Comment Dain avait-il réussi à arriver à Erebor si rapidement avec cinq cent de ses soldats, Gloin l'ignorait. Trois jours après son départ de la Montagne solitaire et alors qu'ils allaient bon train et bénéficiaient des ressources, les Monts de Fer n'étaient encore que de hauts pics lointains à moitié cachés par le brouillard.
Assis sur la carriole de tête depuis douze heures, le nain en avait l'arrière-train tout ankylosé. Il grommela des malédictions en langue khuzdul qui ne visaient personne en particulier. Sous le banc du conducteur, il avait dissimulé les deux coffres que Thorin lui avait remis, tous remplis de pierres précieuses. Elles étaient moins lourdes et avaient plus de valeur que l'argent.
Des cinq cent nains des Monts de Fer, il en restait quatre cent dont une partie conséquente étaient allongés dans des chariots. La colonne s'étirait et bon nombre de soldats marchaient à la suite des chariots.
Dain, monté sur son cochon de combat, revint vers la tête de la troupe. Sous son lourd casque en fer, il fronçait les sourcils et affichait une mine peu amène et renfrognée comme rarement Gloin en avait vu une.
« Les orques nous suivent toujours ! pesta-t-il de sa voix gutturale.
— Ils ne sont pas assez pour espérer nous vaincre, jugea Gloin en se dressant de toute sa hauteur sur le chariot.
— Non mais le message est clair ! J'espère que Thorin sait ce qu'il fait. Il est seul et Azog joue avec nous comme avec les pièces d'un jeu d'échec ! »
En dépit de son impétuosité, le roi des Monts de Fer était réputé pour sa sagesse et son pessimisme. Ils continuèrent sans échanger davantage de paroles, l'esprit préoccupé.
Les nains n'étaient pas seuls à se retrouver démunis ou inquiets. Dans la lande désolée, les fuyards étaient parvenus à trouver un relatif abri derrière de hautes pierres blanches. Les chevaux, entravés pour la nuit, cherchaient sur le sol sec et gelé quelques herbes à grignoter.
Contrairement aux jours précédents, Thranduil ne participa pas à l'établissement du campement. Il s'assit, le dos contre l'une des pierres, ses longues jambes étendues devant lui, un bras replié sur son ventre. Tilda, Sigrid et Bain le rejoignirent, ayant pris l'habitude que l'elfe leur donne les tâches à faire tandis que Feren posait des pièges et tentait d'attraper du gibier. C'était Thranduil qui décidait de faire du feu ou non, d'installer un véritable camp ou seulement de s'emmitoufler dans les couvertures quelques heures.
Hilda Bianca l'observa quelques secondes. Bien que discrète dans leur groupe, rien ne lui échappait. Ses yeux scrutèrent le visage pâle de l'elfe.
« Allez chercher des branches pour le feu, décida Hilda. Bain, va voir si Feren t'entrainera ce soir ou s'il a quelque chose d'autre pour toi. »
Thranduil ne s'y opposa pas. Il avait bien observé les alentours sans percevoir de danger immédiat.
Hilda s'assit en tailleur à côté de lui, d'abord en silence comme si elle hésitait à rompre la quiétude de cette soirée, avant de finalement poser une main sur l'épaule de l'elfe.
« Combien de temps vous reste-il ? demanda-t-elle à voix basse pour que personne d'autre ne l'entende. Et ne faites pas semblant de ne pas savoir ce que je veux dire ! J'ai vu vos blessures et je reconnais les signes d'un empoisonnement !
— Quelques jours. Suffisamment.
— Nous n'aurions pas dû vous laisser affronter les orques seuls !
— Si vous étiez restés, vous auriez été tué. Feren et moi avons de l'expérience. Pourtant, il s'en est fallu de peu.
— Tout de même…
— Assez ! s'exclama finalement Thranduil. Je suis fatigué. Ne m'importunez plus avec vos états d'âmes. »
Tilda revint la première au camp, les bras chargés de brindilles et de quelques banches plus importantes arrachées aux arbres les plus proches. Elle les laissa tomber à terre avec un large sourire, heureuse d'avoir pu mener si rapidement sa mission à bien. Malgré le manteau et la couverture qu'elle avait enroulée autour de ses épaules, la température de cette nuit allait encore descendre en dessous de zéro. Le vent vrombissait et transperçait les imprudents qui s'aventuraient sans protection dans la plaine.
