le fantôme – ou quoi que ce soit d'autre – a dû capter cette image dans votre esprit, et n'a de cesse de l'utiliser contre vous. Ne craigniez rien Gabriel », déclara de Grandfort en s'interposant entre l'animal et Camus.
Le loup continua à s'approcher : arrivé à moins de deux mètres des deux hommes, il dévoila encore davantage ses canines. Le grondement devint plus sourd et plus présent. Ses oreilles étaient plaquées contre son crâne, en arrière. Camus, comprenant qu'il était prêt à attaquer, attrapa de Grandfort par un bras et le tira légèrement à lui.
« Reculez doucement. Ne vous retournez pas. Continuez à le fixer et à reculer sans faire de geste brusque... »
Cette fois-ci, de Grandfort ne trouva rien à objecter et se conforma aux instructions de Camus.
Pavillon Bishamonten, Grand Salon
Shura installa Angelo du mieux qu'il le put, dos au mur de la mezzanine. La tête du jeune homme pencha de côté, et ne s'immobilisa que lorsque son menton s'appuya sur son épaule droite.
« Il n'y a donc aucun espoir ! » soupira Shura en contemplant le visage inconscient, marqué par la douleur.
« Comment va-t-il ? » s'enquit Candelas en s'approchant doucement.
Shura lui lança un regard méchant, expression de la colère qui l'avait de nouveau saisi.
« Cela ne te regarde pas ! »
Candelas fit semblant d'ignorer cette réponse, dépourvue de la moindre courtoisie, et s'enhardit à poser la main sur l'épaule de Shura. Celui-ci le repoussa violemment et se leva, pour finalement se retrouver face au vieil homme.
« Ne me touche pas !
– Joaquin, je suis ton père. Je peux te toucher tout de même ! Cela fait si longtemps. »
Bien loin d'apaiser Shura, ces paroles eurent l'effet d'un détonateur sur le jeune Espagnol.
« Mon... père ? Mon père !!! Non, je dirais plutôt l'assassin de ma mère ! »
Candelas blêmit sous cette accusation.
« Mais que racontes-tu là ?
– Ce qui s'est passé ce soir-là… Ce soir où la maison a brûlé ! Ce soir où ma mère est morte… Tu as la mémoire courte.
– Mais Joaquin... Des rôdeurs se sont introduits dans la maison. Ils m'ont assommé, ont tué ta malheureuse mère.
– Tu mens ! cria Shura en secouant la tête.
– Lorsque je suis revenu à moi, la maison était en feu, et grâce à Dieu, tu t'étais enfui de cet enfer à temps ! » ajouta Candelas d'une voix rendue grave par l'émotion. Il essaya de toucher Shura, mais celui-ci l'écarta d'un geste brusque.
« Ce n'est pas ce dont je me souviens !
– Mais de quoi te souviens-tu donc ? Tu avais cinq ans, Joaquin. Tu as peut-être imaginé des choses... » rétorqua Candelas. Il tendit une fois de plus la main en direction de Shura, sans même chercher à l'effleurer cette fois. Ses yeux suppliaient un mouvement, un signe d'apaisement de la part de son fils enfin retrouvé.
Le salon de la maison de ses parents. Le feu brûlant dans la cheminée. Candelas agenouillé près du corps de sa femme, une bûche brûlante à la main…Les flammes léchant les vêtements, puis les cheveux, et la peau de sa mère.Shura, horrifié par ce souvenir recula, puis leva son poing, prêt à frapper Candelas, lequel, surpris par l'extrême violence de cette réaction, battit en retraite. Seul un nouveau gémissement alarmant d'Angelo le détourna de son intention de gifler le vieil homme.
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Candelas le regarda s'approcher du jeune Italien, et l'appeler doucement dans l'espoir de le ramener à la vie. L'amertume se lisait sur le visage du Maître de l'Escadron de Séville, qui accusait soudain la fatigue accumulée depuis le début des manifestations paranormales.
« Ainsi, après quelque vingt-cinq années d'espoir et d'attente, je dois considérer que j'ai définitivement perdu mon fils... »
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Shura sentit inexplicablement les larmes lui monter aux yeux, tandis qu'une angoisse toute nouvelle étreignait sa gorge. Il ne se retourna pas sur Candelas, ni ne fit écho à ses dernières paroles. Il laissa simplement la tristesse l'envahir.
Garage du Quartier Général
Aiolia avait suivi Aldébaran sans trop vraiment croire que la stratégie tordue qui avait germé dans l'esprit du Taureau fonctionnerait. Son regard se posa sur son 4x4, et il s'interrogea sur la façon dont l'engin pouvait être d'un quelconque recours contre ses monstres femelles de plus de deux mètres de haut et munis de six bras.
« Tu es certain que cela peut marcher ? » demanda-t-il à son compagnon, qui fouillait la remise la plus proche.
« On verra bien… De toute façon, on ne peut pas se tourner les pouces pendant que ces maudites créatures massacrent tout le monde », répondit Aldébaran en ressortant avec un gros paquet en toile dans les bras. Il s'arrêta devant Aiolia et ajouta : « Mon honneur d'ancien chevalier d'Or me l'interdit. »
Le Grec hocha la tête en signe d'approbation avant d'écarquiller les yeux en voyant le contenu du paquet. Aldébaran accrocha le crâne de buffle au pare-chocs de son Hummer, puis donna une tape affectueuse sur le haut du trophée cornu.
« On va leur montrer qu'il n'est jamais bon de provoquer un Taureau », assura-t-il puis il se retourna sur Aiolia avec un air déterminé. « Et maintenant… On fonce dans le tas ! »
Ce dernier soupira, encore moins convaincu qu'avant du sérieux de la tactique.
