Bonsoir (ou, vu l'heure, devrais-je dire bonne nuit),

La suite, la suite... la voilà ! J'ai eu moins de commentaire cette fois, mais je mets ça sur le compte de mon retard. J'espère en tous cas que l'histoire vous plait toujours autant, et remercie grandement tous mes lecteurs, et pour la chapitre précédent tout particulièrement Mrs Elizabeth darcy31, rivruskende, Melfique, Guest (merci beaucoup), blupou, The Great Victoria Grant et Susana (wow, merci beaucoup!).

Je vous souhaite une excellente lecture, et à bientôt !

Bises, Bergère

Chapitre 24.

La distance réglementaire était d'un mètre. Un mètre, c'était sûr sans être excessif, c'était un très bon plan. Cela donnait la sensation qu'on se connaissait, oui, mais qu'on n'était pas non plus dans une familiarité exagérée. C'était l'indice même de la normalité. Et Hermione était tout à fait satisfaite de cette résolution : celle-ci, c'était la bonne. Avec celle-là, il n'y aurait plus de ces problèmes stupides et adolescents, car elle ne l'effleurerait plus, n'aurait plus l'occasion de rougir de honte et de pudeur.

Le dimanche précédent avait été très, très étrange. Tout en Severus lui semblait suspect : non de méchanceté, non de proximité, mais de quelque chose d'indéfinissable, même pour elle, de quelque chose de gênant, d'étrange, d'anormal. Aussi l'observait-elle de biais, de travers, dès qu'il avait les yeux tournés. Cherchant à définir ce dont elle le sentait coupable – ce dont, en fait, elle était vraisemblablement la raison.

Rien, se répétait-elle, rien ne peut avoir changé ainsi, si vite : tout est normal, tout suit son cours. Toi seule, Hermione, toi seule voit des choses, sent des choses, t'imagine. A croire qu'elle vivait dans une sorte d'hallucination constante, étrange et débilitante, dans une fantasmagorie complète. Elle s'imaginait des regards, des idées, des désirs et des haines : tout cela, d'un instant à l'autre. Et elle en sursautait : la journée qu'ils avaient passée ensemble s'était étirée, comme allongée, sous le coup de ces sautes d'humeur.

Tout la blessait, la touchait. Elle se concentrait sur l'ignorance, elle se concentrait sur la distance et l'oubli. Mais impossible, impossible vraiment de regarder de façon objective, de se mettre à distance. Ce dimanche-là, le jour d'après, elle avait oscillé, souffert, ressenti. En se morigénant, en tentant sans cesse de conserver cette distance impossible, qui ne venait pas, ne restait pas. Il lui semblait toujours faire un faux-pas, toujours que quelque chose n'allait pas comme il l'aurait fallu.

L'observation était d'ailleurs si intense, si immergée – si peu rationnelle et objective – qu'elle ne voyait pas les réels écarts de conduite de Severus, ne voyait pas son propre jeu, sa propre difficulté. Et tout ce qui lui semblait danger n'était en général rien, du vent, du vide. Un monde entier de difficulté qu'elle se faisait, sans comprendre qu'elle était la difficulté.

Aussi pour le dimanche suivant avait-elle prévu. Le plan était, donc, un mètre de distance. Plus de frisson, plus d'étrangeté. Et toute chose pourrait dès lors être observée avec rationalité et logique. Car tout serait clair sans l'intervention de son corps : le plan était sans faille. Mais, il y avait beaucoup de raison dans cette phrase de Ron : Hermione, quand est-ce qu'un de nos plans a marché ? Celui-là ne marcha pas mieux que tous ceux qu'elle avait montés avec attention, au cours de sa vie.

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Il s'en sortait très bien, pour quelqu'un qui n'avait plus touché à un chaudron pendant plusieurs semaines : il le savait. Hermione ne le lui avait pas dit. Elle semblait évoluer dans une sorte de monde parallèle, vivre ailleurs, en décalage, quelque part mais où ? Elle ne voyait rien, et pourtant regardait avec une attention terrible : il s'en rendait compte, même sans poser les yeux sur elle. Son corps encore la sentait, la savait. Il ne savait d'ailleurs plus trop comment agir : quoiqu'il fasse, elle semblait ne rien voir. Aussi s'en voulait-il moins de lui effleurer la main d'un hasard qu'il savait avoir provoqué sans le vouloir.

