Le "Malefoy sauvage", ça me plaît assez bien ^^ Bonne lecture et bonne fin de week-end !
Chapitre 25 :
J'ai l'impression d'être face à une minuscule ouverture. J'ose à peine bouger, de peur qu'elle se referme brutalement. Je passe en revue les dizaines de questions qui m'obsèdent. Comment en est-il venu à vivre chez les modus ? Où a-t-il appris à se comporter comme eux ? Et ce talent pour la cuisine ? L'inscription à Master Chef ? Sans parler de la magie qu'il a bannie de sa vie ! Tout comme ses parents… Que des « pourquoi » et des « comment » et pas une seule réponse à l'horizon. Je ne sais qu'une chose : si je ne veux pas tout gâcher, il ne faut pas que je sois trop gourmand. Je décide donc de commencer par le commencement.
- Qu'as-tu fait, tout de suite après la guerre ?
La question le surprend. Ses traits se font moins durs, son expression moins hostile. Ça lui va bien… Non ! Aussitôt, je chasse cette pensée de mon esprit et m'efforce de faire le vide, exercice dans lequel je n'ai jamais excellé. Il répète, comme s'il voulait être sûr d'avoir bien compris :
- Tout de suite après la guerre ?
J'acquiesce et il ferme les yeux.
- On a attendu.
Il reste immobile et on pourrait croire qu'il dort, si ce n'est ce pli amer que forme sa bouche. Je ne le presse pas et il finit par poursuivre :
- On a attendu des jours, puis des semaines, puis des mois. Et, finalement, il ne s'est rien passé.
Sa voix traînante a quelque chose de mécanique. Je souffle :
- « On », ce sont tes parents et toi ?
Il acquiesce.
- Et qu'est-ce que vous attendiez ?
Il ouvre les yeux, sans cacher sa surprise.
- Toi, lâche-t-il après un moment, étonné que je n'aie pas deviné. Toi et ta clique.
Le choc me rend muet et il me faut plusieurs secondes pour assimiler ses mots. Il poursuit, augmentant mon désarroi :
- J'attendais que tu viennes te venger… Les journaux ne parlaient que de ça. Les procès… Je pensais que tu voudrais m'y traîner toi-même.
Je ne réponds rien. Il n'y a rien à répondre. J'ai envie de cracher, car ma salive a un horrible goût métallique. Il ajoute :
- J'ai lu ce qui est arrivé à Ombrage. Un long procès, une condamnation à vie. J'ai attendu mon tour, avec mes parents. Mais tu n'es pas venu. Rien n'est venu.
J'essaie de me mettre à sa place, d'imaginer ces jours, puis ces semaines, puis ces mois. Terrés dans un manoir encore plein de noirceur, ils ont attendu… ma vengeance ?
- Je ne me suis jamais vengé. Jamais. Ombrage, les autres… Macnair, Yaxley, Nott, Avery, Dolohov… Ils ont été condamnés, mais pas par moi. La justice, ce n'est pas la vengeance.
Il serre les dents. En prenant bien garde d'éviter mon regard, il crache :
- La justice ? Mon père était un Mangemort ! J'étais un Mangemort... Et pourtant, pas de justice !
Je n'en reviens pas. De quoi se plaint-il ? De ne pas avoir été condamné ? Incapable de rester immobile plus longtemps, je me lève, en proie à une colère soudaine, et j'aboie :
- Te condamner, toi ?! As-tu jamais donné des ordres, Malefoy ? Un exécutant et un gamin, par-dessus le marché ! S'il fallait te mettre toi à Azkaban, alors tous les autres…
J'ai un vaste geste de la main qui veut tout dire. Il serre les dents, comme s'il était vexé. Sans en tenir compte, je continue, la voix tremblante :
- Et ton père ? Un Mangemort déchu… Un bras droit devenu souffre-douleur. Le bourreau et la victime dans le même corps…
- Tais-toi ! siffle-t-il, m'interrompant. Tais-toi !