Cinq minutes plus tard, le Hummer et le 4x4 défonçaient la porte du garage dans un grondement de moteurs sur-vitaminés.
Pavillon Bishamonten, couloirs du deuxième étage
Saga s'appuya contre un mur avant de se laisser glisser au sol. Les larmes lui vinrent aux yeux, en même temps qu'un sentiment de honte le traversa : il avait fui et abandonné son frère derrière lui. Comment avait-il pu être un jour le craint et respecté chevalier des Gémeaux ? Et surtout, que diraient ses compagnons s'ils le voyaient détaler ainsi devant le danger ?
Il regarda en direction d'où il provenait : le couloir était sombre et il y raisonnait un bruit sinistre de raclement. D'aucuns auraient pu croire qu'il s'agissait du vent qui s'engouffrait au travers d'une fenêtre mal fermée. Mais Saga savait pertinemment que la gargouille s'était lancée à ses trousses depuis sa fuite du silo de la bibliothèque. Il considéra ses chances de retraite, réduites à l'autre bout du corridor, bordé de deux armures de samouraï, l'une tenant un sabre, l'autre une lourde hache. Lorsqu'il baissa les yeux, Saga se rendit compte que les ombres des deux objets de collection commençaient à s'animer.
« Ça suffit comme cela ! » murmura Saga entre ses dents, sentant une furie sans précédent s'emparer de lui. « Quitte à y passer, autant que cela soit en me battant ! »
Il se remit sur ses jambes lentement puis se saisit d'un long vase qui ornait le bas d'une fenêtre et l'envoya s'écraser contre l'une des armures. Celle-ci vola en éclat de pièces métalliques et de morceaux de poterie, en même temps que la lourde hache retomba à terre en émettant un son mat.
Saga la ramassa, comme fasciné par le brillant de la lame. Puis sentant quelque chose s'approcher de lui, il leva son arme et frappa de toutes ses forces en direction de l'hypothétique danger.
« Retournez donc en Enfer ! »
La hache décapita la deuxième armure, brisant net le sabre brandi au-dessus de sa tête.
Saga resta quelques minutes à contempler les restes éparpillés lorsqu'il entendit un souffle se rapprocher. Une respiration animale, lourde et saccadée.
« La gargouille… Parfait, elle tombe à point nommé. »
Il recula dans un des recoins les plus sombres du couloir, et ajusta sa prise sur le manche de la hache.
Pavillon Bishamonten, silo de la bibliothèque
Kanon et Ambre plongèrent ensemble sous une lourde table en bois. Cachette très provisoire, car deux crocs en verre vinrent se planter dans le tablier, à la verticale de leurs têtes, traversant les lames de cèdre comme du vulgaire papier. Tous deux bondirent de chaque côté puis, se remettant rapidement debout, poussèrent le meuble contre une étagère. Les livres tombèrent du rayonnage, ensevelissant provisoirement la créature dans un nuage de poussière.
Ambre allait lever les bras au ciel en signe de victoire lorsque Kanon la saisit par un poignet et l'entraîna avec lui dans les ténèbres du silo, ayant aperçu un deuxième griffon voler non loin du lustre en candélabres. Ils s'arrêtèrent contre une étagère pour surveiller qu'aucune menace n'était tapie au détour d'une allée.
« On ne va pas pouvoir tenir longtemps comme ça ! lâcha Kanon.
– Non, tu as raison, il va falloir utiliser une méthode un peu plus radicale », acquiesça Ambre, tout en fouillant dans les plis de sa longue robe noire. Elle en ressortit deux pistolets, sous les yeux éberlués de Kanon.
« Quoi, tu portais tes flingues sur toi ce soir !
– Pour ma sécurité, je ne dois jamais me séparer de mes armes. Je t'expliquerai plus tard », lui jeta Ambre tout en enlevant le cran de sécurité de son premier pistolet.
Kanon secoua la tête avec un air consterné.
« Tu es vraiment tordue comme fille ! Ce n'est pas avec Camus que tu devrais sortir, mais avec Angelo ! »
Ambre releva la tête brusquement et lui lança un regard meurtrier qui fit reculer Kanon. Il la connaissait, certes, mais pas assez pour être sûr qu'elle ne l'abattrait pas d'une balle dans la tête dans un mouvement de colère.
« Occupe-toi de tes problèmes avec Thétis, et fous-moi la paix avec les miens ! » rugit la jeune femme avant de lui tourner le dos et faire feu sur le griffon qui chargeait dans leur direction.
Pavillon Bishamonten, les caves
Toujours dos à la porte, Milo fit basculer d'un coup de pied la console qu'il avait fixée contre celle-ci et tourna le loquet. Il se laissa tomber en arrière, entraînant Aphrodite avec lui, puis repoussa la porte de toutes ces forces, alors que la gamine semblait voler jusqu'au bas des escaliers. La porte se referma sur son visage, à demi mangé par des yeux trop grands et noirs de fureur. Milo attrapa une barre de fer pendant du plafond défoncé et bloqua de nouveau la porte, qui gémit sous un coup de boutoir, mais tint bon.
Le cœur battant à cent à l'heure, le Grec recula en fixant intensément le battant en métal, prêt à voir ressurgir le fantôme comme un diable de sa boite. Une main sur son épaule le fit tressaillir.
« Milo, retourne-toi... Regarde : elle est là… » murmura Aphrodite d'une voix angoissée.
Il se retourna lentement, et aperçut ce qu'il n'aurait pas voulu voir : au fond du couloir éventré, parsemé de milles débris de béton, de bois, d'ampoules cassées, se tenait leur fantomatique poursuivante. Le même nuage pourpre qui avait précédemment dévasté les lieux se reformait autour d'elle.