Parfois elle sursautait, souriait, pleurait presque. Il aurait voulu s'en formaliser, mais il se sentait plus inquiet que blessé. A la fin de la leçon d'aujourd'hui, ils étaient resté debout, imbéciles, l'un face à l'autre. Il aurait voulu dire, il ne dit rien. Elle non plus.

Il avait la sensation qu'il fallait dire, ce sentiment. Ou le faire passer. Que cela devait avoir un sens. Souvent, seul, il se souvenait qu'il était laid, et âgé, et qu'il ne se souvenait de rien. Mais avec elle, tout cela s'oubliait, disparaissait, se laisser balayer du plat de la main par la beauté de son sourire. Tout ce qu'il savait vraiment de l'amour, maintenant, c'était la certitude d'un sentiment ; et, avec cela, les quelques romans qu'il avait lu. Dans les livres, les gens s'aiment – souvent mal – et se quittent ou se tuent. Impossible, avec un tel guide, de décider d'une marche à suivre.

Aussi marchait-il sur la corde raide : je suis, dit Octave, un danseur de corde. Mais là où le saltimbanque aviné trouve la joie et l'oubli, Severus n'était que le pauvre homme qui cherche l'équilibre sans aucun goût du risque, du manque de sens. D'ailleurs, s'il l'avait vu au théâtre, Severus aurait vibré, intensément, serrant la main d'Hermione : mais il n'aurait pas vibré pour ce fou, ce pied de rouge sur les joues, en plein carnaval. Il aurait vibré au son de la sombre mélancolie de Coelio, amant impossible, son pied de blanc sur les joues, plus pâle que la mort et plus triste que le monde. Il aurait détesté le romantique malaimé, d'ailleurs : l'un n'empêche pas l'autre.

Mais Severus marchait sur la corde raide, oui, sans cette référence et sans nombre d'autres. Aussi balbutiait-il : il n'aurait su dire son amour. Il n'aurait su s'il fallait même le dire. Son silence le contraignait, il le déversait tout entièrement dans des potions. Aussi les réussissait-il si bien – et de façon si peu reconnue, mais c'était autre chose – en niant le reste.

Au fond, c'était Hermione qui se perdait le plus. Mais au fond, c'était aussi Hermione qui ne savait pas, ne savait rien. En attendant, se jouait ce jeu de dupe, de silence, de honte, d'inconnu. Et dans la nuit où elle ne dormit pas, après l'échec de son nouveau plan, le plafond de sa chambre aurait pu répondre à sa question muette, à sa demande de soutien adressée au monde entier : je ne vous aime pas Hermione, c'était Severus qui vous aimait… (*)

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La journée avait commencé très tôt : c'était samedi, il était cinq heures du matin, et elle déplaçait des boîtes une par une, parce qu'elles avaient été oubliées au mauvais endroit. Enfin, c'était une préparation de mariage en somme. Elle n'avait pas dormi de la nuit : pour être plus exacte, Ginerva Molly Weasley n'avait pas dormi de la nuit et, comme une cruche, elle avait accepté de passer la nuit avec elle, en l'absence d'Harry. Et non, non, ce n'était pas le petit James qui l'avait tenue éveillée. C'était la future mariée : soudain, tout ce qu'il y avait de plus mature, d'adulte, de raisonnable chez son amie semblait s'être envolé.

Ginny avait tourné en rond, dans son lit, dans son chambre. Elle avait allumé la lumière pour vérifier la progression d'un bouton à la commissure des lèvres, elle avait… Pas une fois elle ne lui avait demandé si elle avait raison de faire ça, si c'était une erreur. C'était sans doute une bonne nouvelle. C'était rassurant pour le marié qui était avec Ron ce soir, pour respecter les traditions. L'enterrement de vie de garçon avait eu lieu l'avant-veille, et sans doute Ron avait passé, lui, une nuit paisible.