Je m'approche de lui et il se lève d'un bond, les poings serrés, prêt à se défendre. Cette réaction me surprend et me blesse. N'a-t-il pas encore compris ? Sans y réfléchir, je souffle :
- Et puis il y a ta mère… qui m'a sauvé la vie.
La stupeur remplace peu à peu la fureur sur ses traits. Je le regarde droit dans les yeux et j'avance encore d'un pas. Puis d'un autre. Je suis si près que je sens son souffle sur mon visage. J'oublie complètement la distance et les limites. Il y a autre chose. Quelque chose de plus fort… Je pose ma main sur son poing et, ignorant le long frisson qui me traverse, je l'abaisse lentement. J'ai l'impression d'absorber sa colère, d'oublier la mienne. Sans le lâcher, je poursuis :
- Elle a menti. Elle a menti à Voldemort lui-même et à tous les Mangemorts présents.
Au nom de Voldemort, Malefoy frémit. Nos visages sont sur le point de se toucher et il détourne le sien. Je resserre la prise sur son poing et je sens que ses doigts se détendent légèrement, provoquant en moi des sensations insoupçonnées. Approchant ma bouche de son oreille, je poursuis, tout doucement :
- Je n'ai rien oublié, Malefoy. Je n'ai pas oublié non plus ce qu'il s'est passé au manoir ce soir là. Je n'ai pas oublié que tu n'as rien dit.
Je suis enivré. Il n'y a pas d'autre mot. Par sa présence, par son contact, par son odeur, légèrement citronnée… Je me redresse et nos regards se croisent. S'accrochent. Mon cerveau est aux abonnés absents et je sais, quelque part au fond de moi, que je suis sur le point de faire quelque chose que je vais amèrement regretter, quand tout sera revenu à la normale. Mes yeux s'égarent sur son visage avant de se fixer sur ses lèvres et le peu de conscience qu'il me reste s'éteint. Sauf que…
- Lâche-moi, Potter.
Sa voix froide me rappelle à la réalité. Il arrache sa main à mon étreinte, achevant de me réveiller, et recule de quelques pas, instaurant à nouveau une distance raisonnable entre nous. Plus énervé contre moi que contre lui, je me laisse tomber dans le canapé et nous restons silencieux de longues minutes. A chaque seconde qui passe, je réalise un peu plus ce que j'ai failli faire et je remercie Malefoy d'avoir eu l'instinct de s'écarter. Sans cela… Je ne veux pas y penser ! Mais mes pensées m'échappent et, comme mues par une volonté propre, elles imaginent sa réaction. Cette fois, je n'aurais pas fui. Il n'aurait pas pu faire comme si rien ne s'était passé. Aurait-il crié ? M'aurait-il frappé ? Se serait-il moqué ?
Je sens son regard posé sur moi et je me tourne vers lui. Je détaille son visage régulier, ses traits fins, son nez droit et légèrement pointu, ses yeux gris dans lesquels je lis tant de contradictions… J'essaie de faire le point sur ce que j'éprouve, mais je sens confusément que c'est une mauvaise idée. Sur l'autre extrémité du canapé, le plus loin possible de moi, Malefoy se laisse à son tour tomber. Le silence se fait pesant et je comprends que c'est à moi de le rompre. J'inspire à plusieurs reprises, profondément. Puis, plus faiblement que je ne l'aurais voulu, je demande :
- Donc vous avez attendu. Et après ?
Pendant un instant, je crains qu'il ne veuille plus rien dire. Pire, qu'il me demande de partir. Mais il soupire simplement :
- Un peu à ton tour, Potter.
Je m'en serais cru incapable, mais je souris.
- Laisse-moi me souvenir où j'en étais.
Il acquiesce et se lève. Pendant que je fais mine de réfléchir – et que je l'observe en douce, il sert deux grands verres d'eau. Je ne parviens pas à masquer ma surprise lorsqu'il m'en tend un.