Milo ramassa la barre de métal qui barrait inutilement la porte.
« Alors comme ça, tu veux que nous passions aux choses sérieuses ? Très bien, amène-toi ! » lança-t-il sur le ton de la plus pure provocation.
Toit du Pavillon Komokuten
Thétis se pencha légèrement en avant, couvrant avec soulagement la scène du regard.
« Continue, Sorrento, ne faiblit pas. Elles sont toutes immobiles, complètement sous le charme de ta flûte enchantée.
L'intéressé ne répondit pas : comme à son habitude, ses yeux étaient fermés pour lui permettre de mieux se plonger dans sa musique. Mais la seconde d'inattention de Thétis s'avéra fatale aux deux anciens Marinas. Surgie de nulle part, une femme aux longs cheveux noirs et au corps couvert d'écailles émergea de la mer de tuiles, ses griffes acérées plongeant sur le musicien pour l'entailler à la gorge.
« Sorrento, attention ! »
Agile comme un chat, le jeune homme s'écarta juste à temps au prix d'une légère égratignure à la joue.
« Lilith, je suppose ? murmura-t-il, portant sa flûte à ses lèvres. Je me doutais que tu interviendrais.
– Impressionnant, charmeur de serpents, ricana la démone. Mais néanmoins insuffisant pour m'arrêter.
–C'est bien ce que nous allons voir ! »
De nouveau, la mélodie envoûtante retentit dans la nuit, faisant taire les sifflements de l'armée maléfique. Mais Lilith ne sembla pas s'en formaliser davantage et se contenta de hausser les épaules. Un feu bleuâtre s'éleva de ses mains, puis fonça sur Sorrento. Celui-ci rouvrit les yeux et tenta de s'écarter, mais il fut moins chanceux cette fois-ci. Frappé à la poitrine, il poussa un hurlement avant de retomber en arrière, sa tête heurtant violemment la surface du toit. Le feu se répandit sur lui, sans toutefois le brûler, puis s'évapora comme par magie.
« Qu'est-ce que tu lui a fait ? » s'écria Thétis, horrifiée.
Lilith se retourna sur elle avec un sourire narquois qui tourna au plus pur démoniaque alors qu'elle levait l'une de ses mains incandescentes.
« Je me suis assurée qu'il se tiendrait tranquille jusqu'à ce que je revienne l'achever à ma façon, minauda-t-elle. Tout comme toi… »
Pavillon Komokuten
La musique de la flûte s'était tue, entraînant immédiatement la sortie de leurs torpeurs des Mariliths. Shina et Marine quant à elles, se battaient bec et ongles avec les envoyées de Lilith qui, malgré leur surnombre, ne progressaient plus.
« Il faudrait tout de même que nous trouvions un moyen de les repousser : on ne va pas tenir des jours et des jours, fit remarquer Shina.
– Parti comme c'est parti, il y a des chances pour qu'on en ait pour des heures ! » lui répondit Marine.
Elle se baissa soudain, évitant les griffes meurtrières de l'une de ses adversaires avant de bondit sur elle, l'attrapant à la gorge. Puis elle frappa la Marilith, renversée à terre, lui écrasant le visage sous son poing.
« Bien jouer… » remarqua Shina. « On dirait que tu leur as fait peur. »
En effet, certaines démones reculèrent, observant en sifflant les ravages faits par le chevalier de l'Aigle.
« Ne nous réjouissons pas trop vite. À mon avis, elles ne vont pas lâcher l'affaire aussi vite.
– Tu as sans doute raison. »
Shina acquiesça, restant concentrée sur les répugnantes créatures.
Pavillon Benten
Son sursis avait été de courte durée : les Mariliths s'étaient remises à siffler et à le courser aussitôt que la mélodie de Sorrento s'était arrêtée. Qu'était-il arrivé à l'ancien général des mers ? Avait-il été vaincu ? Shion repoussa cependant ses inquiétudes pour se concentrer sur sa situation actuelle : l'une des affreuses femmes des enfers le talonnait de plus en plus prêt, et il suffisait simplement qu'il chute pour se faire prendre. Il accéléra sa course, apercevant la porte de la pièce qu'il cherchait depuis longues minutes. Il la poussa sans hésiter, débarquant en trombe dans l'immense cuisine du pavillon, qui avait été abandonnée en hâte par les cuisiniers embauchés pour l'occasion de la soirée.
« Parfait, mesdames : vous aimez la chaleur des Enfers. Je vais vous apporter l'Enfer sur terre. »
Il courut jusqu'aux cuisinières, tournant les boutons pour allumer le gaz, tout en se gardant bien de déclencher la combustion. Il avait à peine atteint l'autre bout de la pièce que sa poursuivante débarqua dans la cuisine, bousculant plans de travail, saucières et casseroles dans un vacarme assourdissant.
« On va voir si je suis doué en cuisine ! » haleta-t-il en sortant le briquet qu'il avait confisqué la veille à Angelo, trouvant que celui-ci fumait trop.
Il ouvrit la porte derrière lui, avant d'actionner le mécanisme. Une flamme grésilla, alertant Shion sur le danger qu'il courait en s'amusant à ce jeu dangereux. Il jeta le briquet en direction des cuisinières et ferma la porte. Celle-ci n'eut pas le temps de claquer qu'elle décolla de ses gongs, envoyant Shion voler au loin dans une gerbe de fumée. Le Tibétain glissa sur le sol sur plusieurs mètres, protégeant sa tête du mieux qu'il pouvait. Il resta à terre plusieurs minutes, suffoquant et toussant avant de réussir à se remettre en position assise. Dans le brasier incandescent, une énorme forme se tortillait en poussant des cris stridents, puis finit par s'écrouler dans les décombres.