Sigrid fut la seconde à revenir vers le camp improvisé. Elle aussi avait récupéré quelques branchages et des pierres qu'elle disposa en cercle. Elle rassembla à l'intérieur les branches les plus importantes, sortit deux petites pierres qu'elle gardait toujours sur elle et elle les frotta ensemble. Cette fois, la jeune femme mit moitié moins de temps que les jours précédents avant de tirer des étincelles.
Thranduil l'observa faire avec attention. Elle devenait de plus en plus adroite et s'adaptait peu à peu au manque de confort et à la dureté de la vie sauvage. Les adolescents étaient courageux. Bain s'entrainait à chaque fois qu'ils faisaient une pause avec Feren. Lui aussi devenait plutôt bon même s'il lui manquait l'expérience.
Sitôt que le feu s'éleva, Hilda posa dessus une petite casserole qu'ils avaient achetée en même temps que le reste aux hommes. Elle la remplit d'eau et attendit qu'elle bouille. Elle y versa les dernières herbes médicinales dont ils disposaient, à peine trois feuilles partiellement écrasées et considérablement abîmées par l'hiver.
« C'est prêt, Farel », annonça la sorcière.
Comme lors des pauses précédentes, Thranduil enleva son manteau puis les bandages couvrant ses blessures. Nulle trace d'infection n'était à déplorer, ce qui réjouissait l'elfe car ils n'auraient pas eu de quoi la soigner. Hilda passa délicatement un linge imbibé de l'infusion sur les plaies. Elle déposa sur la plus grave le reste des feuilles essorées. Thranduil frissonna quand les doigts de la femme effleurèrent son ventre. Sans crier gare, il remit son manteau et repoussa la sorcière.
Il s'étendit contre un arbre. Cette fois, les feuilles le soulagèrent et atténuèrent la douleur sourde dans son ventre. Peut-être qu'elles faisaient enfin effet ?
« Bain s'améliore de jour en jour ! se réjouit Feren en laissant le jeune homme épuisé rejoindre ses sœurs. Nous allons en faire un véritable soldat.
— Il plaisante, je n'ai pas réussi à le toucher, se désola Bain.
— Feren a des centaines d'années d'expérience, déclara Thranduil. Quelques jours d'entrainement ne suffisent pas à devenir un soldat aguerri.
— Plusieurs centaines d'années ? » répéta avec stupéfaction Bain.
Les adolescents observèrent l'elfe avec stupéfaction. Son visage juvénile aux cheveux bruns sans la moindre ride ne laissait pas présager d'un âge aussi avancé, de leur point de vue. Avec autant de discrétion qu'une jeune adolescente, Tilda jeta un coup d'œil à Thranduil.
« Et vous Farel, quel âge avez-vous ? interrogea-t-elle avec curiosité.
— Tilda, ce n'est pas poli ! la réprimanda Sigrid. Je vous prie de bien vouloir l'excuser !
— Je suis plus âgé, admit le roi des elfes avec un sourire amusé. De quelques milliers d'années. »
A voir l'expression estomaquée des plus jeunes, Feren éclata de rire, oubliant pour un instant les terribles évènements. Tilda allait poser une nouvelle question mais sa sœur ainée la bâillonna rapidement en lui collant la main sur la bouche. Elle lui souffla quelques mots à l'oreille, à voix basse pour ne pas que les elfes l'entendent, mais elle oublia que leurs sens étaient bien plus développé que ceux des hommes.
Cette fois, Thranduil en personne se permit un sourire amusé. La naïveté des adolescents était rafraichissante après cette effroyable guerre.
« Comment est le roi des elfes ? répéta Thranduil. C'est une question surprenante.
— Il est venu nous aider mais je ne l'ai pas vu, expliqua Tilda. J'aurais bien aimé ! Les elfes sont si…Comment est-il en vrai ? Le connaissez-vous ? »
A nouveau, Feren éclata de rire, un rire cependant gêné car c'était à lui que les adolescents posaient la question. Le jeune elfe était d'abord plus aisé que Thranduil qui restait sans cesse sur ses gardes. Il jeta un coup d'œil rapide à son roi, hésitant à répondre.
« L'avez-vous déjà rencontré ? demanda encore Tilda.
— Je fais partie de la garde royale, admit Feren. Je connais le roi.