Après les boites, il y avait eu les invités, la famille – et Molly Weasley avait le potentiel anxiogène, dans ce genre de situation, de deux mères mariant leur benjamine. L'agitation. Elle s'était sentie vaguement mal-à-l'aise, pendant tout ce temps. Quelque chose faisait sens, bien sûr, mais il y avait aussi ce bizarre flottement. A dix heures trente, elle avait abandonné le salon des Weasley, laissant la charge d'un millier de détail à d'autres, pour aller se changer.

Ginny était habillée, coiffée, maquillée, et s'efforçait de se tenir immobile pour laisser sécher un tas de petits détails auxquels même la magie ne pouvait rien. Elle avait toujours pensé de Ginny qu'elle voudrait un beau mariage, un mariage de princesse : c'était une combattante, une sportive, mais c'était aussi une fille pleine de rêve qui épousait son Prince Charmant. Ses cheveux, d'ailleurs, excepté la couleur, avaient tous dans cette coiffure de la magnifique crinière de la princesse Aurora des dessins animés de son enfance. Et Ginny, donc, l'avait surprise.

Sa robe était blanche et simple. Il y avait des manches, un décolleté honnête et gentil. Quelques perles vertes le long de l'encolure et au niveau de la ceinture. Et c'était tout : pas de grande traine, pas de dentelles et de fanfreluches. Le voile, encore posé à côté, était tout aussi simple. C'était une jolie mariée, mais sans extravagance – ce qui lui avait permis d'aider Ginny dans son choix. S'il avait fallu se pencher sur les bustiers pigeonnants, ses compétences en matière de conseil auraient été encore plus réduites qu'elle ne l'avait pensé.

Une mariée modeste et élégante, donc, en apparence : la ressemblance avec la Belle au Bois Dormant d'ailleurs, s'arrêtait brutalement. Ginny ne dormait pas, et n'avait rien de la grâce et de l'indolence délicate du personnage de conte : assise et ne bougeant pas la tête, elle agitait les bras en tous sens et conseillait à droite, à gauche, des demi-mots et des fragments de phrase. Le calme, vraiment, était absolu, ironisa Hermione en se dirigeant vers l'endroit que lui pointait la future mariée.

Sa robe à elle était verte, elle lui allait au genou. Elle était jolie. Mais l'important, jusqu'ici, c'avait été à ses yeux de parvenir à un ensemble harmonieux pour Ginny : après tout, c'était elle la mariée, c'était son jour. D'ailleurs, Hermione n'avait jamais compris ce besoin de certaines demoiselles d'honneur, dans des films américains, d'une robe qui aille à leur teint, à leur coupe de cheveux. Bien sûr, il fallait éviter les fautes de goût affreuses, mais enfin…

Aussi passa-t-elle la robe avec attention, mais sens plus d'enthousiasme que cela. De toute manière, la fatigue l'avait vidée et elle ne fonctionnait plus qu'avec des automatismes. Ginny lui ordonna de s'approcher et, réarrangeant un pli ici, une manière de poser le tissu là, donna un air plus adapté au vêtement. Il fallut se laisser maquiller par la mariée, qui visiblement cherchait désespérément une occupation : aussi ne surveilla-t-elle rien de son apparence, et sa coiffure, son visage, sa silhouette même ne lui furent révélée que d'un coup, devant le miroir, avec le commentaire de Ginny :

« - Voilà, et là tu vas me trouver quelqu'un ! Que mon mariage serve au moins à quelque chose !

- Mais… »

La vision n'était pas enchanteresse, non, ce n'était pas cela qui lui coupait la voix. Ni même la surprise, car au fond elle s'y était un peu attendu. Mais il y avait une forme d'indécente étrange dans cette tenue, l'épaule trop dégagée, la lèvre trop rouge, le regard trop profond, la nuque semi-dégagée. Ginny n'avait pas joué le jeu de la demoiselle d'honneur sage et prude – rôle dans lequel, sans être prude, elle s'était glissée jusque-là – et, précisément, avait choisi de la mettre dans la position de séduction.