Shion se laissa de nouveau choir sur le carrelage, épuisé.
« J'espère que Dohko aura un peu moins de problèmes. »
Pavillon Bishamonten, couloirs du quatrième étage
« Attention ! »
Camus précipita De Grandfort à terre et sentit les dents du fauve claquer à quelques centimètres au-dessus de sa tête. Il se releva presque aussitôt, devinant dans l'obscurité les mouvements du loup qui se réceptionnait souplement sur ses pattes, bondissait en avant puis de côté pour se retrouver prêt à les attaquer de nouveau. Camus aperçut une chaise en bois cachée dans l'ombre d'une commode. Une de ces bonnes vieilles chaises avec de larges lattes en guise de pieds. Une idée, ou plutôt un souvenir lui traversèrent l'esprit comme un éclair.
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Février 1975, Sibérie Orientale.
Le petit Camus frappa de toutes ses forces le loup alors que celui-ci bondissait sur lui. La bûche heurta le carnivore en pleine tête. Les os se brisèrent avec un bruit sourd et le corps de l'animal, emporté dans son élan, bascula sur l'enfant. Camus lâcha le bout de bois et tomba en arrière, le corps efflanqué le recouvrant presque entièrement. Il retint sa respiration, contemplant l'un des iris jaunes qui lui jetèrent un dernier regard hargneux, avant de se ternir et de s'éteindre, tout comme le grondement dans la gorge musculeuse.
Un liquide chaud coula dans son cou : il comprit que le loup était mort, et lui était en vie.
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Camus attrapa la chaise par le dossier et l'envoya se fracasser contre le mur. Celle-ci se brisa en divers fragments dans un bruit sec. Il agrippa l'un des pieds et, pivotant sur ces talons, frappa de toutes ses forces avec cette arme improvisée le canis lupus qui sautait sur lui.
La latte de bois cueillit le loup en pleine gueule. Celui-ci poussa un couinement qui ressemblait plus à un hurlement et roula mollement à terre. Camus recula tout en fixant l'animal terrassé, puis s'agenouilla en tâtant d'une main le corps inerte du Comte, brandissant de l'autre son arme de fortune. En face de lui, le canidé ne bougeait plus.
« Comte de Grandfort ! Philippe ! »
Le sexagénaire émit un gémissement. Un bras bougea, puis un autre. Il parvint à se remettre à genoux, et porta sa main à son front d'où un filet de sang s'écoulait.
« Vous êtes blessé ? » demanda Camus d'une voix involontairement inquiète.
De Grandfort observa le liquide écarlate qui souillait ses doigts, incrédule.
« Non... Non, je ne pense pas », murmura-t-il, avant de relever la tête. « Et le loup ?
– Maîtrisé... Enfin, pour l'instant. »
Camus glissa un œil sur le corps de l'animal et crut distinguer un frémissement parcourir sa gueule et ses pattes.
Pavillon Bishamonten, Grand Salon
Angelo gémit faiblement avant de rouvrir les yeux. Son regard rencontra le visage de Shura, et il comprit que celui-ci l'épaulait pour qu'il tienne debout.
« Shura… » murmura-t-il.
Le jeune Espagnol sursauta, visiblement inquiet. Il appuya Angelo contre le mur, et le soutint de ses deux bras. L'Italien dodelina de la tête, mais resta droit sur ses jambes.
« Angelo, est-ce que ça va?
– Je me suis déjà senti mieux...
– Que s'est-il passé ? Nous avons tous craint que tu ne sois mort ! »
Angelo esquissa un faible sourire.
« Je l'étais... »
Shura ne saisit le sens de cette phrase quelque peu énigmatique et le toisa d'un regard interrogateur.
« Et bien en tout cas, tu vas me faire le plaisir d'arrêter de vouloir jouer au héros ! »
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« Il est revenu à lui ? »
Candelas s'approcha presque timidement des deux hommes. Il avait l'air fatigué, et avait aussi mauvaise mine qu'Angelo. Shura n'osa pas le rabrouer cette fois-ci.
« Oui, il va mieux. Où en sommes-nous ? » demanda-t-il d'une voix quelque peu voilée.
Candelas soupira :
« C'est un vrai aquarium ! »
Shura s'approcha de la balustrade de la mezzanine, suivi d'Angelo, chancelant, qui s'appuyait contre lui.
La scène qui s'offrit à leurs yeux les laissa sans voix : l'eau était montée à un niveau de plus d'un mètre, engloutissant les trois lourds canapés en cuir et l'énorme table en verre. Les étagères en marbre gris émergeaient encore près des murs et quelques coussins flottaient çà et là, au milieu des chaises capitonnées et de quelques autres meubles en bois.
« Mais que s'est-il passé pendant que j'étais inconscient ? » souffla Angelo, médusé.
Pavillon Bishamonten, silo de la bibliothèque
Une partie de la tête du griffon vola en éclat. Furieux, celui-ci allongea une patte et balaya l'une des tables qui avaient jusque-là échappé au massacre. Ambre s'écarta d'un bond et, ne prêtant pas attention au meuble qui s'écrasait avec fracas contre le mur, visa de nouveau la créature. Elle appuya sur la détente, laissant son pistolet cracher ses projectiles d'acier. Une des ailes de pierre s'effondra à son tour.
« Je me demande si Kanon va pouvoir s'en sortir avec sa pauvre hallebarde... »
Un bruit de verre brisé lui fit comprendre que, oui, Kanon avait trouvé moyen de se débarrasser du chevalier qui errait dans le silo. Ambre se sentit soulagée et appuya de nouveau sur la gâchette, dans l'espoir de couper en deux son adversaire de pierre. Un cliquetis la prévint que le chargeur était vide. Un bruit que le griffon avait dû interpréter comme le signal de la contre-attaque. Il poussa un hurlement qui fit trembler le peu de mobilier et de bureau encore debout.