- Elle n'est pas empoisonnée, assure-t-il.
Je ris et c'est à son tour d'être surpris. Je sais que je ne devrais pas. Je devrais me conduire comme lui : rester froid, inaccessible. Seulement voilà, en sa présence, j'ai du mal à garder les idées claires. Je m'empare du verre en prenant bien garde à ne pas frôler ses doigts et il se rassoit. Je bois une gorgée d'eau. Elle est fraîche et soulage ma gorge sèche. Je reprends :
- Donc, l'année d'après, tout début juillet, j'ai reçu une nouvelle invitation.
Malefoy se redresse, visiblement plus détendu. Mon histoire me semble si légère à côté de la sienne… La tension, qui alourdissait l'air de la pièce il y a encore quelques instants, semble avoir disparu.
- Je me suis demandé pourquoi. Nous n'avions plus rien à nous dire et mon cousin n'était pas du genre à se donner du mal pour les autres ou à faire des efforts inutiles… Tu dors, Malefoy ?
La tête appuyée contre le dossier du canapé, il garde les yeux fermés. Son air calme a quelque chose d'irréel et contraste avec tout ce que j'ai pu voir jusqu'à présent. Il fait signe que non et précise simplement :
- Je t'écoute.
Je ravale ma surprise, non sans le dévisager avec avidité, et je poursuis :
- J'avais décidé de ne pas y aller. De faire comme si je n'avais rien reçu. Je n'ai pas répondu à son invitation et je me suis concentré sur mes examens.
- Tes ASPIC ?
Il ouvre les yeux et se tourne légèrement vers moi, guettant ma réponse. Je secoue la tête.
- Non, c'était…
Je m'arrête à temps.
- Mais dis-moi, Malefoy, c'est une autre question !
Il se renfrogne et se détourne, fermant à nouveau les yeux.
- C'est bon, grommelle-t-il. Continue. Après tout, je m'en fiche.
Je souris à nouveau – encore !
- Après ma dernière épreuve, je suis rentré chez moi avec la ferme intention de rattraper mes heures de sommeil en retard. Je me suis couché, mais impossible de dormir. J'ai d'abord cru que c'était parce qu'il faisait encore jour ou que c'était un contrecoup du stress. Puis je me suis rappelé.
- Dudley, achève-t-il dans un souffle.
Même s'il ne me voit pas, j'acquiesce.
- Je me suis habillé en moldu et j'ai transplané à deux pas de chez lui. Avec moins d'un quart d'heure de retard, j'ai sonné à sa porte. Je pensais qu'il ne m'attendait pas, mais il avait préparé à manger et à boire pour dix personnes, au bas mot.
- Il aurait eu l'air malin si tu n'étais pas venu, commente Malefoy.
- J'y ai souvent pensé, avoué-je.
Sa voix est différente. Moins agressive. Je l'observe. Il se tient immobile et semble dormir. Mais je sais qu'il écoute. Attentivement.
- On a essayé de parler, mais ce n'était pas évident. Ses parents étaient un sujet tabou. Et la première règle à observer avec les Dursley, c'est de ne jamais mentionner la magie devant eux. Au final, il ne restait plus grand chose à dire. Nous avons parlé de ses études, des gens qu'il rencontrait, de la météo.
Je fais un effort de concentration pour me souvenir de cette deuxième visite, sans la confondre avec les autres.