Une partie d'elle aurait souhaité protesté – elle n'était pas venue pour se trouver une occasion à partie de jambe en l'air, merci beaucoup – mais ce qui l'arrêta n'était ni le désir de faire plaisir à Ginny, ni une envie vague d'attirer le regard des hommes. Non, ce fut cette sensation de puissance, de séduction, de féminité intense. Il y avait longtemps qu'elle ne s'était pas sentie si réellement désirable, en position de l'être, si autre et si elle-même. Et si elle ne savait pas pourquoi, si elle n'avait aucune envie de l'appliquer à un inconnu, elle s'attacha presque désespérément à cette mise en valeur de son corps.

« - Bon, admettons.

- Ah, ha ! Fais attention, je vais croire que tu as quelqu'un en vue !

- Ginny, je ne…

- Par Merlin, quelle heure est-il ?! »

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« - Minerva, j'aimerais vraiment lui parler… Vous avez eu la chance, vous, de pouvoir rencontrer le vrai Severus.

- Le fait que vous disiez le vrai Severus ne m'encourage pas, Albus.

- Je veux dire par là un homme qui ne soit pas marqué par des souvenirs si traumatiques.

- Vous surestimez le poids de la mémoire, je pense. Cela ne nous est, à vous comme à moi, que plus incompréhensible.

- Permettez-moi au moins d'assister à vos entretiens…

- Jamais de la vie ! s'insurgea-t-elle. Vous savez comme moi, Albus, que ce serait une forme de trahison de confiance.

- Donnez-moi au moins de ses nouvelles.

- Que voulez-vous que je vous dise ? Il progresse, sa mémoire ne lui reviendra sans doute jamais, et il développe une relation d'attachement avec Hermione.

- Oh… amoureux de Miss Granger ? taquina le portrait.

- Je n'en sais rien, Albus, fit-elle claquer.

- Minerva, voyons…

- Non. C'est ce genre de comportements que j'ai toujours désapprouvé chez vous, je ne vais pas me mettre à vous laisser tenter d'agir comme une commère et une entremetteuse !

- Donc j'ai raison.

- Non ! mentit-elle. Maintenant je m'en vais, et nous verrons plus tard pour vous laisser rencontrer Severus.

- Vous êtes bien maternelle avec…

- Je fais preuve de sens commun, vieille barbe ! »

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Elle avait pleuré avec les autres femmes de l'assistance, elle avait caché son visage dans son mouchoir, et elle avait ricané aux hésitations d'Harry, à sa démarche de pingouin, mal-à-l'aise dans sa tenue de cérémonie. Toute une histoire de la vie dans un petit moment individuel, personnel, stupide en somme.

Le mariage ne lui avait jamais semblé être une institution si sacrée, si parfaite, si terrible : l'image pleine de princes charmants et de vie de bonheur à jamais n'avait pas fait long feu chez une petite fille qui lisait tant. Qui lisait, il faut le préciser, tant de vrais romans. Précoce, elle avait lu tôt, et oublié, les contes de fées, les livres écrits pour les petites filles. Aussi, jeune fille, adolescente, sa lecture de roman – en vacances, à la maison, pour oublier le froid de l'hiver, la solitude, le danger, elle avait lu ce que la littérature anglaise a de mieux à offrir.

La littérature moldue : arrivée à Poudlard, elle avait espéré une production romanesque magique, mais avait été grandement déçue. Aussi était-ce vers Shakespeare, vers Austen, vers les sœurs Brontë. Puis vers Maugham, vers Fitzgerald, et puis vers… Enfin, vers ces grands classiques là qu'elle avait jeté son dévolu. Et, le saviez-vous, les histoires d'amour finissent mal, en général. Quant au mariage, la littérature de qualité, celle qui sait faire rire, pleurer, penser, ne lui a guère laissé de porte de sortie. Malheureux, mensonger, terrible. Il s'accompagne de querelles domestiques sans fins, de tromperies, d'abrutissement. Hermione n'avait pas tout compris à l'esprit russe de Tolstoï, mais elle avait compris que l'amour tortueux et terrible a autant droit de cité qu'un amour qui n'a jamais lieu, jamais prise.