Ambre prit une expression complètement illuminée.
« Oui, c'est ça ! Rira bien qui rira le dernier ! »
Elle porta sa main gauche dans son dos, dégagea son deuxième pistolet de sa ceinture, désarma le cran d'arrêt et pointa son arme sur la créature. Celle-ci reconnut l'objet et recula.
« T'es mal parti ! C'est moi qui te le dis... T'aurais jamais dû sortir de Notre-Dame ! »
Ambre appuya sur la gâchette, laissant l'arme s'exprimer de nouveau bruyamment. Son autre main avait rangé le pistolet devenu inutile, et fouillait frénétiquement dans les plis de sa robe à la recherche de son chargeur, attaché à l'une de ses cuisses.
Pavillon Bishamonten, couloirs du premier étage
Eleny esquiva un coup de griffe au dernier moment en se jetant sur le côté. Le loup-garou, furieux, balaya du revers de la main l'étagère qui se trouvait entre lui et sa proie, pour l'empêcher de s'échapper. Le meuble s'écroula instantanément, sans pour autant distraire Eleny de sa fuite. La créature se tendit sur ses jambes, prête à bondir, lorsqu'un objet le heurta dans le dos. Il se retourna en hurlant, et se retrouva face à James, qui tenait les débris de la chaise qu'il venait de briser contre les flancs du monstre.
« C'est ça, viens par là... » cria James, rejetant furieusement les restes de bois devant leur agresseur.
Ce geste sembla mener le loup-garou au comble de l'agacement. Il poussa un nouveau hurlement et bondit sur le Grand Maître.
« James ! » appela Eleny, qui observait la scène avec frayeur.
Elle hésita quelques secondes à voler au secours de son compagnon, puis s'enfuit dans le couloir, s'engouffrant dans une petite pièce à la porte coulissante restée entre ouverte.
Pavillon Bishamonten, Grand Salon
L'eau léchait désormais l'avant-dernière marche qui menait à la mezzanine, scintillant d'un éclat bleuté qui aurait pu paraître enchanteur, mais qui pour les trois réfugiés était sinistre, leur renvoyant le reflet d'une issue qui s'annonçait fatale.
« Le démon va nous noyer ! » murmura Candelas, en s'affaissant sur ses genoux, contre la vitre donnant sur le couloir.
Il lâcha dans un soupir le reste d'une chaise qui s'était brisée contre le mur de verre. Shura et Angelo ne lui prêtèrent pas un regard, ne pouvant détacher leurs yeux de cette fascinante étendue liquide.
« Non, ce n'est pas un démon qui est la cause de tout cela ! corrigea Angelo. Mais une démone. »
Shura et Candelas sursautèrent devant cette affirmation :
« Quoi ? Mais comment le savez-vous ? balbutia Candelas.
– Alors que la soi-disant petite m'avait possédé, j'ai ressenti son immense pouvoir, capable d'annihiler toute la volonté qui m'animait. J'ai bien cru que mon âme allait être déchirée, et que ses restes allaient être jetés dans le Puits des âmes... »
Les paroles d'Angelo s'étranglèrent dans sa gorge, et il réprima un sanglot étouffé. Shura s'approcha doucement de lui, et posa une main sur son épaule en signe de réconfort.
« Tu ne crains rien maintenant ! »
Mais Angelo secoua la tête :
« Tu ne comprends donc pas... Cette entité qui m'a possédé, c'est Lilith, la maîtresse de Lucifer. Elle est venue se venger de nous ! »
Pavillon Bishamonten, couloirs du quatrième étage
Le loup se remit lentement sur ses jambes, puis relevant ses deux lunes jaunes furieuses sur ses deux adversaires, bondit en poussant un hurlement sinistre. Camus pressa De Grandfort contre le mur, et frappa de nouveau le canidé. La latte de bois s'écrasa contre le torse de l'animal, déviant un peu sa course, mais le Français ne put éviter une patte de lui déchirer l'épaule. Il cria de douleur et tomba à genoux, portant sa main à sa blessure.
En face de lui, le loup recula doucement dans les ténèbres du couloir. Camus plissa les yeux et tenta de suivre ses mouvements dans la pénombre. Il eut soudain l'impression que la silhouette s'allongeait, gagnant de la hauteur, jusqu'à prendre forme humaine.
« Que se passe-t-il encore ? murmura De Grandfort.
– Je n'en sais rien », répondit Camus de façon tout aussi inaudible. Il fit tous ses efforts pour surmonter la douleur qui tiraillait son épaule, et se remit debout.
« Tu as mal, mon fils... Qui a bien pu porter la main sur toi ? » murmura une voix qui fit tressaillir Camus, mais aussi de Grandfort.
Leurs regards se croisèrent, s'interrogeant mutuellement.
Pavillon Bishamonten, les caves
Aphrodite ramassa lui aussi une barre en fer qui traînait là. Il se demanda à quoi cela allait servir : le fantôme ou le démon n'avait pas d'enveloppe corporelle, on ne pouvait pas le frapper. Le projectile le traverserait sans lui causer de dommages. Et à voir les tourbillons qui entouraient l'apparition, Milo et lui se feraient sans doute balayer avant d'atteindre leur cible.
Ils étaient condamnés, c'était certain...