- Il partait dans sa cuisine au prétexte de chercher quelque chose et y restait de longues minutes. Dès qu'on ne trouvait plus rien à se dire, c'est-à-dire très souvent, il se sauvait. Je suppose qu'une fois seul, il réfléchissait désespérément un sujet de conversation. Quand il avait enfin trouvé, il revenait. Mais ça ne durait pas longtemps…
Je vois un sourire se dessiner sur les lèvres de Malefoy et j'ai soudain envie de me rapprocher. Je secoue la tête, repoussant fermement cette pensée. Je ne dois pas oublier à qui j'ai à faire, je ne dois pas me mettre dans une situation délicate…
- Je suis resté un peu plus d'une heure et j'ai saisi le premier prétexte pour partir. Cette fois-ci, j'étais sûr que c'était fini. J'avais quitté un Dudley dépassé par les évènements, dégoulinant de sueur et de gêne. A moins d'être fou, il ne voudrait plus jamais me revoir.
- Mais tu as reçu une troisième invitation, avance Malefoy.
- C'est vrai, acquiescé-je. Mais c'est à toi de raconter.
Il ouvre les yeux, mécontent.
- Déjà ?
Je ne peux m'empêcher de sourire – décidément. Mon cerveau sonne l'alarme, mais je l'envoie paître.
- J'en raconte dix fois plus que toi.
Il soupire et je l'aide un peu :
- Donc vous avez entendu, mais rien n'est venu. Et après ?
Il fronce les sourcils et je réalise qu'il se rappelle, par ma faute, de mauvais souvenirs.
- Mon père a supposé qu'on ne risquait plus rien. Il a dit que si quelque chose avait du arriver, ce serait déjà arrivé. On était en plein mois de décembre et Noël approchait.
- Mais pendant ces six mois, tu as bien du faire des choses ? ne puis-je m'empêcher de demander.
Il secoue la tête, lentement. Face à mon regard incrédule, il précise :
- On est restés au Manoir, rien d'autre.
- Vous ne sortiez pas ?
De nouveau, il secoue la tête.
- Ni moi, ni mon père. Pas une seule fois. Pas même dans le parc.
Je n'en crois pas mes oreilles.
- Pourquoi ?
Il hausse les épaules avec lassitude.
- La peur, je suppose. L'absence d'envie aussi. Quand tout ça… quand tout ça…
Il déglutit avec difficulté et se force à continuer :
- Quand tout ça s'est fini, la guerre, le Seigneur des Ténèbres, les tortures, les morts… J'étais vide, Potter. Complètement vide. Je dormais, dormais encore.
Dans ses paroles, dans son ton, il y a quelque chose qui me bouleverse, comme un écho qui réveille en moi des souffrances endormies.
- C'est ma mère qui s'occupait de tout. Elle seule. Elle allait en ville pour s'occuper des achats, suivait avec attention la Gazette du Sorcier, veillait sur nous.
J'imagine parfaitement Narcissa dans ce rôle. Je souffle :
- En décembre donc, ton père a compris que vous étiez tirés d'affaire ?
Malefoy a une grimace amère.
- Tirés d'affaire ? Ça doit pouvoir se dire comme ça… A la mi-décembre, nous avons reçu une lettre du Ministère de la Magie. Pas de poursuite contre nous. Simplement des cours à suivre.
J'acquiesce, pas surpris le moins du monde. Après la guerre, beaucoup de partisans de Voldemort ont dû suivre des cours d'étude des moldus. A Poudlard, c'est devenu un enseignement obligatoire pour les premières années. Une idée du Ministère de la Magie.
- J'y suis allé. Mes parents aussi. On y a croisé de vieilles connaissances. Crabbe, Goyle et fils, Blaise Zabini, Théodore Nott et j'en passe.
Je me tais, attendant la suite avec une impatience mal maîtrisée.
- C'était le cours le plus ennuyant au monde. A part nous répéter en boucle que les moldus n'étaient pas si différents de nous, le professeur – si je peux appeler ça un professeur – n'était pas capable de grand chose.
- Je suppose que ce n'est pas là que tu as appris à cuisiner ?
Il secoue la tête.
- J'ai appris quelques noms d'appareils électriques, des métiers moldus… Mais la phrase que j'ai le plus entendu, c'est « nous avons tous du sang moldu dans les veines, sinon nous aurions disparu depuis longtemps ».