Quant au mariage, à nouveau, il n'avait pas d'intérêt, à moins que… Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. (*) La jeune femme se souvint de tout ça, durant la cérémonie, mais elle s'en moqua. Car la vie, à son tour, lui avait appris que chaque chose est différente, chaque histoire, chaque amour, a sa légitimité et ses mensonges, ses terreurs, ses larmes, ses magies divines et ses émerveillements. Rien n'est juste et rien n'est faux dans le sentiment. Et quant à la cérémonie, son sens est en chacun.

C'est pourquoi elle avait pu pleurer, ricaner, s'amuser, honnête et réfléchie malgré tout : un mariage, ce n'était rien. Mais aujourd'hui, c'était ce mariage et, si étrange que puisse paraître cette différence, elle faisait pleinement sens à ses yeux. Et l'amour, les cérémonies, les engagements, toutes ces formes étranges de l'attachement humain, de son honnêteté, lui faisaient intensément plaisir à voir. Et avec un détachement étrange et attendri elle observait maintenant, de sa table désertée, les danseurs sur la piste.

« - Quoi ! une telle beauté ainsi assise, seule et abandonnée…

- George, ça ne prend pas, ricana-t-elle en se retournant vers son ami. Je te rappelle que tu es en couple, et que tu es… toi !

- Et ?

- Ce n'est pas crédible.

- Pourtant, prenons les choses clairement : d'abord, tu es seule à ta table…

- Oui, mais…

- Et ensuite tu es tout en beauté pour le mariage de ma petite sœur chérie…

- Georges…

-…j'ai donc raison !

- Bien ? pouffa la jeune femme en abandonnant d'un geste ostentatoire. Que veux-tu ?

- Mais voyons, ô déesse de…

- Georges !

- Ok, si on ne peut plus faire un peu de théâtre. Je viens t'informer que le type dans le coin là-bas – non, ne te tourne pas encore ! Enfin, oui, lui en gris.

- Quoi lui en vert foncé ? c'est un collègue d'Harry non ?

- Ca, je ne sais pas, ce ne sont pas mes affaires ! Par contre, la manière dont il te fixe m'intéresse beaucoup, chère mademoiselle ! fit-il d'un air volontairement salace.

- N'importe quoi !

- Oh que si ! Bien sûr, je t'en informe parce que cela m'amuse mais… Il n'est pas si laid, ce Monsieur ! »

Elle allait répliquer, mais déjà le jumeau avait disparu et, de loin, lui faisait un petit signe des plus exagérés imitant quelque chose qui était sans doute un baisemain. Il ne lui resta donc plus qu'à reprendre son observation. Mais, malgré elle, son regard revenait vers la personne qu'il lui avait désignée. Imaginait-elle les choses parce qu'on l'avait induite à les voir ? En tous cas, il lui semblait bien qu'il la fixait avec une certaine insistance. Cette réalité semi-fantasmée la mettait un peu mal-à-l'aise et, pourtant, une chaleur lui couvrait les joues d'une sorte de joie, de plaisir. Après tout, c'était possible, Ginny l'avait bien arrangée… se justifia-t-elle. C'était possible, oui.

Mais elle n'arrivait plus à regarder les gens tourner, parler, avec la même tranquillité d'esprit. Aussi, avec un peu de violence, elle finit par repousser sa chaise et se lever à son tour, choisissant pour objectif Molly Weasley à qui elle offrirait son aide pour quelque chose, quoique ce fût. Le temps de se vider l'esprit : elle n'avait aucune envie de passer par un verre de plus, pour cela, elle en avait déjà pris quelques-uns.

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Hermione lui avait prêté deux nouveaux livres : le premier c'était du boulot, du vrai de vrai, un condensé de connaissances qui n'était pas très agréable à lire, pour être honnête. Et il n'y avait pas encore vraiment prêté attention. Parce que le second, c'était de la lecture de détente, je me suis rendue compte que je ne vous avais pas prêté de roman depuis une éternité. C'était un prêt personnel. Une chose à elle, qu'elle avait lue dans son lit, sous sa couette, peut-être dehors au soleil : un bout de sa vie, corné sur certaines pages.