« Dommage », songea Aphrodite. C'est vrai, il commençait à s'accepter tel qu'il était devenu. « Encore un peu de temps, et tout serait bien allé... »
Son regard glissa sur Milo, puis sur un petit couloir à sa droite, étroit comme l'entrée d'un placard. Un passage qui menait à une cave, certainement. L'idée de fuir dans cette direction le traversa, brièvement et sournoisement : il pourrait sauter de côté, courir vers un asile inconnu, tandis que le démon s'attaquerait à Milo.
« Milo... »
Son regard se posa de nouveau sur son compagnon d'infortune qui n'avait cessé de lui sauver la vie depuis que le fantôme s'en était pris à eux. La honte lui serra la gorge, et il se dégoûta d'avoir pensé à l'abandonner et à fuir. Il se jura une chose : plus jamais il ne serait lâche. Il avait fermé les yeux sur l'imposture de Saga lorsqu'il était le chevalier des Poissons, pour préserver son rang et ses privilèges. Durant la bataille contre Hadès, il avait fui devant Rhadamanthe en suppliant de le laisser en vie,. Et maintenant, il avait encore songé à trahir et à s'enfuir. Une pensée pour Garn acheva de le convaincre que le crétin qu'il était partait une nouvelle fois sur une mauvaise voie, et qu'il était temps de changer d'aiguillage.
Aphrodite se redressa, et serra fermement la barre de fer dans sa main. Puis il l'éleva au-dessus de sa tête, à la surprise de Milo.
« Reste donc en arrière ! Tu n'es pas en état de faire quoi que ce soit !
– Milo ! Il y a un passage, là, à droite, qui mène je ne sais pas où... Mais c'est une idée de retraite.
– Qui te dit qu'on a besoin d'une retraite ?
– Les méchants tourbillons rouges, là bas, à moins de dix mètres... L'air taré de la gamine, ou du démon... L'état défoncé du couloir. »
Milo soupira à l'écoute du résumé de la situation.
« Là, c'est mon moral que tu es en train de défoncer...
– Alors... ?
– On va songer au couloir... »
Aphrodite sourit. Il jeta un regard à Milo, et vit que lui aussi souriait, comme il l'avait toujours fait face à l'adversité. Les deux hommes avancèrent d'un pas décidé vers le nuage fantomatique, surveillant du coin de l'œil leur échappatoire.
Pavillon Bishamonten, bureau de James
Lilith apparut au milieu de la pièce dévastée, promenant un regard satisfait sur les débris de chaises et les tables éventrées qui gisaient çà et là.
« Ça, c'est ce que je qualifierais un parfait champ de bataille », minauda-t-elle en prenant place dans le fauteuil en cuir qui se dressait, esseulé, dans ce capharnaüm.
Elle posa avec nonchalance les pieds sur l'un des rebords renversés du bureau coupé en deux et s'amusa à se balancer de droite à gauche. Tout se passait selon ses plans et d'ici l'aube, il n'y aurait plus une âme qui vive dans ce quartier général, seulement des cadavres mutilés. Ah, par Lucifer, qu'elle aimait ce genre de décors !
« Ne penses-tu pas que tu t'avances un peu, maraude ? »
Lilith fronça les sourcils avant de reconnaître la voix, ce qui la fit éclater d'un rire amusé.
« Mais qui va là ? Ne serait-ce point cet esprit frappeur de Salem ? Alors, pauvre minable fantôme, il était bien le séjour dans la statue ? »
L'intéressée se matérialisa devant elle, affichant un regard furieux.
« Je vais t'envoyer ad patres, espèce de catin. Lentement, péniblement ! menaça Salem.
– Bon courage, idiote, parce que je suis persona non grata là-bas. Il va falloir négocier avec Pierrot…
– Je connais un autre endroit où tu auras certainement un droit d'entrée gratuit, garce.
– Par Satan, j'ai trop peur… pauvre folle !
– Mesdames, un peu de tenu, voyons ! »
Salem et Lilith se tournèrent de concert vers la haute silhouette de Sylvenius qui venait d'émerger d'un coin sombre de la pièce.
« Je me fous de la tenue ou de la retenue, rétorqua Salem. Réglons son compte à la pouffiasse de Lucifer !
– Oui, cela, c'est prévu… Mais cela n'empêche pas de rester polie ! »
Salem leva ses yeux translucides au ciel tandis que Lilith éclata d'un rire sonore.
« Laissez-moi deviner : vous n'êtes pas venus ici pour m'insulter ou discuter avec moi… Vous voulez me tuer, c'est cela ? demanda-t-elle.
– Précisément, répondit Sylvenius.
– Cela va être difficile… Techniquement, je suis déjà morte…
– Merveilleuse coïncidence : nous aussi ! » railla Salem.
Lilith s'interrompit, observant avec plus d'attention ses deux visiteurs : ceux-là n'étaient pas comme les autres que ses Mariliths pourchassaient aux quatre coins du Quartier Général. Ceux-là étaient d'essence démoniaque, tout comme elle, et ils avaient des pouvoirs qu'elle avait peut-être sous-estimés. Mieux valait être prudente…
O
Salem poussa un cri d'indignation lorsque Lilith disparut en un éclair, comme évaporé dans les airs.
« Satisfait de vous, vieux fou ? grinça-t-elle en jetant un regard furieux à Sylvenius.
Celui-ci ne parut pas s'en inquiéter davantage.
« Du calme, ma chère… Lilith n'est pas loin.
– Je sais, mais la prochaine fois, on va faire à ma manière ! » ronfla l'esprit vengeur en abattant une main devant elle comme pour couper une tête.
« Et quelle est votre manière ?