Je ne le quitte pas des yeux, à l'affût de la moindre de ses réactions.
- Et alors ? murmuré-je.
Il me regarde droit dans les yeux avant de répondre :
- Alors nous dire ça, à nous, c'était de la pure provocation. Mais on avait perdu la guerre et bien d'autres choses alors personne n'a rien dit.
Ma curiosité est loin d'être assouvie sur ce point et j'insiste :
- Et alors, tu en penses quoi, maintenant, de la pureté du sang ?
Il ouvre la bouche puis la referme. Avec un fin sourire moqueur, il finit par soupirer, d'un air faussement désolé :
- Oh, mais ça m'a tout l'air d'être une autre question, ça, Potter…
J'essaie de ne pas rire, mais je n'y parviens pas. Éberlué, il me fixe comme si j'étais devenu fou. Je me mords l'intérieur des joues pour me retenir, en me maudissant d'être aussi… détendu.
- Jolie répartie, lancé-je en guise d'explication, une fois mon sérieux retrouvé.
Il reste silencieux quelques secondes, sans me quitter des yeux. Alors que j'ai de plus en plus de mal à rester concentré, il finit par poursuivre :
- Bref, j'ai suivi une année complète d'étude des moldus. J'ai passé un examen auquel j'ai obtenu la moyenne et j'ai été dispensé de ma principale activité.
J'attends la suite, mais rien ne vient. Face à mon regard interrogateur, il se relaisse tomber en arrière, s'installe confortablement sur le canapé et ferme les yeux en soupirant :
- A toi, Potter.
Il a l'air épuisé, mais j'insiste tout de même :
- D'accord, mais avant, juste une petite question.
Il fronce les sourcils.
- Ton père, il a réussi cet examen ?
Il esquisse un sourire douloureux.
- Au deuxième coup...
La question me brûle les lèvres. Je ne peux pas la retenir. C'est plus fort que moi.
- Est-ce qu'il te manque ?
Lentement, Malefoy tourne son visage vers moi. Son regard sombre me rappelle à l'ordre et il lâche, en guise d'avertissement :
- Évite ce genre de question, Potter.
Il marque un temps d'arrêt, pour s'assurer que j'ai bien compris et, comme je reste silencieux, il me relance :
- Donc, tu ne t'attendais pas à recevoir de troisième invitation, mais…
Je résiste à l'envie de titiller son impatience et je poursuis :
- Mais lorsque j'ai reçu son petit mot, début juillet, j'ai su.
- Tu as su quoi ? me presse-t-il.
Je cherche mes mots, pour essayer de traduire au mieux ce que j'ai ressenti à la réception de l'invitation.
- J'ai su que même si ces rencontres étaient un véritable enfer pour mon cousin, il n'abandonnerait pas.
Je sens le regard de Malefoy se poser sur moi. Il m'observe. Mon cœur bat plus vite, plus fort, mais je poursuis :
- J'ai su qu'il angoissait des mois avant de me revoir. Que pendant ma visite, il se sentait parfaitement idiot et ridicule. Qu'après, il s'en voulait terriblement de ne pas avoir réussi à meubler la conversation, à me dire quelque chose d'intelligent ou de spirituel. Et pourtant, il allait s'infliger ça, chaque année. Encore et encore.
La question de Malefoy fait écho à celle que je me suis longtemps posé :
- Pourquoi ?
Alors, je me force à lever les yeux vers lui, à soutenir son regard gris si… attirant. De toute ma vie, je n'aurais jamais cru pouvoir être aussi près de Malefoy, dans tous les sens du terme.
- Parce qu'il avait changé, qu'il était rongé par la culpabilité…, soufflé-je. Peut être aussi parce qu'il avait compris que les liens du sang ont aussi leur importance.