C'était une histoire un peu niaises de pimbêches en mal de mari, et il n'y trouvait pas grand intérêt. Mais sans cesse il le reprenait, l'avançait un peu. Ou, comme ce soir, ne lisait que quelques lignes puis, simplement, tournait les pages, touchait les coins pliés, le grain du papier, respirant comme un peu de sa présence. Hermione dans sa vie était une sorte de nécessité.

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Il était plus grand qu'elle ne l'avait cru, de loin : un peu baraqué, peut-être la quarantaine. Sa robe de sorcier était habillée, certes, mais grise, une couleur qui n'allait pas vraiment avec la gaieté d'ensemble du mariage. Il s'était rapproché d'elle, une fois le repas liquidé, les tables du buffet enlevées : après minuit, les jeunes dormaient ailleurs, les plus âgés parlaient de temps passé et de traditions endormies, assis sur les fauteuils, dans les coins les plus éloignés de la piste de danse. Et là, une certaine animation. Du bruit, des rires, des vrais et des faux pas de danses.

George, ce grand benêt, avait peut-être raison. Elle s'était sentie rougir dès qu'elle avait vu le type se rapprocher, se morigénant de sa bêtise, de son enfance sentimentale, de sa niaiserie. Elle ne pensait rien de lui, si ce n'est qu'il allait résolument vers elle, elle seul, qu'il avançait et qu'enfin il était venu se poster à côté d'elle. Elle était restée, immobile, mal-à-l'aise, soulagée de ne pas avoir trop bu malgré tout.

« - Bonsoir, je ne crois pas qu'on nous ait présenté. Je m'appelle Morgan Darwick.

- Hermione Granger, répondit-elle avec un petit hochement de tête poli, résistant à la tentation de lui tendre professionnellement la main.

- Je m'en doutais, vous êtes reconnaissable. »

Il avait une voix basse – ou peut-être rêvait-elle –, un souffle chaud – ou peut-être était-ce la chaleur de la salle –, un sourire amusé. Elle s'enflamma, et la rougeur sur ses joues la brûlait tant qu'elle ne pouvait que deviner combien elle devait paraître stupide. Il fallait se reprendre.

« - Vous êtes un collègue d'Harry, c'est ça ?

- Oui, oui. Officiellement, lança-t-il avec un petit rire de fausse humilité, je suis son patron. Mais ça n'a pas grande importance.

- Oh… Oui, bien sûr, je comprends. »

Elle mentait. Mais il n'y avait sans doute rien à comprendre, ce n'était pas bien grave. Et son cerveau fonctionnait à rebours, à l'envers. Elle ne savait pas ce qu'elle disait, elle ne savait pas ce qu'elle voulait. Il était un peu trop grand, vraiment et, méticuleusement, elle se mit à observer ses lèvres – sans réfléchir au message que, peut-être, elle lui envoyait ainsi. Des lèvres trop fines, abimées par le froid. Sans séduction. Elle frissonna en se demandant, avec une objectivité décalée, comment il l'embrasserait. Quelque chose ne tournait pas rond.

Il lui fit un nouveau petit sourire, un petit sourire amusé, elle y lisait ce désir de l'embrasser, tout en réfléchissant que ce n'était sans doute rien. Et elle ne s'était toujours pas demandée s'il lui plaisait. Elle n'en savait rien : l'idée même de ces lèvres masculines sur ses lèvres rougies, sur sa peau maquillée, réveillait des sensations intenses, des désirs. Elle ne savait pas si elle en était d'accord. Et d'un petit pas sur le côté, l'air de rien, elle se rapprocha de lui, aimantée, mais point trop, par quelque chose d'inconnu.

Pendant un moment, ils restèrent, silencieux, côte à côte, à balayer la salle du regard. Les couples se tenaient, enlacés, embrassés, la musique était douce et légère. La sensation exhilarante et gênante s'éteignit, brutalement, elle se sentit seule, et froide, abandonnée de toute la vie intérieure, corporelle, en elle. Le manque de quelque chose, d'une main autour de sa taille, la prit avec violence, avec une sorte de cruauté du hasard. Sans s'en rendre compte, elle pencha encore vers Morgan Darwick.