– Je vous propose un pacte, sorcier », répondit Salem en baissant la voix. « Je connais un endroit d'où elle ne peut pas revenir. J'ai la technique pour l'y expédier, mais les pouvoirs me manquent… par contre, vous, Sylvenius, vous les avez. »
Les yeux du sorcier se plissèrent de malice et d'intérêt.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 29 mai 2004, 20 h 05 (May 29, 6:05 PM GMT +2 :00)
Temple d'Élision
Rune se sentait mieux : en était pour preuve qu'il était capable de se lever et même de marcher sans trop chanceler. Perséphone avait tenu parole quelque deux heures auparavant en leur rendant une partie de leur pouvoir. Le Balrog aurait certainement peiné à lancer une Réincarnation, mais en possession de son fouet, il était certain que Bàlint n'aurait eu aucune chance contre lui.
« Enfin, presque aucune chance… », songea-t-il en s'adossant au mur du bassin.
L'eau ruisselait dans son dos et sur son torse, si rafraîchissante après tous ces jours et ces nuits de fièvre. Il bascula la tête en arrière sous le jet, savourant chaque goutte qui courrait dans sa chevelure, caressait son visage et s'égarait dans son cou. Il resta là, les yeux fermés, son corps se détendant lentement dans le bain parfumé jusqu'à ce qu'il reprenne pied avec la réalité, légèrement honteux de profiter de l'instant présent alors que les cinq autres Spectres étaient impliqués dans une mission punitive.
« Si seulement j'avais pu les accompagner », soupira-t-il avant de se redresser. Il se rattrapa in extremis au rebord du bassin lorsque l'équilibre lui manqua. « Mais le Seigneur Minos a raison : je ne suis pas en état de les assister. »
xxx
Rune cligna des yeux, encore surpris de s'être réveillé sans se tordre de douleur, et chercha à se redresser sur ses oreillers.
« Doucement… Inutile de t'agiter, tu as tout le temps maintenant », lui enjoignit Minos en l'obligeant à se recoucher.
« Que s'est-il passé ? Comment se fait-il que je me sois réveillé ?
– À ton avis, je te laisse deviner. » Minos sourit de cet air diabolique que son subordonné ne lui avait pas vu depuis leur résurrection. « Tu ne ressens rien de spécial ? »
Rune lui jeta un regard interrogateur puis se concentra, cherchant ce qui avait changé en lui justifiant sa rémission. Il comprit tout de suite en sentant cette chaleur si particulière parcourir ses veines, et son aura de ténèbres l'envelopper de nouveau. Il leva les yeux vers le Seigneur Minos, analysant celui-ci avant de laisser un discret sourire sculpter ses lèvres.
« Nos pouvoirs…Notre cosmos… Il est revenu !
– Exactement. Notre Déesse a tenu parole, et nous a rétablis dans nos droits. Nous n'avons pas encore récupéré nos surplis, mais je pense que cela ne sera pas long. » Minos s'assit sur le bord du lit et posa une main sur l'épaule de Rune. « En tout cas, cela nous suffira pour punir Bàlint comme il se doit pour son manque de respect envers Perséphone et sa honteuse agression envers toi. »
Au nom de son bourreau, Rune tenta de se relever légèrement, mais Minos le tint cloué fermement contre le matelas.
« Laissez-moi vous accompagner », supplia-t-il.
« Non. Si tu es hors de danger, tu n'es pas encore assez solide pour utiliser tes pouvoirs. Tu vas rester ici.
– Mais…
– Silence, Rune. Ne discute pas ! » gronda Minos en se penchant sur lui. « Si cela peut te consoler, je vais te révéler ce que nous allons faire à ce vampire », continua-t-il en baissant la voix. « Perséphone réclame que son âme lui soit rendue puis qu'il soit brûlé et enterré vivant. N'est-ce pas un beau programme, hum ? »
Rune ne sut que répondre, surtout lorsque le petit sourire pervers de Minos s'agrandit. Il était familier avec cette expression, mais quelque part, il s'était habitué à voir son maître plus modéré.
« Tu n'as pas à t'inquiéter : à nous cinq, nous serons bien assez pour le réduire à silence », ajouta le Griffon en donnant une tape affectueuse sur le bout du nez de son Procureur. « Tu vas donc rester là. Je ne veux pas te voir sortir de cet appartement, compris ? »
Rune hocha la tête, comprenant qu'il était inutile de protester. Satisfait, Minos quitta la pièce.
xxx
Rune sentit le froid le gagner et décida de sortir de ce bain de jouvence. L'un des miroirs lui renvoya l'image d'un jeune homme un peu trop mince et à la pâleur inquiétante. Ces deux jours d'agonie l'avaient mis à genoux. Il s'empressa de se rendre dans la buanderie et de passer un pantalon noir et l'une de ses longues vestes qu'il affectionnait, lui rappelant la soutane de Juge qu'il portait aux enfers. Cette fois-ci, il fut un peu plus satisfait de son reflet, un lissage de sa longue chevelure achevant de lui redonner un peu de prestance.
Puis il s'assit, et prit le parti d'attendre le retour des autres Spectres. Ses pensées le ramenèrent immédiatement vers le châtiment que Bàlint allait se voir infliger. Il ferma les yeux, s'imaginant déchiqueter de son fouet le vampire. Quel dommage qu'il ne puisse s'occuper lui-même du buveur de sang et lui faire regretter chaque minute de souffrance qu'il avait dû traverser. Mais le Seigneur Minos ne laisserait certainement aucune chance au démon. Et puis Rune avait un lot de consolation en vue : une autre vengeance à accomplir une fois ses forces complètement revenues. Plus précisément : un ancien chevalier des Gémeaux à démembrer en souvenir de la façon dont celui-ci l'avait abattu. Si Bàlint lui échappait, il n'en serait pas de même de Kanon. Celui-là, il trouverait moyen de le traquer et se délecterait de ses cris et de ses supplications.