— Comment est-il ? Le grand roi des elfes Thranduil ! »
A nouveau, Feren resta silencieux, cherchant désespérément le soutien du roi. Que dire devant Thranduil lui-même ?
« Son mauvais caractère est légendaire ! déclara finalement Thranduil avec un sourire amusé. Vous n'en saurez pas plus.
— Et le royaume des forêts ? poursuivit Tilda malgré l'insistance de sa sœur ainée. Père allait chercher les tonneaux mais ne nous a jamais rien dit dessus !
— Parce qu'il n'est jamais entré dans la forêt, expliqua Thranduil. Les tonneaux descendaient la rivière jusqu'aux bateliers, bien en dehors de nos frontières. Les frontières du royaume sylvestre ne sont pas aisées à franchir. Seuls ceux qui ont l'autorisation du roi le peuvent. Et quelques magiciens qui n'écoutent personne. »
Thranduil s'adossa à nouveau à la pierre. Il ferma les yeux brièvement, replongeant dans ses souvenirs. Il gardait un souvenir précis de Girion, Seigneur de Dale, mais n'avait rencontré son héritier qu'en arrivant en personne à Dale après la mort de Smaug.
Feren s'éloigna à pas vifs dans l'espoir de pouvoir attraper un ou deux animaux ce soir pour leur repas de demain. Ils entamaient leurs réserves, la chasse étant mauvaise en hiver.
« La forêt est magnifique, reprit Thranduil à voix basse. Même infestée par le mal. En été, les arbres se parent de couleurs vertes et dorées. L'automne est ma saison préférée. Les feuilles rougeoient sous le soleil. Quand elles tombent, la forêt entière donne l'impression d'être tantôt rouge ou dorée. Les elfes habitent dans les montagnes situées au nord. La ville est creusée dans la roche.
— Comme les nains ? releva Bain qui écoutait avidement le récit de Thranduil. Je croyais que les elfes habitaient dans les arbres.
— Certains. Le mal est tombé sur la forêt et il est trop dangereux d'habiter en dehors de la forteresse des elfes. C'est interdit. Ce n'est cependant pas une ville comme Erebor. Les Cavernes du Roi des Elfes sont immenses, rassemblant autant le palais que des prairies ou les résidences. Les arbres poussent à l'intérieur même des cavernes. Les racines forment des routes immenses. Les lampes diffusent une lumière aussi claire que celle des étoiles par une nuit de pleine lune. Lorsque les elfes chantent, la musique raisonne dans les Halls… »
Les adolescents étaient pendus aux lèvres de l'elfe. Même Hilda écoutait avec attention l'histoire de Thranduil. Elle non plus n'avait jamais été dans la Forêt Noire.
Finalement, tous les trois cédèrent au sommeil et Thranduil se tut. Il se releva et marcha silencieusement, surveillant toujours du coin de l'œil les enfants endormis. Même partiellement guéries, ses blessures le faisaient encore souffrir. Les pires étant celles qui avait traversé son épaule, toujours béante, et celle de son abdomen. Il sentait le poison se propager dans son corps au fur et à mesure que le temps passait. Les quelques feuilles n'y changeraient rien, ce n'était ni de l'athelas ni un contrepoison naturel. Thranduil chantonna à voix basse des chansons de son royaume, le cœur lourd d'inquiétude.
Feren ne revint de la chasse que quatre heures plus tard, bredouille malgré tous ses efforts.
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GUEST: merci pour ton commentaire, il m'a vraiment fait plaisir ! Oui, le poison est douloureux, Thranduil va passer des mauvais moments.
LOTRA : les nains non plus ne sont pas de bons archers mais ça n'empêche pas Kili de bien savoir viser. Ce n'est pas parce que la moyenne est basse que certains ne sont pas capables de viser. C'est le cas de certains orques (comme celui de Boromir et celui qui a touché Kili dans le Hobbit). L'existence même de flèches empoisonnées témoigne que certains d'entre eux savent viser. Sinon elles ne serviraient à rien XD
J'avoue que j'ai préféré un combat équilibré à simplement une exécution. Ce serait trop facile sinon. Et n'oublie pas que Feren était blessé à la jambe donc pour courir...
Merci aux autres qui ont laissé un petit commentaire !
J'espère que vous allez apprécier celui ci aussi. Il alterne entre la gravité et la légèreté, je me suis bien amusée à écrire la fin.