La musique changea, elle devait avoir l'air de s'ennuyer. Il l'invita à danser : oui, oui, bien sûr. Le rythme était rapide, ils dansèrent sans grande organisation, il avait la main sur sa taille, l'autre lui tenait la main. La sienne était grande et moite, elle était douce, très étrangement douce et délicate malgré tout, sans rugosité masculine. La chaleur de sa peau, la main qui lui touchait, lui serrait, lui pressait la taille : elle regardait au loin, il faisait bon vivre dans cette chaleur humaine, il faisait bon ne pas être seule. En cet instant, elle se serait donné à lui – pas ici, pas comme cela. Mais ce baiser insensé revenait chatouiller son imagination : pour peu, elle aurait accentué le mouvement de ses hanches, penché son buste. Pour peu, elle serait allée le chercher.

Pourtant, au bout de quelques minutes, elle se sentit froide à nouveau. Il parlait à voix basse, de tout et de rien. Son regard avait quelque chose de vide et de fiévreux : il devenait clair qu'il cherchait ce baiser. Un vrai baiser. L'idée de cette réalité lui donna comme une claque, elle se sentait mal-à-l'aise, au fond, dans les bras de cet inconnu. Que faisait-elle là ? A quel point avait-elle flirté avec lui ? Que lui prenait-il, bon sang ?

Il était proche, il n'insistait pas, il fallait lui accorder cela. Mais ces lèvres sans séductions lui paraissaient un peu rebutantes, à mesure qu'elles s'approchaient de son oreille pour parler bas et profond. Ces mains étaient polies, glissantes, humides. C'était un homme, juste un homme. Et son désir de sensualité, de contact, d'autre, ce n'était pas cela. Ce n'était toujours pas cela. Un instant plus tôt, plus tard, elle passait peut-être la nuit avec lui.

A la fin de la danse, un peu précipitamment, elle avait déclaré avoir mal aux pieds. Il avait voulu l'accompagner s'assoir. Mais non, non, elle allait y aller, rentrer. De toute façon, Ginny et Harry étaient partis, déjà, et elle était fatiguée : son regard devenait moins doux, il savait sans doute que ce décolleté-là n'était pas pour lui. Mais, poli, il l'accompagna dire au revoir, de ci, de là, et jusqu'à la cheminée. Il lui fit un baisemain, la réminiscence de l'autre baisemain de sa vie de femme la frappa alors qu'elle atterrissait chez elle.

Elle la chassa. Elle se déshabilla, se démaquilla, sans trop regarder son reflet dans le miroir, honteuse de ce comportement étrange et inattendu, cherchant à ne pas se pencher sur son manque de contact, sur ce besoin. Elle s'affala sur son lit, enfouie sous sa couette. Et, après un moment à détailler son souvenir, lointain, vague déjà, de Morgan… comment déjà ? enfin, elle somnola, un peu. Le sommeil était là, si proche. Et son esprit tournait à vide sur quelques images.

Ce bras sur sa taille, cette main sur son épaule. Le malaise et, soudain, le bien-être. Il faisait, si bon, être avec Severus un peu, appuyée au creux de son épaule. Ses lèvres étaient de son oreille à sa bouche, il parlait, il l'embrassait. Il n'y avait pas de sensation, elle s'endormait voyons, mais il faisait bon vivre. Mais déjà, elle ne retrouvait plus sa main, et elle tâtonnait. En rêve, en réalité : réveillée, à peine, dans des limbes vagues, elle sentit l'angoisse la prendre. Elle ne dormait plus, maintenant, mais elle aurait voulu rencontrer la main de Severus et la serrer. Tout, tout semblait coïncider maintenant. Elle était épuisée, elle voulait dormir. Et elle paniquait.

(*) Oui, petite crise de références. Ne m'en veuillez pas. Les Caprices de Marianne de Musset. Petite référence filée.

(*) Et récidive avec la première phrase de Anna Karénine (mea maxima culpa à ceux qui auraient lu cette coquille... j'ai écrit cette note à 2h du matin alors bon...).