Je serre les dents. Les liens du sang… Dudley avait compris ça bien avant moi. Malefoy ne me quitte pas des yeux et je finis par souffler :
- Jamais je n'ai considéré les Dursley comme ma famille. J'en avais trouvé une autre à Poudlard. Mais, malgré tous mes efforts, je n'ai jamais pu oublier. Sur toute cette terre, il reste encore deux individus qui partagent avec moi le sang de ma mère.
Il acquiesce et nous restons silencieux, le temps que je trouve le courage de poursuivre.
- Je lui ai répondu. Je lui ai dit que je serai là. Mais le jour J, quand je suis arrivé chez lui, je les ai croisés…
Je me tais brusquement. J'essaie de conserver un visage impassible mais je sens que mes traits sont tendus. Je précise :
- Mon oncle et ma tante...
Dans un silence religieux, Malefoy attend la suite. J'apprécie qu'il ne me questionne pas, qu'il me lance le temps de trouver mes mots.
- Je ne les avais pas revus depuis que j'avais quitté leur maison, l'été de mon dix-septième anniversaire.
Au regard qu'il me lance, je sais que Malefoy comprend ce j'ai ressenti.
- Ils descendaient les escaliers de l'immeuble tandis que je montais chez mon cousin. Ils se sont arrêtés, brutalement. Moi aussi. On s'est regardés pendant une longue minute, sans un mot, sans un geste. Puis mon oncle a recommencé à descendre les marches en regardant bien droit devant lui comme si j'étais invisible. Ma tante l'a suivi et ils sont passés à côté de moi, sans… rien. J'ai entendu leurs pas dans les étages inférieurs puis la porte d'entrée de l'immeuble se refermer. Et moi… Moi je n'avais toujours pas bougé.
Je suis incapable d'en dire plus. J'essaie, mais je n'y arrive pas. Du coin de l'œil, je vois Malefoy ouvrir la bouche. Il hésite puis lâche :
- Quand je n'ai plus eu l'obligation d'aller en cours d'étude des moldus, c'est là que tout a dégénéré, Potter.
Je déglutis avec difficulté, incapable de masquer ma surprise.
- Je n'avais plus rien à faire de mes journées. J'étais constamment en colère. Après avoir dormi et dormi pendant des mois, le sommeil me fuyait. Je disais des choses horribles à mes parents. Je cassais tout ce qui me tombait sous la main. Je me sentais pris au piège.
Sa sincérité me laisse sans voix. Je peine à croire que Malefoy se confie comme ça… à moi. Puis je me rappelle que je me livre aussi, entier, sans rien omettre. C'est inexplicable, incompréhensible mais terriblement… libérateur. Je bois ses paroles, sans m'en cacher.
- Je refusais tout, Potter. Tout en bloc. Que ce soit de poursuivre mes études ou simplement de mettre le nez dehors. Pendant plus d'un an, je suis resté enfermé là-bas, comme s'il suffisait de dire non pour que tout s'arrête.
Il se tait brusquement et je comprends qu'il n'en dira pas plus. Qu'il ne peut pas en dire plus. Il boit un peu d'eau et je fais de même. Puis, comme il l'a fait pour moi, je prends le relai.
- Je ne voulais pas dire à Dudley que j'avais vu ses parents. Mais il l'a su. Tout de suite. Rien qu'à ma tête. Il a dit qu'il était désolé, vraiment désolé. J'ai répondu qu'il n'y était pour rien. De ses explications, j'ai compris qu'ils étaient passés à l'improviste et qu'il avait essayé de les mettre dehors le plus rapidement possible. Pas assez rapidement, malheureusement.
Je vois bien que Malefoy attend la suite, mais j'avoue :
- Il n'y a rien à dire sur cette visite. Mon cousin m'a proposé de regarder un film et nous avons passé plus d'une heure en silence, chacun plongé dans nos pensées. C'était une comédie mais je ne me souviens pas qu'un de nous ait ri, ne serait-ce qu'une seule fois.