« Je vais te montrer ce qu'est un châtiment divin, Kanon, et te faire ravaler tes insultes sur mes compétences de Juge », murmura-t-il, le regard brillant.
Pourtant, quelque chose le chiffonnait : une sorte d'angoisse montait lentement en lui, nouant ses doigts invisibles autour de sa gorge. Il finit par comprendre ce qui lui arrivait : le silence le dérangeait, voir même le stressait. Il se mit à se tordre nerveusement les mains, mal à l'aise de cet état de fait, jusqu'à ce qu'un léger bruit feutré le fasse se retourner. Il se leva d'un bond, et ne dut d'éviter la chute que grâce à l'individu masqué qui le rattrapa par le bras.
« Du calme Rune, je ne suis pas un ennemi.
– Mais qui êtes-vous ? Comment connaissez-vous mon nom ? » balbutia le Balrog. Il eut un sentiment de honte en constatant ô combien il perdait ses moyens. « Et pourquoi portez-vous un masque ?
– Tu es bien curieux… Je m'appelle Darius, et c'est moi qui t'ai trouvé agonisant après que Bàlint t'ait agressé, et qui t'ai ramené ici », répondit le cavalier. « Quant à la dernière question, désolée, mais je n'ai pas l'intention de te répondre », poursuivit-il avant de promener son regard d'acier sur la pièce. « Où sont tes compagnons ? »
Le Balrog se mordit les lèvres : il ne savait pas s'il devait répondre ou non. Ce Darius prétendait l'avoir sauvé de l'agonie, mais disait-il vraiment la vérité ? Il sursauta légèrement lorsque ce dernier se rapprocha de lui, un peu trop au goût de Rune.
« Une aura de Spectre ? Je voix… Perséphone vous a rendu vos pouvoirs, n'est-ce pas ? Je suppose que tes compagnons sont avec elle, pour infliger sa punition divine à Bàlint.
– Comment savez-vous cela ? » s'inquiéta le Spectre, craignant que Darius ne soit doué de dons de télépathe.
« C'est exactement cela, je suis télépathe, acquiesça Darius, répondant à la pensée de Rune. Je comprends maintenant pourquoi Perséphone n'était pas dans ses appartements. Mais cela n'explique pas ce que j'y ai vu.
– Qu'est-ce que vous y avez vu ?
– Et bien, je m'étais faufilé dans la chambre de sa divinité pour découvrir d'où venait l'agitation qui régnait dans ce temple, mais Perséphone n'était pas là. En revanche…
xxx
Darius s'approcha à pas feutrés de l'alcôve où la psyché de Perséphone reposait, attiré par la lumière incandescente que celle-ci laissait échapper. La prudence étant pour lui une seconde nature, il préféra l'observer de derrière un pilier. Sous son masque, la stupeur se peignit lorsqu'il aperçut la scène apocalyptique qui se jouait de l'autre côté du miroir. Un sol brun et rocailleux crachait flammes et fumerolles dans un ciel obscurci par les cendres. Au milieu de ce chaos, d'horribles bestioles décharnées aux crânes ouverts juste au-dessus des orbites grouillaient dans une boue brûlante. Puis la vision cessa et le miroir reprit son aspect normal.
xxx
« Je n'avais jamais vu cela, confessa Darius. Pourtant, j'ai vu beaucoup de choses étranges et effrayantes dans ma vie. »
Rune se sentit trembler des pieds à la tête : cette vision, il l'avait déjà vu, non aux Enfers d'Hadès – bien que l'endroit ressemblât un peu à la Mare de Sang – mais à travers les souvenirs d'Alvar, durant son délire.
« Fascinant… »
Le Balrog tourna un regard hagard vers Darius. Il comprit que celui-ci avait vu la scène en lisant dans ses pensées.
« J'ai un mauvais pressentiment, murmura Rune. Je dois les prévenir… Mes compagnons, ils courent peut-être un danger. »
Darius le rattrapa au moment où le chancelant Balrog fit mine de se diriger vers la porte principale des appartements.
« Non, attends. Reste ici… Cela ne sert à rien que tu ailles retrouver tes compagnons dans ton état », la morigéna Darius. Rune tenta de faire bonne figure en le foudroyant du regard, sans être convaincant. « Perséphone a ordonné l'exécution de Bàlint, et je pense que cela s'arrêtera là aujourd'hui. Mais il est clair qu'il se passe quelque chose d'étrange du côté de la déesse. Nous avons tout le temps de les mettre en garde et de découvrir de quoi il s'agit lorsqu'ils seront de retour.
– Et si vous vous trompiez ?
– Écoute, j'ai une affaire urgente à régler. Je reviens tout de suite et nous aviserons alors. En attendant, assieds-toi ! » ordonna l'homme masqué avant d'ajouter d'une voix paternaliste. « Tu ne veux pas faire une rechute pour donner encore plus de soucis au Seigneur Minos, non ? »
Contrit, Rune baissa la tête et s'assit sur le triclinium. Lorsqu'il leva les yeux, Darius n'était plus là.
O
Darius quitta Rune avec l'inquiétude chevillée au corps. Il n'avait pas du tout aimé ce qu'il avait lu dans l'esprit du Balrog – aussi bien ses envies de meurtres que ses visions apocalyptiques – ni la scène dans la psyché de Perséphone. Quelque chose de grave était en train de se produire dans ce temple, et qui n'avait rien à voir avec Bàlint. Mais en attendant de le découvrir et peut-être de s'allier aux Spectres pour y pallier, il devait mettre à l'abri le prisonnier du seigneur vampire : Aiolos.
À suivre dans Chronique IX : Catharsis (2/2)