Malefoy acquiesce. J'ai l'impression qu'il se représente exactement l'atmosphère qui régnait chez Dudley ce jour-là. La télévision fonctionnait à plein volume, mais on entendait seulement notre silence.
- Mon cousin paraissait vraiment désespéré. Je lisais sur son visage qu'il était persuadé que je ne viendrais plus. Alors je lui ai dit, en partant.
- Tu lui as dit quoi ? demande Malefoy, du bout des lèvres.
- « A l'année prochaine ».
Je le vois qui esquisse un sourire. J'attends, en espérant qu'il va poursuivre son histoire, mais il me fait signe de continuer. Sans insister, je m'exécute :
- Début juillet de l'année suivante, j'ai eu mon petit carton d'invitation. Je l'ai rangé avec les autres. Cette fois-là, ça a été moins dur. Nous n'avons pas parlé de ses parents. Aujourd'hui encore, je ne sais pas s'ils lui ont reproché de… de…
Je cherche désespérément le mot qui convient et je finis par dire :
- De conserver des liens avec moi.
Malefoy reste un instant silencieux et j'ai l'impression qu'il analyse la moindre de mes paroles.
- De quoi avez-vous parlé alors ? m'interroge-t-il enfin.
- De ses études, qu'il venait d'achever. Du travail qu'il cherchait. De ses amis aussi. Puis on a parlé de moi. De ce que je faisais dans la vie. De mes amis. Je ne suis pas entré dans les détails mais ça a suffit à nous occuper.
Malefoy hausse un sourcil surpris.
- Tu lui as parlé des Aurors ?
Je secoue lentement la tête.
- Jusqu'à récemment, j'avais banni toute allusion à la magie avec Dudley. Je lui ai expliqué que j'étais une sorte de policier.
J'ignore sa moue moqueuse et j'ajoute :
- Je n'ai pas dit grand chose sur Ron et Hermione, simplement qu'ils allaient se marier dans quelques jours.
La tête de Malefoy évoque celle de quelqu'un qui vient de mordre dans un citron, mais il ne fait aucun commentaire. Je réfléchis pour vérifier que je n'ai rien oublié et je conclus :
- C'est à peu près tout.
- Et après ?
- Après, c'est cette année. Notre cinquième rencontre. Il a mis la télévision en bruit de fond et je suis tombé sur… toi.
Il détourne le regard et je ne peux m'empêcher de continuer :
- Je n'en ai pas cru mes yeux. Mais il n'y avait pas de doute possible. Je t'aurais reconnu entre mille…
Ma dernière phrase résonne bizarrement à mes oreilles et je m'empresse d'ajouter :
- En cinq ans, tu n'as pas beaucoup changé.
Sa mâchoire se contracte et j'ai subitement l'impression de multiplier les faux pas.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire…
Il hausse les épaules, l'air indifférent.
- Il est tard, Potter. Tu devrais rentrer…
Je regarde ma montre, sceptique. Par Merlin ! Il est presque une heure du matin ! Alors que je demande comment le temps a pu filer si vite, Malefoy se lève en s'étirant.
- Moi, je vais me coucher.
J'en reste les bras ballants.
- Et la suite ? l'interpelé-je d'une voix outrée.
Mais il s'éloigne déjà et je comprends qu'en finissant mon histoire avant la sienne, je me suis fait avoir. Le Serpentard !
- Tu ne m'auras plus, Malefoy..., grogné-je, en maudissant ma naïveté.
Il se retourne à demi et j'ai l'impression de le voir pour la première fois. Sa peau pâle et ses cheveux d'un blond très clair, presque blanc, contrastent avec sa chemise sombre. Ses yeux brillent d'une lueur moqueuse et un sourire narquois éclaire son visage. Les battements de mon cœur s'affolent tandis qu'il lance, provocateur :
- La porte est ouverte, tu connais le chemin.
Puis, disparaissant dans la salle de bain, il ajoute :
- Bonne nuit, Potter...
